You are currently viewing Quand la cité fait société : une histoire urbaine et sociale des grands ensembles

Quand la cité fait société : une histoire urbaine et sociale des grands ensembles

Voilà bien l’écriture d’un article qui ne va pas me faire rajeunir. Les grands ensembles, c’est en effet le point de départ de mon métier, la « Politique de la Ville », nom à la fois évocateur et trompeur donné à la politique socio-urbaine déployée par l’Etat et les collectivités en direction des quartiers dits « en difficulté », généralement les banlieues pauvres de la périphérie des grandes villes françaises  (et tout aussi généralement d’anciens grands ensembles construits dans les années 1960-1970).

De par ma formation d’urbaniste, ces grands ensembles, j’ai longuement appris à les connaître, à étudier leur histoire, leur évolution, à me former aux métiers visant à traiter leurs « dysfonctionnements » urbains et sociaux. Cela a commencé par mon mémoire de fin d’études dans l’école nationale d’aménagement du territoire où j’ai été formé entre 2010 et 2013, où je me suis intéressé à la grande politique de démolition-reconstruction qui prévalait alors dans ces quartiers, à ses tenants et à ses aboutissants urbains et sociaux, en particulier pour leurs habitants délogés.

Ce fut encore dans le cadre de mon second mémoire de sciences sociales, complément de formation réalisé en 2013-2014 à Sciences Po Lyon (une vraie tête d’œuf, cet Arnaud…), où j’eus la chance de réaliser mon stage professionnel dans l’équipe en charge du projet urbain et social des Minguettes, la mythique cité de Vénissieux, d’où partie notamment la première marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983. Dans ce second mémoire, je m’intéressais plus précisément à la mixité sociale, ce grand impératif de la politique dans les banlieues françaises, aussi peu défini et flou institutionnellement que diversement et pragmatiquement mis en œuvre dans les quartiers par les acteurs de terrain.

De ces deux intenses études et enquêtes bibliographiques et de terrain, et également nourri par mes passionnants cours sur l’histoire de la politique d’aménagement française (ainsi qu’évidemment par mes propres expériences professionnelles dans ce métier dans les années qui suivirent), j’ai eu l’occasion de beaucoup m’intéresser, connaître, développer et synthétiser cette grande histoire des grands ensembles français, un portail vers l’histoire de la France des Trente Glorieuses autant que vers la question de la pauvreté et des inégalités en France, histoire(s) que je vous propose de découvrir aujourd’hui dans ce nouvel article.

Bonne lecture !

Les Trente Glorieuses : la grande époque de croissance économique et d’aménagement du territoire national

L’histoire des grands ensembles, c’est d’abord l’histoire de la reconstruction de la France, et d’une politique d’aménagement des territoires de grande envergure à l’échelle nationale. Au sortir de la 2nde guerre mondiale, en effet, à l’image de l’Allemagne (mais dans une moindre mesure), la France est détruite. Dans le cadre de la campagne de France, qui a vu la libération du territoire national par les Alliés, la plupart des grandes infrastructures du pays (ports, gares, ponts, usines, mines,…) ont été bombardées et partiellement ou complétement détruites par les Alliés, afin de contraindre les mouvements ennemis et raréfier ses ressources et outils d’approvisionnements. De nombreux centre-ville, villes, villages, sont entièrement rasés ou sérieusement endommagés. La France manque de tout : produits manufacturés, produits agricoles, énergies, et particulièrement de logements – des centaines de milliers d’habitations ayant été détruites ou rendues inhabitables par la guerre.

Cette crise du logement va s’installer dans le temps, car durant la première décennie du sortir de la 2nde guerre mondiale (de 1945 à 1954), la priorité est donnée au niveau national à la reconstruction de l’appareil productif et économique (reconstruction des usines et des grandes infrastructures de transport et de commerce). En 1954, lorsque l’abbé Pierre fait son célèbre appel, la situation du logement est catastrophique en France : sur 14,5 millions de logements, la moitié n’a pas l’eau courante, les trois quarts n’ont pas de WC, 90 % pas de salle de bain. On dénombre 350 000 taudis, 3 millions de logements surpeuplés, et un déficit constaté d’au moins 3 millions d’habitations.

C’est dans ce contexte, ainsi qu’à l’occasion du long et terrible hiver de 1954, où des femmes, des nourrissons sans-abris, meurent gelés dans les rues de Paris, que l’abbé Pierre lance son célèbre appel, sur les ondes de Radio Luxembourg. Un appel à l’urgence de la résolution du problème des sans-abris, et plus globalement, du manque de logement et du mal-logement ; un problème qui existait déjà bien avant-guerre, que cette dernière a fait exploser, et qui semble loin d’être en passe d’être résolu en ce 1er février 1954. L’onde de choc de cette déclaration de l’abbé Pierre (et de celles qui suivront) est considérable, et une mobilisation d’envergure dans la population française s’engage en faveur de cette problématique du logement, appelant à la mise en place d’une politique volontariste de grande ampleur des pouvoirs publics sur cet enjeu décisif de la France des années 1950.

Au niveau national, l’appel et l’urgence sont entendus, et le logement est replacé au centre de gravité des priorités du pays. Il faut construire des nouveaux logements, vite, et beaucoup. Les temps sont alors au grand développement industriel et montée en ingénierie du pays. Nous sommes en effet à l’époque où la France émerge en tant que grand pays de l’industrie du bâtiment et du génie civil, dont les compétences et les contrats s’exportent à travers le monde (toujours et même plus que jamais aujourd’hui). A ceci près que jusqu’ici en France, la production de logements était demeurée essentiellement le produit du travail de petites entreprises artisanales aux méthodes de construction traditionnelles, et qui se sont naturellement révélées incapables de répondre aux immenses besoins de l’après-guerre. Au sommet de l’Etat, on décide de la mise en place d’une nouvelle politique de construction massive de logements, à une échelle industrielle, et à l’échelle de tout le pays.

Cartographie de la politique d’aménagement du territoire français durant les années 1970 et 1980

Du « Plan Courant » de 1953 à 1973 : 20 années de construction des grands ensembles, figures de la ville moderne, et grand vecteur de progrès des conditions d’habitat des Français

Les tenants de cette grande politique sont nourris et rejoins par les grands architectes du mouvement moderne : un grand courant d’urbanisme nés dans les années 1920, autour de figures comme Le Corbusier, qui ont théorisé et expérimenté les principes et les formes d’un nouvel urbanisme moderne, soucieux de l’optimisation de l’espace et des ressources, mais également de la prise en compte des multiples usages et fonctionnalités de la ville (espace d’habitation, espace de travail, espace de loisirs). La ville moderne s’articule autour de grandes unités d’habitation, maillées, autonomes, à l’équipement et au confort modernes (et dont la finesse architecturale n’est certainement pas la plus grande vertu).

Cette ville nouvelle, qui répond aux besoins de logement de l’époque, on l’envisage au lieu-même de la ville ancienne, qu’elle doit fonctionnellement remplacer et améliorer (voir par exemple à ce sujet ci-dessous les projets visionnaires – et radicaux – de transformation du centre de Paris ou d’autres grandes villes par de grands architectes du mouvement moderne comme Le Corbusier ou Oscar Niemeyer). Si cette démarche demeure facilement réalisable dans des pays vastes et d’urbanisation récente comme le Brésil ou de nombreuses républiques de l’ex-URSS (où de grandes villes inspirées par le mouvement moderne et sa déclinaison “brutaliste” seront construites ex nihilo), il n’est bien évidemment pas envisageable de raser et de reconstruire le centre de Paris ou d’autres grandes villes françaises pour y densifier et repenser le logement ; la solution se trouvant plutôt à leur voisinage immédiat.

Dans ce contexte, on se tourne plutôt vers les espaces libres immédiatement voisins de ces centres, dans la périphérie des grandes villes, à l’emplacement de ces bidonvilles que l’on souhaite éradiquer ou sur de grandes collines et plateaux (généralement alors occupés par des terrains agricoles – et dont les anciennes cultures donneront souvent leurs noms aux futures rues et cités du grand ensemble) ; des zones à proximité des villes donc, où le foncier est disponible, accessible et peu cher. C’est là que les décideurs et les ingénieurs décideront ainsi d’implanter ces nouveaux logements tant nécessaires à la population, que l’on nommera les « grands ensembles » (on est toujours bien inspiré chez nous les urbanistes).

Ces grands ensembles, à l’époque, on les retrouvera englobé dans un dispositif d’urbanisme règlementaire (ça peut paraître pompeux mais c’est important.. !) : les ZUP, les « Zones à Urbaniser en Priorité ». La France en comptera jusqu’à plus de soixante-dix. La création et la construction de ces ZUP, elles ne sont généralement pas concertées avec les populations et les élus locaux, mais imposées d’en haut : nous sommes en effet avant la décentralisation (qui interviendra à partir des années 1980), à la grande époque de l’Etat-aménageur, l’Etat-stratège, l’Etat-planificateur, l’Etat-dirigiste. A l’époque, toutes les importantes décisions d’aménagement sont centralisées et administrées au niveau de l’Etat, et notamment par le ministère de l’Equipement (grand ministère de l’époque gaullienne) et la DATAR, la Délégation Interministérielle à l’Aménagement du Territoire et à l’Attractivité Régionale – la célèbre (enfin pour les initiés) structure-pilote de l’aménagement du territoire durant les années 1960 et 1970.

Dans cette importante structure d’Etat et son ministère de rattachement (l’Equipement), aux postes de décision et surtout de pilotage des projets des grands ensembles, l’on retrouve nuls autres que les ingénieurs des Ponts et Chaussées, le grand corps d’ingénieurs fondé au XVIIème siècle sous Louis XIV, et grands architectes de l’aménagement du territoire depuis lors. Cette grande école d’ingénieurs française a également une petite sœur, qui aux côtés de leurs têtes pensantes, sont on pourrait dire les petites mains de l’aménagement du territoire, en charge de la construction des routes, des ponts, des viaducs, des grands bâtiments et équipements publics. Une petite sœur qui s’appelle l’Ecole Nationale des Travaux Publics de l’Etat (ENTPE), créée en 1977, et qui n’est autre que l’école où votre serviteur a suivi ses études, après n’avoir pas été admissible aux Ponts et Chaussées qu’il visait (je referme la parenthèse, mais ne pouvais évidemment pas bouder le plaisir de me faire un rétro-coucou).

Les grands ensembles ne sont pas une conception urbaine anodine : ils représentent à l’époque une forme d’aboutissement des évolutions de la construction civile et de la pensée architecturale et urbaine. Les unités de logements des grands ensembles (ces fameux océans de barres et de tours tels qu’on se les représente aujourd’hui), ne constituent rien de moins que le nec plus ultra des habitations de l’époque : des logements individuels, flambant neufs, dotés de tout le confort moderne (cuisine aménagée, garages ou places de parking dans une période où l’usage et la possession d’une automobile explose, salle de bain et toilettes individuelles – rappelons en effet qu’à l’époque des grands ensembles, dans l’habitat ancien, moins de la moitié des logements disposent d’équipements sanitaires modernes et encore moins de toilettes individuelles).

Et la modernité ne s’arrête pas à la porte du logement : c’est toute une ville que le grand ensemble intègre et redéploie, une ville avec ses commerces, ses écoles, ses espaces de sport et de loisirs. Pour ses premiers habitants (des relogés des bidonvilles et des familles issus des logements sur-occupés de la classe ouvrière), l’habitat et la vie dans ces grands ensembles flambants neufs représentera un niveau de vie et de confort qu’ils n’avaient jamais connu jusque-là, et qui sera accueilli comme un indéniable progrès et changement de vie.

EN RÉSUMÉ : Il y avait en 1946 en France moins de 500 000 logements sociaux ; trente ans plus tard, on en compte près de 3 millions, dont un tiers sous forme de grands ensembles. Ceux-ci sont au nombre de 350 environ, dont 43 % se concentrent dans la région parisienne, où la demande était la plus forte. Il est à noter qu’un grand ensemble n’est pas forcément un ensemble de logements sociaux : il peut également s’agir de copropriétés, comme c’est par exemple le cas d’une très grande partie de Sarcelles, où beaucoup de logements sont en accession à la propriété (la difficulté de gestion de ces grands ensembles en copropriété sera d’ailleurs bien souvent aussi la raison de leur dégradation et de leur mauvaise réputation, attribuée souvent à tort aux offices HLM, qui n’en étaient pourtant pas responsables).


La publication a un commentaire

  1. Jardin

    J’ai vécu à Rosny sous bois de 1969 à 1976(Seine saint Denis) . Venant d’une toute petite maison aux Lilas , je témoigne de l’impression d’espace , de confort de notre appartement pourtant peu isolé phoniquement . Celui qui n’a pas été cherché du charbon à la cave ne connait pas le plaisir d’un chauffage par le sol ( même s’il faisait gonfler les jambes et asséchait l’air ). Ayant travaillé à 16 ans , on trouvait facilement du travail . La cité , construite en 1960 a accueilli beaucoup de rapatriés d’Algérie . Juifs , arabes , Français “de souche” , on se battait au baby foot ou au flipper . La religion n’était pas un sujet de conversation . La police , on ne la voyait quasiment jamais . Au fil des années la population à changé . pour les pieds noirs , la cité avait répondu à une situation d’urgence ; ils sont partis . Les effets du choc pétrolier sur l’emploi , le regroupement familial … ont changé la population .

Laisser un commentaire