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Quand l’Amérique était française : l’histoire grandiose et tragique de la Nouvelle-France (PARTIE III)

La Nouvelle-France… rien que le nom peut laisser rêveur… Il nous renvoie il y a quelques siècles, quand la France se disputait avec l’Angleterre la place de première puissance d’Europe et du monde occidental. Une époque où les grandes puissances européennes étaient parties à la découverte du monde, de nouveaux mondes, qu’elles avaient ensuite colonisés, avec plus ou moins de violence et de succès.

Les Espagnols et les Portugais s’étant déjà partagé le monde entre Est et Ouest, et s’y étant déjà bien installés, c’est avec retard mais vigueur que les autres grandes puissances européennes (France, Angleterre, Hollande principalement) se décidèrent aussi à aller explorer et coloniser ce Nouveau Monde et ces fabuleuses richesses, sans parler de la concurrence pour trouver son mythique passage menant aux Indes et à la Chine par l’Ouest.

La France, par une certaine forme de hasard des choses, s’aventura et explora le golfe du Saint-Laurent, le remonta, et établi là le berceau de sa future colonie. Les Anglais et les Hollandais préférèrent quant à eux s’installer sur les plaines plus tempérées de la côte Est de l’Amérique, entre la Floride espagnole et le futur Canada français. Et toutes ces colonies se développèrent, s’agrandirent, se peuplèrent. Mais l’une d’elle, avec peu de moyens, fut abondamment explorée et s’étendit, plus, bien plus que toutes les autres…

A son apogée, la Nouvelle-France, comme on appelle alors l’ensemble de la colonie nord-américaine française, est un territoire immense et grandiose, qui s’étend des Appalaches à l’Est aux grandes prairies à l’Ouest, et de la baie d’Hudson et du Labrador au Nord à la Louisiane et au golfe du Mexique au Sud, en passant par les Grands Lacs et la vallée et le golfe du Saint-Laurent, le cœur de la colonie. Une immensité de forêts, de lacs, de marais, de montagnes et de prairies, seulement peuplée de 70 000 habitants. Une colonie prospère et baroque mais vide, comparé aux colonies anglaise, coincés entre les Appalaches et l’océan Atlantique, et dont le million d’habitants se sent bien vite très (trop) à l’étroit. Anglais qui regardent vers le nord et l’ouest, vers la Nouvelle-France, leurs contrées d’expansion naturelle. Il y aura d’abord des raids et des péripéties. Des conquêtes rapidement restituées, du moins au début. Et puis viendra de façon inévitable la grande guerre, une guerre hors-normes, totale, tragique, héroïque, et qui décidera du destin de la Nouvelle-France.

C’est ainsi l’histoire peu connue de cette extraordinaire colonie, qui nous amènera de l’époque des Grandes découvertes aux grandes guerres de la fin du XVIIIème siècle, et des provinces peuplées et agricoles de France aux immensité quasi-vides et boisées du Canada, que je me propose de vous raconter dans ce long article, richement détaillé et illustré.

Bonne lecture !

Dans les parties précédentes, nous nous sommes penchés sur l’exploration puis l’implantation des premiers établissements permanents et fondations des premières villes de ce qui deviendra la “Nouvelle-France” (partie I), avant de voir comment, sous l’impulsion de Louis XIV et de son secrétaire d’état à la Marine Colbert, ce qui restait un simple comptoir de commerce devint une véritable colonie royale, dotée d’une politique administrative, économique et de peuplement pensée, souhaitée, structurée et de grande envergure (partie II).

Un essor et grand développement de la Nouvelle-France, également territorial, qui n’a eu de cesse d’inquiéter ses voisins et notamment les treize colonies anglaises, en grande tension avec la colonie française depuis le XVIIème siècle, tension qui va finalement déboucher sur une logique d’affrontement généralisé, comme nous allons le voir dans cette troisième et dernière partie.

La « guerre de la Conquête » : la fin tragique et grandiose du Canada français

Comme nous l’avons vu dans la seconde partie, les possessions de la Nouvelle-France furent un enjeu important des négociations entre la France, l’Angleterre et leurs alliés respectifs qui menèrent au traité d’Utrecht, lequel mit donc fin à la guerre de Succession d’Espagne. Il est peu dire que la France d’un Louis XIV vieillissant y perdit quelques plumes en Amérique… : la baie d’Hudson, l’Acadie historique et Terre-Neuve sont ainsi définitivement cédés aux Anglais. Les Acadiens, comme nous l’avons également abordé plus haut, sont « tolérés » mais à la condition de rester neutres en cas de nouveau conflit.

Face à la désormais Nouvelle-Ecosse, les Français conservent donc plusieurs îles du golfe du Saint-Laurent dont l’île Royale, où ils construisent rapidement la remarquable forteresse de Louisbourg. Les frontières exactes de ces nouvelles possessions sont cependant mal tracées, et Français et Anglais vont ainsi se disputer des zones limitrophes au nord (frontières entre la région de la baie d’Hudson – anglaise, et la région des Grands Lacs dite « Pays d’en Haut – française), à l’est (frontières entre Anglais et Français au niveau de l’Acadie continentale mal définie) et au centre (vallée de l’Ohio,…) du continent américain. De futures zones d’affrontements décisives dans la grande guerre finale qui s’annonce…

La Nouvelle-France après le traité d’Utrecht. On y voit bien apparaître en hachuré les zones disputées exposées dans le paragraphe ci-dessus.

Même si une longue période de paix commence ainsi en 1713, les tensions restent vives. Les colons des Treize Colonies veulent en finir avec cet « encerclement » français, et poussent Londres à envahir une bonne fois pour toute le Canada français. Du côté anglais, on patiente avec fébrilité, mais on se sait confiant lorsque l’affrontement arrivera : le rapport de forces est en effet démesurément en faveur des Anglais, dont les Treize Colonies comptent déjà près de 2 millions d’habitants, quand l’ensemble de la Nouvelle-France peine à dépasser les 70 000 – un rapport de plus de 1 à 20 ! Cela sans compter sur la toute puissante Royal Navy, maîtresse incontestée des mers, qui contrôle l’Atlantique, et est en capacité d’acheminer et de débarquer en quelques mois des dizaines de milliers de soldats bien entraînés et équipés depuis l’Angleterre.

Les Français, avec leurs quelques régiments déployés dans la vallée du Saint-Laurent et leurs miliciens canadiens (mais aussi – les Anglais l’oublieront peut-être un peu vite – les nations amérindiennes, qui sont presque toutes alliées avec la France), semblent peu capables de faire le poids face à un tel potentiel déploiement de forces. Confiant et certain du résultat final, côté anglais, on attend et on espère le moindre prétexte, la moindre échauffourée, qui finira bien inévitablement par arriver. Et ils arriveront…

EN RÉSUMÉ : LE POIDS DU PEUPLEMENT FRANCAIS ET BRITANNIQUE EN 1750, A LA VEILLE DE LA GUERRE DE LA CONQUÊTE

La Nouvelle-France et la Louisiane comptent à peu près 90 000 habitants dont les familles souches proviennent de la France de l’Ouest. Depuis les années 1700, le flux de l’émigration s’est limité pour l’essentiel aux militaires et aux marins. La croissance démographique de la colonie française (qui se limitait à 2 000 habitants en 1660, 16 000 vers 1700) est due à une natalité exceptionnelle de l’ordre de 65 pour 1 000 (la famille des LeMoyne d’Iberville en témoigne).

L’État n’a guère encouragé les Français à s’installer en Nouvelle-France et en Louisiane ou bien a pris des mesures restrictives comme l’interdiction faite aux Protestants de s’établir au Canada. L’interminable hiver canadien a aussi rebuté nombre de candidats potentiels à l’émigration. En 1755, le quart de la population canadienne vit dans les villes de Québec (7 à 8 000 habitants), Montréal (4 000) et Trois-Rivières (1 000). Un effort est également fait pour accélérer le peuplement de Détroit (dont la ville américaine porte toujours le nom), la clé de voûte des Grands Lacs. La Louisiane, colonie presque marginale, compte alors quant à elle à peine 4 000 habitants d’origine française.

La Nouvelle-France vers 1750. Un rapide coup d’œil sur la carte générale permet immédiatement de saisir le pourquoi du sentiment d'”encerclement” qui travaille et agite si fortement les colonies britanniques…

Les treize colonies britanniques, regroupées sur une bande côtière plus étroite, possèdent de 1,5 à 2 millions d’habitants vers 1750 (il n’y en avait que 4 700 vers 1630). La croissance démographique est due à l’émigration – volontaire et surtout forcée – des minorités religieuses protestantes (Puritains, Quakers,…) venues trouver leur terre promise de l’autre côté de l’Atlantique. Cette identité religieuse est très marquée : les colons anglo-américains détestent les « papistes » (catholiques) canadiens, qui le leur rendraient bien : « la Nouvelle-France arbore son unité catholique comme un étendard » (Edmond Dziembowski).

Le port et la ville de Philadelphie aux alentours de 1750

Au socle « anglo-saxon » (Anglais, Écossais, Irlandais) qui constitue la part la plus importante des arrivants, vient s’ajouter l’immigration d’Europe centrale et septentrionale ainsi que l’apport africain alimentant la main d’œuvre servile des colonies médianes et méridionales. Comme en Nouvelle-France, la majorité des colons vivent à la campagne, mais les villes portuaires (Philadelphie, New York, Boston,…) sont en pleine croissance.

L’incident de Jumonville : « so it begins… »

28 mai 1754, près du lieudit Great Meadows, dans l’actuel Etat de Pennsylvanie. Un petit détachement canadien d’une trentaine d’hommes campe sur les lieux, dirigés par un officier du nom de Jumonville. L’expédition de Jumonville n’est pas militaire : il s’agit de reconnaître si le territoire réclamé par la France avait effectivement été envahi, et, le cas échéant, de délivrer aux Anglais une sommation de retrait des terres du roi de France. Même si les relations sont très tendues, aucune belligérance n’a encore été déclarée. Il ne doit s’agir que d’une simple mission d’observation.

Cette expédition s’inscrit néanmoins dans un contexte beaucoup plus global : celui de la grande montée de tensions qui marque la période 1748-1754. Dès 1749, Français et Britanniques reprennent leur marche en avant en Amérique du Nord. Pour surveiller Louisbourg et avoir un port où faire hiverner ses escadres, Londres décide d’établir 3 000 colons protestants dans la baie de Chibouctou et y fonde le port d’Halifax. Le général Cornwallis s’y installe en tant que gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, et y fait stationner ses escadres. Cette même année, les Anglo-Américains décident de s’emparer de l’Ohio à partir de la Virginie car ils ont besoin de terres nouvelles. Ils créent la Compagnie de l’Ohio, dotée d’une charte royale, dont le but est la répartition et la mise en valeur de 500 000 acres de terres « vierges », c’est-à-dire prises aux Amérindiens. Cette affaire reçoit le plein appui des spéculateurs, des milices et des planteurs les plus riches (dont un certain jeune George Washington, qui a des intérêts dans l’affaire).

En application du programme et de la stratégie ambitieuse définis par La Galissonière, les Français décident de leur barrer la route et de s’implanter militairement dans l’Ohio. Reliant le Mississippi et les Grands Lacs, la région occupe en effet une position géostratégique si centrale dans la Nouvelle-France qu’elle ne peut être abandonnée, au risque de perdre le commerce du Canada, ainsi que de menacer la Louisiane de l’autre côté. Aussi, une grande politique fortification de la vallée de l’Ohio est initiée par le gouverneur général de la Nouvelle-France. Depuis l’expédition de La Galissonière dans la région de l’Ohio en juin 1749, les Canadiens cherchent en effet à garantir une présence durable dans cette zone stratégique et très disputée entre Français et Anglais, en construisant une série de forts et en s’assurant du contrôle des populations amérindiennes. Mais ils sont confrontés à l’expansionnisme britannique à partir des années 1750.

Le gouverneur La Galissonière, qui définit en 1748 la stratégie française pour mettre la main sur l’Ohio

En réponse à la politique de fortification canadienne, les Virginiens construisent eux aussi un fortin en février 1754, le fort Prince George, aux confins des rivières Ohio, Allegheny et Monongahela. Dès avril, les Canadiens les en délogent et bâtissent à la place Fort Duquesne. Un certain George Washington (encore lui), fraichement promu lieutenant-colonel du régiment de Virginie, récemment créé, se trouve alors dans le sud de la Pennsylvanie quand il apprend la chute de Fort Prince George. Le 25 mai, il prend le commandement d’un régiment et le dirige vers la vallée de l’Ohio. Il est à noter que le futur chef d’état américain apparaît dès cette époque actif et ambitieux, désireux de se mettre en avant malgré son jeune âge.

Le 27 mai, Washington apprend la position où campent Jumonville et son détachement, Au matin du 28, il s’y rend avec 40 hommes et des auxiliaires amérindiens. Aucune sentinelle française n’est postée autour du campement. Il s’ensuit une fusillade d’un quart d’heure qui décime le détachement français : 9 canadiens tués. Les autres, souvent blessés, sont capturés. Un soldat réussit cependant à s’échapper et à rejoindre Fort Duquesne pour sonner l’alerte. Les Anglais ne comptent, eux, qu’un mort et deux blessés. Washington et ses hommes se retirent, abandonnant les corps, parmi lesquelles celui de Jumonville, dont la mort va susciter de grands débats.

Gravure représentant la fusillade

Aussitôt informé de la fusillade, le commandant du Fort Duquesne envoie un détachement de 500 hommes pour capturer Washington et en confie le commandement au frère de Jumonville, Louis Coulon de Villiers. Les poursuivants, qui trouvent les cadavres des victimes abandonnés sans sépulture, parviennent à leurs fins plus d’un mois plus tard, à Fort Necessity.

Lors de la bataille de Fort Necessity, le 3 juillet 1754, George Washington est fait prisonnier. Suspecté d’avoir délibérément fait cibler et tuer l’officier français, il parvient à éviter cependant le jugement pour meurtre, en échange de sa reddition et d’aveux signés par lesquels il est contraint à s’accuser d’être l’assassin de l’officier français. Il est ensuite remis en liberté. La question des circonstances exactes de la mort de Jumonville et de la responsabilité de Washington dans celle-ci est toujours l’objet d’une importante controverse (les Canadiens affirmant qu’il fut exécuté alors qu’il protestait pour avoir été pris en embuscade ; Washington se justifiant quant à lui par la suite de l’avoir pris pour un espion et non un émissaire).

Gravure illustrant la mort de Jumonville, dont on accusera le jeune Washington d’être l’assassin

Ce petit et finalement assez banal échauffourée comme il y en eu tant d’autres entre Français et Anglais depuis des années, mais qui intervint justement dans une période de grandes tensions (où la rivalité franco-anglaise sur la vallée de l’Ohio s’apparentent à une véritable poudrière), eu immédiatement des conséquences énormes. L’affaire fit du bruit jusqu’en Europe, où la guerre s’emballa en même temps que l’arrivée de la nouvelle. Le meurtre de Joseph de Jumonville fit scandale en France. Voltaire, pourtant anglophile, s’indigna : « Je ne suis plus Anglais depuis que les Anglais sont pirates sur mer et assassinent nos officiers en Nouvelle-France ». En Angleterre, le politicien et écrivain Horace Walpole dépeint laconiquement l’affaire : « The volley fired by a young Virginian in the backwoods of America set the world on fire. » (« Ce coup de feu tiré par un jeune Virginien dans les forêts d’Amérique a mis le monde en feu »). La réputation de George Washington en est momentanément ternie. La presse et les politiciens ne s’y trompent pas : cette petite fusillade risque d’être le premier engrenage de la guerre, qui ne semble que pouvoir s’emballer.

En effet, cet événement à la portée hautement symbolique, et plus globalement le succès de la politique de fortifications des Français dans la vallée de l’Ohio (visant à sécuriser cette porte d’entrée vers les Grands Lacs ainsi que vers la Louisiane) et l’échec des milices américaines à empêcher l’édification de ce réseaux de forts malgré plusieurs incursions et tentatives infructueuses, vont avoir trois grandes importantes conséquences qui vont embraser la conflit à toute l’Amérique du Nord.

L’embrasement

La première conséquence de cette série d’échauffourées est la domination de la vallée de l’Ohio par les Français, et leur sentiment de nette supériorité face aux milices américaines qui se sont révélées bien médiocres dans leurs actions, renforçant le mépris des milices canadiennes envers celles-ci, et rendant ainsi les Français très confiants dans la perspective de les vaincre dans de prochains combats.

La seconde conséquence, d’une envergure bien plus considérable, est la décision d’intervention de la Grande-Bretagne. Les avancées françaises ont en effet enflammé les opinions publiques dans les Treize Colonies (bien que certaines, par intérêts commerciaux, ne souhaitent pas la guerre). Mais c’est de Londres, où l’opinion est de plus en plus remontée contre les Français, que vient l’intervention militaire. Une décision motivée et nourrit notamment par des émissaires américains tels que Benjamin Franklin, venu à Londres pour soutenir la cause des colons américains, et déclarant qu’il n’y aura « point de repos à espérer pour nos treize colonies tant que les Français seront maîtres du Canada ». Avis auquel se range une part toujours grandissante de la population, encouragée par les gazettes qui mènent campagne contre la France. Cette ambiance belliqueuse coïncide par ailleurs avec l’arrivée au pouvoir d’un nouveau premier ministre ultranationaliste, William Pitt, qui décide l’envoi immédiat de troupes régulières et la levée de deux régiments outre-Atlantique. Placé sous le commandement d’un général du nom de Braddock, ils auront pour mission de s’emparer de la vallée de l’Ohio ainsi que de préparer également une opération sur l’Acadie encore française.

De façon symétrique, la troisième conséquence est la décision française d’un appui militaire à la colonie du Canada. La nouvelle de la mort de Jumonville a en effet suscité une émotion toute aussi vive qu’en Grande-Bretagne. S’il souhaite idéalement éviter la guerre, Louis XV veut assurer la sécurité du Canada. Pour la première fois depuis 1665 (date d’arrivée du régiment de Carignan-Salières), la France envoie des troupes de l’armée de terre au Canada, selon une mission strictement défensive.

Informés de l’envoi de ce renfort, que les Anglais jugent intolérables, la Royal Navy tentera d’intercepter la flotte de transport des soldats, avec l’ordre de la capturer ou de la couler sans préavis. L’escadre anglaise de Boscawen, partie d’Halifax, parviendra à ce titre à capturer deux de ces vaisseaux après une violente canonnade. Par cet acte, si la guerre entre la France et le Royaume-Uni n’est pas encore déclarée (elle ne le sera officiellement qu’en juin 1756), elle vient ainsi pourtant de commencer, après des années de montée des tensions en Amérique.

Victoires terrestres françaises et résistance navale

Dans cette guerre non-déclarée qui vient de s’engager, la France souffre d’un sévère handicap : celui de la grande infériorité de sa marine face à la Royal Navy, qui aligne deux fois plus de vaisseaux de ligne qu’elle, et dont les équipages et surtout l’entraînement et le ravitaillement lui sont très supérieurs. Tout l’enjeu de la guerre à venir va ainsi consister à ne pas rompre le lien naval entre la France et sa colonie d’Amérique du Nord, séparé par un vaste océan Atlantique dominé par la Navy. Sans renforts et sans ravitaillement, le Canada, malgré quelques atouts précieux (commandants de qualité, miliciens canadiens nombreux, très mobilisés et entraînés à la « petite guerre », alliés amérindiens nombreux et excellant également dans la guerre d’embuscade et en terrain non-découvert), a face à lui toute la puissance démographique des treize colonies britanniques – 20 fois supérieures à la sienne !, ainsi que le déploiement de l’armée régulière anglaise, très professionnelle, très bien équipée et disciplinée, et bénéficiant du contrôle des mers.

Une superbe carte résumant les sept années d’affrontements (expéditions, attaques de forts, sièges, batailles rangées,…) de la guerre de la Conquête (appelée en anglais la « French and Indian War »)

Malgré quelques captures et une immense rafle d’un convoi de navires commerciaux, grâce à l’habileté de ces amiraux, la France parvient néanmoins entre 1754 et 1757 à ravitailler le Canada et à y débarquer, malgré les patrouilles britanniques, plusieurs milliers d’hommes de renfort, dont le célèbre marquis de Montcalm, futur commandant militaire général de la Nouvelle-France.

Sur le terrain continental, les premiers affrontements vont globalement tourner à l’avantage des Français. Avant d’évoquer ces combats, il faut bien avoir en tête que les troupes de l’armée de terre envoyés par les deux belligérants sont globalement assez mal adaptées à la guerre coloniale : les longues marches, les rigueurs du climat canadien, l’abandon de la tactique classique du combat en ligne pour le combat en tirailleur, ne sont en effet pas dans leur culture et diminuent fortement leurs capacités opérationnelles. Beaucoup des commandants mettront ainsi du temps à saisir la spécificité de la guerre « à l’américaine », liée à l’espace, aux difficultés de ravitaillement, à la collaboration nécessaire avec les Amérindiens. Mais heureusement pour les Français, ce seront les Anglais qui auront à en souffrir les premiers.

Aussitôt débarqué, Braddock et ses régiments prennent la route du Fort Duquesne, le puissant fort français constituant le verrou de la vallée de l’Ohio, et dont il pense se saisir facilement. Avançant en colonne au milieu de la forêt comme s’il traversait la plaine des Flandres, il joue pourtant avec le feu. Averti en effet par les éclaireurs, une troupe franco-canadienne de 850 hommes adeptes de la « petite guerre » va leur tendre une terrible embuscade et les mettre en déroute après une furieuse bataille, qui se traduira par la mort de Braddock et 1 500 de ses hommes mis hors-de-combat. Les Amérindiens, une fois n’est pas coutume, auront d’ailleurs joué un rôle essentiel dans cette bataille.

L’armée de Braddock tombant dans l’embuscade tendue par les Français et de leurs alliés amérindiens à la bataille de la Monongahela

Plus au nord-est et à peu près au même moment, une bataille similaire tourne cette fois, et pour les mêmes raisons, à l’avantage des Anglais : un corps de 1 500 hommes parti à la rencontre d’une troupe de miliciens américains tombent dans une embuscade et son commandant est fait prisonnier. Les Britanniques profitent de cet affrontement pour bâtir le Fort William Henry, qui va susciter en réaction, afin de neutraliser la nouvelle position des Britanniques, la construction du Fort Carillon par les Français (lieu d’une future grande bataille), ces deux établissements marquant ainsi la frontière militaire qui sépare les « deux Amériques ».

En Acadie également, quelques semaines plus tôt, un autre échec militaire était venu ternir le moral français, une armée de miliciens venus de Boston étant parvenus à s’emparer des deux forts (isolés et mal défendus) qui constituaient la clé de l’isthme de Chignectou qui rattachait la Nouvelle-Ecosse à l’Acadie restée française, ouvrant la voie à son invasion par l’armée britannique. Cette occupation ouvrit à ce titre la porte à une véritable opération de nettoyage ethnique : le « grand dérangement », qui venait de commencer dans l’Acadie britannique (voir encadré ci-dessous pour détails).

ZOOM SUR : LE « GRAND DÉRANGEMENT », UNE DES PREMIÈRES ÉPURATIONS ETHNIQUES DE L’HISTOIRE MODERNE

La déportation des Acadiens en 1755, fait partie des évènements que les Historiens classent dans la période dite du « Grand Dérangement » et qui s’étire jusqu’à la fin du XVIIIème siècle. L’expression désigne l’expropriation massive et la déportation des Acadiens, peuple francophone d’Amérique, lors de la prise de possession, par les Britanniques, d’une partie des colonies françaises en Amérique.

Après l’annexion de 1713, 10 000 paysans français étaient demeurés en Acadie. Fort des garanties accordées par le traité d’Utrecht, ils étaient passés sous le contrôle de l’autorité britannique. Considérés comme « Français neutres » depuis 1730, ils s’étaient tenus tranquilles pendant la guerre de Succession d’Autriche, malgré les sollicitations canadiennes, ce qui n’empêchait pas les gouverneurs britanniques de les redouter et de multiplier, à leur égard, les mesures de surveillance. Le clergé catholique était particulièrement visé car il jouait un rôle central dans la direction des communautés acadiennes.

Il est à noter quand même que depuis le traité d’Utrecht, les autorités anglaises permettaient aux Acadiens de pratiquer la religion catholique, et par le fait même, toléraient la présence de missionnaires sur le territoire. Malgré la fin du rêve civilisateur qu’avaient entretenus les congrégations religieuses jusqu’au début des années 1680, l’Etat Français leur avait confié un mandat de porte-parole auprès de ses alliés amérindiens et Acadiens. Aux yeux des autorités anglaises, le rôle de ces prêtres étaient dès lors pratiquement celui « d’agents provocateurs », puisqu’ils exerçaient un ascendant évidant chez les Micmacs, chez qui les Français entendaient effectivement entretenir le feu guerrier en cas de conflit avec les Anglais.

En 1750-1754, les Acadiens sont au nombre d’environ 17 000, dont 13 000 en Nouvelle-Écosse, les autres étant installés à Cap Breton, dans l’île Saint-Jean (aujourd’hui île du Prince-Édouard) et dans l’Acadie continentale (aujourd’hui le Nouveau-Brunswick). Face au contexte d’une rivalité franco-anglaise à nouveau exacerbée, ils ne purent manquer de voir leur marge de manœuvre fondre à l’approche de la guerre de Sept Ans. La région connue aujourd’hui sous le vocable de Provinces maritimes du Canada constituait en effet un enjeu stratégique fondamental pour les deux rivaux impériaux et leurs ambitions sur le continent. Dans cette perspective, les deux adversaires se cantonnèrent d’abord dans leurs positions, entre autres sur la frontière entre la Nouvelle-Ecosse et l’Acadie continentale, en construisant les forts Beauséjour et Gaspereaux du côté français, et Lawrence du côté anglais. Ce dernier fort portait le nom du colonel Charles Lawrence, chez qui naquit en 1755 le désir d’aller plus loin : en organisant l’expulsion de la population d’origine française de l’Acadie péninsulaire.

Gravure illustrant une scène d’expulsion des Acadiens

A ce stade du récit, il convient de noter que les déplacements forcés de populations ne représentaient pas alors une innovation stratégique en cas de conflit. Les autorités françaises de Nouvelle-France y avaient songé en cas de conquête de la Nouvelle-Angleterre et la mesure avait été appliquée contre les villages côtiers anglais de Terre-Neuve durant les guerres de la Ligue d’Augsbourg et de Succession d’Espagne. Du côté anglais, il ne fait pas de toute que l’option d’expulser les Acadiens de Nouvelle-Ecosse avait été depuis longtemps envisagée au Colonial Office et dans les officines au pouvoir en Nouvelle-Angleterre. Il n’en demeure pas moins que déplacer plus de 14 000 personnes exigeait la mise en place de ressources considérables pour l’époque. Lawrence avait estimé le nombre de navires nécessaires à l’opération et leurs destinations, il n’attendait maintenant plus qu’un prétexte pour pouvoir mettre son plan à exécution.

Cette première occasion lui vint en lien avec la défaite de Braddock dans l’Ohio. Prétextant  avoir perçu des menaces en provenance de Louisbourg, du fort Beauséjour et de Québec, il convoqua les représentants acadiens pour les inciter à profiter d’une dernière occasion de prêter un serment d’allégeance inconditionnelle envers la couronne britannique. Bien que les représentants aient d’abord refusé son offre avant de se rétracter, Lawrence prétendit qu’ils avaient eu maintes chances de démontrer leur fidélité depuis 1713 et qu’ils avaient immanquablement failli à leur devoir. Au même moment, l’attaque et la chute du fort Beauséjour permirent aux Anglais d’y capturer une douzaine d’Acadiens. Ces derniers prétendirent que les Français les avaient contraints à participer à la défense du fort mais rien n’y fit : ils furent considérés comme prisonniers de guerre.

Acadiens en cours de déportation

L’historiographie a montré depuis longtemps que Lawrence était déterminé à suivre son plan, quelle que fût la décision des Acadiens. L’affaire de Beauséjour fut un parfait prétexte pour l’en conforter. Le sort en en fut donc jeté, et la nouvelle d’une déportation imminente sema le désarroi chez les représentants acadiens. L’annonce de l’ordre de déportation, prononcé par les autorités britanniques dans l’église de Grand-Pré le 28 juillet 1755, constitue aujourd’hui encore un événement fondateur de l’identité acadienne. Depuis quelques années, les cloches d’églises retentissent ainsi un peu partout en Acadie chaque 28 juillet. Près de 6 500 Acadiens, hommes, femmes et enfants, furent les mois suivants transportés dans les colonies anglaises.

La déportation des Acadiens de 1755 à 1757

Les Acadiens sont traités sans ménagement par le colonel Monkton, qui parcourt le pays pour détruire les villages, les églises et rassembler les populations avant leur transfert. Des scènes dignes des conflits du XXème siècle se produisent : des familles sont dispersées avant leur déportation dans d’autres colonies britanniques (où elles sont très mal reçues). 4 000 Acadiens succombent, victimes des mauvais traitements. 1 200 personnes sont cachées par les Micmacs dans les bois, mais beaucoup meurent de froid et de faim tandis que d’autres sont pourchassés par les Britanniques comme rebelles et hors-la-loi. Certains reviennent s’établir en France (à Belle-Ile ou dans le Poitou). Environ 20 % de la population d’Acadie réussit à s’enfuir au Québec, où de nombreux acadiens combattront pour ralentir l’avancée britannique vers Québec, jusqu’aux ultimes batailles finales..

Avec l’arrivée de colons britanniques sur les terres prises aux Acadiens, le peuplement de la région se retrouve bouleversé. A noter enfin qu’environ 2 000 Acadiens trouveront asile en Louisiane. Ces réfugiés devinrent des colons, et leurs descendants des Cajuns, qui connaissent aujourd’hui un regain culturel important dans l’Etat américain de Louisiane. La déportation aura donc fait des Acadiens un peuple sans frontières, formant une diaspora internationale.

Extraits de la BD : Les pionniers du Nouveau Monde (tome 2 : “Le grand dérangement”)

Plus de deux siècles et demi après ces faits, la déportation a toujours sa place dans l’actualité canadienne. Malgré la reconnaissance par le gouvernement fédéral des torts causés aux Acadiens, certains de leurs descendants tentent en effet de faire appliquer le terme « génocide ethnique » aux intentions britanniques de l’époque. D’autres lui préfèrent le terme « génocide identitaire ». Les promoteurs de ces thèses suivent avec intérêts les suites du rapport, déposé le 3 juin 2019 par une commission d’enquête publique, sur les femmes autochtones disparues ou assassinées au Canada ces dernières décennies. Le terme de « génocide » y apparait en effet une centaine de fois. Le Gouvernement fédéral entend s’en tenir, dans leur cas, à la notion de « génocide culturel ». Mais en cas de renversement de situation, les tenants du génocide acadien y verront certainement une opportunité pour relancer le débat.

Aujourd’hui encore, cette sombre page de l’histoire coloniale et ses terribles conséquences semblent encore loin d’être en passe d’être correctement reconnues, afin que petit à petit, les rancœurs s’apaisent et les plaies familiales se referment.

Suite à la campagne au bilan mitigé de l’année 1755, l’année 1756 sera glorieuse pour les Franco-Canadiens et marquée par la victoire sur quasiment tous les fronts. La débâcle britannique sur la Monongahela a eu en effet un retentissement considérable sur les tribus amérindiennes de l’Ouest qui se rangent massivement aux côtés de la France. De fait, au début de 1756, les Français disposent ainsi du quasi-monopole des alliances amérindiennes et voient arriver dans les forts de l’Ouest des centaines de guerriers prêts à se lancer dans des raids contre les implantations britanniques.

Le gouverneur général de la Nouvelle-France, Pierre de Rigaud de Vaudreuil, partisan de la « petite guerre » par souci de pragmatisme et d’efficacité, profite de cette situation avantageuse des Français pour lancer toute une série de petits raids dès la fin de l’hiver sur les forts et avant-postes britanniques. Le succès de cet ensemble d’opérations sera tel qu’il obligera les Britanniques à annuler leur offensive de printemps.

Pendant ce temps, à Québec, viennent de débarquer 1 500 hommes de renfort en provenance de la métropole, ainsi que le marquis de Montcalm, formé et habitué à la guerre « à l’européenne », et dont Vaudreuil se serait bien passé. L’articulation était déjà théoriquement complexe entre ce gouverneur général qui a le commandement de toutes les forces armées de terre et ce général qui devrait rester théoriquement son subordonné. Aussi, après de multiples instructions et révisions, est formalisée finalement de haut l’idée générale que Vaudreuil planifiera la stratégie militaire tandis que Montcalm choisira la tactique pour la mener à bien. Malgré cela, les deux hommes, qui ne s’entendent pas, entreront peu à peu en conflit sur la façon de mener les opérations, ce qui sera sans conséquence les deux premières années où Montcalm, bien secondé, sera occupé à guerroyer aux frontières, mais bien plus problématique après, lorsque le vent commencera à tourner et la menace et les armées britanniques se rapprocher toujours davantage du cœur du Canada français.

Poussant l’avantage du moral, de la cohésion et de la complémentarité (infanterie de ligne, tirailleurs canadiens, « chasseurs » Amérindiens) des forces françaises, Montcalm passe immédiatement à l’offensive dans la région du lac Ontario. Là, après avoir rassemblé ses 3 000 hommes au Fort Frontenac, il assiège le Fort Oswego, le grand fort anglais du coin, qui capitule au bout de quelques jours, laissant à Montcalm quelques milliers de prisonniers et un précieux butin d’artillerie. Toute la région passe sous influence française, de nouvelles tribus amérindiennes se rallient, certaines allant même harceler des villages de l’Etat de New-York jusqu’en Virginie. Dans le même temps, le général anglais remplaçant le défunt Braddock s’est révélé incapable de prendre l’offensive dans la vallée de l’Ohio, et s’est même fait détruire un nouveau fort par une incursion française audacieuse.

La consternation règne à Londres, mais la réaction sera rapide et décisive. William Pitt, écarté du pouvoir entretemps mais poussé par l’opinion horrifié par les nouvelles des défaites en Amérique du Nord (auxquelles s’ajoute celle de Minorque) ainsi que par le lobby colonial, se voit reprendre les rênes du pays, selon une stratégie simple et totale : la lutte globale contre la France sur tous les espaces maritimes et coloniaux. En quelques semaines, Pitt réorganise l’Amirauté, accorde trente-six vaisseaux et frégates au théâtre nord-américain et décide d’y envoyer 20 000 soldats. Avec les miliciens, le commandement britannique y disposera ainsi au total de 50 000 hommes, sans difficulté de ravitaillement, avec la Royal Navy qui croise dans l’Atlantique comme si elle était dans la Manche, alors que la marine de Louis XV doit, elle, franchir le blocus devant ses propres ports et, une fois effectuée sans encombre la traversée, à nouveau devant le Saint-Laurent.

La stratégie britannique est relativement simple, compte tenu des moyens mis en œuvre : attaquer la vallée du Saint-Laurent de trois côtés à la fois : à l’Ouest, s’emparer des forts et contrôler la région des Grands Lacs, au centre, attaquer Montréal en remontant la vallée de l’Hudson, enfin, à l’Est, réaliser le vieux rêve des colons de Nouvelle-Angleterre en s’emparant de Québec par une opération combinée Mer-Terre.

Face à cette stratégie et ce plan d’envergure, avec les renforts arrivés en 1756, Vaudreuil et Montcalm ne peuvent guère compter que sur 6 000 soldats réguliers, 5 000 miliciens plus, éventuellement, 15 000 hommes en état de porter les armes (à noter que cette disproportion des forces se retrouve aussi sur le plan financier : les sommes affectées par le gouvernement britannique à l’assaut du Canada sont vingt-cinq fois supérieures à celle que la France destine à la défense de sa colonie…).

Entre grande victoire et graves revers, la pression s’accroit sur le Canada

Pendant ce temps, Vaudreuil met à profit l’hiver 1756-1757 pour poursuivre sa stratégie de harcèlement contre les postes britanniques. Fort de son expérience en Louisiane, il sait que tout arrêt serait considéré comme une faiblesse par les Amérindiens et permettrait aux Britanniques de reconstituer leurs forces. C’est pourquoi il insiste pour que ces derniers soient accablés en permanence afin de les démoraliser. Cette tactique, qui a l’intérêt de focaliser l’attention des britanniques loin des positions françaises, a également un autre avantage, essentiel pour la défense de la colonie : celui du renseignement. Apprenant ainsi lors d’une de ses opérations que les Britanniques ne le menaceront pas là où il pouvait les craindre, il va pouvoir ainsi organiser une grande offensive contre le Fort William Henry, qui verrouille le haut de l’Hudson. Mettant le siège avec près de 8 000 hommes et une bonne quantité d’artillerie, les 2 000 hommes de la garnison du fort, non-secourus par ses forts voisins, capitulent avec les honneurs de la guerre après quelques jours de combats.

Une démarche qui n’est pas bien comprise par certains des Amérindiens présents en nombre, qui espéraient butins et prisonniers. Plusieurs groupes, très mécontents (et ivres), vont ainsi massacrer de nombreux britanniques durant leur retraite. Malgré l’intervention rapide de Montcalm et des officiers pour mettre fin à la boucherie, cet acte choquera profondément l’opinion mais également les généraux britanniques lorsqu’ils en auront connaissance. Néanmoins, ce grand succès français, combiné à la prise d’un autre fort, expose désormais Albany, la ville la plus septentrionale de l’Etat de New-York, à une possible attaque française.

A des centaines de lieues de là, dans la région acadienne, les Britanniques préparent une grande offensive sur l’île Royale visant à faire sauter le verrou de Louisbourg, la puissante forteresse qui bloque l’accès au Saint-Laurent et à Québec. Après avoir rassemblé leurs forces pendant l’été à Halifax, les deux amiraux britanniques se pointent finalement devant Louisbourg, pour y constater qu’outre sa garnison, la forteresse jouit aussi de la présence d’une escadre d’une importance comparable à la leur. Après de longues périodes de brouillards qui empêchent les Anglais d’y voir clair, leur escadre est prise dans une tempête alors même qu’elle tourne en rond devant Louisbourg. Le commandant de l’escadre française aura l’ordre de ne pas attaquer et prendre de risques. Les deux concentrations navales n’auront ainsi rien produits de spectaculaires mais la victoire (défensive) reste aux Français. Français qui dans le même temps, sont parvenus avec moultes difficultés à faire traverser depuis la métropole de nouveaux vaisseaux de transport et de ravitaillement, permettant ainsi de débarquer à Québec à l’été 1757 plus de 1 100 nouveaux hommes de renfort du continent.

Le dispositif défensif français à Louisbourg en 1757 réussira (provisoirement) à tenir la Royal Navy éloignée de la place.

Partant de ces derniers événements bien peu favorables aux Anglais, fin 1757, la situation est telle que certains en Grande-Bretagne envisagent sérieusement la paix : « une mauvaise paix pour nous sans aucun doute, et cependant meilleure que celle que nous aurons l’année qui suivra », écrit lord Chesterfield qui est membre du Parlement. Mais c’est compter sans la détermination de William Pitt qui, rasséréné par les victoires de son allié Frédéric II en Allemagne contre les Français et les Autrichiens, n’entend pas relâcher ses efforts en Amérique. Le 30 décembre, il publie une circulaire adressée aux gouverneurs des colonies du Nord pour leur ordonner de lever 20 000 hommes en vue d’une « invasion du Canada » en 1758. Il s’engage à financer cette armée et à l’équiper avec de grosses livraisons d’armes et de matériel. Tirant les conclusions de la décevante campagne précédente, Londres change en outre les chefs et décide de partir en campagne plus tôt. Le principal objectif de celle-ci demeure la prise de Louisbourg, deuxième opération pour laquelle tous les moyens sont décuplés : 12 à 14 000 hommes escortés par une trentaine de vaisseaux de ligne doivent venir à bout de la forteresse.

Manquant d’armes et de munitions (bien que bien pourvue en vivres), défendue par une garnison de moins de 3 000 hommes, le combat s’annonce rude. Les Anglais investissent méthodiquement l’île et bombardent la forteresse ainsi que les navires mouillant au port. Le 25 juillet, des brèches sont ouvertes par l’artillerie britannique dans les murs de la forteresse. Le lendemain, à bout de ressources et redoutant un assaut général qui se solderait par un massacre, Drucourt, le gouverneur de la cité, est contraint à la reddition. Les vainqueurs refusent toutefois les honneurs de la guerre, emmènent les combattants en captivité en Angleterre, raflent les colons de l’île Royale puis ceux de l’île Saint-Jean et les embarquent de force vers la France. Louisbourg a cédé en 45 jours de siège. C’est le premier grand succès britannique contre le Canada. Désormais, la porte de la vallée du Saint-Laurent et de Québec est ouverte aux Britanniques.

Peinture représentant le siège de Louisbourg. La prise de cette forteresse, à l’été 1758, constitue le premier grand succès britannique contre le Canada français.

A des centaines de lieues de là, dans la vallée de l’Hudson, un autre grand choc se prépare entre les Français et les Anglais. Une immense colonne de 17 000 hommes, menés par le général Abercromby, s’est mise en route depuis Albany début juillet. Son objectif : le Fort Carillon, un des plus grands forts français de la région, et qui a l’importance stratégique de verrouiller l’accès au sud du Saint-Laurent et à Montréal. S’emparer du fort ouvrira la voie aux armées anglaises pour déferler dans le berceau de la Nouvelle-France, et d’atteindre le Canada français en plein cœur. Un des 3 axes d’attaques définis par le ministre William Pitt pour conquérir une bonne fois pour toutes le Canada français. Mais de cela, il n’en est pas question. Bien informé des mouvements anglais, Montcalm a pu rassembler à la hâte 5 000 hommes, et a bien préparé sa défense. Défenses sur lesquelles les troupes d’Abercromby, alliant des troupes régulières britanniques et des miliciens américains, attaqueront de façon désordonnée et viendront se briser. La bataille fait rage pendant des heures, plusieurs fois les bataillons anglais remonteront à l’assaut et se feront décimer par les tireurs français bien retranchés derrière leurs fortifications. En fin d’après-midi, face aux immenses pertes enregistrées par ses troupes d’assaut et leur impossibilité de percer le dispositif français, Abercromby sera contraint de sonner la retraite et de rentrer vers Albany, sa base de départ. Montréal a été provisoirement sauvé.

ZOOM SUR : LA BATAILLE DU FORT CARILLON

Les Français sont bien informés des forces trois fois supérieures en nombre aux leurs qui viennent les assaillir. L’armée anglaise est composée de 6 200 réguliers répartis en dix bataillons formant trois brigades. Les 10 000 hommes restants sont des provinciaux scindés en deux ailes de respectivement huit et neuf régiments, provenant de New York, du New Jersey et de Nouvelle-Angleterre. Des unités irrégulières d’Indiens, de Rangers et de marins-bateliers leur servent d’éclaireurs et de voltigeurs.

Face à cette immense armée, le marquis de Montcalm a pu rassembler 5 000 hommes, répartis en huit bataillons, une compagnie de la Marine, quelques unités de la milice et des coureurs des bois. Pendant la journée du 7 juillet, les troupes françaises ont travaillé durement pour installer une redoutable ligne défensive sur une hauteur en avant du Fort. Un mur de rondins en haut de la pente assure la protection des tireurs, tandis que des abatis de branchages placés doivent gêner la progression des assiégeants. Montcalm a installé son dispositif à la fois pour tromper l’ennemi, mais aussi pour assurer la meilleure défense possible.

Ainsi, un rideau de troupes légères est placé devant les abatis pour accentuer l’impression de fragilité de la position française, tandis que les meilleurs tireurs des sept bataillons, installés le long des retranchements, pourront assurer un tir régulier et efficace. Le reste des hommes recharge les fusils ou ravitaille la ligne en poudre, eau et munitions. Enfin, une réserve de grenadiers est immédiatement disponible pour contre-attaquer toute percée ennemie. Les Anglais hésitent sur la stratégie à adopter entre le siège et l’assaut général immédiat. Les quelques reconnaissances lancées en hâte, laissent penser que le dispositif français est peu solide et les troupes peu nombreuses. Aussi, sans attendre que l’artillerie soit en place et inquiet d’un possible renforcement ennemi, l’attaque est décidée.

Schéma de la bataille

Vers 10 heures, la ligne anglaise s’ébranle. Rapidement, les troupes légères entrent en contact avec les avant-gardes françaises et les repoussent. Les Rangers sont les premiers à tomber dans le piège, en suivant les français qui les entrainent vers les abatis où ils se font fusiller. Vers 12h30, un régiment de New York qui suivait les Rangers se fait piéger à son tour, il décide de charger et se fait durement repousser par le feu français. Entendant le bruit du combat, le général Haviland décide d’engager sa brigade, ce qui déclenche l’assaut général et la mise en colonne d’attaque de toutes les troupes régulières. Cet assaut général est à la fois prématuré et non-coordonné, le contraire de ce que voulait Abercromby. Lorsqu’il arrivera sur le terrain vers 13h30, il constatera que rien ne se déroule selon ses plans, mais se contentera de ne rien faire.

Entre 13h30 et 15 heures, précédées de voltigeurs, quatre colonnes anglaises convergent vers les positions françaises. Visant chacune un angle du dispositif, chaque colonne se retrouve face à elle à un ou deux bataillons français, bien protégés derrière le réseau de fortifications. Les quatre colonnes échouent dans leur attaque car les soldats anglais, debout face aux tireurs retranchés, sont tirés comme des pigeons et ne tardent pas à rompre et se replier ou se cacher sans formation dans les abatis. Les tireurs français en bonne position ont en effet le net avantage d’être capable d’aligner un tir de six coups minute, le double de ce qui se pratique habituellement à l’époque.

Vers 13h30 également, une flottille transportant des pièces d’artillerie débouche de la rivière de la Chute, pour débarquer ses canons sur la rive opposée face aux positions françaises. Elle est malheureusement immédiatement prise à partie par des miliciens sur la rive et par l’artillerie du Fort Carillon, qui parvient à couler deux barques. Les bateaux survivants se replient alors dans la plus grande confusion, anéantissant toute perspective d’utiliser l’artillerie contre le dispositif français, malgré sa supériorité numérique et son efficacité face à des retranchements de campagne.

Après 15h00, seule la colonne de gauche anglais va ignorer les ordres et continuer l’assaut. Jusqu’à 17h00, les Ecossais du 42ème bataillon : les Black Watch, aidés de grenadiers anglais, vont tenter d’atteindre les retranchements français, en remontant constamment à l’assaut malgré les pertes. Une seule fois, quelques Highlanders vaillants réussiront à franchir le parapet pour se faire immédiatement repousser par les grenadiers français. Seul le manque de munitions arrêtera les Ecossais, qui auront subit plus de 65% de pertes.

Gravure illustrant l’assaut Anglo-américain sur Fort Carillon, le 8 juillet 1758

Vers 17h00, Abercromby décide la retraite, qui sera effective vers 18h00. Le dernier rideau de voltigeurs disparait vers 19h30. De nombreux blessés seront abandonnés mais les régiments français, trop épuisés par leur journée, ne poursuivront pas l’ennemi. Les pertes de l’armée anglaise atteindront presque 2 000 hommes sur 17 000, soit 11%, face aux pertes françaises de 500 sur 4 000, soit 13%. L’incroyable victoire française de Carillon à 1 contre 4 sera le dernier vrai succès français sur le continent américain.

La défaite britannique de Fort Carillon, ne va pas empêcher toutefois les Anglo-américains (contrairement à ce qui s’était passé de 1755 à 1757) de poursuivre leurs offensives sur le continent. Plusieurs facteurs expliquent cet état de fait. D’abord la supériorité numérique : avec les financements dégagés par William Pitt, le recrutement local ne pose plus guère de problème et c’est par millier que les colonies lèvent des troupes. S’y ajoutent les bataillons qui débarquent d’Angleterre. En face, avec un blocus de plus en plus efficace, de très maigres renforts seulement réussissent à passer et le plus gros des forces françaises est regroupé sur l’axe Montréal-Québec. Les forts de l’Ouest ne sont gardés que par de petites ou moyennes garnisons de plus en plus difficiles à ravitailler et qui dépendent pour beaucoup de l’alliance avec les Amérindiens. Or ceux-ci sont globalement en train de se retourner.

Les blocus britanniques qui en est à sa troisième année plonge en effet le Canada dans la crise et la pénurie. Hors, l’alliance avec les Amérindiens dépend pour beaucoup du commerce des fourrures et des présents diplomatiques, qui sont une tradition depuis les débuts de la Nouvelle-France. Mais les draps, armes, produits manufacturés, outils divers, toutes les marchandises de traite manquent maintenant dans les postes. Dès la fin de l’année 1757, des troubles importants ont déjà éclaté dans l’Ouest : le Fort des Prairies, également appelé Fort Saint-Louis (sur le territoire de l’actuel Saskatchewan), a été pris par les Amérindiens. Les marchands britanniques de la Compagnie de la Baie d’Hudson (la grande concurrente anglaise de la Compagnie de la Nouvelle-France) mènent des incursions répétées au cœur des Pays-d’en-Haut (nom couramment utilisé à l’époque pour désigner la région des Grands Lacs – Ontario, Huron, Michigan, Supérieur, etc.) pour entretenir le phénomène qui ne fait que s’amplifier. Les Amérindiens, qui mènent leur politique de façon davantage indépendante se montrent de plus en plus prudents. Si les Britanniques venaient à prendre le dessus sur “Onontio” (titre donné au gouverneur du Canada par les Amérindiens), il leur apparait capital de s’attirer leurs bonnes grâces.

Un autre facteur joue en défaveur des Français : les ressentiments dus à la campagne de l’année précédente lors de la prise de Fort William Henry. De nombreux sachems (chefs de tribus) se sont montrés fort mécontents du peu d’autonomie dont ils ont disposé au cours du siège logiquement mené à l’européenne. D’autre part, les épidémies ramenées par certaines nations des Pays-d’en-Haut pour qui ce siège a été un premier contact d’envergure avec le monde européen ont décimé beaucoup de guerriers. Mais c’est le dénouement du siège qui a provoqué les plus vives rancœurs. Alors qu’ils espéraient ramener butin et prisonniers, preuve de leur bravoure, les Amérindiens ont été déconcertés, le mot est faible, d’apprendre que la garnison bénéficiait des honneurs de la guerre. Certains groupes s’en prenant au vaincus (le « massacre de William Henry ») et Montcalm s’interposant en les sermonnant, la confiance a été rompue. Malgré la victoire, Français et Amérindiens se sont quittés en mauvais termes. Même les officiers les plus charismatiques issus des compagnies franches comme Hertel, Langis ou Langlade, qui les connaissent et parlent leur langue, ne parviennent plus à faire marcher autant de guerriers qu’autrefois pour la Nouvelle-France.

À partir de cette affaire les contingents alliés sont principalement constitués des « domiciliés » ainsi que quelques groupes particulièrement fidèles. Les conséquences sont importantes dans la mesure où les forts éloignés sont désormais livrés à eux-mêmes, tant d’un point de vue militaire que logistique. Le 23 octobre 1758, depuis le Fort Duquesne abandonné par ses anciens alliés amérindiens, Lignery écrit à Vaudreuil qu’il se trouve « dans la plus triste situation qu’on puisse imaginer ». Sur le plan tactique, les faibles garnisons des postes éloignés ne peuvent plus envoyer qu’un faible nombre de partis dans la guérilla contre les Britanniques. En outre, cette baisse conséquente du nombre de partis ne permet plus de fixer les troupes ennemies et de menacer sérieusement leurs lignes de ravitaillement.

Plus grave encore, certains groupes amérindiens commencent à offrir leurs services à ceux qui semblent désormais apparaitre comme les futurs vainqueurs. Les Anglo-Américains, longtemps aveugles dans les bois, reçoivent maintenant du renseignement qui leur permet de contrer les initiatives françaises. Ajoutons à cela la grave conséquence militaire qu’aura entrainé le massacre de prisonniers britanniques par les Amérindiens alliés des Français : à la suite de cette tuerie, l’état major britannique décide de ne plus accorder les honneurs de la guerre aux troupes françaises. Une décision grave, qui renforcera la violence notamment des Britanniques envers les civils jusqu’à la fin du conflit (et qui, notamment, expliquera la violence du siège de Louisbourg par Wolfe et son refus d’épargner les civils).

Dans ce contexte global de plus en plus favorable aux Britanniques, ces derniers décident de renouveler l’attaque manquée sur le Fort Duquesne en 1755. Avec un premier corps expéditionnaire de plus de 3 000 hommes, le général Bradstreet descend le lac Ontario et met le siège devant le Fort Frontenac, qui n’est défendu que par une centaine d’hommes. Avec aussi peu de moyens, il est forcé de capituler le 27 août. C’est le premier fort français qui tombe sur les Grands Lacs, ébranlant les liaisons avec Montréal et Fort Niagara, entamant la confiance déjà chancelante des Amérindiens et isolant Fort Duquesne situé plus au sud. Cette défaite montre que désormais, les petites garnisons ne sont plus suffisantes pour s’opposer efficacement aux tentatives britanniques menée avec de gros effectifs.

Pour ces derniers, l’objectif prioritaire est maintenant le grand Fort Duquesne, d’où sortent continuellement des partis qui mènent des embuscades sur les marges des territoires des colonies anglaises. Pour éviter l’échec de Braddock, l’expédition est préparée pendant des mois, et rassemble près de 7 000 hommes, dont 5 000 coloniaux (soit le triple de ce dont disposait Braddock trois ans plus tôt). On joue la prudence en s’y dirigeant par une autre route, qu’on consolide de fortifications au fur et à mesure de l’avancée. Le 14 septembre cependant, une avant-garde de 800 hommes qui s’approche du Fort tombe dans une embuscade et y laisse plus de 300 tués, blessés ou prisonniers. Mais les Amérindiens, qui ont jusque-là combattu avec Lignery se retirent et concluent un traité avec les Britanniques. Forbes reprend aussitôt sa marche. Le 24 novembre, Lignery, qui sait qu’il ne pourra pas tenir un siège avec les 600 hommes de sa garnison, évacue le fort, le fait sauter et se replie sur Fort Machault. Forbes y entre deux jours plus tard.

Les routes comparées suivies par Braddock en 1755 et par Forbes en 1758 pour attaquer Fort Duquesne

Cette victoire délivre la Pennsylvanie et le Maryland de la menace française et place tout le haut Ohio sous la domination britannique. En hommage à William Pitt, la place est renommée Fort Pitt et donnera naissance à la ville de Pittsburgh. Suite à la prise de Louisbourg en 1758, qui ouvre la voie à l’invasion du Québec par le Saint-Laurent, tous les regards sont maintenant tournés vers la grande expédition qui doit partir d’Angleterre au printemps 1759 pour aller mener le siège de Québec, la grande bataille décisive où se jouera le destin de la Nouvelle-France et de son Canada français.

Le siège de Québec : là où se jouera le destin de la Nouvelle-France

Décembre 1758. Malgré la grande victoire obtenue au Fort Carillon, qui mit un coup d’arrêt à l’entreprise d’invasion de la vallée du Saint-Laurent par le sud, les commandants de la Nouvelle-France ont bien conscience de la criticité de la situation et de l’étau dans lequel ils se trouvent suite à la chute de Louisbourg. Rien ne peut en effet empêcher désormais les Anglais de venir assiéger Québec par voie de mer, les forces de la Marine française n’étant alors aucunement en mesure de s’affronter à une entière flotte de guerre anglaise. C’est donc dans une optique assez désespérée que le gouverneur Vaudreuil et Montcalm dépêchent Louis-Antoine de Bougainville (le futur célèbre navigateur) à Versailles pour demander des secours, mais aussi, proposer des stratégies de diversion.

Montcalm et Vaudreuil n’étant pas connu pour leur bonne entente, c’est par des mémoires séparés qu’ils font état de leurs propositions de plan d’action auprès de Versailles. L’esprit en reste cependant le même : l’un suggère une offensive de diversion sur les Antilles britanniques, pour y mobiliser une part significative de leurs flottes et de leurs troupes, ainsi détournées du futur siège de Québec. L’autre suggère le même principe d’attaque, mais ciblé plutôt sur les états américains de la Virginie ou des Carolines. Aucun des deux n’aura gain de cause, et Versailles ne satisfera à aucune de leurs demandes. En guise de secours, on décide d’envoyer quatre navires de munitions et de marchandises et on laisse le soin à l’entreprise privée de transporter des vivres. En fait de soldats, ce sont environ 400 remplacements, plus 40 canonniers et des ingénieurs qu’on envoie.

Ce bien maigre convoi de ravitaillement et de renfort aura quand même de la chance : il parviendra à passer le blocus du Saint-Laurent mis en œuvre par les Anglais, leurs vaisseaux étant à ce moment bloqués par les glaces dans leur port d’hivernage à Halifax (les navires n’arriveront ainsi sur place que quelques jours après le passage de la flottille française). Ce sont ainsi 16 navires qui atteignent Québec le 18 mai. D’autres convois — dont la Chézine qui transporte Bougainville — arrivent au cours des jours qui suivent. Les secours envoyés par la France sont largement insuffisants, mais dans les circonstances, ils apportent la joie et ressuscitent un peu d’espoir dans la population.

Bougainville passe le blocus ! Il ne ramène que 400 soldats… mais des vivres qui sauvent la ville de la famine (nouvel extrait du tome 6 des Pionniers du Nouveau Monde)

Au début du mois de mai 1759, le commandement français apprend la confirmation de l’expédition contre Québec via le Saint-Laurent. Montcalm quitte alors immédiatement Montréal pour Québec afin d’en préparer la défense. Durant tout le mois de mai et de juin, partout, on s’affaire : on creuse des lignes de retranchements, on aménage de grandes batteries de canons, on installe une grande chaîne de port pour bloquer l’accès à la rivière Saint-Charles, on évacue tout l’avant-pays, qui vient se réfugier dans Québec et ses environs. Du côté de la soldatesque, on mobilise toute la milice du pays (soit près de 16 000 personnes, dont la moitié sont des enfants ou des vieillards), et on intègre les meilleurs miliciens canadiens aux régiments de ligne pour grossir les troupes régulières.

Du côté britannique, l’expédition contre Québec débute le 4 juin, alors que la flotte commandée par l’amiral Charles Saunders quitte le port de Louisbourg pour remonter le fleuve Saint-Laurent jusqu’à Québec. La flotte comprend environ le quart de toute la marine royale britannique, plus des transporteurs marchands. On y dénombre 49 navires de guerre ayant à leur bord quelque 13 500 hommes d’équipage, ainsi que 119 vaisseaux marchands, opérés par 4 500 matelots et transportant un corps de débarquement de 8 500 soldats réguliers.

Le 26 juin, l’armada britannique atteint l’île d’Orléans, devant Québec, sans grande difficulté. Des cartes de navigation françaises, de même que de l’information soutirée à des marins français faits prisonniers, permettent aux pilotes britanniques de s’avancer sans crainte et d’atteindre leur destination sans perte.

Cartographie du siège de Québec : les Anglais s’installent sur la rive droite, la rive gauche étant bien contrôlé par le camp français (pénétrer sur la rive gauche sera d’ailleurs tout le long du siège l’objectif principal anglais, la forteresse demeurant imprenable frontalement)

Très vite, les Britanniques installent de grandes batteries sur la Pointe Levis, juste en face de ville et de la citadelle de l’autre côté du fleuve, à une distance d’un kilomètre et demi environ. Une fois tous les préparatifs terminés, le soir du 12 juillet, les batteries ouvrent le feu et la ville sera bombardée pratiquement toutes les nuits, et parfois le jour également, pendant deux mois.

Douze jours plus tard, ce ne sont pas moins de quelques 15 000 bombes qui ont été projetées en direction de Québec. Mais dans cette campagne de bombardement massive, le pire reste l’utilisation par les Britanniques de sorte de projectiles incendiaires (appelés « carcasses »), qui déclenchent des incendies majeurs dans toute la Haute-Ville et la Basse-Ville. Le 18, une énième carcasse provoque l’incendie le plus violent qui détruira Notre-Dame-des-Victoires. Le lendemain de ce drame, on constate que plus de la moitié des édifices de la ville sont détruits.

Une belle peinture représentant Notre-Dame-des-Victoires, détruite par les bombardements

Les exactions ne s’arrêtent pas là : Wolfe, en attendant de trouver un nouvel angle d’attaque après l’échec de son débarquement à Beauport, envoie des compagnies de rangers aller battre la campagne pour brûler les villages, hameaux, fermes, dans des rayons toujours plus importants. Ainsi, pendant que ses hommes bombardent la ville de Québec, incendient et pillent les campagnes québécoises, le général Wolfe mijote un nouveau plan d’attaque. Après avoir écarté de nouveaux plans d’attaques par l’Est, ses conseillers lui recommandent l’idée d’une attaque par l’Ouest, et notamment par l’Anse au Foulon, un petit sentier au travers des falaises menant à la plaine débouchant sur la cité.

De gros mouvements d’hommes et de navires se mettent en œuvre, interrogeant finalement assez peu le voisin français, que les Britanniques ont habitué à de constantes manœuvres de navires pour brouiller ses propres attaques réelles ou simulées. Quelques opérations de diversion sont menées afin de tromper les Français sur le lieu exact de l’attaque (un jeu du chat et de la souris auxquels les deux protagonistes jouent continuellement depuis le début du siège). La nuit du 12, tout est en place, la bataille des plaines d’Abraham va pouvoir commencer. En 15 minutes de combat, elle scellera le destin de la colonie.

ZOOM SUR : LA BATAILLE DES PLAINES D’ABRAHAM

Si l’année 1759 va être pour les Anglais l’Annus Mirabilis de cette guerre de Sept Ans en Amérique, l’été 1759, avec la prise de Québec, en est le zénith. Pourtant, lorsque la grande flotte transportant les 8 500 soldats de Wolfe jette l’ancre dans le chenal au nord de l’île d’Orléans le 21 juin, la tâche monumentale de prendre par la force la plus grande forteresse du continent parait immense. En septembre, malgré un siège pénible et démoralisant pour la population, les bombardements incessants et la destructions générale de la ville et des villages de la région, Québec tient bon et Wolfe n’a toujours pas réussi à détruire l’armée de Montcalm qui en garde les accès, solidement retranchée sur la côte de Beauport. Wolfe tente alors le tout pour le tout et ordonne à ses brigadiers d’embarquer 3 600 hommes pour une expédition en force sur la rive nord du Saint-Laurent.

Dans la nuit du 12 septembre, les hommes de sept régiments d’habits rouges débarquent au lieu dit l’Anse au Foulon, à environ 3 kilomètres à l’ouest de la ville, au pied d’une falaise abrupte en haut de laquelle mène un petit sentier oublié, dont Wolfe a appris l’existence par la bouche d’un anglais, prisonnier à Québec l’année précédente. Les Highlanders ayant rapidement maîtrisé les sentinelles françaises en haut de la falaise et réduit la batterie de Samos située tout près, Wolfe peut dès 8 heures aligner ses troupes sur le plateau ondulant connu sous le nom des Plaines d’Abraham, parcouru des chemins de Sillery et de St-Foy, débouchant respectivement sur les portes St-Jean et St-Louis de la ville fortifiée.

Montcalm ayant finalement eu vent des événements, dépêche en vitesse ses réguliers (qui patrouillaient la plage de l’autre côté de la ville) vers les Plaines et à la surprise de voir les Anglais « là où ils ne devraient pas être », ce qui l’abat complètement. A 10 heures, tous ses réguliers étant en ordre de bataille sur les Buttes à Neveu, et malgré l’absence d’une partie de ses auxiliaires, il décide d’attaquer. Cette décision, lourde de conséquences, va précipiter le résultat de la bataille sans donner d’avantage réel à Montcalm. En effet, les hommes de Wolfe essuient depuis très tôt le matin un feu dispersé mais harcelant de la part des francs-tireurs canadiens et amérindiens qui sont embusqués sur les flancs du plateau. Les brigadiers ayant du mal à garder l’ordre des troupes, Wolfe s’est résigné à autoriser les hommes à se coucher au sol pour se protéger des balles qui sifflent à leurs oreilles.

Célèbre peinture représentant le débarquement anglais sur l’Anse au Foulon

La ligne française, en partie sur les hauteurs à l’ombre des remparts, est en excellente position pour se replier à l’abri en cas de besoin et domine le terrain. Wolfe n’a pas ce luxe avec la falaise à droite, un escarpement infesté de francs-tireurs à gauche, Montcalm devant et le corps de Bougainville, environ 3 000 hommes qui menace de déboucher sur ses arrières à tout moment. Malgré sa position avantageuse et le temps qui joue en sa faveur, Montcalm craint pourtant que Wolfe puisse s’incruster si près des murs de la ville dans des tranchées improvisées sans être capable de l’en déloger. Comme ses hommes montrent des signes d’impatience pour se battre, il ordonne de charger la ligne anglaise. Les 4 800 soldats français s’élancent sur un nombre comparable d’Anglais fin prêts à recevoir le choc. Les francs-tireurs canadiens, que Montcalm a incorporés à ses régiments réguliers se jettent au sol pour recharger leurs armes, ce qui a comme effet de briser l’ordre français, déjà passablement défait par l’impétuosité de certaines unités.

Carte des plaines d’Abraham, montrant le déroulement de la bataille et les différentes manœuvres

Les habits rouges, en deux lignes bien disciplinées et ayant reçu l’ordre de ne tirer qu’au dernier moment, comblent les pertes dans leurs rangs, ajustent leur Brown Bess et font feu à l’unisson, « tel un coup de canon ». La décharge, doublée à la demande expresse de Wolfe, brise l’ensemble de la ligne française : la déroute est générale. L’armée française se replie dans le chaos vers la ville et vers Beauport au-delà du pont de bateaux de la rivière Saint-Charles. Les Canadiens et Indiens couvrent avec succès momentanément la fuite des réguliers et c’est à ce moment-là que Montcalm est mortellement atteint. Il parvient avec l’aide de ses officiers à rentrer dans la ville où il meurt le lendemain matin. Wolfe reçoit aussi d’un franc-tireur un coup fatal et il expire sur le champ de bataille, avec la satisfaction de voir l’ennemi en déroute. Bougainville apparaît avec son avant-garde sur le chemin Ste-Foy vers 11 heures, mais renonce à livrer bataille en constatant la situation. Le sort de Québec s’est joué à une heure…

Au total, après à peine plus d’un quart d’heure de bataille, les Anglais comptent environ 600 tués, blessés ou manquants, et les Français entre 900 et 1 200 ; les estimations varient beaucoup. Ce qui est incontestable, c’est que cette première bataille rangée de la guerre de Sept Ans en Amérique, bien que très courte, a comme conséquence directe de faire perdre aux Français le lieu stratégique premier du continent et, dès l’année suivante, l’ensemble de la colonie. Le sort du monde, parfois, se joue à bien peu de choses…

L’ultime bataille

La bataille des plaines d’Abraham et la réédition de Québec, si elles marquent la chute de la plus puissante place de Nouvelle-France, ne marque pourtant pas directement la fin des combats pour les Franco-Canadiens, qui gardent encore l’espoir de la reconquérir et sanctuariser la vallée du Saint-Laurent jusqu’à l’arrivée de secours. À la suite de la capture de Québec, le lieutenant général du Canada, Rigaud de Vaudreuil et le général François-Gaston de Lévis, envoient en effet des navires vers la France afin de demander de l’aide à Versailles avant d’ordonner la retraite vers Montréal. L’hiver leur sera confortable. Les vivres, bien que rationnées, sont de bonne qualité et quantité et la ville, n’ayant pas vécu de siège, permet d’offrir un toit chaud aux soldats.

Gravure représentant les troupes anglaises entrant dans Québec après leur victoire sur les plaines d’Abraham, le 13 juillet 1759

Contrairement à l’armée franco-canadienne, les Britanniques vont quant à eux subi un hiver rigoureux à Québec. Les rations, bien qu’en quantités suffisantes, sont de piètre qualité. Le bois de chauffage se fait rapidement rare et la ville détruite à 80% n’offre pas un logis confortable aux troupes. Le froid et le manque de vitamine C en raison d’une alimentation incomplète font des ravages au sein des soldats, notamment du fait des fameux épisodes de scorbut. Ajoutons à ces problèmes une population civile provenant des environs, affligée par la destruction de la campagne, des rationnements et des réquisitions, qui se réfugient dans la ville afin de survivre à l’hiver. Autrement dit, affaiblis, démoralisés et isolés en territoire hostile, les Britanniques souffrent de leur propre campagne de terreur des mois d’été 1759 (où ils ont brûlé fermes et récoltes autour de Québec) et d’une campagne militaire particulièrement difficile.

Mais le général James Murray, qui prend en charge l’armée après le retrait de Robert Monckton vers New York et de George Townshend vers l’Angleterre, ne chôme cependant pas. Il fait bâtir sept blockhaus devant les remparts afin d’en contrôler la circulation et il renforce le front de la porte Saint-Louis et le parapet des murs. Finalement, il fait ériger une série de petits postes défensifs à Cap-Rouge, Lorette, Sainte-Foy, Sillery et Pointe-Lévy, sur les hauteurs surplombant le fleuve.

L’hiver n’est pas encore terminé que Lévis et Vaudreuil rassemblent les troupes avant de marcher vers Québec. Les navires l’Atalante, la Pomone, les Flûtes la Pie et la Marie (1758), qui ont hiverné près de Sorel, transportent les munitions de l’armée près de Québec afin de hâter la marche des troupes. L’objectif de Lévis est de prendre le contrôle des Buttes-à-Neveu, la colline la plus élevée des Plaines d’Abraham se situant à 800 mètres à l’ouest de la ville, avant que son opposant ne les fortifient après la fonte de la neige. À cette position, il pourra monter un siège efficace contre Québec. Par le fait même, il tente de surprendre son adversaire par l’hâtiveté de sa manœuvre.

Lévis et Vaudreuil quittent Montréal en début mai avec une armée totalisant environ 7200 hommes. Murray, ne disposant plus que de 4 000 hommes valides, décide comme Montcalm d’aller à la rencontre de l’ennemi, qui aura lieu aux environs de Ste-Foy. S’engagera une dure bataille durant deux heures où les Français parviendront à repousser les Anglais jusque dans la forteresse. Dans l’incapacité de faire un siège du fait des conditions climatiques (sols gelés, boueux), et lorsqu’un navire arborant les couleurs de l’Angleterre arrivera au port, Lévis, en rage, n’aura d’autres choix que de prendre le chemin du retour vers Montréal.

A quelques circonstances différentes, Lévis aurait ainsi probablement repris Québec aux Britanniques, et un éventuel convoi français leur aurait permis de tenir la ville. Après cet échec, il revient sur Montréal, où dans les semaines qui suivent, l’armée de Murray ainsi qu’un autre corps expéditionnaire venu par le lac Ontario (l’autre voie d’accès vers la vallée du Saint-Laurent) arrivent devant la dernière cité libre du Canada. La grande ville commerçante capitule sans combat.

Cette nouvelle défaite marque, cette fois, définitivement, la conquête irréversible de la Nouvelle-France, qui devra attendre la fin de la guerre de Sept Ans pour que l’on statue sur son sort.

La guerre de Sept Ans fut en quelque sorte la première véritable guerre “mondiale” de l’Histoire. Elle opposera la coalition de la France, de l’Espagne, de l’Autriche et de la Russie à celle de l’Angleterre, de la Prusse et du Portugal. Et se répercutera sur les empires coloniaux respectifs de chacun des belligérants (les Français et les Anglais, en particulier, s’affronteront en Europe, en Amérique du Nord, dans les Antilles, dans les Indes,… souvent au désavantage final de la France)

ZOOM SUR : LA BATAILLE DE SAINTE-FOY

Lévis, ayant passé l’hiver 1759-1760 à rassembler les troupes dispersées dans la colonie, et à les agglomérer à celles provenant de la retraite de Québec, il estime pouvoir reprendre la cité dès que la navigation sur le Saint-Laurent sera praticable. Il embarque à Montréal le 20 avril avec près de 7 000 hommes et grossit son armée des garnisons retranchées récupérées en route sur les rives du fleuve. Lévis débarque le 26 à Saint-Augustin, 30 km en amont de Québec, avec près de 9 000 hommes.

De son côté, Murray, qui a succédé à Wolfe, a trouvé l’hivernation dans les murs de Québec fort pénible avec la maladie, l’inconfort et les privations qui ont affaiblit ses troupes. Au sortir d l’hiver près de la moitié des soldats sont hors de combat : imaginons les Highlanders en kilt devant rester stoïques par – 25 degrés… Une « petite guerre » contre des partis de coureurs des bois, harcelent les patrouilles anglaises dans la contrée, a par ailleurs rendu les troupes assez tendues et nerveuses. Murray, qui a vent des préparatifs de Lévis pour marcher sur Québec, place des détachements à divers postes en amont de la ville et attend.

Lorsqu’il a apprend de la bouche d’un soldat français transi de froid, repêché du fleuve agrippé à un morceau de glace dérivant avec le courant, que Lévis est déjà à Ste-Foy, il sort son armée à la rencontre du Français. Murray, comme Montcalm l’année précédente, ne considère pas comme viable la stratégie de subir un siège passivement, il choisit d’aller au devant de l’ennemi avec près de 3 900 soldats anglais valides. Le gros des troupes de Lévis débouche à peine sur le chemin de Ste-Foy lorsque Murray saisit l’occasion d’attaquer, quasiment au même endroit que Montcalm à l’automne précédent. La ligne française, composée de quelques 6 000 français, n’est pas encore totalement formée quand Murray ordonne l’assaut.

Représentation de la bataille de Sainte-Foy (aussi décrite comme le bataille des Québec), le 28 avril 1760.

La neige et le terrain en pente gênent l’attaque. L’aile droite anglaise a fort à faire pour déloger les grenadiers français du moulin Dumont, qui changent successivement de main plusieurs fois. A gauche, des mêlées confuses tourbillonnent violemment, dans le but de contrôler deux blockhaus inachevés et une éminence de terrain juste au nord de l’Anse au Foulon. La bataille dure plus de deux heures, au terme desquelles les hommes de Murray faiblissent considérablement. Aux replis tactiques succèdent des retraites plus substantielles : « Fall Back ! », « Damn it, whats is falling back but retreating ? », répond un Ecossais à Fraser. Puis, soudainement, la déroute emporte le gros de l’armée britannique. Les anglais rentrent dans Québec avec 1 100 hommes de moins qu’au début de la bataille.

L’armée de Lévis ayant subi 833 pertes, s’approche de la forteresse tant bien que mal malgré la fatigue et la « slush », boue mêlée de neige mouillée qui tapisse le terrain. Un siège en règle s’amorce. Lévis tente de percer l’enceinte, qui résiste, faisant taire ceux qui avaient estimé dans le passé que les murs étaient trop en ruines pour subir un assaut. Le gel au sol empêche le creusement de tranchées ou de mines et Lévis rage : si près du but ! Sa chance de prendre Québec se résume alors à l’espoir de voir arriver en premier un convoi français en rade de la ville. Jusqu’à début mai, ses hommes assiègent la forteresse sous le feu des anglais retranchés. La température se réchauffe, permettant le creusement d’abris. Puis le 9, un vaisseau apparaît dans le bassin du port. L’étendard britannique qu’il arbore détruit l’espoir de Lévis et soulage Murray. Québec restera aux mains des anglais pour toujours.

Lévis battit clairement Murray sur le champ de bataille, mais les deux armées méritent incontestablement tous les honneurs. Malheureusement, cette valeureuse victoire reste insuffisante pour changer le cours de la guerre et Lévis retraite de nouveau sur Montréal où Murray le rattrape, de concert avec Amherst venu du lac Ontario. Finalement, Vaudreuil capitulera le 8 septembre 1760 : l’heure de la conquête a sonnée.

La bataille de Sainte-Foy est le dernier battement de cœur de la France coloniale au Canada. Les trois années qui suivront cette bataille seront sous un régime militaire administré par le général Murray et ce, jusqu’à la fin de la guerre de Sept Ans en Europe. La capitulation de Montréal, si elle signe l’impossible reconquête du territoire, ne marque pas toutefois la fin des affrontements en Nouvelle-France. On assiste encore peu après à des combats à Terre-Neuve, avec la bataille de Signal Hill, le 15 septembre 1762 qui se solde par une victoire britannique, ce qui entraînera la chute de la ville de Saint-Jean trois jours plus tard (dont les Français s’étaient emparés quelques semaines auparavant à l’issue d’un ultime effort naval).

Bien que déjà terminée sur le continent américain, la guerre entre la France et la Grande-Bretagne ne se termine officiellement qu’en 1763 avec la signature du traité de Paris. Un traité catastrophique pour la France. En effet, par les dispositions de ce traité, la Grande-Bretagne obtient de la France l’île Royale, l’Isle Saint-Jean, le Nord de l’Acadie, le Québec, le bassin des Grands Lacs, ainsi que tous les territoires français situés à l’est du Mississippi (soit tout le Canada français et la région des Grands Lacs et de l’Ohio). Avec également la cession de la Louisiane à l’Espagne (pour indemniser celle-ci de la perte de la Floride), le traité signe ainsi la fin de la présence française en Amérique du Nord, où l’on ne lui concède que la maigre île de Saint-Pierre-et-Miquelon (qu’elle avait perdu en 1713).

Des intellectuels français ainsi que les plus hauts responsables de l’État, Étienne de Choiseul en tête, considèrent la cession du Canada comme un évènement négligeable la perte de ces « quelques arpents de neige » dont Voltaire s’amuse dans Candide. Pour le gouvernement français, l’essentiel est d’avoir récupéré les îles des Antilles, riches productrices de sucre et de café et dont la valeur économique est considérée comme bien supérieure à celle de la Nouvelle-France. Il n’est pas certain cependant que toute l’opinion française ait partagé « sans remords ni regret » (André Zysber) la liquidation du Canada.

Quoiqu’il en soit lors de cet affrontement final, et aussi tragique qu’en ai été l’issue, tout un peuple s’était mobilisé. Durant l’été 1759, près de 12 000 miliciens canadiens avaient répondu à l’appel du général Montcalm. Un énorme contingent pour une population de 70 000 habitants. C’est que, depuis la fin du XVIIème siècle, les Canadiens considéraient la vallée du Saint-Laurent comme leur terre natale. Regroupés dans des seigneuries concédées par la Couronne et dans des paroisses, ces Canadiens partageaient la même langue populaire en usage en Île-de-France et connaissaient une croissance démographique somme toute rapide. Régie par la Coutume de Paris, la société canadienne vivait à l’heure de l’Ancien Régime Français. Le même phénomène de « créolisation » s’était produit en Acadie et en Louisiane, à la différence que cette dernière avait pris un tournant clairement esclavagiste au début du XVIIIème siècle, ce qui n’avait pas été le cas des autres parties de la Nouvelle-France, même si des esclaves y vivaient.

Malgré cette défaite devant les Anglais, malgré les embûches et l’oubli de la France officielle, qui se prolongera jusqu’à la fameuse visite du général De Gaulle en 1967, une aventure française se poursuivit en Amérique : au Québec bien sûr, mais aussi dans une Acadie reconstituée au XIXème siècle sur de nouvelles terres, dans le nouveau Brunswick actuel. Aux Etats-Unis, les descendants des Canadiens et des Acadiens déportés ne parlent peut-être plus la langue de Molière, mais bon nombre ont créé des associations et sont fiers de leurs origines françaises (une tendance qui connaît d’ailleurs un fort regain ces dernières décennies). Je laisse ce superbe mot de la fin à l’historien québécois Eric Bédart : « Pour tous ces francophones d’Amérique, la Nouvelle-France n’est pas seulement un lointain souvenir : plutôt une origine qui a façonné un destin. »

… Epilogue …

Une des questions que tout lecteur est a priori amené à se poser en cette fin d’histoire et d’article est : la France a-t-elle abandonnée sa Nouvelle-France ? Eh bien à la fois oui, et non.

Dans ce cadre de la guerre de Sept Ans, la France n’a pas initialement abandonné la Nouvelle-France dans le conflit. Elle l’a appuyé, a envoyé des troupes dès 1755, et déployé sa marine qui put, par exemple, empêcher le siège de Louisbourg en 1757. Mais lorsque les tactiques britanniques se firent plus agressives contre la flotte française en 1758 et 1759, elle se retrouva bientôt privée des moyens de protéger sa Nouvelle-France. Mais même au sein de cette Nouvelle-France, en 1759, malgré la chute de Louisbourg et la destruction imminente de la flotte française, les Canadiens comptaient encore sur les défenses naturelles du fleuve et leurs alliances amérindiennes. Ils ne savaient pas que les Britanniques avaient déjoué leurs plans et cartographié le fleuve et la région grâce à un puissant réseau d’espionnage, ni qu’ils avaient su détourner contre toutes attentes suffisamment de nations amérindiennes de leur alliance avec le gouverneur français pour rendre possible l’invasion du Canada.

Autant de coup de massues auxquels il faut également ajouter un dernier facteur ayant puissamment pesé et qui n’était pas joué d’avance : à savoir que pour la première fois, Londres et les Treize Colonies parvinrent à unifier leurs efforts dans une stratégie offensive cohérente pour abattre la Nouvelle-France. Benjamin Franklin notamment (encore lui) favorisa cette unité des Treize Colonies, avec son influente caricature Join, or Die, restée célèbre. Même si cette unité se retournerait bientôt contre les intérêts britanniques, offrant au passage à la France une occasion de revanche dont elle ne manquera pas de saisir avec la guerre d’indépendance américaine, la cession définitive ultérieure de la Louisiane, ultime nouvelle marque de faiblesse, confirma bientôt la fin du rêve d’une Amérique française (pour l’anecdote, ce que donne une idée de la vision(non-naire) des acteurs-clés de l’époque, Choiseul avait convaincu Louis XV que la perte du Canada serait plus que compensée par l’acquisition de la Corse).

Mais cette faiblesse, ce manque de moyens et de vision, précisément, ne concernait pas seulement le Canada, mais l’empire colonial français entier ! Aux Indes, dans les comptoirs africains, aux Antilles, dans les bases de la stratégique pêche à la morue comme Louisbourg, la France perdit partout au profit de la Grande-Bretagne. En misant autant sur un déploiement massif de troupes dans l’Empire germanique pour affronter Frédéric II de Prusse et conquérir le Hanovre cher à Georges II (le roi d’Angleterre) qui en était prince-électeur, ce sont en quelque sorte ses intérêts comme puissance économique et coloniale rivale de la Grande-Bretagne que la France aura négligés. Et malgré certains éléments de reprise, voire de revanche, avant la Révolution Française, comme le rebond du commerce du sucre français et la révolution américaine, cette défaite fut décisive et assura la domination britannique sur les mers et son rang de première puissance mondiale, qui se maintiendra tout au long du XIXème siècle.

La question de l’abandon de la Nouvelle-France se pose en revanche avant et après la guerre de Sept Ans. Avant le conflit, la colonie était vulnérable parce que le peuplement français était resté faible malgré l’immense richesse démographique de la France, comparée à ses rivales. A l’issue de la guerre, les Canadiens, les Acadiens et les Louisianais pouvaient avoir le sentiment d’avoir été abandonnés par la France. La cession de la Louisiane, non conquise mais partagée entre Espagne et Grande-Bretagne, selon l’option favorisée par Choiseul, peut difficilement être présentée autrement. D’ailleurs, les Louisianais se révolteront contre le gouvernement espagnol en 1768. La tentative de retour de la Louisiane à la France à l’époque de Napoléon se terminera en queue de poisson avec sa vente aux Etats-Unis en 1803. Quant aux Acadiens, ils subiront la déportation et la dispersion.

Les Canadiens se débrouillèrent – c’est le mot – dans l’isolement après 1763. La reprise des relations officielles se fit sous Napoléon III avec la visite d’un vaisseau, La Capricieuse, à Québec, dans un contexte d’entente entre le Royaume-Uni et la France. La question du rapport entre la France et les descendants de ses anciens sujets au Canada était logiquement subordonnée à ces intérêts. Entre-temps, les rébellions des Patriotes avaient eu lieu en 1837-1838, confirmant l’isolement des Canadiens, qui contrastait avec les nations d’Europe qui se soulevaient à l’époque, comme les Irlandais, les Polonais, les Italiens, etc., lesquelles pouvaient jouer sur les rivalités entre puissances européennes pour secouer le joug de leur colonisateur. Alfred de Vigny, qui séjournait alors à Londres, découvrit par hasard l’existence des Canadiens et leur écrasement en écoutant les débats du Parlement britannique évoquant les Rébellions, et se désola de l’abandon par sa patrie de centaines de milliers de « Français du Canada ».

Après un certain rapprochement dans la foulée de la Grande Guerre, la première visite officielle d’un chef de l’Etat français au Canada fut celle du général De Gaulle en 1967. Symbolisé par le fameux discours de ce dernier en faveur du « Québec libre », elle constitua un tournant et mit fin à l’isolement du Québec, qui développa au même moment ses relations internationales. Peuple québécois, peuple de descendants de colons français qui, à l’heure des échanges transnationaux, du voyage et du tourisme et des moyens de communication d’aujourd’hui, nous est (re)devenu plus proche qu’il ne l’a jamais été, un peu comme un lointain cousin voire même comme un peuple-frère.

En guise de clôture, comme n’a pas peur de le déclarer l’Encyclopédie Canadienne : « La France aura donné à l’Amérique un legs inestimable : le peuple canadien-français. Ils et elles résisteront aux tentatives d’assimilation et réussiront à s’affirmer. Protégés par leur langue, leur religion et leurs institutions, et regroupés sur un territoire restreint, difficile à pénétrer, ils et elles ont développé un mode de vie, des pratiques sociales et des traditions qui leur sont propres. »

Pour aller plus loin… 🍁

A titre personnel, je n’ai encore jamais eu la chance de me rendre au Québec, mais cela fait partie de ses destinations que je rêve de pouvoir réaliser un jour, me perdre dans ces grands espaces de lacs et de forêts, aux couleurs vermeilles, presque boréales… S’imaginer ce qu’on pu ressentir les premiers européens en découvrant ces nouvelles terres si vastes, si grandioses, à premières vues si intactes de la main de l’Homme. Demeuré fasciné par les tribus amérindiennes qui vivaient depuis si longtemps dans des contrées au climat si rude, et fasciné également par ces jeunes hommes qui partirent à l’aventure dans la forêt infini, en quête de richesses, de gloire, et certainement indéniablement, d’un certain sentiment de liberté.

Le monde des coureurs des bois… même si leur vie devait être bien difficile et spartiate (sans parler de tous les dangers qui allaient avec ces expéditions), cette photo m’inspire un certain appel de l’aventure, pas vous ?

Pour revenir à notre article, j’espère qui vous a plu, tant sur la forme que sur le fond, et qu’il vous a apporté une première connaissance assez résumée mais abordant tout de même de nombreux thèmes intéressants et histoires croisées gravitant autour de ce que fut cette grande aventure coloniale, à la fin aussi tragique que grandiose.

Par ailleurs, si vous êtes très intéressés par l’histoire de la Nouvelle-France et souhaitez approfondir votre connaissance de cette passionnante période historique, vous trouverez ci-dessous une petite bibliographie d’ouvrages de référence sur l’histoire de la Nouvelle-France, du Québec, de l’Acadie, etc. (la plupart de ces ouvrages ayant été écrits par des Québécois qui connaissant bien leur sujet et semblent toujours vibrer des lointaines et bouleversantes vies et aventures de leurs ancêtres.. !) :

  • Eric Bédard, L’Histoire du Québec pour les nuls, 384 p.
  • Eric Thierry, La France de Henri IV en Amérique du Nord, 506 p.
  • Eric Thierry, Aux origines de Québec. Expéditions en Nouvelle-France de Samuel de Champlain, 280 p.
  • Charles-Philippe Courtois, La Conquête. Une anthologie, 496 p.
  • Raymonde Litalien, Québec. Capitale de la Nouvelle-France (1608-1760), 236 p.
  • Raymonde Litalien (avec J.-F. Palomino et D. Vaugeois), La Mesure d’un continent, 300 p.
  • Laurent Veyssière et Bertrand Fonk (dir.), La Chute de la Nouvelle-France, 358 p.
  • Denis Vaugeois, Jacques Lacoursière et Jean Provencher, Canada-Québec (1534-2018), 616 p.
  • Nicolas Landry et Nicole Lang, Histoire de l’Acadie, 472 p.

Pour les mêmes intéressés, je recommande également le Musée virtuel de la Nouvelle-France, une sorte de musée en ligne accessible sur le site du Musée Canadien de l’Histoire. Un musée interactif vous permettant de vous promener dans une foule de rubriques et de thématiques, allant de la grande histoire de la Nouvelle-France, de telle ou telle région, telle ou telle expédition, tel ou tel conflit, à d’autres sections développant plutôt ce à quoi pouvait ressembler la vie quotidienne des Franco-canadiens et des Amérindiens (habitat, nourriture, déplacement, agriculture et artisanat, religion, etc.). Un très chouette site très simple de navigation et ludique vraiment à visiter, accessible en un simple clic !

Et puis enfin, si comme moi vous êtes des grands amateurs de BD historiques ce qu’il faut de romancé, et qui ont pour principe de raconter les grandes affaires et guerres de monde au travers de l’histoire d’un groupe de personnages aussi développés qu’attachants, je vous conseille au plus haut point la BD dont vous avez vu apparaître des extraits ici et là, et qui racontent les péripéties, joies et malheurs d’une groupe de franco-canadiens se retrouvant en plein milieu de cette terrible guerre de la Conquête qui vient de débuter. Du point de vue de la rigueur historique, je l’ai trouvé particulièrement bien faite, au-delà du conflit qui déchire l’Amérique du Nord, elle offre également une formidable fresque de ce quoi devait ressembler l’organisation sociale et politique ainsi que la vie et le quotidien dans la Nouvelle-France.

La belle couverture du Tome 2, centré sur la période du Grand Dérangement. Vraiment, je ne saurais comment vous vendre mieux cette BD, je l’ai découverte au CDI de mon lycée et elle m’a fasciné et donné le goût de cette période historique, un peu oubliée aujourd’hui.

Espérant à nouveau que cet article vous a plus et permis de découvrir et/ou de mieux connaître une page importante de notre histoire, je vous invite également à ne pas hésitez à partager vos remarques, ressentis, avis, points de vue, informations complémentaires, et toutes autres réactions que cet article aurait l’occasion de vous susciter. Je me réjouis toujours du partage et de l’échange, même critique, que peut développer un de ces articles autour d’une thématique historique qui constitue l’essence de ce site de découverte. Et sinon, je vous dis à bientôt, pour une prochaine histoire itinérante !


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