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Quand l’Amérique était française : l’histoire grandiose et tragique de la Nouvelle-France (PARTIE I)

La Nouvelle-France… rien que le nom peut laisser rêveur… Il nous renvoie il y a quelques siècles, quand la France se disputait avec l’Angleterre la place de première puissance d’Europe et du monde occidental. Une époque où les grandes puissances européennes étaient parties à la découverte du monde, de nouveaux mondes, qu’elles avaient ensuite colonisés, avec plus ou moins de violence et de succès.

Les Espagnols et les Portugais s’étant déjà partagé le monde entre Est et Ouest, et s’y étant déjà bien installés, c’est avec retard mais vigueur que les autres grandes puissances européennes (France, Angleterre, Hollande principalement) se décidèrent aussi à aller explorer et coloniser ce Nouveau Monde et ces fabuleuses richesses, sans parler de leur concurrence dans la recherche de son mythique passage menant aux Indes et à la Chine par l’Ouest.

La France, par une certaine forme de hasard des choses, s’aventura et explora le golfe du Saint-Laurent, le remonta, et établi là le berceau de sa future colonie. Les Anglais et les Hollandais préférèrent quant à eux s’installer sur les plaines plus tempérées de la côte Est de l’Amérique, entre la Floride espagnole et le futur Canada français. Et toutes ces colonies se développèrent, s’agrandirent, se peuplèrent. Mais en Amérique du Nord, l’une d’elle, avec peu de moyens, fut abondamment explorée et s’étendit, plus, bien plus que toutes les autres…

A son apogée, la Nouvelle-France, comme on appelle alors l’ensemble de la colonie nord-américaine française, est un territoire immense et grandiose, qui s’étend des Appalaches à l’Est aux grandes prairies à l’Ouest, et de la baie d’Hudson et du Labrador au Nord à la Louisiane et au golfe du Mexique au Sud, en passant par les Grands Lacs et la vallée et le golfe du Saint-Laurent, le cœur de la colonie. Une immensité de forêts, de lacs, de marais, de roches et de prairies, seulement peuplée de 70 000 habitants. Une colonie prospère et baroque mais vide, comparée tout particulièrement aux colonies anglaises, coincées entre les Appalaches et l’océan Atlantique, et dont le million d’habitants se sent bien vite très (trop) à l’étroit. Anglais qui regardent vers le nord et l’ouest, vers la Nouvelle-France, leurs contrées d’expansion naturelle. Il y aura d’abord des raids et des péripéties. Des conquêtes rapidement restituées, du moins au début. Et puis viendra de façon inévitable la grande guerre, une guerre  hors-normes, totale, tragique, héroïque, et qui décidera du destin de la Nouvelle-France.

C’est ainsi l’histoire peu connue de cette extraordinaire colonie, qui nous amènera de l’époque des Grandes découvertes aux grandes guerres de la fin du XVIIIème siècle, et des provinces peuplées et agricoles de France aux immensité quasi-vides et boisées du Canada, que je me propose de vous raconter dans ce long article, richement détaillé et illustré.

Bonne lecture !

L’Anse au Foulon

12 septembre 1759, sur les falaises boisées qui avoisinent Québec, à l’heure des dernières lueurs d’ombre froide qui précèdent l’aube. La sentinelle postée là, bien que fatiguée de sa longue garde, demeure vigilante. En effet, “l’anglais” n’est pas loin. Juste en face de la ville en fait, sur l’autre rive du Saint-Laurent, où ils ont installé leurs camps. Voilà plus deux mois maintenant qu’une immense armada de vaisseaux et plus de 40 000 hommes sont venus de leur mère patrie faire le siège de la cité, le verrou du Saint-Laurent, la porte d’entrée et l’ultime rempart de la Nouvelle-France, sur laquelle l’Angleterre entend bien mettre la main. Un des théâtres d’opérations d’une guerre planétaire, des mouvements de pions parmi d’autres sur le grand échiquier mondial, où la France et l’Angleterre et leurs alliés respectifs s’affrontent sur presque tous les continents et mers du globe.

Déjà, l’année précédente, la cité-forteresse de Louisbourg, était tombée. La porte d’entrée du Canada français, située sur une île au large du golfe du Saint-Laurent, se voulait pourtant imprenable. Construite au début du XVIIIème siècle suite à la perte de l’Acadie française (actuelle Nouvelle-Ecosse canadienne), la cité-forteresse constituait le joyau de l’ingénierie des constructions maritimes françaises, et sa construction avait englouti une large part du budget de la Marine sur plusieurs années. C’était sans compter sur la toute-puissance maritime de l’adversaire anglais, la détermination et le professionnalisme de ses soldats, et l’audace d’un des majors-généraux menant l’opération, un certain James Wolfe, le même commandant promu entretemps général qui commande aujourd’hui le siège de Québec.

Après un débarquement coûteux où les chaloupes et les hommes se voient décimés par les lourdes batteries côtières françaises, véritable bouclier de la ville, Wolfe parviendra à mener ses hommes au contact et mettre les servants des batteries hors de combat, avant de retourner ces dernières vers la cité désormais condamnée. De longs jours de sièges plus tard qui décimeront la population civile – qui se battra jusqu’à ses dernières forces, la cité se rendra, ouvrant aux Anglais la porte du golfe du Saint-Laurent, et ce faisant de la Nouvelle-France.

Une peinture anglaise du XVIIIème siècle illustrant le siège de Louisbourg

Grâce à des marins français capturés, et qui maîtrisent la navigation dans le dangereux chenal garnis d’écueils qui connecte la baie du Saint-Laurent aux abords de Québec, un capitaine anglais ouvrira la voie à la flotte en balisant le chemin des passages difficiles pour le reste des navires. Ce capitaine : un certain James Cook, le futur grand explorateur anglais, qui découvrira pour son pays l’Australie et la Nouvelle-Zélande, et traversera le Pacifique. Et contre toutes attentes, alors qu’à Québec, on attendait des renforts de la métropole (qui ne peuvent arriver que par voie de mer), lorsque des voiles apparaissent enfin à l’horizon début juillet, ce ne sont pas les pavillons blancs français, mais bien les rouges couleurs anglaises qu’arborent la multitude de navires.

Si l’on se désespère de l’arrivée de l’armada anglaise, qui retire tout espoir d’un secours venant de la mer (la marine française de l’époque ne pouvant rivaliser avec celle de son adversaire historique, bien mieux équipée et fournie, et contrôlant l’Atlantique), on peut encore s’appuyer sur quelques forces de l’intérieur, notamment quelques milliers de soldats qui avaient pu venir renforcer la défense de la Nouvelle-France, lors du dernier convoi qui était parvenu à passer entre les mailles anglaises quelques mois plus tôt. Et puis la première défense de Québec reste la configuration de la ville elle-même : bâtie au sommet d’une falaise dominant un rétrécissement du fleuve (Québec signifiant littéralement dans le dialecte indien dont son nom français dérive « là où la rivière se rétrécit »), la cité est puissamment fortifiée. Des rangées de canons qui garnissent la puissante forteresse qui épouse le bout de la falaise rocheuse, et complétées des puissantes batteries installées à hauteur du fleuve, autour de la ville basse et sur la longue plage située en aval de la cité à l’initiative de Montcalm devant l’imminence de l’arrivée anglaise.

Québec demeure ainsi quasiment imprenable frontalement. Et le temps ne joue pas en faveur des Anglais. Dès le début de l’automne, la baie du Saint-Laurent est prise dans les glaces (la Nouvelle-France n’étant ainsi accessible que six mois par an), et la flotte anglaise et son armée se retrouveraient alors bloquées sur place, sans ravitaillement, quand Québec peut compter en partie sur celui de son arrière-pays, le bassin du Saint-Laurent, de Montréal à Trois-Rivières, la région la plus peuplée de la Nouvelle-France. Wolfe enverra bien ses troupes ravager l’arrière-pays, brûler les fermes, détruire les récoltes, mais pendant des semaines, Québec tient bon, bien que durement bombardée par les puissants vaisseaux de lignes anglais et surtout les batteries installées face à la ville.

Campant sur l’île en face de Québec dénommée l’Isle d’Orléans, déterminé à prendre pied sur l’autre rive pour prendre la ville à revers, Wolfe tente un assaut sur un lieu appelé le Montmorency : une petite faille dans les falaises boisées situées un peu en aval de Québec. Les chaloupes chargées de grenadiers anglais glissent dans la nuit sur le fleuve, débarquent leurs hommes sur la petite plage que domine la falaise, et retournent aux vaisseaux réembarquer de nouveaux hommes. Ils sont accueillis par quelques canons français, qui font des ravages. Quelques chaloupes sont sacrifiées. Mais rapidement les grenadiers débarqués mettent en déroute les canonniers qui fuient vers les hauteurs. Ils doivent alors attendre le reste des troupes de débarquement, et notamment la jonction prévue avec les hommes de Townshend. N’écoutant pas les ordres mais que leur fierté, eux les héros de la prise de Louisbourg, ils se lancent à l’assaut pénible des pentes pierreuses et rendues boueuses par la pluie de la veille.

Le débarquement anglais sur la plage sous les falaises du Montmorency, une opération ayant pour but de parvenir à établir une tête de pont sur la rive droite du fleuve, pour pouvoir ensuite marcher sur Québec (extrait de la BD “Les pionniers du Nouveau Monde, tome 5, “Le sang et la boue”)

L’ascension est difficile, et pire encore : à mi-chemin la falaise est entaillée par de petits ravins où des fortifications de rondins ont été rapidement établies par les miliciens canadiens et Français, qui les attendent… Les mouvements des bateaux anglais avaient été décelés par les guetteurs, et dans la nuit, Montcalm, le général français commandant la défense de Québec et de la Nouvelle-France, avait envoyé en hâte des compagnies de soldats et de miliciens canadiens prendre position sur les falaises, cachés dans les bois. Les alliés amérindiens des Français sont là aussi. La guerre d’embuscade et de contact, ils la connaissent bien, c’est la façon de se battre dans laquelle ils excellent.

Partant à l’assaut téméraire des falaises, n’écoutant plus leurs officiers, les grenadiers anglais tombent sur les soldats franco-canadiens proprement retranchés derrière les anfractuosités de la falaise, et c’est la débâcle…

N’ayant pas attendu le débarquement complet et l’assaut méthodique de la falaise prévu par leur général, les téméraires grenadiers anglais se retrouvent ainsi pris sous le feu français, bien protégé derrière les arbres et les divers couverts que l’environnement leur offre, et c’est la boucherie. Les Anglais redescendent comme ils peuvent la falaise de feu quand un orage éclatant vient ajouter à la catastrophe. En quelques instants, la roche devient très glissante, tandis que les terres se détachent et dévalent vers la plage. Les Anglais glissent, s’embourbent, leur poudre est mouillée. Et tandis que les troupes d’élite alourdies par leur équipement pataugent misérablement dans la boue, essayant de regagner la plage, les soldats amérindiens, échappant à tout contrôle, se jettent sur eux avec leurs hachettes en poussant des cris affreux, et les taillent en pièce.

Pour mettre un terme à cette boucherie, Montcalm se voit même obligé d’envoyer ses troupes régulières mettre un terme au massacre. Pour l’armée anglaise, l’opération est un désastre. Le commandement de Wolfe est sérieusement remis en question par ses seconds, notamment par l’ambitieux Townshend, son rival, qui le déteste. On l’accuse de cet échec, le presse de faire demi-tour et de refaire voile vers l’Angleterre : en effet, la métropole demande main-forte pour les combats maritimes également vigoureux en Europe. Mais Wolfe ne veut partir sans avoir offert la prise de la ville à son pays.

En pleine retraite vers la plage, les soldats survivants, englués dans la boue, voient leur tomber dessus les Amérindiens qui vont tailler les malheureux en pièce, jusqu’à l’arrivée du Montcalm qui fera cesser la boucherie… (« Nos amérindiens sont parfois de bien encombrants alliés », déclarera celui-ci)

12 septembre 1759, notre sentinelle entend un craquement dans le bois, quelque part en-dessous d’elle. « Halte ! Qui va là ? ». Elle n’aura pas le temps de le savoir. Un poignard habilement lancé file dans la pénombre et vient transpercer la poitrine de notre homme. Des centaines d’ombres glissent furtivement le long d’un sentier dans les bois qui relient le pied de la falaise à la plaine qui domine Québec.

Les Ecossais, éclaireurs d’élite, auront la charge d’ouvrir la voie pour le reste de l’armée britannique

La mer est pleine de chaloupes qui font des allers-retours entre les fiers vaisseaux de lignes et frégates anglaises, débarquant dans la nuit des milliers et des milliers d’hommes, toutes les forces disponibles.

Les éclaireurs écossais confirment que la voie est libre. Les chaloupes commencent à débarquer leurs soldats qui grimpent le sentier pour aller se déployer sur le champ de bataille là-haut, offrant à l’aube à Montcalm la vision d’une armée anglaise parfaitement déployée face à la ville et en ordre de bataille.

D’ordinaire, le général Bougainville et ses hommes patrouillent la zone, mais cette nuit, ils étaient bien loin de là, attirés par de fausses menaces à l’ouest. Le lever du soleil s’accompagne d’une vision d’horreur pour la garnison de la ville : toute l’armée anglaise est déployée sur les plaines d’Abraham, face au côté le moins bien défendu de la cité. Et les 3 000 hommes qui patrouillent continuellement sur la plage située en aval de Québec pour y prévenir tout débarquement anglais est de l’autre côté de la cité. Elle va revenir à marche forcée, fatiguée d’avance du rude combat qui s’annonce. Wolfe a fait parfaitement aligner ses grenadiers, des soldats d’élite, d’une discipline rare. Ils ont armé leurs fusils d’une double charge, et n’ont ordre d’ouvrir le feu que lorsque l’ennemi ne sera plus qu’à 40 pas, un feu dévastateur pour qui est prêt à endurer le feu adverse jusqu’à ce que l’ennemi arrive à portée…

Lorsqu’il en est enfin averti par les sentinelles, c’est une vision d’horreur qui s’offre à Montcalm : les Anglais sont en train de finir de déployer toute leur armée dans la plaine face aux murs de la ville.

Il est maintenant 10 heures, et les Français, réunis sous les murs, se préparent à l’attaque. Montcalm a décidé d’accepter le combat, une décision que les historiens ont toujours du mal à comprendre aujourd’hui étant donné la configuration de la bataille (des renforts étant susceptibles à ce moment d’arriver à tout moment à revers des troupes de Wolfe, sans compter les francs-tireurs qui harcèlent les Anglais depuis les flancs et leur infligent des pertes importantes). Les régiments français chargent dans le désordre, gênés dans leurs manœuvres et leurs formations par les miliciens canadiens, qui combattent en se plaquant à terre, les tactiques de la guérilla des non-soldats de métier et autres coureurs des bois se mariant fort mal à la discipline indispensable d’une bataille rangée… 80 mètres, 70 mètres… Des grenadiers de première ligne tombent, mais les ordres sont formels, et les fusils anglais restent muets. 60 mètres, 50 mètres, 40 mètres,… Enfin l’ordre des officiers tombent. « FIRE ». La première volée décime les premières lignes françaises. Les grenadiers rechargent, et enchainent les salves. Les soldats français désorganisés peinent à opposer un contre-feu efficace.

10h15. Les régiments écossais dégainent leurs célèbres grandes épées, et font des ravages. Les soldats sont maintenant au contact. Quelques centaines de miliciens et d’amérindiens embusqués dans les bois latéraux font bien du dégât aux Anglais, mais le rapport est trop inégal, de nouveaux renforts arrivent sur la plaine, et les Français se replient. Les pertes sont lourdes des deux côtés. Wolfe, à cheval en train d’encourager ses hommes, s’est pris une balle en pleine poitrine, et meurt sur le champ de bataille en ayant comme dernière vision la grande victoire qu’il vient d’offrir à l’Angleterre.

La mort du loup…

Egalement mortellement touché alors qu’il manœuvrait au milieu de ses hommes, Montcalm est emmené à l’hôpital, où il décèdera dans la nuit. C’est l’une de ses rares batailles de l’Histoire où les deux commandants des deux camps seront morts durant l’affrontement, au milieu de leurs hommes. Le lendemain, Québec se rend. Le rempart de la Nouvelle-France est tombé. Plus rien ne s’oppose désormais à l’invasion anglaise, si ce n’est quelques derniers milliers d’hommes menés par le chevalier de Bougainville, qui avaient été appelés en renforts. Renforts qui arriveront à 11h, et qui, si Montcalm avait choisi de temporiser et de les attendre, auraient pu changer le cours de la bataille et de l’Histoire…

Un an plus tard, Montréal tombe. Tout le Canada français passe sous contrôle anglais. En 1763, à la fin de la guerre de Sept Ans, lors des accords de paix et des négociations de territoires, la France abandonne à l’Angleterre ses provinces canadiennes, préférant sauver ses précieuses « îles à sucre » des Antilles françaises, bien plus importantes et stratégiques économiquement. La chute de Québec marquera à tout jamais la fin de la Nouvelle-France, une si grandiose aventure coloniale, loin des idées reçues et des pratiques ultérieures. Une belle aventure qui avait commencée trois siècles plus tôt…

A la (re)découverte du Canada

20 avril 1534, dans le port de Saint-Malo. Une soixantaine de marins s’affairent sur deux voiliers, ajustent les derniers préparatifs. Ils s’apprêtent à prendre le large pour un long voyage qui doit les mener vers de nouvelles terres inconnues. A quai, les officiers, face au vice-amiral, prêtent serment au roi de France, jurant de le servir loyalement, lui et leur capitaine, un aventurier malouin du nom de Jacques Quartier. Celui-ci a été missionné, comme tant d’autres explorateurs avant lui, pour trouver un passage vers l’Inde et la Chine, leurs épices et leurs richesses par l’Ouest, ainsi que pour découvrir et conquérir de nouvelles terres au nom du Roy.

Il faut dire que dans la course à l’exploration et à la conquête du monde qui s’est engagée depuis déjà plus d’un siècle, la France est en retard, très en retard. Les Portugais ont exploré et contourné l’Afrique jusqu’aux Indes, où ils ont établi des comptoirs et déjà mis un place un fructueux réseau commercial. Quant aux Espagnols, leur conquête de l’Amérique centrale et du Sud, et les fabuleuses richesses dérobées aux civilisations aztèques et incas dont ils détruiront en quelques décennies les empires multiséculaires, les galions chargés d’or et de minerais précieux, en ont fait le plus riche pays d’Europe. Et le voisin ibérique regarde déjà vers le golfe du Mexique et l’Amérique du Nord, aussi convoitée par les Anglais et les Hollandais, qui y ont déjà également mené des voyages exploratoires.

La France du début du XVIème siècle, avec ses 15 à 18 millions de sujets, constituant le pays le plus peuplé et également déjà le plus centralisé d’Europe, aurait pourtant les moyens d’une politique coloniale ambitieuse. Mais trop occupée dans sa rivalité continentale avec la dynastie des Habsbourg qui l’entoure, plus tournée vers la Méditerranée, ce n’est que modestement que la France de François 1er laisse entreprendre des explorations vers ces Amériques pourtant si prometteuses.

A son départ vers le Nouveau Monde, ce n’est pas toutefois vers le total inconnu que sait prendre destination Jacques Quartier. Quelques décennies plus tôt, un explorateur italien mandaté par le roi d’Angleterre, Jean Cabot, était déjà arrivé en vue et avait exploré de nouvelles terres inconnues, quelque part au sud-ouest du Groënland. Ce célèbre navigateur d’origine vénitienne, bercé par les récits décrivant toutes les richesses de l’Orient, et ayant appris la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb en 1492 après avoir lui-même tenté quelques voyages vers l’Ouest infructueux, réussit à convaincre le roi d’Angleterre de financer un voyage de découverte. Cartographe accompli, Cabot avait calculé qu’en mettant le cap plein Ouest à travers l’Atlantique, on devrait atteindre les Indes orientales, et la fabuleuse Cathay. Après une année de patients préparatifs, Cabot quitta Bristol le 2 mai 1497, à bord d’un unique voilier et ses dix-huit hommes d’équipage. Après avoir suivi les côtes d’Irlande et s’en être éloigné, ils mirent cap vers l’Ouest, vers le soleil couchant et l’océan infini.

Route (estimée) de Jean Cabot vers Terre-Neuve

Il fallait une bonne dose de courage et d’esprit d’aventures à ces navigateurs, ces hommes et ces femmes, qui se sont engagés de tous temps vers des destinations inconnues, bravant les flots et les dangers. Quand on sait à quoi peut ressembler une tempête sur l’Atlantique Nord, les vagues pouvant atteindre plusieurs dizaines de mètres, les icebergs et les glaces, les eaux glaciales surnageant les profonds abysses du vaste océan, on ne peut qu’éprouver une certaine fascination et un immense respect pour les peuples marins qui s’y aventurèrent si massivement, tels les Vikings, plus de cinq siècles avant les grandes puissances européennes, et sur des embarcations et avec des moyens bien plus sommaires que ceux qui prévaleront durant la période de la Renaissance.

Les Vikings en effet, depuis l’Islande (qu’ils avaient préalablement colonisé suite à d’importantes migrations démographiques depuis la Scandinavie), s’étaient aventurés un peu avant l’an Mil vers le Groënland, où ils avaient établi quelques colonies (leur meneur n’étant autre que le célèbre Erik le Rouge, dont la saga nordique raconte cette épopée). De là, quelques aventuriers partirent sur leur langskip (bateau de haute mer viking) prolonger l’exploration. D’abord vers le Nord puis l’Ouest, où ils ne rencontrèrent que des terres arides de pierres et de neige bordées par des eaux polaires. Redescendant vers le sud, ils découvrirent une île fortement boisée, au relief très escarpé, correspondant à l’actuelle Terre-Neuve. Ils y campèrent quelques jours au niveau d’une baie bien protégée des éléments, collectèrent du bois (matière essentielle qui faisait cruellement défaut au Groënland) ainsi que des raisins secs trouvés sur des vignes sauvages (une des hypothèses qui expliqueraient l’origine du nom « Vinland » qu’ont donné les Vikings à cette nouvelle terre), puis rentrèrent.

Carte illustrant la route probable des Vikings vers l’Ouest

Nourris par ces récits, plusieurs années plus tard, un autre groupe de Vikings mit voile vers les rivages de Terre-Neuve, décidé à y fonder une colonie. Les navigateurs y auraient séjourné trois années durant, au cours desquelles ils visitèrent la région, sans toutefois parvenir à retrouver la baie initiale. Constamment sujets aux attaques des tribus esquimaux et amérindiennes vivant également sur l’île, contraints de guerroyer sans fin, ils finirent par préférer retourner au Groënland et abandonner la colonie.

Durant les siècles qui suivirent, de nombreuses expéditions Vikings continueront néanmoins d’avoir lieu sur les côtes nord-américaines, pour y charger du bois. Dans le cadre de leurs expéditions de chasse (morse, baleine,…), ils se seraient même aventurés jusque dans la lointaine baie d’Hudson, officiellement découverte par le navigateur anglais du même nom au XVIIème siècle. Quoiqu’il en soit, les Vikings ont bien découvert à l’époque des terres faisant partie intégrante du Canada (et donc de l’Amérique). Ils auraient d’ailleurs noté d’innombrables renseignements sur les routes, les mers occidentales et les terres qu’ils avaient découvertes, des documents précieusement conservés par leurs descendants. Démarche qui pourrait expliquer le passage mentionné par certaines sources de Christophe Colomb en Islande avant d’entreprendre le périple qui le rendra si célèbre.

Une autre carte des trajets probables des Vikings en Amérique du Nord

On ne sait exactement de quelle part de ces informations dispose Jacques Cartier lorsqu’il entreprend son grand voyage vers l’Ouest. S’attend-il à ne rencontrer aucunes terres jusqu’aux Indes orientales, si loin de l’autre côté du monde ? Ou bien espère-t-il juste trouver le passage entre d’éventuelles grandes îles situées là où les Vikings les ont répertoriées qui pourra le mener jusqu’à la fabuleuse Cathay ?

Concernant la première question, il est permis d’en douter, car l’expédition de Cabot dont nous avons parlé plus tôt, après un voyage sévèrement chahuté, aborda sur une belle île boisée, au climat tempéré, et aux eaux poissonneuses (qui s’avèrera être l’île de Cap Breton, dans le golfe du Saint-Laurent, près de Terre-Neuve). Une information qui se propagera vite après leur retour, car dans les décennies qui suivent, de nombreux pêcheurs des côtes occidentales françaises prennent déjà l’habitude d’entreprendre la traversée pour y faire leur saison de pêche, revenant les cales remplies de morue salée (une pratique qui perdurera durant des siècles jusqu’à aujourd’hui).

Quoiqu’il en soit, c’est plein de détermination et sous l’autorité du roi que lui et son équipage mirent voile le 20 avril à Saint-Malo, filant droit vers l’Ouest. Le début d’un voyage héroïque qui, s’il restera loin des objectifs de sa mission, vaudra à Cartier une place parmi les grands de l’exploration maritime, et fera également de lui l’un des premiers architectes des fondations du Canada français.

Le départ de Cartier à Saint-Malo le 20 avril 1534

Après une traversée sans encombre, Cartier atteignit finalement le cap dit Bonavista, sur la côte orientale de Terre-Neuve, alors envahie par les glaces. Il longea la côte et entreprit de passer dans le détroit séparant l’île du Labrador, lui permettant d’entrer dans le golfe du Saint-Laurent. Sur la côte opposée, ils découvrirent une petite baie propice au mouillage où ils s’arrêtèrent pour plusieurs jours, occupés par quelques travaux de réparation et d’entretien des deux navires. Continuant l’exploration des côtes sur des chaloupes, c’est là qu’ils croisèrent pour la première fois des populations amérindiennes, naviguant sur des pirogues. Malgré les signes amicaux manifestés par ces derniers, les voyageurs, nullement rassurés, les invitèrent à s’éloigner, et allèrent jusqu’à donner le canon. S’éloignant rapidement, les indigènes ne perdaient pas des yeux ces voyageurs venus de loin.

Le surlendemain, ils revinrent au lieu de mouillage des deux bateaux français avec neuf canoës remplis. Les hommes de Cartier mirent deux chaloupes à la mer. Epouvantés, les Amérindiens se dispersèrent, mais quelques-uns, plus courageux que les autres, restèrent et expliquèrent par gestes que leurs intentions étaient pacifiques, brandissant des fourrures à bout de bras. Cartier leur fit signe d’approcher et fit apporter par ses matelots quelques présents : couteaux, babioles, chapeaux, qui rencontrèrent un grand succès chez les Amérindiens.

Selon certaines thèses, le fait que les Amérindiens soient venus naturellement vers les navires de Cartier les pirogues chargées de fourrures s’expliqueraient par une pratique de commerce déjà existante avec des Européens déjà venus naviguer dans ces eaux et ayant déjà eu des contacts avec les populations amérindiennes locales (différentes sources indiquent en effet que les pêcheurs basques fréquentaient déjà les eaux poissonneuses de Terre-Neuve et du golfe du Saint-Laurent depuis le XIIIème siècle, de même que les Espagnols ; un certain Thomas Aubert ayant même selon d’autres sources, lors d’une expédition de pêche dans la région de Terre-Neuve, ramené quelques Amérindiens en France).

Cartier échangeant avec des amérindiens sur les rives du golfe du Saint-Laurent

Dans les jours qui suivirent, Cartier, avec plusieurs de ses compagnons, explora à pied l’immense baie et prit de la hauteur, tentant d’apercevoir ce passage vers la Chine qui leur demeurait toujours masqué. Pendant ce même temps, de nouvelles opérations de troc eurent lieu avec les indigènes, qui échangèrent beaucoup de peaux et fourrures, ce qui semblait être leur plus grande ressource (et une ressource précieuse pour les Européens, elle le deviendra effectivement, comme nous le verrons plus loin). Après avoir repris la mer pour poursuivre l’exploration du golfe, les navires croisèrent d’autres indigènes, beaucoup plus pauvrement vêtus, le crâne rasé à l’exception d’une petite touffe de cheveux sur le haut de la tête, qui pêchaient des maquereaux. Cartier observa que la viande, le poisson et le maïs (blé d’Inde) semblaient être leurs principales sources de nourriture.

Après encore quelques explorations des îles du Golfe, Cartier vint finalement mouiller dans la baie de Gaspé, un promontoire rocheux dominant l’endroit où le fleuve Saint-Laurent se jette dans son golfe. Là, il y fit ériger une grande croix de près de dix mètres de haut, portant la fleur de lys et où étaient gravés l’inscription « Vive le Roy de France ». Un symbole de la prise de contrôle et déclaration de souveraineté de la France sur cette terre. Tout l’équipage mit pied à terre et se recueillit. Un des chefs indiens ayant diligenté les opérations de troc des jours précédents, nommé Donnacona, s’approcha alors de Cartier avec ses deux fils, l’air très mécontent. Le plantage de cette croix sans son autorisation, et dont le symbole est évidemment de nature à suggérer que le pays n’appartiendrait désormais plus à son peuple, était effectivement vivement susceptible de provoquer cette réaction bien compréhensible. Après des palabres et discussions autour d’un bon repas bien arrosé, les choses se seraient ainsi arrangées : Cartier expliqua que la Croix n’avait que pour fonction de constituer un point de repère lorsqu’il reviendrait, et il proposa même à Donnacona d’accompagner ses deux fils en France, démarche qui fut acceptée chaleureusement par le chef indien.

L’imposante croix érigé à Gaspé, symbole de la prise de possession de la France sur ce territoire

Avant d’engager enfin le chemin du retour, Cartier et ses deux navires firent voile vers la côte nord du Québec, espérant toujours y découvrir un détroit qui lui ouvrirait un passage vers l’Ouest. Ce détroit, ils finirent par le trouver, mais les forts courants et les vents contraires empêchèrent les voiliers de pénétrer dans ce qui s’avérait être le cours du Saint-Laurent. Après avoir tenté le passage avec des embarcations qui faillirent toutes finir coulées avec leurs occupants, les explorateurs malouins comprirent que leurs tentatives seraient vaines et qu’il était préférable de rentrer à Saint-Malo, et de retenter le passage lors d’un prochain voyage. Le samedi 15 août, après avoir entendue la messe, Jacques Cartier quitta le Saint-Laurent et mit le cap vers la France, où les deux bâtiments arrivèrent en vue de Saint-Malo le 5 septembre, non sans avoir essuyé une violente tempête.

Trajet du premier voyage de Jacques Cartier

Juillet 1535. Neuf mois après l’avoir quitté, Jacques Cartier est de nouveau dans le golfe du Saint-Laurent, bien décidé à poursuivre son entreprise d’exploration. Suite à son retour en France l’année précédente, où il avait fait part au roi de France, François 1er, des résultats fantastiques de son voyage (bien que bien éloignés de ses objectifs initiaux), le Roi lui avait accordé l’organisation d’une nouvelle expédition de plus grande envergure, sur la base d’une flottille plus nombreuse. Celle-ci devait s’appuyer en effet cette fois sur trois splendides vaisseaux : « La Grande Hermine », « La Petite Hermine », et le plus modeste « Emerillon ».

Une solide flottille qui n’empêcha pas cette dernière d’être sacrément secouée durant la traversée, la violente tempête s’étant abattue sur les voiliers ayant même finit par séparer les navires. Ayant abordé Terre-Neuve aux alentours du 07 juillet, les marins de la « Grande Hermine » subirent ainsi trois interminables semaines d’inquiétude avant d’enfin apercevoir au loin les voiles des deux autres navires de l’expédition. Soulagé de revoir ses trois vaisseaux à nouveau réunis, Cartier pu ainsi s’engager dans le golfe du Saint-Laurent, bien décidé à nouveau à trouver ce fabuleux passage vers l’Ouest qu’il souhaite tant offrir à son pays, et dont il pense que l’entrée se situe peut-être au niveau du détroit qui leur était demeuré bloqué l’année précédente. S’y présentant à nouveau avec sa flottille, Cartier se réjouit car cette fois, les navires parviennent à passer le détroit, et ce faisant, à remonter le cours du Saint-Laurent.

Les trois navires du second voyage de Cartier

Deux semaines d’une navigation prudente et difficile plus tard, ils atteignirent l’île dite d’Orléans, où se trouvaient de nombreux Indiens dispersés s’adonnant à la pêche, et qui prirent peur à la vue de l’arrivée des navires français. Les deux Indiens qui avaient été emmenés en France l’année précédente et qui maintenant parlaient un français correct purent servir d’interprètes. Le lendemain, le chef indien avec qui Cartier avait longuement palabré l’année précédente, Donnacona (et qui se présentait comme le « seigneur du Canada »), ainsi que d’autres amérindiens, virent visiter la « Grande Hermine ». Il fut décidé d’établir un camp de base en vue d’entreprendre de nouvelles explorations dans diverses directions. Les trois bâtiments français furent menés dans la rivière Saint-Charles, sur les bords de laquelle se trouvait le village indien de Stadaconé (soit nul autre que le site d’implantation de la future ville de Québec, quelques décennies plus tard).

L’arrivée de Jacque Cartier à Stadaconé (1535)

Ce camp de base établi, Cartier souhaite poursuivre de là l’exploration du Saint-Laurent et continuer à remonter la rivière, une démarche alors très mal accueillie par la tribu amérindienne présente, qui tente par tous les moyens de le dissuader d’entreprendre ce voyage. Une tentative probablement motivée par la peur que Cartier rencontre et noue des contacts avec d’autres tribus amérindiennes, au détriment de celle de Donnacona avec laquelle il pratique le troc depuis sa première expédition. Mais Cartier reste inflexible. Il a connaissance de l’existence d’un village important plus en amont du fleuve, nommé « Hochelaga », où il souhaite se rendre pour en apprendre davantage sur la région et la présence d’hypothétiques passages vers l’Ouest, ce qui reste son objectif-phare.

Laissant la « Grande Hermine » et la « Petite Hermine » au mouillage avec une garnison à Stadaconé, Cartier et une partie de ses hommes réembarquent sur le petit « Emerillon », qui va leur permettre de remonter le Saint-Laurent jusqu’aux environs du lac Saint-Pierre. De là, ne pouvant pousser plus loin avec le navire du fait d’un trop faible tirant d’eau, ils poursuivent leur progression en chaloupes, et atteignent Hochelaga le 02 octobre, un important village situé sur une petite île au milieu du fleuve. Leur venue semblait avoir été annoncée par des guetteurs, car près d’un millier d’indigènes les y attendaient, dans un grand enthousiasme et apparemment animés d’excellentes dispositions à leurs égards, dans ce qui ressort des témoignages écrits ultérieurs.

Cartier et ses hommes remontant le Saint-Laurent vers le village d’Hochelaga

Jacques Cartier et ses compagnons demeurèrent deux jours sur place à Hochelaga, visitant le village indien, étudiant les mœurs de ses habitants. Ils montèrent au faîte d’une haute colline, qui fut appelée le mont Royal, et d’où l’on pouvait admirer tout le paysage environnant. Cette colline donnera son nom à la future ville de Montréal, qui sera bâtie près d’un siècle plus tard sur cette même île, mais nous en parlerons en détail plus loin. L’ascension de Cartier sur le mont Royal est également bien moins désintéressée qu’elle peut y paraître : Cartier cherche moins à y profiter de la beauté du panorama qu’à tenter de voir si le Saint-Laurent est navigable plus à l’ouest. Sa première mission n’étant pas malgré tout de fonder le Canada mais, à l’instar de tant d’autres aventuriers dans son genre, de découvrir un chemin vers l’Inde et vers la Chine.

Le 3 octobre 1535, Jacques Cartier contemple du haut du Mont-Royal les lieux où l’on construira un siècle plus tard la ville de Montréal

Après les trois jours passés à Hochelaga, les Français quittent les insulaires qui leur avaient réservé si bon accueil et retournent au lac Saint-Pierre où l’attende l’ « Emerillon », qui les ramène à Stadaconé. Les équipages se préparent maintenant à hiverner sur place. Ne se sentant pas parfaitement en confiance avec leurs voisins indiens, les Français construisent un petit fort armé de quelques canons, et, redoublant de précautions, montent la garde jour et nuit. Si leurs craintes ne se réalisèrent pas, les Français eurent en revanche à souffrir terriblement du froid et de la maladie. Tout particulièrement du scorbut, une maladie générée notamment par une forte carence en vitamine C. Partie du village indien voisin, l’épidémie se propagea vite à l’ensemble des équipages français, et y fit vingt-cinq morts. Beaucoup d’autres ne durent leur salut qu’à une étrange décoction faite d’écorce et de ramilles de sapin, pratiquée en masse par les Indiens et qui la recommandèrent aux Français. Les mémoires disent que tous ceux qui burent cette potion (connue pour être très riche en vitamine C) furent promptement guéris.

Jacques Cartier s’entretenant avec les Indiens de Stadaconé

A la sortie de l’hiver, lorsque Donnacona se présenta à Stadaconé avec une troupe de guerriers, un regain de tensions fut craint par les Français, rapidement pris en charge par Cartier, qui réussit en jouant la finesse à calmer les ardeurs et à convaincre Donnacona et ses deux fils de les accompagner en France, ces derniers recevant la certitude qu’ils seraient bien traités (Cartier attendant d’eux qu’ils témoignent auprès du roi des « richesses » de ces contrées et se montre ainsi disposé à financer de nouvelles expéditions).

Le matin du 6 mai, la « Petite Hermine » laissée-là abandonnée faute d’équipage, la « Grande Hermine » et l’ « Emerillon » levèrent l’ancre, les deux voiliers faisant voile directement vers la France. Au cours des jours suivants, alors qu’il passait entre l’extrémité Sud de Terre-Neuve et l’île de Cap Breton, Jacques Cartier eu à ce titre la certitude que Terre-Neuve était bien une île. Après une rapide escale à Saint-Pierre-et-Miquelon, les deux bâtiments reprirent la mer et mirent enfin le cap sur Saint-Malo, qui fut atteint le 16 juillet 1536.

Trajet du second voyage de Jacques Cartier

Bien qu’il n’ai toujours pas trouvé le fameux passage vers la Chine, Cartier avait tout de même établi un important travail d’exploration et de cartographie du golfe du Saint-Laurent (dont il avait même exploré le cours jusqu’aux rapides de Lachine), établi des contacts amicaux avec les populations amérindiennes vivant autour de l’axe laurentien, et entrevus les vastes espaces au-delà desquels s’étendrait le fabuleux pays du Saguenay, connu localement pour les fabuleuses richesses qu’il abriterait. Mais ces résultats déçurent le roi et l’amirauté, qui escomptaient recevoir de l’or ou d’autres minerais précieux, comme les Espagnols en ramenait alors par bateaux entiers depuis leurs colonies américaines. D’autres sujets de préoccupations intérieures détournèrent le roi du Nouveau Monde pendant de longs mois, jusqu’en 1538, où il recommença à s’intéresser au Canada.

Plus intéressé par l’or que par la conversion des indigènes au christianisme, mais soucieux d’éviter une condamnation de ses expéditions canadiennes par le pape (auquel son grand rival européen Charles Quint travaillait secrètement), le Roi décida d’attribuer au troisième voyage un but officiel plus politique et religieux. A cette fin, il confia la mission à un gentilhomme du Languedoc, le seigneur La Roque de Roberval, dont l’objectif était de faire du Canada une province de la Couronne. L’expédition envisagée en 1541 est ainsi beaucoup plus ambitieuse : la dizaine de navires et l’acheminement de prisonniers conscrits montre qu’on projette alors de fonder une véritable colonie. Las ! Jaloux de cet aristocrate qui ne connaitrait rien au golfe du Saint-Laurent, et celui-ci atermoyant sur la date de départ, Cartier décide de partir sans lui et quitte Saint-Malo le 25 mai avec cinq navires.

On connait peu de détails de ce voyage, mais il semble certain que Cartier refit route vers la France au cours de l’été 1542, après avoir mené une nouvelle exploration du Saint-Laurent et avoir hiverné sur un nouveau poste situé non loin de Stadaconé, nommé Cap-Rouge. Sur le chemin du retour à Terre-Neuve, il aurait croisé Roberval qui voguait lui dans l’autre sens vers le Saint-Laurent. Les marins de Cartier auraient toisé ceux de Roberval, annonçant qu’ils rentraient en France avec un important chargement d’or et de diamants, minerais qu’ils avaient découverts près du Cap-Rouge et dont ils avaient allègrement rempli les cales (cette trouvaille de richesses inespérée ayant précipité leur départ et retour vers la France). Des minerais qui, plus tard soumis au contrôle une fois arrivé en métropole, s’avèreraient n’être que de la pyrite (surnommé « l’or des fous ») et des cristaux de quartz, créant par la même le populaire dicton d’époque « faux comme des diamants du Canada ».

Carte récapitulant les trois voyages de Cartier au Canada

Quant à l’expédition de Roberval, elle fut un véritable fiasco, son entreprise de colonisation s’étant désagrégée du fait de l’impossibilité de faire maintenir ordre et discipline à son expédition. Ce fut la 4ème et ultime expédition de Cartier en 1543 d’ailleurs qui, partie avec deux navires, ramena en France les débris de la colonie de Roberval. Ces premières explorations furent globalement un échec pour la Couronne française : on n’avait pas découvert de passage vers la Chine ou l’Inde, on n’avait pas découvert de minerais précieux, on n’était pas parvenu à établir un embryon de colonie. Et ainsi, la guerre revenant à faire rage en Europe, pendant plusieurs décennies, la Royauté se désintéressa du Canada.

Néanmoins, malgré ces échecs, plusieurs bases déterminantes pour la suite avaient été posées : celle de la connaissance géographique du golfe du Saint-Laurent, la maîtrise de la traversée, l’établissement de premiers postes et de premiers contacts commerciaux avec les populations locales, riches d’une ressource – les fourrures – qui allait se révéler de plus en plus demandée sur le marché européen les années passant. Le Canada français ne demeure qu’un embryon qui, alors, n’attend plus que de naître, couvé par une politique plus volontariste et ambitieuse.

EN RÉSUMÉ : L’histoire de la France comme puissance coloniale en Amérique du Nord débute au XVIème siècle, à l’époque des explorations européennes et des voyages de pêche. À la suite des autres puissances européennes (Angleterre, Espagne et Portugal) et des voyages vers l’Amérique de Christophe Colomb en 1492, Jean Cabot en 1497, puis des frères Corte-Real (Portugais), la France s’intéresse finalement à l’exploration maritime. Dans ce contexte, elle mande Jacques Cartier pour effectuer trois voyages de découverte vers ce Nouveau Monde. Arrivé dans le golfe du Saint-Laurent, il prend possession du territoire au nom du roi de France en plantant une croix à Gaspé en 1534. L’année suivante, il remonte le Saint-Laurent, hiverne à Stadaconé (site de l’actuelle ville de Québec) et se rend à Hochelaga (aujourd’hui Montréal).

En 1540-1541, Jacques Cartier revient et tente d’établir une colonie à l’embouchure de la rivière du Cap-Rouge. Si des objectifs religieux ont présidé à l’organisation de ces voyages, les motifs économiques sont encore plus évidents. L’espoir de trouver une route vers les Indes est constamment affirmé, mais également celui de découvrir « certaines îles et pays où l’on croit qu’il doit s’y trouver grande quantité d’or et autres richesses ». Lors de son dernier voyage, le découvreur se hâtera de rentrer en France rapporter ses minéraux qu’il croit être de l’or et des diamants, et qui ne s’avèreront n’être que du fer et du quartz. Face à cet échec ainsi qu’à celui de la tentative de colonisation de Roberval (rongée par le scorbut, et qui vire au fiasco), la France se désintéresse alors de cette lointaine contrée jusqu’à la fin du XVIème  siècle.

Les premières implantations permanentes et les pionniers de la Nouvelle-France

26 mai 1603, à Tadoussac, au confluent du Saguenay et du Saint-Laurent. Deux hommes, deux Français, tiennent un important conciliabule avec le chef autochtone Anadabijou, qui se trouve là avec ses guerriers et leurs alliés algonquins et etchemins. Une grande alliance vient d’être scellée : celle des Français avec les Montagnais, qui se voit même élargie aux autres nations présentes.

Ce jour marque la confirmation de l’alliance entre les Français et toutes les nations amérindiennes vivant au nord de l’axe laurentien, jusqu’aux Grands Lacs. Elle ouvre bien des portes à l’accroissement du commerce de fourrures et à la planification de nouvelles explorations vers le Nord et l’Ouest. Elle favorise et sécurise le développement de comptoirs commerciaux permanents et ouvre également la voie à l’implantation de véritables établissements coloniaux. Mais elle engage aussi les Français à aider leurs nouveaux alliés dans leur lutte sans merci contre les cinq nations iroquoises, une coalition de tribus amérindiennes vivant au sud du Saint-Laurent, au niveau d’un territoire correspondant à l’actuel nord de la Pennsylvanie et de l’Etat de New-York. C’est néanmoins une grande victoire diplomatique, une belle avancée de pions dans l’échiquier nord-américain par les Français face au concurrent anglais. Une alliance qui aura toute son importance dans le devenir de la colonie.

Peinture moderne représentant Champlain à Tadoussac en 1603

Les deux hommes qui viennent de confirmer avec éclat l’alliance franco-montagnaise s’appellent Champlain et Gravé. Le premier est issu d’une famille de marins, initié très tôt à la navigation. Admis très jeune dans les services de renseignements militaires et économiques, ses talents de cartographes lui vaudront une rapide montée en grade, jusqu’à celui de capitaine en 1598 lorsque la paix revient. Investis dans diverses navigations entre l’Europe et le Nouveau-Monde entre 1598 et 1602, il finit à son retour par être introduit au cabinet du roi Henri IV et présenté à ce dernier, qui voit en lui un des futurs personnages-clés de l’entreprise coloniale française en Amérique du Nord, qu’Henri IV entend bien relancer après des décennies de désintérêt et de désengagement étatique.

Portrait de Samuel de Champlain

Revenons un peu en arrière. Après les derniers voyages de Jacques Cartier, aux résultats jugés bien piteux, et face aux nouvelles menaces de guerres de territoires et de religions qui éclatent partout en Europe, le royaume de France se désintéresse durant plusieurs décennies de son « Canada français », ce qui ne signifie pas que ce dernier demeurera inexploité. Une fois (bien que timidement) implantés en Amériques, les entrepreneurs français entendent profiter des richesses disponibles. Les métaux précieux étant introuvables, on se rabat sur le poisson, puis sur la fourrure.

Ayant eu vent depuis longtemps du caractère hautement poissonneux des eaux de cette région, et disposant désormais des nouvelles connaissances géographiques et cartographiques apportées par les voyages de Cartier et de ses prédécesseurs, les marins des villes portuaires françaises sont de plus en plus nombreux à sillonner le golfe du Saint-Laurent, surtout à partir du milieu du XVIème siècle. Mais ces pêcheurs ne se contentent pas de vider les eaux de leurs poissons et de repartir vers la métropole : ils se rendent peu à peu sur les côtes pour faire sécher et saler leurs poissons, essentiellement de la morue. Ces petits établissements saisonniers qu’ils fondent partout autour du golfe du Saint-Laurent les amènent évidemment à croiser des Amérindiens, avec qui ils établissent des liens généralement cordiaux. Au fil des rencontres, les Français en viennent à troquer des objets contre des fourrures de castor de grande qualité, vite populaires auprès des élites aristocratiques et bourgeoises.

Cartographie des postes de pêches dans le golfe du Saint-Laurent au XVIème et XVIIème siècles

A partir des années 1575, un marché se développe, des promoteurs s’activent, la concurrence devient parfois féroce. Pour calmer le jeu, les rois de France en viennent à accorder des monopoles. En retour de ce privilège, on s’engage à fonder des établissements permanents, à y construire des bâtiments et à y amener des « engagés », ces contractuels embauchés pour trois ans, libres ensuite de retourner en métropole ou de s’installer en Nouvelle-France. Ce commerce des fourrures explique en bonne partie la nature des relations, certes inégales mais sommes toutes harmonieuses, qui uniront les Français aux Amérindiens du Saint-Laurent et d’une bonne partie du continent.

Pendant la première moitié du XVIIème siècle, très peu de Français ou de Canadiens vont s’aventurer dans les forêts pour aller chercher les précieuses fourrures. Celles-ci sont fournies par diverses tribus d’une grande coalition amérindienne, laquelle est établie autour de l’axe laurentien qui mène aux Grands Lacs. Pour assurer le bon fonctionnement de cet approvisionnement, et parce qu’ils sont fort peu nombreux, les Français ont donc tout intérêt à tisser des liens de confiance avec ces peuples. L’esprit n’est donc pas celui des conquistadores espagnols mais de l’édit de Nantes (1598). Aucune intention génocidaire non plus chez ces Français du début du XVIIème siècle.

C’est ainsi dans cet esprit qu’en 1603, à Tadoussac, l’alliance dont nous avons parlé plus tôt est scellée entre quelques représentants français et une délégation amérindienne, alliance aussitôt avalisée par Henri IV. Partie prenante de cette grande alliance, les Hurons, alors installés sur les rives du grand lac qui porte toujours leur nom, comptent parmi les partenaires commerciaux les plus importants. Un lac et de nouvelles contrées que Champlain et les hommes qui l’accompagnent entendent bien explorer, avant de devenir, quelques années plus tard, par la force du destin, les véritables fondateurs de la Nouvelle-France.

Aux débuts des années 1600, le pays maintenant apaisé des terribles guerres de religion qui l’avait fracturé durant des décennies, Henri IV peut maintenant redéployer son énergie sur la politique extérieure de la France, et notamment ses différentes entreprises coloniales, dont celle du Canada, engagée puis avortée dans les années 1530-1540 (bien qu’au-delà des entreprises étatiques, comme nous l’avons vu, de nombreuses entreprises individuelles – notamment la venue des pêcheurs et l’embryon de système commercial que ces derniers ont mis en place – ont maintenu et même accru une présence française dans le golfe du Saint-Laurent, la porte du futur Canada français).

EN RÉSUMÉ ET APPARTÉ : L’économie de la Nouvelle-France fut dans un premier temps axée sur deux ressources : les pêcheries et la fourrure. Les pêcheries apparurent les premières et demeurèrent les plus profitables. Outre les Basques, qui pêchaient les mammifères marins sans doute dès la fin du XVème siècle, ce sont les abondants stocks de morue qui attiraient chaque été des milliers de marins de Dieppe, Saint-Malo, La Rochelle, etc. Ces pêcheries, d’une ampleur phénoménale, acquerront d’ailleurs un rôle véritablement stratégique pour les marines française et britannique au XVIIIème siècle, en raison du nombre de marins qu’elles entretenaient en permanence, mobilisables en cas de guerre. Cela explique d’ailleurs que, malgré la cession du Canada en 1763, la France ait conservé jusqu’en 1904 des droits de pêche sur une côte de Terre-Neuve, la « côte française », sans oublier les îles de Saint-Pierre-et-Miquelon.

Les différentes activités de pêche – production de l’huile de baleine, séchage de la morue – amenèrent les Européens à entrer en contact avec les autochtones sur la rive. Des échanges commerciaux se développèrent, centrés sur la vente de fourrures par les Amérindiens contre des biens européens – outils de fer, tissus, eau-de-vie, etc. L’exploration du Saint-Laurent en 1535 par l’expédition de Jacques Cartier ayant entraîné les Français vers l’intérieur, Tadoussac s’imposa, avant même la reprise des explorations officielles sous Henri IV, comme le principal point de rencontre, l’été, entre marchands français et Amérindiens. Le fleuve fut ainsi, pour les Français, le principal axe de la traite des fourrures, en compétition avec le fleuve Hudson pour les Hollandais et plus tard la baie d’Hudson pour les Anglais.

Illustration du troc de fourrures entre Amérindiens et Français

Bien que toutes sortes de fourrures fussent vendues, le castor était de loin le produit phare de l’industrie, divisé en deux catégories : le « castor sec », dont la peau était séchée aussitôt après la chasse, et le « castor gras », le plus prisé. Confectionné en manteau, porté tout un hiver par le chasseur (amérindien), il avait eu le temps d’être assoupli et de perdre ses poils longs pour ne conserver que son duvet. Celui-ci, séparé du cuir par les chapeliers européens, servait de matériau de base aux chapeaux de feutre qui restèrent à la mode jusqu’au début du XXème siècle.

Le regain d’intérêt pour la Nouvelle-France et la grande alliance de Tadoussac

A partir de 1602, à la Cour, le roi s’intéresse très sérieusement au Canada, et s’entoure de tous les hommes bénéficiant d’expérience dans la navigation et l’exploration de ses contrées. C’est dans ce cadre qu’il fait mander Samuel de Champlain, qu’il charge de collecter toutes les informations nécessaires pour préparer une expédition coloniale sur le littoral de l’Amérique du Nord-Est, la « terre des Bretons » comme on l’a surnomme alors (en écho à la forte fréquentation des pêcheurs français de la zone en ce début de XVIème siècle). Henri IV songe à disposer là d’une base qui lui permettra de mener des attaques contre l’Amérique ibérique, dont les richesses contribuent largement à la puissance espagnole.

Champlain fréquente alors assidûment les capitaines des navires de Dieppe et le gouverneur de ce grand port, Aymar de Chaste. Et lorsque celui-ci est nommé lieutenant-général en Nouvelle-France, au début de 1603, il charge Champlain d’aller reconnaître les possibilités offertes par la vallée du Saint-Laurent. Ce sous la conduite d’un Malouin installé à Honfleur, François Gravé, sieur du Pont, un explorateur expérimenté de ces régions qu’il fréquente tous les étés depuis au moins vingt-cinq ans. Pour cette expédition en Nouvelle-France, organisée en accord avec un groupe de nobles et de marchands, Samuel de Champlain est ainsi engagé comme historiographe et géographe. Au total, Samuel de Champlain effectuera onze voyages au Canada et n’aura comme bilan rien de moins que d’avoir ouvert le pays à la colonisation française.

Sous les ordres de Pont-Gravé, les deux vaisseaux quittent Honfleur le 15 mars 1603. Ils atteignent Terre-Neuve le 6 mai suivant, et s’engagent ensuite dans le Saint-Laurent, qu’ils remontent jusqu’à Tadoussac où ils jettent l’ancre, d’abord pour des opérations de traite des fourrures qui s’inscrivent également dans les objectifs de l’expédition. Non-loin de là campe le chef Anadabijou, auxquels Pont-Gravé et Champlain viennent ensuite rendre visite, bien accueillis par le chef au milieu de centaines de guerriers fêtant une victoire récente sur leurs ennemis Iroquois lors d’une « tabagie ». Est également présent un amérindien ayant accompagné Pont-Gravé en France lors d’une précédente expédition.

Le conseil se réunit, et l’amérindien revenu de France parle amplement du pays qu’il a visité, raconte son entrevue avec le roi Henri IV. Il explique que le roi des Français “ne leur veut que du bien” et désire peupler leurs terres. Les tractations commerciales et diplomatiques s’engagent sous la houlette de Pont-Gravé. Les jours suivants, des délégations d’autres peuples indiens de la région rejoignent la rencontre. Ce sera pour Champlain, qui n’oublie pas sa mission et le rapport détaillé de l’expédition qu’il a promis de remettre au Roi, l’occasion d’observer la pratique du célèbre rituel du calumet de la paix, où les belligérants aspirent de grandes bouffées de fumée de tabac.

Gravure illustrant les pourparlers de Tadoussac, en vue de l’établissement de la Grande Alliance

Après près de deux semaines de négociations (et de festins divers), la « Grande Alliance » est enfin sur la table : celle de la France et de trois grandes nations amérindiennes de la région du Saint-Laurent (les Algonquins, les Montagnais et les Etchemins). Ce traité est historique, car par celui-ci, la France (représentée par Samuel de Champlain), devient le premier royaume européen à proposer une alliance à la fois militaire et commerciale aux peuples amérindiens. Gardant également bien en tête sa mission d’exploration, Champlain profite aussi de la rencontre pour collecter des informations sur le Saguenay, une rivière se jetant dans le Saint-Laurent et qu’il pense être une voie menant vers la « mer du Nord », et donc possiblement espère-t-il, la Chine. Une région recelant donc possiblement un passage vers le Nord-Ouest qu’il entend bien explorer quand l’occasion se représentera.

Les négociations terminées et la fumée des calumets bien dissipée, Pont-Gravé et Champlain en revienne à une de leur mission principale de l’expédition : remonter le Saint-Laurent aussi loin que possible, sur les traces de Jacques Cartier. Champlain souhaite parvenir jusqu’au lieu nommé « Grand Sault Saint-Louis », ayant la charge d’établir une cartographie la plus précise possible de la rivière jusqu’à ce point (qui correspond au Hochelaga de Cartier à l’époque). Conduits par des autochtones, ils rencontrent des courants puissants qui les obligent à poursuivre leur parcours par voie de terre. Eprouvés par les difficultés, ils feront finalement demi-tour devant le « Grand Sault » (aujourd’hui connu sous le nom de rapides de Lachine), un obstacle naturel situé en fait à seulement quelques kilomètres en amont du site du futur Montréal. Il est ici intéressant de noter que tellement pressé qu’il était d’atteindre son « Grand Sault », Champlain semblera avoir à peine remarqué deux endroits stratégiques de premier plan où, plus tard, il établira des postes de traite et de colonisation (et qui deviendront respectivement les villes de Québec et de Trois-Rivières).

Champlain et ses hommes se préparant à remonter le Saint-Laurent

Après un rapide passage à Tadoussac, Champlain et Gravé souhaite maintenant revenir au plus vite en France faire part de leurs travaux au roi. Faisant halte sur leur route à Gaspé (un de ces comptoirs du golfe du Saint-Laurent tenus par les pêcheurs), afin de remplir la cale de leur navire de morues séchées, ils apprennent d’un Malouin, qui revient d’un périple avec les indiens micmacs, l’existence de mines de cuivre et d’argent en Acadie (région de l’actuelle Nouvelle-Ecosse), plus précisément au fond de la baie de Fundy. Des propos de nature à corroborer les observations qui avaient été rapportées près d’un siècle plus tôt par le navigateur Verrazano, qui avaient exploré ces côtes.

De belles perspectives de richesses de nature à motiver et financer une nouvelle expédition par la Couronne, et que les deux associés s’empressent ainsi de communiquer à Henri IV dès leur retour en France, en plus de toutes les missions accomplies (établissement de la grande alliance, carte de grande précision du Saint-Laurent réalisée par Champlain,…). Ce dernier a également rédigé un compte-rendu détaillé de l’expédition, intitulé Des Sauvages, qui relate tous les événements du voyage, cartes et dessins à l’appui. Un document qui se veut tant le rapport d’un subordonné à son commanditaire royal qu’un outil de communication visant à éveiller l’intérêt du public pour l’Amérique du Nord-Est, ainsi qu’à attirer de nouveaux investisseurs.

L’exploration de l’Acadie

Accueillant très favorablement ces résultats, et souhaitant la poursuite et consolidation de l’entreprise d’exploration et de colonisation du Canada, Henri IV donne son feu vert à l’organisation d’une seconde expédition, cette fois ciblée sur la région de l’Acadie. Le lieutenant-général de la Nouvelle-France, Aymar de Chaste, étant décédé durant la période du voyage, c’est un proche du roi, le sieur de Mons, qui se voit nommé pour reprendre la charge du pilotage de l’expédition en Acadie, avec pour mission de la coloniser et de la mettre en valeur, depuis le quarantième degré de latitude nord jusqu’au quarante-sixième.

En attendant de trouver les gisements de cuivre et d’argent tant espérés, l’entreprise sera financée par un monopole du commerce des fourrures avec les indigènes. Quant au travail de trouver des associés prêts à investir dans le voyage dans les grands ports français, il sera facilité grâce à la diffusion du Des Sauvages de Champlain, la relation de son périple dans la vallée laurentienne ayant permis une bonne promotion du projet. Le projet d’expédition répond d’ailleurs bien aux attentes de Champlain qui, toujours obsédé par l’idée de découvrir un hypothétique passage du nord-ouest vers la Chine, voit d’un bon œil le principe d’établissement de comptoirs permanents en Nouvelle-France, de nature à fortement faciliter ses recherches.

Un vieil exemplaire des Sauvages de Champlain

Au mois de mars 1604, deux navires embarquant 120 volontaires lèvent l’ancre vers l’Acadie, qu’ils atteignent en mai. Durant plusieurs semaines, les deux équipages réalisent une exploration minutieuse des côtes du sud-ouest du golfe du Saint-Laurent, île après île, baie après baie. Plusieurs rivières sont remontées loin en amont en barque afin de compléter l’exploration. A l’endroit dit « Port-au-Mouton », un camp important est finalement dressé, mais reste encore à trouver un lieu véritablement propice à l’installation d’un établissement permanent.

Cet emplacement, ce fut finalement Champlain qui le trouva le 7 juin, et que l’on nommera Port-Royal, le décrivant comme « un rivage merveilleux, l’endroit idéal pour établir un port, dans lequel deux milles navires pourraient mouiller à la fois en sécurité ». Le lieu était même alimenté par une rivière, qui fut baptisée Annapolis en l’honneur de la reine Anne (ce qui explique pourquoi les Anglais, lorsqu’ils captureront la ville aux Français un siècle plus tard, renommeront sa ville-sœur bâtie juste à côté « Annapolis-Royal »).

L’habitation de Port-Royal, qui abrita les hommes de Champlain durant les hivers de 1606 et 1607

Curieusement pourtant, ce n’est pas à Port-Royal que les membres de l’expédition choisissent d’installer ce qui doit ainsi constituer le premier comptoir européen permanent sur le continent nord-américain, mais sur la petite île de Sainte-Croix, située de l’autre côté de la baie. Un choix qui se révèlera assez désastreux car durant l’hivernage, entourés par les glaces, les hommes se retrouvèrent ravagés par le scorbut et livrés à eux-mêmes. La glace formait en effet entre l’île et le continent une barrière infranchissable qui empêchait toute liaison et ne permettait pas aux Français d’aller s’approvisionner en bois et en eau fraîche. 35 hommes sur 60 en moururent. Mais pas Champlain. Avant la venue de l’hiver, après avoir supervisé la construction des habitations, celui-ci avait d’ailleurs réalisé une longue exploration en barque sur près de deux cents kilomètres de côtes, jusqu’à l’état du Massachussetts actuel. Il en établira une cartographie d’une grande qualité, saluée plus tard pour sa justesse. Quant aux fabuleuses mines de cuivre et d’argent, elles se seront révélées plus que décevantes, n’offrant aucune perspective de richesses à ramener de ce côté-là.

A la fonte des glaces, dans la perspective d’un second hivernage, les survivants décident de déménager et vont s’installer de l’autre côté de la baie de Fundy, à l’endroit premièrement repéré par Champlain, à Port-Royal. Les membres de l’expédition restant ont également la bonne surprise de l’arrivée d’un navire de ravitaillement. De Mons en profite pour repartir pour la France. Quant à Champlain, il reste sur place pour continuer son travail de cartographie des rivages acadiens, qu’il ne cesse de parcourir. Un ensemble d’habitations sont construites, sous la supervision de Champlain. Des terres sont défrichées et on tente de produire quelques cultures en vue de la froidure (qui arrive très tôt dans ces contrées).

L’expédition un peu mieux aménagée et équipée, l’hiver 1605-1606 sera moins meurtrier que le précédent (qui avait littéralement décimé la petite colonie), et le suivant le sera encore moins (bien qu’on compte toujours quand même de nombreux morts du scorbut durant ses deux hivers). Durement mais progressivement, les Français s’acclimatent. C’est Champlain encore, qui contribuera grandement à cette amélioration des conditions de vie en fondant ce qu’il appellera « l’ordre du Bon-Temps ». Son principe était le suivant : les hommes désignés devaient à tour de rôle aller chasser et pêcher pour approvisionner le cuisinier, et chaque repas, midi et soir, partagés avec les autochtones, était alors l’occasion d’un cérémonial « digne du service de la table du roi de France ».

Carte de l’Acadie montrant les expéditions de Champlain et de Mons entre 1604 et 1607, ainsi que les deux habitations

La fondation de Québec et les premiers affrontements avec les Iroquois

Malheureusement, en mai 1607, une bien mauvaise nouvelle arrive de France : la compagnie de Dugua de Mons, qui avait obtenu le monopole des fourrures pour l’expédition en Acadie, a été dissoute du fait de dissensions internes et de concurrents hollandais. En conséquence, les colons de Port-Royal doivent rentrer en France. La traite des fourrures étant de toute façon jugée trop décevante en Acadie, Champlain réussit alors à convaincre Dugua de Mons de réorienter ses efforts vers la vallée du Saint-Laurent, où la traite est très active et les postes bien établis.

Nommé lieutenant du lieutenant-général, Champlain a alors en tête l’urgence d’établir un grand établissement permanent de traite sur le Saint-Laurent. Il pense notamment à la situation exceptionnelle du futur Québec, idéalement situé là où la rivière se rétrécit, et surmonté d’une vaste falaise propice à l’édification d’une forteresse. Un verrou stratégique qui, si installé sous contrôle français, permettrait d’y empêcher les concurrents européens de remonter le fleuve à la rencontre d’autochtones fournisseurs de fourrures. Champlain se met en route immédiatement avec ses hommes et arrive sur place le 3 juillet 1608, où il engage immédiatement la construction d’une grande habitation sur la « pointe de Québec » (à l’emplacement de l’actuelle église Notre-Dame-des-Victoires).

Le site présente en effet de nombreux avantages : la falaise du cap Diamant protège des redoutables vents du nord-ouest, on y trouve des sources d’eau, de la bonne terre à cultiver aux alentours, et même des noyers qui pourront être abattus pour construire les bâtiments. Rapidement considéré comme un site stratégique de premier plan, tant du point de vue militaire qu’économique, et en situation de véritable porte d’entrée vers l’intérieur du continent, Québec deviendra vite la capitale de la Nouvelle-France, la ville où les gouverneurs successifs y établiront leurs quartiers (un évêque les rejoindra également au cours du XVIIème siècle).

Une superbe peinture représentant la fondation de Québec

Le premier hiver, une fois n’est pas coutume dans cette Nouvelle-France au climat rude, est à nouveau catastrophique pour les habitants de la petite colonie de Québec : 20 sur 28 des colons meurent du scorbut ou de dysenterie. Mais encore une fois, pas Champlain. Cette hécatombe constitue néanmoins l’occasion de partager le peu de vivres existant avec les familles autochtones affamées qui campent à proximité, une belle façon de montrer la solidarité entre Français et Amérindiens et de consolider l’alliance Franco-Montagnaise.

Les montagnais, justement, pressent Champlain et ses hommes de les accompagner dans une expédition guerrière contre les Agniers, la nation Iroquoise la plus orientale de la vallée du Saint-Laurent, en vertu des engagements pris à Tadoussac en 1603 par les Français de soutenir leurs alliés Amérindiens dans leur guerre absolue avec leurs ennemis Iroquois. Champlain accepte, et avec quelques hommes armés, part en expédition avec plusieurs centaines de montagnais vers le nord de l’état de New-York. Les armes à feu feront la différence, et l’accrochage est une grande victoire, mais aux lourdes conséquences : désormais, les Iroquois considéreront les Français comme des ennemis (bien soutenus dans cette réflexion par les colonies anglaises qui voient toujours d’un plus mauvais œil l’avancée française vers la région des Grands Lacs, obstacle à leur propre expansion vers ces contrées, qui constituent l’espace d’extension naturelle de leurs colonies du nord).

La défaite des Iroquois au lac de Champlain (1609)

Durant tout le siècle qui suivra, les différentes nations iroquoises, au départ neutres vis-à-vis des Français, se montreront impitoyables avec ces derniers, qui installent des établissements et des colonies toujours plus près de leurs frontières. Cette victoire sur les Iroquois appellent également à une montée en implication de la France dans la guerre sans merci que se mènent les deux grandes confédérations indiennes de la vallée du Saint-Laurent aux Grands Lacs. Peu après une deuxième victoire sur les Iroquois le 19 juin 1610, les Algonquins et les Hurons – alliés des Montagnais, rejoignent l’alliance avec les Français mais se montrent de plus pressants vis-à-vis de ces derniers : ils veulent en effet que Champlain vienne avec eux dans la région des Grands Lacs pour lutter contre des nations plus occidentales de la confédération iroquoise. Champlain a mis le doigt dans l’engrenage, et il sera difficile d’en sortir. Il tergiverse, car lui rêve plutôt d’une paix générale avec tous les peuples autochtones, situation qui serait plus bien profitable à la traite des fourrures, mais aussi plus globalement à la colonisation et même à une grande dynamique de métissage que Champlain appelle déjà de ses vœux.

Peinture montrant Champlain en pleine expédition avec ses accompagnants amérindiens

Quand la Nouvelle-France devient une terre de mission

Durant les années qui suivirent, Champlain naviguera entre des participations à de nouvelles expéditions guerrières (qui lui permettront néanmoins d’explorer et de cartographier de vastes régions des Grands Lacs), de fréquents allers retours en France pour défendre le monopole de traite de fourrures qui n’a de cesse de changer de main depuis la mort d’Henri IV (couplée à un certain désintérêt de l’entreprise coloniale par ses successeurs), et la promotion de la Nouvelle-France auprès du grand public, afin d’encourager la venue de colons, de marchands et de missionnaires.

Il rencontre dans ce domaine de grandes difficultés car les compagnies commerciales qui se succèdent pour exploiter le monopole de traite des fourrures rechignent à investir dans l’envoi de davantage de colons et de missionnaires, préférant optimiser leurs coûts et leurs gains. Fervent catholique, convaincu d’une certaine façon de revivre l’Eglise et d’appartenir à un groupe d’élus devant agir pour la gloire de Dieu, Champlain reprend la plume et écrit un nouveau livre, Voyages, qui est un véritable plaidoyer en faveur de la christianisation et francisation des alliés amérindiens tels que les Hurons.

L’habitation de Québec, où Champlain passe le premier hiver avec ses hommes

Déjà, à partir des années 1615, Champlain était revenu de France à Québec avec quelques missionnaires récollets, succédant aux premiers Jésuites arrivés en 1611. D’un simple comptoir de commerce dans lequel la Nouvelle-France aurait pu longtemps rester, elle va dans ce milieu du XVIème siècle devenir également une terre de mission. Aux commerçants qui échangent des pelleteries valant maintenant de petites fortunes en Europe contre de l’eau-de-vie peu coûteuse qui causera rapidement des ravages chez les populations amérindiennes, s’opposent de plus en plus une vision diamétralement opposée d’hommes et de femmes de foi, pour qui ce Nouveau Monde offre une fantastique terre de mission.

Animés par les idéaux du renouveau catholique du XVIIème siècle, soucieux de comprendre de l’intérieur ces peuples païens, ces fervents croyants étaient prêts à tous les sacrifices pour les convertir. Et dans cet objectif, à leurs yeux, la venue de colons était essentielle non seulement pour peupler la région mais aussi et surtout pour offrir des modèles de vie chrétienne aux Amérindiens que l’on projette de christianiser. Un contexte où les objectifs religieux des mystiques et dévots qui commencent à affluer en Nouvelle-France rejoignent ainsi les intérêts de Champlain, qui souhaite voir la colonie enfin se développer et se peupler, l’amenant même à faire appel à ces missionnaires pour qu’ils cherchent et obtiennent des appuis en haut-lieu afin de pallier à l’indifférence des dirigeants français envers la colonie depuis l’assassinat d’Henri IV.

Une nouvelle belle peinture, représentant cette fois Samuel de Champlain arrivant à Québec

Ainsi, durant tout le XVIIème siècle, des dizaines de récollets et de jésuites iront vivre chez les Hurons et d’autres tribus amérindiennes, apprendront leur langue, s’attacheront à comprendre de l’intérieur leurs représentations du monde. Ils relateront ces expériences dans de nombreux récits et relations qui traverseront l’Atlantique, et influenceront les philosophes des Lumières. Leurs aventures exotiques, parfois tragiques, fascineront ainsi un public de dévots français et inspireront des vocations. Ce sera le cas également de nombreuses religieuses d’exception, notamment des Ursulines qui, préférant l’action dans le monde au cloître, entreprendront ce défi exaltant de l’aventure au Nouveau-Monde, où elles se spécialiseront généralement dans l’enseignement ou dans les soins de santé.

Entre ces religieux et Champlain, s’affermit ainsi le projet de bâtir une Nouvelle-France où les autochtones seraient christianisés et francisés en vivant aux côtés de Français catholiques et agriculteurs. Et alors, comme l’annoncera dans sa célèbre phrase Champlain à des chefs indiens réunis à Québec en 1633, « nos garçons marieront vos filles, et nous ne formerons plus qu’un même peuple ».

EN APPARTÉ : L’AMÉRIQUE : UNE TERRE DE MISSION OU UNE TERRE D’EXIL ?

Venant d’aborder et de souligner la dimension religieuse qui existe dans l’entreprise coloniale française, il est intéressant ici de souligner toutefois les grandes différences qui ont prévalu à ce sujet entre les approches coloniales des différentes puissances européennes colonisatrices au Nouveau-Monde, tout particulièrement entre la  Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre.

Si des entreprises et des missions religieuses se développèrent en Nouvelle-France, avec un succès relativement mitigé d’ailleurs, il faut bien noter en effet qu’elles interviendront très tardivement, et ne constitueront jamais l’objectif premier de l’entreprise coloniale globale. A la différence d’autres grands mouvements de colonisation comme ceux des Espagnols, la Nouvelle-France n’a pas été, dès les débuts, une grande épopée mystique. Sauf en 1541, les motifs religieux n’auront en effet presque jamais été invoqués pour justifier les expéditions françaises en Amérique du Nord. Ce genre d’entreprises sera mené à titre individuel, et à leurs frais, par des groupes religieux ou jésuites, mais tout à fait parallèlement des affaires et de la gestion de la colonie, et souvent à leurs propres risques.

Contrairement à l’Angleterre en effet, la France n’a jamais imaginé la Nouvelle-France comme une terre d’asile pour les huguenots ou les dissidents religieux. Si quelques protestants s’y établissent au début du XVIIème siècle, ceux qui suivent seront même forcés de se convertir. Il faut dire que l’un des articles de la charte de la Compagnie des Cent-Associés (qui régit le commerce de la traite de fourrures à partir des années 1620 – commerce qui reste la clé de voûte de l’économie de la Nouvelle-France et activité autour de laquelle tout s’organise et gravite), prévoyait que seuls des « Français catholiques » pourraient peupler la colonie. Les grandes personnalités comme Jean de Poutrincourt en Acadie ou Samuel de Champlain qui feront appel aux missionnaires, le feront surtout dans une optique assez opportuniste et pragmatique, car partageant avec ces derniers  le même souci de l’importance de coloniser ces terres ainsi que la même ambition de métissage.

Publiés et largement diffusés en France, les Relations des Jésuites dont nous avons parlé plus haut sont aussi lues par des mécènes et des dévots qui souhaitent contribuer à l’effort d’évangélisation qui se déploie en France et dans le monde. Un groupe proche de la société du Saint-Sacrément va même jusqu’à fonder la Société Notre-Dame « pour la conversion des sauvages de la Nouvelle-France », et fait l’acquisition de l’île de Montréal. Là, deux laïcs très pieux dont le premier est militaire et la seconde une bourgeoise dévote, obtiennent les fonds d’une riche catholique française pour fonder un premier hôpital. Tous rêvent de fonder “Ville-Marie”, une nouvelle Jérusalem au milieu des forêts de l’Amérique, et de « répandre les lumières de la foi, d’accueillir, de soigner et de convertir les Amérindiens ». Une odyssée qui n’est pas sans rappeler celle des pèlerins du May-Flower, les fondateurs de la Nouvelle-Angleterre en 1620.

Une reconstitution informatique de Ville-Marie (futur Montréal)

A leur arrivée à Québec et expliquant leur projet au gouverneur, celui-ci manifeste de grandes réserves à l’égard de leur projet. Il faut dire que l’île ne dispose d’aucun rempart naturel et se verra très exposée aux attaques iroquoises, qui vivent à proximité et qui demeurent animés d’une franche hostilité envers les Français depuis la participation de Champlain et ses hommes aux expéditions guerrières des alliés amérindiens des Français. Ville-Marie risquant très vite de devenir une cible de choix pour les Iroquois, le gouverneur suggère à ces premiers « Montréalistes » de s’installer plutôt juste en face de Québec, sur l’île d’Orléans. Mais aucune de ces mises en garde ne parviendront à ébranler l’objectif des missionnaires. Ainsi, le 17 mai 1642, ces derniers, accompagnés d’une poignée d’hommes, fondent officiellement le petit poste de Ville-Marie. Les débuts de Montréal sont ainsi modestes et religieux.

Hélas pour les premiers Montréalistes, les prédictions du gouverneur ne vont pas tarder à se réaliser. Rapidement repérés par des Iroquois de passage, certains sont attaqués, brutalisés, tués dès qu’ils s’éloignent un peu des murs de l’établissement qu’ils ont construits sur les rives du Saint-Laurent. Par le mauvais choix de Champlain quelques décennies plus tôt, les colons Français de cette époque se trouvent ainsi coincés au milieu d’une guerre qui avait commencé bien avant leur arrivée. Conflit que nous avons déjà plusieurs fois évoqué, et qui oppose en effet depuis le XVIème siècle les peuples de la coalition laurentienne regroupant les Indiens alliés aux Français, aux cinq nations iroquoises installées un peu plus au sud. Populations iroquoises qui, alliés aux Hollandais puis aux Anglais, ont eu accès aux armes à feu bien avant les alliés des Français, ce qui ne manque pas de leur donner un avantage militaire considérable sur les autres peuples amérindiens de la région.

Et cette guerre qui dure depuis déjà près d’un siècle est encore vive : en 1649, les Iroquois, bien armés par les Anglais, lancent une grande offensive contre les Hurons, installés dans la région des Grands Lacs. Une véritable hécatombe obligeant les Hurons à se disperser, beaucoup venant alors trouver refuge dans la vallée du Saint-Laurent, où ils demandent la protection des Français (notons qu’à cette période, les établissements canadiens français concentrés autour du Saint-Laurent ne dispose d’aucuns contingents militaires déployés en permanence pour défendre la colonie – cela va bientôt changer au vu de la menace grandissante que font peser les attaques iroquoises et plus encore les concurrences et velléités anglaises sur la région).

Quoiqu’il en soit, cette attaque guerrière d’objectif presque génocidaire de la Huronie fragilise énormément la Nouvelle-France, à l’époque surtout confinée au Canada laurentien et à l’Acadie. La Huronie constituait en effet le cœur du réseau commercial des fourrures, sa plaque tournante au cœur du continent, qui centralisait les fourrures apportées par d’autres tribus amérindiennes situées au-delà des Grands Lacs, au nord et à l’ouest, de lointaines régions où les Canadiens n’avaient encore jamais eu besoin de s’aventurer.

Une belle vieille carte de la Nouvelle-France datant de 1632

Perdant à la fois leurs alliés et leurs partenaires commerciaux, les habitants de Montréal, de Trois-Rivières (une nouvelle ville fondée par Champlain en 1634 sur le Saint-Laurent, à mi-chemin entre Québec et Montréal) et de Québec sont dès lors plus vulnérables que jamais, en plein dans la ligne de mire des Iroquois qui, ivres de leur victoire, rêvent d’en découdre. L’absence d’une véritable politique coloniale portée par la France, structurée, organisée, et pourvus des moyens nécessaires (notamment le stationnement de troupes permanentes) qui prévaut depuis le début de la découverte du Canada montre ici ses limites. Cette situation dramatique fera compter les années 1650 parmi les plus sombres de l’histoire de la colonie : économie complètement paralysée, traite des fourrures au point mort, et peur d’une invasion qui hante les esprits à chaque printemps.

EN APPARTÉ : LES DERNIERES AVENTURES DE CHAMPLAIN

Dans les années 1610 et 1620, après ces grandes périodes d’explorations et de fondations de ce qui deviendront les plus grandes villes du Canada français (Québec, Trois-Rivières,…), Champlain demeure perpétuellement mobilisé dans sa tâche visant à contrer les compagnies commerciales qui se succèdent pour le monopole des fourrures. Commerce qui reste leur seule préoccupation, et qui se refuse d’investir dans l’envoi de davantage de colons et de missionnaires. Aussi reprend-t-il une nouvelle fois la plume pour promouvoir une nouvelle édition de ses Voyages. La première édition, qu’il avait fait paraître à Paris, relataient ses périples effectués en Acadie et dans la vallée du Saint-Laurent de 1604 à 1611, le tout agrémenté d’un très grand nombre de cartes et de dessins.

Contenant les récits des fondations de l’Acadie et de Québec, ses Voyages, qui n’ont été mis en vente que l’année suivante, sont considérés aujourd’hui comme constituant le texte fondateur de l’Amérique francophone. Dans l’édition complétée qu’il élabore en 1619, il y ajoute de nombreux textes, dessins et gravures témoignant de la vie quotidienne et des rites des Amérindiens, insistant notamment sur certaines pratiques (prières lors des funérailles) montrant que ces autochtones partagent de mêmes croyances que les Chrétiens et pourraient aisément s’y convertir.

Peinture montrant Champlain en expédition dans la baie Georgienne (Grands Lacs)

Les dernières années de la vie de Champlain, définitivement installé à Québec avec sa femme épousée en France et venue le rejoindre, sont marquées par la guerre qui éclate en 1627 entre la France et l’Angleterre. Dans le cadre de ces affrontements qui se porteront jusque dans le Nouveau Monde, des navires anglais intercepteront toute une flotte de ravitaillement français. La flotte britannique commandée par l’amiral Kirke s’emparera également de Tadoussac puis viendra mouiller devant Québec pour forcer Champlain à rendre la ville et rentrer en France, ce que ce dernier refusera. La petite flotte anglaise fera en conséquence le siège de la cité durant de longs mois, condamnant les colons à la famine. Champlain, faute d’aucun autre secours possible, sera ainsi conduit à la douloureuse décision de devoir capituler, ce qui lui vaudra d’être temporairement disgracié auprès du Roi.

Les expéditions menées par Samuel de Champlain entre 1609 et 1616 (qui sera le premier européen connu à avoir atteint et exploré les Grands Lacs.. !)

La perte de la Nouvelle-France ne fut toutefois que provisoire : Champlain se démena en effet si bien que le traité de Saint-Germain-en-Laye rendit la colonie à la France, en 1632. De retour à Québec, il y rédigera ses derniers Voyages, sûrement son œuvre la plus personnelle, le bilan d’une vie passée au service du roi et de Dieu. Ces deux actions lui vaudront que Louis XIII et Richelieu finissent par lui restituer leur confiance. Mais ces ultimes épreuves ont ébranlé la santé du valeureux aventurier. Des accidents vasculaires cérébraux le laissent paralysé et il meurt à Québec le 25 décembre 1635.

Les derniers Voyages de Champlain

L’emplacement de son tombeau reste inconnu mais on continue à le chercher tant Champlain demeure une figure identitaire pour les francophones d’Amérique du Nord. Un téméraire navigateur et infatigable aventurier qui aura assuré des dizaines de missions d’explorations, réalisé une douzaine d’allers retours avec la Métropole, fondé les actuelles plus grandes villes du Québec. Rien d’étonnant à ce que de l’autre côté de l’Atlantique, on le surnomme affectueusement  rien de moins que « le Père de la Nouvelle-France ».

Dans cette décennie noire que traverse la Nouvelle-France, elle ne peut malheureusement trop compter sur la France, elle-même empêtrée dans de graves soucis de politiques intérieures correspondant à l’époque de la Fronde. Néanmoins, au début des années 1660, les choses changent du tout au tout. Après la signature de la Paix des Pyrénées (1659), qui vient mettre fin à la guerre contre l’Espagne, et surtout, avec l’arrivée au pouvoir de Louis XIV (suite à la mort de Mazarin en 1661) et le début de son gouvernement personnel, une nouvelle donne se met en place. Bien conseillé par son brillant et célèbre Jean-Baptiste Colbert, qui est convaincu que la grandeur de la France passe par sa marine et ses colonies, c’est une toute nouvelle politique coloniale que Versailles va mettre en œuvre en direction de sa Nouvelle-France : bien plus ambitieuse, bien mieux administrée, et qui va se traduire par un grand développement démographique et économique dans le siècle à venir.

EN RÉSUMÉ : De 1608 à 1663, l’administration de la colonie fut confiée à des compagnies de commerce formées de marchands de diverses villes de France. Les compagnies qui se succèdent s’engagent à peupler et à développer l’Amérique, en retour du privilège d’exploiter ses ressources. La Compagnie des Cent-Associés — une création du grand ministre de Louis XIII, le cardinal de Richelieu — gère la Nouvelle-France directement ou par des compagnies subsidiaires de 1627 à 1663. La Compagnie n’atteint cependant pas les résultats escomptés. En 1663, la population dépasse de peu les 3 000 personnes, dont 1 250 enfants nés au pays. Moins de 1 % des terres concédées sont exploitées. Samuel de Champlain, en 1618, anticipe des revenus annuels de 5 millions de livres, grâce à la pêche, aux mines, au bois, au chanvre, aux toiles et à la fourrure. Cependant, seule cette dernière est rentable, et encore moins que prévue. L’évangélisation ne connaît pas de meilleurs succès.

Au cours de son premier demi-siècle d’existence, la Nouvelle-France connaît parallèlement une véritable épopée missionnaire. En 1632, les Jésuites fondent la mission de Sainte-Marie-des-Hurons. Ville-Marie, qui deviendra Montréal, est l’œuvre de mystiques et de dévots. Mais les missionnaires ne réussissent finalement qu’à convertir un petit nombre d’Autochtones.

En 1663, Québec n’est encore qu’un comptoir commercial. L’exploitation de la fourrure s’oppose à celle de l’agriculture. La rencontre des cultures s’avère partiellement néfaste aux nations autochtones, décimées par la guerre et la maladie. La population française est numériquement très faible. L’administration de la colonie par des exploitants s’avère un échec. Face à ce constat, la Compagnie remet la destinée de la Nouvelle-France entre les mains du roi, le jeune Louis XIV s’intéressant de près et nourrissant de grandes ambitions pour sa colonie américaine.

… Fin de la partie I …

Dans la seconde partie (disponible ici), nous verrons comment l’arrivée au pouvoir de Louis XIV va se traduire par un grand développement de la Nouvelle-France, qui va transformer la petite colonie commerciale en une véritable colonie royale, dotée d’une nouvelle organisation et d’un déploiement de moyens sans précédent depuis ce qu’elle avait connu jusqu’à alors.

Un développement et une extension de la colonie qui va attiser toujours plus la rivalité avec les colonies anglaises voisines, bientôt encerclées par cette Nouvelle-France qui empêche leur développement et nuit à leur commerce, ce qui se finira inexorablement par une guerre entre les deux colonies, ce que nous verrons dans la troisième partie.

Cet article a 2 commentaires

  1. Hugues de Rasilly

    Carrière en Acadie
    Modifier
    Le 4 juillet 1632 (à la suite du traité de Saint-Germain-en-Laye), il embarque à Auray (Bretagne) sur l’Espérance de Dieu en direction de l’Acadie avec comme capitaine son cousin Charles de Menou d’Aulnay. Un autre vaisseau est commandé par son frère Claude de Launay-Razilly. Trois cents hommes d’élite sont du voyage (d’origines inconnues) ainsi que 3 capucins. Il prend possession de l’habitation de Port-Royal et en fait le centre d’une colonie française. Avec des amis négociants, Isaac de Razilly et son frère Claude de Launay-Razilly, qui en sera administrateur, ils établissent la Compagnie Razilly-Cordonnier[15].

    Ils s’établissent en premier à La Hève et y construisent une batterie fortifiée sur un site encore appelé Fort-Point. Il décide alors de reprendre Port-Royal occupé par des écossais. Il ne fait preuve d’aucune violence et propose aux prisonniers écossais de les ramener chez eux et de leur racheter les terres[16]. Son but est alors de développer économiquement la colonie. Il est aidé par Nicolas Denys véritable entrepreneur. Cet homme va créer une exploitation forestière de premier ordre et fonder Port-Rossignol (Liverpool (Nouvelle-Écosse). Pendant ce temps, Isaac de Razilly construit le fort Saint-François, au Nord-Est de l’Acadie, pour la traite des fourrures. Il développe de solide relation avec les Micmacs et favorise le métissage à l’instar de Samuel de Champlain.

    Un de ses lieutenants et cousin, Charles de Menou d’Aulnay de Charnizay, joue un rôle décisif dans le maintien d’un flot régulier de navires entre la colonie et la France. Razilly s’empare aussi du fort anglais de Pentagouët pour assurer aux Français d’être les seuls Européens implantés en Acadie. Après sa mort Louis XIII, par lettre patente du 10 février 1638, il partage son commandement : Charles de Saint-Étienne de La Tour pour l’Acadie et Charles de Menou d’Aulnay de Charnizay pour la côte des Etchemins mais c’est son frère Claude de Launay-Razilly qui en a la nue-propriété[11].

    Isaac de Razilly fut un des acteurs les plus actifs et capables de la Nouvelle-France. En 1644, Port-Royal comptait 200 personnes et La Hève près de 50. Port-Royal devint le berceau de l’Acadie grâce à lui mais les archives d’Acadie ayant été brûlées[17] pour la plupart les origines des migrants vers l’Acadie à cette époque restent inconnues, on peut seulement supposer qu’ils étaient français[18]'[19].

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