You are currently viewing Tchernobyl (1986) : l’ultime et dramatique « bataille » des Soviétiques contre l’atome

Tchernobyl (1986) : l’ultime et dramatique « bataille » des Soviétiques contre l’atome

Il fallait que je vous parle d’un documentaire qui m’avait profondément marqué (et inspiré plusieurs sujets d’études à l’époque de ma scolarité d’ingénieur) : celui de la « bataille de Tchernobyl », un remarquable documentaire autour de ce qui constitue encore aujourd’hui le plus grave accident nucléaire de l’histoire de l’Humanité.

Il y a 37 ans en effet, l’explosion du réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl, en Ukraine, confronta l’Union soviétique (mais aussi le monde entier) à des problématiques jusque-là méconnues. Dans l’improvisation la plus totale, il fallut y combattre un ennemi invisible, et encore peu connu de la population : la radioactivité. Or après l’accident, celle-ci atteignit des taux vertigineux autour du site, et se répandit sur plusieurs centaines de kilomètres dans toutes les régions voisines.

Alors que les nuages radioactifs poussés par les vents traversaient toute l’Europe et contaminaient de leurs pluies les sols de régions entières, sur place, les autorités soviétiques combattent au jour le jour un encore plus terrible danger : celui d’une explosion nucléaire. En effet, après l’explosion du réacteur n°4, son cœur radioactif (à la fusion hors de contrôle) menace d’entrer en contact avec la nappe phréatique, et de provoquer ce faisant l’équivalent d’une puissante bombe nucléaire. Dans l’urgence absolue, des dizaines de milliers de réservistes et ouvriers sont alors mobilisés et convergent de toute l’Union Soviétique pour participer à ce qui constituera le dernier grand combat de l’URSS : celui des hommes contre l’atome.

Dans cette histoire relativement méconnue dans son détail (jusqu’à peut-être la célèbre série en 6 épisodes produite dernièrement par HBO sur le sujet), le drame, l’horreur et le sens du sacrifice atteignent des niveaux vertigineux. Il faudra en effet le travail de près de 200 000 liquidateurs durant plusieurs mois pour venir à bout de la menace nucléaire, ainsi que pour nettoyer et sécuriser la défunte centrale et zone avoisinante ravagées par l’accident (aujourd’hui toujours interdite d’accès et étroitement surveillée). Des dizaines (tout particulièrement les pompiers et techniciens envoyés en première ligne) mourront dès les premières heures de l’accident, et des milliers (notamment les “nettoyeurs” de la centrale) dans les années qui suivront (sans parler des dizaines de milliers de liquidateurs ravagés par les problèmes de santé provoqués par leur forte exposition aux radiations – dont beaucoup connaitront des morts prématurées..).

Dans cet article bien peu joyeux mais terriblement véridique, il me tenait ainsi à cœur de promouvoir le visionnage de cet excellent documentaire, et de raconter tout autant qu’analyser cette dramatique page de notre histoire moderne. Une façon de rappeler combien notre société hautement technologique demeure vulnérable à l’emballement des processus dont elle tire son haut niveau de vie et que le « risque zéro » n’existe pas. Une façon aussi et surtout de témoigner, une fois n’est pas coutume sur ce site, un vibrant hommage au courage et dévouement de ces hommes parmi tant d’autres qui mettront leur vie ainsi que celles de leurs futurs enfants en jeu pour le bénéfice et la survie de tous les Européens – un nouveau et ultime sacrifice encore si chèrement payé par la société et population (biélo)russe et ukrainienne de l’époque. Bonne lecture..


L’accident de Tchernobyl : un test de sécurité qui tourne (plus que) mal..

26 avril 1986, non loin de la ville de Pripyat, dans l’actuelle Ukraine. La centrale nucléaire Vladimir Illich Lénine, fleuron de l’industrie nucléaire soviétique, fait l’objet d’une expérience inédite. Les employés du bloc n°4 ont reçu l’ordre de réaliser un test du système d’auto-alimentation du réacteur, destiné à permettre à celui-ci d’utiliser son énergie résiduelle pour redémarrer en cas de panne de courant.

1h23 du matin : les systèmes de sécurité sont désactivés et l’expérience commence. Une série de détonations se produit alors rapidement au cœur du réacteur avant que, quelques secondes plus tard, le toit du réacteur n’explose. Les 1 200 tonnes du couvercle du réacteur sont alors projetées dans les airs, dispersant des tonnes d’uranium et de graphite à des centaines de mètres à la ronde. Puis, une gerbe de feu chargée de gaz et de particules en fusion s’élève à plus de mille mètres au-dessus du bâtiment éventré. À ce moment-là, « l’atome échappe à tout contrôle ».

Que s’est-il vraiment produit à Tchernobyl ?

Le 26 avril, vers 5h du matin, Mikhaïl Gorbatchev, alors premier secrétaire de l’URSS, est réveillé par un coup de téléphone. Depuis le combiné, on l’informe qu’un accident s’est produit à la centrale nucléaire de Tchernobyl. Celui-ci, depuis le Politburo, ordonne alors au KGB de suivre tout ce qui se passe à Tchernobyl et de lui faire remonter les informations. Dans les faits, près de 48 heures seront nécessaires pour que Gorbatchev obtienne des informations fiables sur l’accident.

Pendant ce temps, sur place, personne n’est encore en mesure de juger de l’étendue de la catastrophe et du danger auquel s’exposent les différents protagonistes s’ingéniant à neutraliser l’accident. Les premières personnes à intervenir sur le lieu du drame sont les pompiers de Pripyat, réquisitionnés par les ingénieurs de la centrale pour éteindre l’incendie qui ravage le réacteur n°4. Ils vont déverser des tonnes d’eau sur « cet étrange feu que rien ne semble pouvoir éteindre », et affronter l’incendie sans aucune protection spécifique. Ils seront tous mortellement irradiés. Deux d’entre eux meurent dans la nuit et vingt-sept dans les mois qui suivent. Ce seront les premières victimes de la catastrophe de Tchernobyl.

Une évacuation tardive

Dans la journée du 26 avril, les habitants de Pripyat s’étonnent de la présence de nombreux militaires en ville (ceux-ci ayant été dépêchés en hâte par les autorités soviétiques pour venir y évaluer les niveaux de radioactivité). Les premières mesures réalisées ce jour-là sont sidérantes. En ville, on mesure des taux de radioactivité qui avoisinent les centièmes de röntgen, avant que ceux-ci ne grimpent à plus de 10 röntgens au cours de l’après-midi. Les officiers dépêchent alors une équipe chargée d’aller évaluer les taux de radioactivité aux abords de la centrale. Ses techniciens vont y mesurer des taux de radioactivité de plus de 2 000 röntgens..

Nota Bene : Le röntgen est une unité physique ancienne qui permettait de quantifier l’exposition aux radiations et à la radioactivité (elle ne mesure donc non pas une dose mais une exposition aux radiations).

Afin de donner une idée, il faut savoir que la norme d’exposition à la radioactivité appliquée dans les territoires de l’URSS à l’époque était de l’ordre de quelques millionièmes de röntgen. C’est donc des doses plusieurs millions de fois supérieures à la norme soviétique que les scientifiques mesurent dès le lendemain de l’accident aux abords de la centrale..

La situation devient dès lors très critique en terme sanitaire. En se basant sur les mesures de radioactivité réalisées ce 26 avril, les scientifiques estiment qu’il faudrait moins de trois jours aux habitants de Pripyat pour absorber une dose mortelle de radiations (celle-ci étant alors estimée à environ 400 röntgens). Pourtant, ce jour-là, aucune mesure sanitaire ni évacuation de la ville ne seront ordonnées, et les populations ne recevront aucune information sur l’accident et sur les risques mortels liés à l’exposition à des niveaux aussi élevés de radioactivité.

L'évacuation de Prypiat (extrait de la BD "Un Printemps à Tchernobyl")
48 heures après l’accident de Tchernobyl, l’évacuation de Pripyat est enfin décidée..
(extrait de la remarquable BD « Un Printemps à Tchernobyl »)

Quand le monde découvrait l’accident

28 avril, à la centrale nucléaire de Forsmark, en Suède, près de 60 heures après l’explosion de celle de Tchernobyl. Des ingénieurs travaillant à la centrale suédoise détectent la présence d’un nuage radioactif au-dessus de leur territoire, confirmé par l’envoi de chasseurs partis faire des relevés dans l’atmosphère. Ils en déduisent qu’un accident nucléaire majeur a dû se produire quelque part dans les pays voisins. La Pologne ne déclarant la survenue récente d’aucun accident sur son territoire, les regards se tournent alors vers l’URSS..

À ce stade de la catastrophe, un peu moins de trois jours après l’explosion du réacteur, personne n’est encore au courant de l’accident qui s’est produit à Tchernobyl, à l’exception de certains membres de la hiérarchie soviétique. Ni le bloc occidental, ni le peuple russe (ni d’ailleurs les habitants de Pripyat eux-mêmes) ne savent encore ce qui s’est produit dans la nuit du 26 avril. Le nuage radioactif a lui, pourtant, déjà traversé depuis longtemps les frontières de l’Union soviétique…

À peu près au même moment, alerté par les mesures effectuées en Suède, les Américains et Européens braquent leurs satellites sur l’URSS, et repèrent rapidement le réacteur éventré de Tchernobyl. Dans la soirée du 28 avril, Aramais Petrossian, le directeur de la Commission Atomique Russe, communique un message à l’AIEA (l’Agence internationale de l’énergie atomique) pour les prévenir qu’il s’est produit un accident à la centrale de Tchernobyl. Avec ce communiqué, « les Russes informaient le monde ».

Hélicoptère intervenant sur la centrale de Tchernobyl le lendemain de l'explosion du réacteur n°4
Le matin du 26 avril, lorsque les premiers hélicoptères de l’armée survolent la zone, c’est une vision d’horreur qui s’offre aux pilotes..

La bataille de Tchernobyl et le travail des liquidateurs

Lorsque le monde apprend enfin l’explosion survenue trois jours plus tôt à la centrale de Tchernobyl, la catastrophe est encore loin d’être terminée, et le pire n’est pas encore évité. Dans la fournaise du réacteur n°4, 1 200 tonnes de magma radioactif continuent en effet toujours de brûler, rejetant dans l’atmosphère des gaz radioactifs qui menacent toute l’Europe.

Une excellente infographie reprécisant l’enchainement dramatique ayant mené à l’accident (pour une vision plus détaillée du processus technique/physique ayant abouti à l’explosion du réacteur, voir le très bon documentaire de la série Hors de contrôle sur le sujet – dont le lien est disponible dans la bibliographie en fin d’article)

Une gestion de l’accident sous l’égide de l’improvisation et du sacrifice

À ce stade des événements, et depuis le début de la catastrophe, c’est l’improvisation qui continue de marquer la gestion de l’accident. Totalement impréparés face à cet accident nucléaire à l’ampleur inégalée, les Soviétiques traitent la catastrophe avec les moyens dont ils disposent, bien souvent aux dépends du facteur humain. Neutraliser les émissions de gaz radioactifs qui s’échappent du réacteur éventré implique en effet d’envoyer des hommes en première ligne à proximité du réacteur – l’espace où la radioactivité est la plus élevée.

Des hélicoptères sont envoyés depuis Moscou pour éteindre le brasier. Un petit groupe d’hommes et de pilotes se relaient pendant des heures pour déverser des tonnes de sable et de bore (un élément chimique censé contenir la réaction de fusion de l’uranium et du graphite) sur le magma radioactif, afin de contenir la réaction. Au-dessus du réacteur, les taux de radioactivité atteignent jusqu’à 3 500 Röntgens (plus de sept fois la dose mortelle). Informés ou non du risque qu’ils encourent, ces hommes travailleront sans relâche au combat contre l’atome, avant que la mortelle exposition aux radiations ne les emportent tous prématurément. Pendant plus de quinze ans, les 56 premier décès (les 29 pompiers et 27 pilotes d’hélicoptères) seront les seuls reconnus par les autorités.

Très vite, la catastrophe nucléaire s’accompagne de son corollaire sanitaire, des centaines d’hommes ayant en quelque jours été soumis à fortes expositions à la radioactivité. Un seul établissement de soins en Union soviétique est cependant conçu pour accueillir ce genre de malades : il s’agit de l’hôpital n°6 de Moscou, spécialisé en radiologie et en contamination radioactive. Un hôpital qui va bientôt voir arriver en masse les irradiés de Tchernobyl..

(Dés)Information et évacuation des populations

Malgré les nombreux décès des premiers jours, les personnes travaillant directement à la « liquidation » de l’accident ne sont pas les seuls menacés par la radioactivité. Emportées par les nuages, les particules radioactives échappées du réacteur tombent en effet au hasard des précipitations, une contamination en « tâches de léopard » qui touche massivement l’Ukraine, la Biélorussie et la Russie.

Le 1er mai, les vents tournent, et c’est au tour de la grande ville de Kiev (l’actuelle capitale ukrainienne – située à moins de 100 kilomètres de la centrale), de se trouver dans la trajectoire du nuage radioactif. Certains quartiers sont alors gravement touchés, mais la population sera délibérément maintenue dans l’ignorance. Seul un minuscule article en 3ème page de la Pravda mentionne alors l’accident qui a eu lieu à Tchernobyl, annonçant toutefois que tout danger est écarté.

La célèbre contamination « en tâches de léopard » de la région de Tchernobyl (les zones les plus contaminées feront l’objet des plus fortes restrictions d’accès)

Six jours après l’explosion, malgré le risque d’exposition aux radiations, les autorités encouragent les populations à participer à la fête du travail et aux manifestations du 1er mai (et ce alors que la radioactivité atteint à certains endroits plus de 1 000 fois la norme). Igor Kostine, l’un des reporters accrédités par le Kremlin pour assurer la couverture de l’accident, décrira d’ailleurs ultérieurement cette fête du 1er mai 1986 comme « la parade de la mort ».

Aveux troublants : toutes les images filmées de cette fête du 1er mai semblent aujourd’hui avoir disparu des archives nationales. Seules demeurent les photos de Kostine. Questionnés plus tard sur ces événements, plusieurs dirigeants soviétiques de l’époque réaffirmeront toutefois la nécessité d’avoir ordonné le maintien du déroulement des festivités. Interrogé plus tard à ce sujet, Gorbatchev déclarera à ce titre que « sur le principe, le maintien des festivités semblaient très importants aux autorités afin d’éviter toute panique, mais que s’ils avaient su la quantité de radioactivité présentes dans l’atmosphère… ». Aujourd’hui, plus de 35 ans après, aucune étude statistique sur le nombre de personnes contaminées durant ces cérémonies n’a encore été publiée.

Nota Bene : Igor Kostine est le photographe qui prendra les premières images de l’« abysse » au matin suivant l’explosion du réacteur. Sévèrement irradié au cours de ces mois où il couvrira la catastrophe (notamment le travail des « liquidateurs »), il était au moment de l’écriture originelle de cet article (2010) hospitalisé plus de deux mois par an.

Au total, cinq reporters de guerre seront accrédités par le Kremlin pour effectuer le suivi de la catastrophe de Tchernobyl. Trois étaient déjà morts en 2010.

Pendant ce temps, dans les zones avoisinant la centrale accidentée, une nouvelle vague d’évacuation est ordonnée. Une semaine après l’accident, c’est ainsi au tour de la ville de Tchernobyl (distante de 7 kilomètres de la centrale) d’être évacuée, puis ceux de tous les villages compris dans un rayon de 30 km autour de la centrale. Ce périmètre d’évacuation correspond à une zone de 300 000 hectares, et implique alors le déplacement de près de 130 000 habitants (dont beaucoup sont déjà contaminés).

Au même moment, l’État français, confronté à l’arrivée du nuage radioactif sur le territoire métropolitain, n’est pas non plus exempt de désinformation de masse. À Paris, le gouvernement charge un scientifique de coordonner et de centraliser l’information sur la radioactivité. Il s’agit du professeur Pierre Pellerin, un médecin spécialiste des radiations (et également un partisan convaincu de l’énergie nucléaire). Avant même que le nuage n’arrive sur la France, Pellerin se rend sur les plateaux de télévision, et minimise d’emblée l’ampleur du danger.

Le 30 avril 1986, quatre jours après le début de l’accident, le nuage radioactif traverse le centre de l’Europe et atteint le sud-est de la France, où il reste plusieurs jours jusqu’au 5 mai. En France, seul le service du Professeur Pellerin est habilité à communiquer sur la radioactivité. Malgré l’arrivée du nuage sur la France, ses bulletins d’information envoyés chaque soir à la presse resteront rassurants.

Dans un communiqué du 2 mai 1986, Pellerin déclare que « ni la situation actuelle, ni son évolution ultérieure ne justifient dans notre pays quelques contre-mesure sanitaire que ce soit ». Au même moment, en Allemagne (touché par le nuage radioactif un jour avant la France), les médias relaient les évaluations alarmantes de radioactivité réalisées par les scientifiques sur le territoire, et des mesures sanitaires drastiques sont prises (de nombreux produits étant alors temporairement interdits à la consommation). Dans les médias allemands, des journalistes observent d’ailleurs avec étonnement l’absence de mesure côté français. La France mettra près de deux semaines à se réveiller.

Le 9 mai, le journaliste de télévision Jean-Claude Bourret obtient les chiffres exacts de radioactivité en Europe. Il invite le professeur Pellerin à venir s’expliquer le lendemain sur le 13h de TF1. Sur le plateau, face aux accusations d’une chercheuse du CNRS l’accusant d’avoir participé pour le compte de l’Etat à un « blocage de l’information », M. Pellerin, pour se défendre, sort alors pour la premières fois ses chiffres. Il y montre que la radioactivité a augmenté à certains endroits du pays jusqu’à près de 300 fois par rapport à la normale (reconnaissant donc de fait qu’il y a bien eu contamination de certains territoires, et donc intrinsèquement passage du nuage radioactif au-dessus de la France).

L’est de la France et la Corse seront les régions les plus touchées par la contamination des sols liée au passage du nuage radioactif sur la France (des contaminations toutefois très disparates d’un territoire à l’autre selon le hasard des précipitations du moment)

Une situation de crise qui impose le recours à une coopération internationale

Pendant ce temps à Tchernobyl, à ce stade des événements et devant le danger que continue toujours de représenter le réacteur éventré, les Soviétiques finissent par reconnaître leur incapacité à gérer seul l’accident. Et se décident ainsi finalement, après des jours d’hésitation, à solliciter la coopération internationale, afin de bénéficier également de l’expertise occidental.

Le 5 mai (soit dix jours après l’explosion du réacteur n°4), Gorbatchev invite le directeur de l’AEIA continental, Hans Blix, à venir évaluer personnellement les dégâts de l’accident. Il sera le premier occidental à se rendre sur le site de la catastrophe. Il faut dire que la situation est toujours aussi critique, les techniciens étaient désormais confrontés au pire des scénarios, avec l’éventualité de la survenue d’une explosion nucléaire.

Le graphite et l’uranium, composants-clés du fonctionnement d’un réacteur à fission comme celui de Tchernobyl, vont se retrouver au centre de toutes les inquiétudes dans les jours qui suivent l’accident..
.. En effet, suite à l’emballement puis explosion du réacteur n°4 (mais aussi à l’arrosage puis largage par hélicoptère d’une grande quantité d’eau et de matériaux sur “l’abysse”), le magma radioactif (mélange d’uranium, graphite et sable) qui s’infiltre dans les profondeurs du réacteur (et notamment vers les grands volumes d’eau qui y sont confinés) concentre alors tous les dangers..

Confinés sous les tonnes du mélange de sable et de bore, 195 tonnes de magma radioactif continuent en effet toujours de brûler, et menacent d’être à l’origine d’une explosion nucléaire si une partie de cette masse venait à rentrer en contact avec l’eau déversée par les pompiers aux premières heures de l’accident (et qui stagnent alors sous le réacteur). La menace était alors très sérieuse.

Si la chaleur dégagée par le magma radioactif venait à percer la dalle de béton, celui-ci risquerait en effet d’entrer en contact avec l’eau confinée sous le réacteur. D’après les calculs réalisés par l’équipe du physicien nucléaire Nesterenko de l’académie des sciences du Belarus, il aurait alors suffi qu’une masse critique de seulement 1 200 kg du mélange uranium-graphite (soit 1% de la masse de magma) n’entre en contact avec l’eau pour provoquer une explosion nucléaire représentant 50 à 80 fois la puissance de celle d’Hiroshima. D’après les scientifiques, il y avait environ 10% de chance que ce scénario se produise.

En anticipation de cette éventuelle catastrophe, des trains sont stationnés à Kiev et à Minsk (les deux grandes villes les plus proches de Tchernobyl), et se tiennent prêts à évacuer la population en cas d’explosion. Une telle explosion ne ferait rien de moins que d’anéantir la zone proche de la centrale, tandis que ses retombées radioactives pourraient rendre l’Europe inhabitable.

Cette situation de crise va imposer la mise en place de nouvelles mesures d’urgence, mesures qui vont elles-mêmes se traduire par de nouveaux sacrifices en termes humains. D’une part, un bataillon de pompiers doit être envoyé pour vidanger l’eau accumulée sous le réacteur. D’autre part, il faut absolument stopper la réaction de fusion de l’uranium, et sceller plus efficacement le cratère. Pour ce faire, des milliers de tonnes de plomb vont être jetées dans le réacteur. Au contact du magma, celui-ci va fondre mais également se vaporiser en partie dans l’atmosphère. On en trouve d’ailleurs encore des traces dans les organismes des populations aujourd’hui. On estime que près de 600 pilotes auraient été irradiés au cours de l’opération.

Le 11 mai 1986, près de deux semaines après l’accident, les ingénieurs réalisent que les survols du réacteur en hélicoptère sont devenus inutiles pour obtenir des informations précises sur l’évolution de la réaction de fusion du cœur : il faut désormais aller prendre des mesures dans « l’abysse ». Des équipes de techniciens sont alors envoyées au plus près pour aller effectuer des mesures au cœur du réacteur, et leurs pires prédictions se confirment. Le magma radioactif est bien descendu sous la dalle vidée de l’eau, et il menace en outre de s’enfoncer encore davantage et d’entrer en contact avec la nappe phréatique située en-dessous.

Le fameux « pied d’éléphant » de Tchernobyl : une cruelle vision schématique de l’infiltration du magma radioactif dans les sous-bassement du réacteur n°4. Mortel magma qui menace désormais d’atteindre la nappe phréatique, et de provoquer ce faisant une formidable explosion nucléaire..

Cette hypothèse, en plus de poser le risque d’une nouvelle probabilité d’explosion nucléaire, s’avère catastrophique d’un point de vue sanitaire, car en contaminant cette nappe qui alimente le fleuve Pripyat, l’on risque également de contaminer le Dnieprr, la Mer Noire, la Méditerranée… La contamination radioactive d’un bassin versant alimentant des millions de personnes est alors en jeu. Une nouvelle opération est organisée, et avec elle, de nouveaux sacrifices..

Le 12 mai, des milliers de mineurs de la région de Moscou sont mobilisés. Basés à 1 000 km de Tchernobyl, ils arrivent sur place le 13 mai. Leur mission : creuser une galerie de 150 mètres de long du 3ème au 4ème bloc et y creuser une chambre de 30 mètres de côté sous le réacteur pour accueillir un système de refroidissement à l’azote.

En un mois, 10 000 mineurs des régions minières de Russie et d’Ukraine, âgés de 20 à 30 ans, vont ainsi se relayer par groupe de trente pour creuser cette galerie. Mal informés des risques qu’ils encourent, ils seront tous très fortement irradiés au cours de l’opération.

Ces hommes vont travailler pendant des jours dans des conditions terribles. Il fait plus de 50° dans le tunnel, et les mineurs n’ont pas de protection et renoncent pour la plupart à porter leur masque à cause de la chaleur. Au fond de la galerie, ils sont soumis à des taux de radioactivité de 1 röntgen/heure, un taux multiplié par 300 au niveau de la sortie du tunnel (ce qui les obligeaient à sortir en courant de la galerie..). La plupart n’étaient vraisemblablement pas informés des dangers qu’ils encouraient réellement.

Officiellement, ils ont absorbé en moyenne de 30 à 60 röntgens, mais pour eux cette dose fut en pratique de 2 à 5 fois plus élevée. Les officiers, qui déterminaient les doses de radiations absorbées par les hommes, avaient tendance à systématiquement minimiser celles-ci et les évaluait selon eux de manière arbitraire. Dans leurs témoignages, certains de ces hommes, bien qu’ils critiquent cette tendance à la minimisation des irradiations, ne manifestent néanmoins aucun « regret », déclarant qu’il fallait bien que « quelqu’un le fasse, ce travail ».

Selon le documentaire de France 3, le quart de ces 10 000 mineurs serait mort avant d’avoir atteint 40 ans. 2 500 sacrifiés qui ne figureraient toujours dans aucune statistique officielle..

Pendant que les mineurs creusent encore, Hanx Blix, le directeur de l’AIEA continentale, annonce en conférence de presse à Moscou devant plus de 500 journalistes la tenue d’une première conférence internationale à Vienne, afin d’analyser les conséquences de l’accident de Tchernobyl. La singularité de cet événement réside dans le fait que les Soviétiques ont accepté de confier toutes les données dont ils disposent, c’est-à-dire de coopérer pleinement avec les Occidentaux. Une démarche d’ouverture qui représente une victoire importante pour la politique de transparence initiée par Gorbatchev cette même année.

La conférence a également pour objectif d’aborder la question du devenir du site. À ce moment, il faut en effet encore coffrer le réacteur éventré pour empêcher la radioactivité de s’y échapper, et nettoyer toute la zone.

Le 14 mai 1986, 18 jours après la catastrophe, Gorbatchev s’adresse à la nation soviétique et dévoile enfin l’existence de l’accident. C’est la première fois qu’un dirigeant de l’Union annonce publiquement ce qui s’est véritablement produit à Tchernobyl. Cette catastrophe est d’ailleurs gérée de manière exceptionnelle par les pouvoirs soviétiques, à l’image d’une situation de guerre totale. Le potentiel économique et scientifique du pays est alors entièrement mobilisé. Se remémorant la gestion de la catastrophe, Gorbatchev déclare ainsi : « Il n’y avait pas de formalités bureaucratiques : s’il fallait quelque chose, on le prenait, les histoires du coût, on verrait après. On se servait directement, c’était une situation de front. ».

La « liquidation » de l’accident

Le travail de nettoyage des zones contaminées par la radioactivité et la construction du sarcophage va alors débuter. À cette fin, on estime à plus de 500 000 le nombre de militaires et de civils amenés à Tchernobyl pour participer à l’opération de décontamination. Leur mission : « liquider la radioactivité ».

Selon le documentaire « La Bataille de Tchernobyl » de Johnson Thomas (2006), ces 500 000 liquidateurs se seraient composés d’environ 100 000 militaires et de 400 000 civils. Ces hommes auraient été issus de formations variées : ingénieurs, médecins, ouvriers, infirmiers, scientifiques.

Dans un rapport sur les conséquences de l’accident publié en 2006, la Société Française d’Énergie nucléaire parle quant à elle de 200 000 liquidateurs, et explique : « On a souvent parlé de 600 000 « liquidateurs ». En réalité, ce nombre provient du nombre total des personnes considérées comme les plus exposées, soit outre les 200 000 membres des équipes d’intervention, 116 000 personnes évacuées dans les jours qui ont suivi l’accident et 270 000 trois mois plus tard. La dosimétrie précise concernant ces groupes est hétérogène et souvent difficile à reconstituer ».

Aujourd’hui encore, le nombre de ces liquidateurs reste sujet à controverse, et difficile à estimer de manière précise.

Au sujet des liquidateurs, le général Nikolaï Tarakanov (le commandant des troupes terrestres à Tchernobyl), déclarera : « En une année, 100 000 soldats et officiers sont passés par Tchernobyl, tous réservistes. Les soldats étaient convoqués par l’état-major de leur ville et envoyé directement au front, à Tchernobyl ». L’URSS livre sa dernière bataille.

Un autre documentaire intéressant sur la catastrophe de Tchernobyl, réalisé par la chaîne Youtube Toute l’histoire (lien en fin d’article)

La tâche à accomplir est titanesque. Certains se voient chargés de nettoyer les zones contaminées situées autour du site de la centrale. Il s’agit d’abattre les animaux, de nettoyer la poussière radioactive qui recouvre tout, de raser les maisons et les villages, puis de les ensevelir sous la terre..

En juillet, 300 000 m² de terres contaminées sont raclées par des bulldozers, puis ensevelies dans d’immenses fosses – que l’on recouvre de béton. Ils s’avèrera logistiquement impossible d’équiper tous les hommes avec une tenue de protection adaptée à de si hautes expositions à la radioactivité et dans ces conditions de travail extrêmes. La plupart feront ainsi l’objet d’une exposition plus ou moins importante à la radioactivité, et seront ainsi victimes de doses variables d’irradiation.

Conjointement, plus de huit semaines après l’explosion, en août 1986, la construction du sarcophage de béton débute. Il s’agit d’un ouvrage monumental : 170 mètres de longueur et 66 mètres de hauteur, pour un volume de béton de plus de 100 000 m3. Lev Bocharov, l’ingénieur qui a conçu la structure, témoigne de la complexité de construire un tel édifice en ce lieu : « Personne n’avait jamais fabriqué une telle structure dans un lieu aussi radioactif. On ne pouvait y travailler que quelques minutes voire quelques secondes d’affilée ».

Pour la conduite des travaux, les techniciens sont obligés d’avoir recours à des engins robots pilotés par des humains, car la radioactivité est si élevée à proximité du réacteur que quelques minutes d’exposition d’affilée y sont mortelles. Très vite néanmoins, en septembre 1986, de nouvelles difficultés apparaissent. En raison de l’explosion du couvercle du réacteur, le toit de la centrale est recouvert de graphite radioactif hautement contaminé (un seul de ces gravats émettait alors suffisamment de radiations pour tuer un homme en moins d’une heure..). Au bout de quelques jours, les robots utilisés pour enlever ces gravats tombent en panne à cause de la radioactivité :

« Les robots ne résistaient pas : les instruments fondaient à l’intérieur et les robots s’arrêtaient. Alors ils ont envoyé les hommes »

Témoignage du “liquidateur” Alexandre Groudino, figurant dans « la bataille de tchernobyl »

Pour se protéger, ceux-ci seront recouverts par une combinaison de plomb pesant de 25 à 30 kg. Sur le toit, l’exposition à la radioactivité est estimée à l’époque par les techniciens à 7 000 röntgens/heure. Certains évoquent même le chiffre de 20 000 röntgens/heure. Les hommes (rebaptisés « biorobots » pour l’occasion..) ne devaient y rester que 45 secondes, le temps de jeter deux pelletées.

Au total, 3 500 personnes participeront à ce nettoyage, et certains sont retournés jusqu’à cinq fois sur le toit. Confrontés à l’une des tâches les plus dangereuses du travail de liquidation, ces hommes exécuteront globalement sans protestation la mission qu’on leur a confiée. Malgré les dangers, beaucoup considérait en effet qu’il était de leur devoir de le faire :

« On était obligé d’y aller. Pour moi, il n’y avait pas d’hésitations, je devais y aller pour accomplir mon devoir. Qui y serait allé à ma place ? Qui aurait liquidé cette catastrophe pour éviter que la radioactivité ne se propage partout dans le monde ? Il fallait bien que quelqu’un le fasse ».

Témoignage du “liquidateur” Alexandre Fedotov, figurant dans « la bataille de tchernobyl »

Des controverses existent encore aujourd’hui sur les taux réels de radioactivité qui régnaient à l’époque sur le toit de la centrale. Sakharov, un des militaires chargés de superviser l’opération, déclare : « Personne ne savait qu’elle était le niveau réel de radiations. On sait maintenant que les radiations étaient [sur le toit] de 10 000 à 12 000 röntgens/heure. À un tel niveau de radioactivité, il ne fallait pas envoyer des gens ».

Finalement, sept mois après la catastrophe, le travail des liquidateurs vient enfin à son terme. La zone est nettoyée et le sarcophage terminé. Selon les estimations, jusqu’à 500 000 personnes ont participé à l’opération.

Pour marquer la fin de la « bataille », le drapeau rouge est hissé sur le toit de la centrale ; une amère référence à la prise du Reichstag par les Soviétiques en 1945 à Berlin.

Cette opération aura coûté à l’URSS plus de 18 milliards de dollars.

Couplée à la chute des cours du pétrole intervenue quelques mois après, la catastrophe participera étroitement à précipiter la chute de l’Union soviétique.

*****

Le long débat autour des conséquences sanitaires de l’accident

Les mois qui ont suivi la catastrophe, les hôpitaux de toute l’URSS ont vu affluer les liquidateurs ayant participé à l’opération de nettoyage de la zone de l’accident. Des décennies plus tard, ceux qui sont encore en vie fréquentent toujours le service spécialisé de l’hôpital n°6, tous victimes du « syndrome de Tchernobyl », et gravement affectés par les contaminations radioactives. L’exposition aux radiations a induit chez ces hommes des dysfonctionnements intervenant sur la plupart des organes vitaux : foie, poumons, reins, estomac, cœur, système nerveux,…

« Les vétérans d’Afghanistan sont tous toujours en vie, mais nous, nous mourrons tous à petit feu »

Témoignages d’anciens liquidateurs figurant dans « la bataille de tchernobyl »

Ces hommes ont le sentiment d’avoir été sacrifiés. Bon nombre d’entre eux ont développé des maladies de manière prématurée, et le mal de Tchernobyl les rongent inlassablement, rendant problématique la poursuite de tout projet de vie ou même la possibilité d’avoir des enfants – à qui ils risquent de transmettre leur contamination. Le général Nikolaï Antochkine, un des militaires ayant supervisé la « liquidation » (et ayant lui-même participé aux opérations de décontamination), déclare : « Tu ne sais pas combien de temps tu vas vivre et au bout de combien de temps tu vas mourir. Tu ne sais pas quelles seront les conséquences sur ta descendance, si jamais tu as des enfants. […] L’ennemi invisible nous ronge de l’intérieur comme un ver. Pour nous, la guerre continue ».

Les estimations du nombre réel de décès imputables à la catastrophe de Tchernobyl varient considérablement selon les époques et les acteurs. D’après les militaires ayant participé à l’opération, sur les 500 000 liquidateurs, en 2010, 20 000 étaient déjà morts, et 200 000 officiellement invalides. Les associations de liquidateurs dénombrent quant à elles à la même date près de 125 000 morts. L’AIEA, enfin, ne parle quant à elle alors que de 4 000 morts.

L’évaluation des conséquences sur l’accident en termes environnementaux, mais surtout en termes sanitaires, est toujours hautement sujette à controverse, car l’objet de rapports de force très importants entre les différents protagonistes. Elle dépend également de l’époque considérée, la question de la temporalité étant importante si l’on veut s’intéresser à long terme au devenir des victimes de Tchernobyl. La catastrophe va ainsi fortement marquer les décennies qui vont suivre et devenir l’accident nucléaire de référence, exerçant une influence déterminante sur l’évolution de l’utilisation de l’énergie nucléaire et sur sa perception par le grand public.

*****

Tchernobyl, l’histoire continue

Fin octobre 1986, la construction du sarcophage autour du réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl est terminée, et avec elle, le travail des liquidateurs. Ils sont rentrés chez eux, et les réacteurs 1, 2 et 3 de la centrale sont remis en marche. Pourtant, cela ne signe pas la fin de la catastrophe et le retour à la normale. Les conséquences vont encore perdurer sur plusieurs années, voire décennies.

Des conséquences à long terme tues par les autorités

Les retombées radioactives de l’accident de Tchernobyl ont fortement touché les zones les plus proches de la centrale, mais ont aussi pu atteindre des territoires beaucoup plus éloignés en fonction du nuage et des pluies qui ont suivi l’évènement. Des éléments radioactifs ont donc continué à irradier ces zones, plusieurs mois, mais aussi plusieurs années après le 26 avril 1986.

Parmi eux, le très redouté iode-131 (qui provoque notamment des cancers de la tyroïde), qui a été relâché en très forte quantité dans la nature. Heureusement, sa période de radioactivité n’est que de 8 jours, contrairement à d’autres éléments comme le césium 137 ou le strontium 90 (dont la période radioactive atteint trente ans). En outre, 100 kg de plutonium gisent encore sous le sarcophage, en plus de celui qui s’en est échappé. Or, sa demi-vie est de 245 000 ans.

Mutisme gouvernemental

Pendant près de 20 ans, seuls 56 décès directement imputables à l’accident de Tchernobyl seront reconnus par les autorités, et aucune étude ou statistiques ne seront publiées. Fin août 1986, lors de la conférence internationale qui se tient à huis clos au siège de l’AEIA à Vienne sur le bilan de Tchernobyl, Legasov, le rapporteur du gouvernement de l’URSS, ne cherche pourtant pas à minimiser la catastrophe, et parle déjà de 40 000 décès potentiels dans les années à venir. Néanmoins, les experts internationaux se montrent très critiques quant à la méthode d’estimation de l’URSS, et négocient durement pour revoir les chiffres à la baisse…

En 1987, lors d’une nouvelle conférence de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), plusieurs spécialistes soviétiques (Moisseev, Iline, Pavlovski,…) tentent de démontrer que la première évaluation des conséquences à long terme a été largement surestimée par Legasov. Le bilan final retenu est de 4 000 morts possibles.

L’année suivante, Legasov se suicide, critiquant dans son testament la gestion des problèmes de sûreté nucléaire par les organismes officiels et la communauté scientifique. D’autres experts remettront également en cause le chiffre officiel des 4 000 morts, comme Gueorgui Lepnine, physicien biélorusse ayant participé à la décontamination du site de Tchernobyl en tant que liquidateur.

En 1991, à l’éclatement de l’Empire soviétique, Alla Yarochinskaya, une députée du Soviet Suprem de l’URSS, découvre 600 pages de rapports confidentiels sur l’accident de Tchernobyl et sa gestion – des documents mettant notamment à jour les mensonges et dissimulations du gouvernement soviétique. Alors que ce dernier taisait les différentes hospitalisations et maladies qui suivront l’accident, les hôpitaux recevaient de plus en plus de patients atteints de la « maladie des rayons ».

Un autre aspect de la gestion de l’accident à long terme fait également son apparition après Tchernobyl : celui des normes de radioactivité en vigueur. Celles-ci sont fixées nationalement, selon des logiques bien différentes d’un pays à un autre. Ainsi, dès 1987, la Communauté européenne a, « par mesure de précaution », défini des valeurs limites plus élevées quant à la consommation d’aliments irradiés. « En cas de nouvelle grande catastrophe nucléaire, ces normes devaient entrer automatiquement en vigueur, sans tenir de nouvelles discussions ni alerter le public ».

Au contraire, au lendemain de la catastrophe, un autre mode de réflexion se met en place en Ukraine et en Biélorussie, où l’on décide plutôt de diminuer la dose acceptable afin de limiter l’impact sanitaire et donc le coût de prise en charge des malades par l’Etat. Car l’instauration de ces normes relève bien d’un calcul économique, prenant en compte les répercussions sur le système de santé mais aussi sur le commerce et l’agro-alimentaire. C’est ainsi que le système occidental prévoit des normes plus élevées.

Le débat autour des faibles doses fait aussi rage suite à l’accident de Tchernobyl. Quand certains considèrent qu’en-deçà d’un certain seuil, la radioactivité (alors dite de « faible dose ») n’est pas dangereuse, d’autres soutiennent le contraire, au moins par principe de précaution, si ce n’est via des démonstrations, soutenant que toute petite dose produit un effet – un effet parfois même supérieur à celui de doses plus élevées (exemple du plomb).

C’est dans ce contexte que Yuri Bandazhevsky publie de 1990 à 1999 des travaux sur les effets délétères des faibles doses. Ses recherches le mènent à travailler autour des conséquences de l’accident de Tchernobyl. Quelques mois après la diffusion d’un reportage sur ses travaux, il est arrêté et incarcéré 6 ans dans les prisons biélorusses, accusé d’avoir reçu des pots-de-vin à hauteur de 25 000 $. Plusieurs organisations internationales réclament sa libération, comme Amnesty International ou encore la CRIIRAD (Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité). Il est libéré en 2006 après des négociations entre la Biélorussie et l’Union Européenne, et s’exile en France.

Un technicien prenant en photo le « pied d’éléphant » (le magma hautement radioactif produit par l’explosion du réacteur)

Une indépendance scientifique discutée

Dès 1958, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a délégué à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) le pouvoir de définition des effets sur la santé d’une exposition à des substances radioactives. Les conséquences pour la santé de la catastrophe de Tchernobyl ont donc été évaluées par l’AIEA, et non par l’OMS. Une évaluation présentant comme nous l’avons vu plus haut une tendance substantielle à la sous-évaluation des impacts de l’accident, organisation qui peut ainsi amener à questionner la légitimité de l’AIEA à réaliser l’évaluation de l’impact sanitaire des accidents nucléaires.

Dans un article du Monde Diplomatique paru en 2012, la journaliste Agnès Sinaï soulignait les paradoxes apparents de l’agence de l’énergie atomique. Dans ces statuts, les objectifs de l’agence étaient notamment présentés ainsi : « L’agence s’efforce de hâter et d’accroître la contribution de l’énergie atomique à la paix, la santé et la prospérité dans le monde entier. Elle s’assure, dans la mesure de ses moyens, que l’aide fournie par elle-même, ou à sa demande, ou sous sa direction ou son contrôle, n’est pas utilisée à des fins militaires ». À noter que l’AIEA gère d’ailleurs à ce titre les informations rendues publiques en termes de sûreté nucléaire. Il apparaissait donc que l’AIEA, plutôt que de contrôler la régularité des installations nucléaires indépendamment de l’évolution du secteur, prendrait au contraire activement part à son développement.

L’enquêtrice soulevait aussi alors d’autres points sensibles. Parmi eux : les faibles moyens d’action de l’AIEA, qui ne disposait en 2012 que d’un budget de 333 millions d’euros et de 250 inspecteurs pour surveiller 429 réacteurs en activité (et 135 à l’arrêt) dans le monde entier. L’une des autres critiques faites à l’agence résidant en outre dans la limite de ses possibilités de contrôle quant à l’éventuelle utilisation militaire du plutonium produit par les centrales civiles. Enfin, notons que l’AIEA est statutairement dépendante de ses Etats-membres, qu’elle doit donc prendre en compte lors de la production de normes internationales.

Entre conflit d’intérêt et moyens limités pour assurer l’évaluation et la sûreté du nucléaire civile (qui ne représentent qu’une part de leur activité), l’efficacité, la transparence et l’honnêteté de l’organisme méritaient ainsi selon la journaliste d’être sérieusement réévalués, de même que les informations transmises officiellement par l’agence. Il faut bien reconnaître qu’après la catastrophe de Tchernobyl, l’AIEA a notablement œuvré à minimiser les impacts de l’accident sur la santé de la population et des intervenants (pendant longtemps, elle n’a reconnu en effet que 32 morts et l’apparition de cancers de la thyroïde chez les enfants).

La communication sur l’accident en France

En France, au moment de l’accident (en 1986), il existait plusieurs instituts d’observation du nucléaire, entre autres :

  • Le Service Central de Protection contre les Rayonnements Ionisants (SCPRI), créé en 1957, et qui a été très médiatisé après l’accident de Tchernobyl et jusqu’à très récemment. En effet, il était dirigé en 1986 par Pierre Pellerin, qui minimisa les conséquences de la catastrophe auprès de la population. Quelques jours plus tard, il fut notoirement contraint d’admettre la forte radioactivité qui avait touché la France (si bien que 14 ans après Tchernobyl, il fut mis en examen pour « tromperie aggravée », puis acquitté en 2011).
  • L’Institut pour la Protection de la Santé Naturelle (IPSN), qui avait pour mission en 1986 d’effectuer des recherches en radioécologie. Le contrôle de la radioactivité était alors le rôle du SCPRI. Cependant, en partenariat avec le Commissariat de l’Énergie Atomique (CEA) – dont l’IPSN était directeur, l’institut va mener des mesures du niveau de radioactivité sur des régions françaises particulièrement touchées. Il estimera néanmoins à l’époque n’avoir pas pour rôle la communication de l’information auprès de la population, et n’exploitera ainsi ces mesures que dans une optique de recherche et auprès de la communauté scientifique.

Dès 1998, un rapport parlementaire est produit en France, intitulé « la longue marche vers l’indépendance et la transparence » – rapport qui sera à l’origine de la création de l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire), devenu indépendant du CEA. Ainsi, douze ans après Tchernobyl, le manque de transparence de l’époque qui a marqué l’opinion publique laisse encore des traces.

Il faut bien se souvenir en effet que dans cet exercice de communication, la France a été particulièrement récalcitrante à transmettre l’information. Début mai 1986, alors que tous les pays européens procédaient à des restrictions sur la consommation de certains aliments, le 8 mai, une note confidentielle du ministère des affaires étrangères à destination du Premier Ministre expliquait que « la France a obtenu un adoucissement des mesures de contrôle sur son territoire envisagées par Bruxelles ». C’est d’ailleurs à cette même période qu’est formée la fondation de la CIIRAD (Commission de recherche de l’Information Indépendantes sur la Radioactivité) par des citoyens, dénonçant l’absence de contrôles indépendants.

Après avoir d’abord annoncé qu’un anticyclone protégeait la France du nuage radioactif, le SCPRI diffusera des cartes de radioactivité au sol allant de 25 becquerels par m² en Bretagne à 500 Bq/m² dans l’ensemble de l’est de la France. En 2005, l’IRSN reconstitue une carte similaire à partir de différentes bases de données, affichant alors des zones dépassant les 20 000 Bq/m². Entretemps, différentes cartes ont été produites, successivement contestées. Le débat est toujours d’actualité aujourd’hui.

Un nouvel environnement avec lequel il faut composer

Dans la zone évacuée sur un rayon de 30 km autour du site, l’homme a laissé la place à la nature et aux particules radioactives. Le lieu, trop contaminé et quasiment invivable, a été déserté. Les anciens habitants ont été relogés dans les villes alentours, comme à Slavoutich, à 45 km de la centrale.

Pourtant, la contamination ne se limite pas à la zone d’exclusion, et s’étend bien au-delà. On estime que ce sont 8 millions de personnes qui vivent aujourd’hui sur des territoires contaminés en Ukraine, Russie et Biélorussie, et se nourrissent d’aliments irradiés. En effet, les particules radioactives imprègnent les sols, contaminant ainsi l’agriculture. Et ce n’est pas tout : au milieu des déchets radioactifs de la zone d’exclusion, des cours d’eau transitent et alimentent notamment un réservoir. La radioactivité qui y a été enregistrée peut être plus de mille fois supérieure à la dose acceptable. Les effets ne tardent pas à se faire ressentir. À titre d’exemple, 20 ans après l’accident, 4 000 cancers de la thyroïde chez de jeunes enfants avaient été diagnostiqués (au lieu de un à deux cas par million de personnes et par an).

Cependant, l’homme du s’adapter à ce nouvel environnement qui a muté pour longtemps. Des associations non gouvernementales comme la croix verte viennent ainsi en aide à la population, en lui apprenant notamment les gestes et habitudes pour appréhender l’environnement contaminé.

À cela s’ajoutèrent les difficultés de relogement. Ce changement brutal et précipité du quotidien des foyers touchés entraîna en effet une immense fracture dans leur vie. Une fracture qui toucha particulièrement les familles relogées qui intégrèrent des quartiers de grandes villes, où les habitants les accueillirent souvent avec méfiance et inquiétude. Des primes et compensations de relogement furent bien prévues, mais l’effet pervers de la jalousie des non-bénéficiaires en gâchèrent toutefois bien souvent l’avantage..

Autre difficulté : les populations n’ont jamais été informées sur les conséquences à long terme de l’exposition aux rejets radioactifs pendant l’accident de Tchernobyl, si bien qu’elles assimilent la plupart des effets sanitaires à l’accident de Tchernobyl. Lors des enquêtes menées dans les territoires contaminés ukrainiens, la majorité des personnes interrogées ont ainsi le sentiment que les effets sanitaires ne feront qu’augmenter avec le temps (« la catastrophe est un arbre qui pousse »). Ces enquêtes montraient par ailleurs que la politique de censure et de secret appliquée par les autorités a entraîné une quasi-absence de protection des populations (outre le relogement).

On peut néanmoins distinguer deux modes de gestion des populations dans la catastrophe de Tchernobyl : la gestion accidentelle du bloc soviétique de 1986 à 1991, et la gestion post-accidentelle par la nation Ukrainienne ensuite. La première (caractérisée par un déploiement massif de moyens matériels et militaires parallèle à une intense politique de secret) aura notablement plongé les populations dans le doute et la suspicion, ces derniers n’ayant aucun moyen de se représenter l’accident (une gestion qui laissera une grande place aux rumeurs et à la perte de confiance collective).

Le second mode de gestion prit quant à lui le parti de reconnaître légalement la catastrophe de Tchernobyl et les populations touchées par l’accident. Le sujet sortira ainsi du tabou gouvernemental, et la population pourra enfin se le représenter, tandis que les conséquences furent reconnues et indemnisées. Cependant, ce dernier point entraînera des effets pervers avec une forme de discrimination des populations indemnisées. En outre, l’apparition législative de l’accident et de ses répercussions constituera un facteur supplémentaire de focalisation sur la contamination.

Finalement, il convient tristement de souligner que la succession des deux modes de gestion aura surtout eu pour conséquence d’exacerber les difficultés des populations relogées, ainsi que d’installer un climat d’anxiété et de méfiance ambiant où l’on se résigne à une situation sans issue.

*****

Un évènement qui sombre dans l’oubli

S’il reste une leçon à retenir des évènements de 1986, c’est bien celle-ci : la gestion d’une situation de crise passe par une bonne communication, notamment auprès des populations impactées – le flou ayant régné autour de l’accident de Tchernobyl n’ayant ainsi fait qu’aggraver ses conséquences.

Pourtant, avec le temps, certain redoutent qu’après les mensonges, un nouvel ennemi n’apparaisse : l’oubli. L’oubli de la gravité de l’accident et de ses conséquences (notamment parmi les nouvelles générations). L’oubli de la gestion calamiteuse de l’information et des populations. L’oubli enfin des liquidateurs encore en vie, dont les pensions demeurent toujours menacées, et dont la mortalité a été considérablement négligée. Un oubli il est vrai bien aidé par la minimisation des impacts de l’accident par les autorités, par le manque d’informations, et par l’invisibilité intrinsèque de la menace radioactive. En Europe, nous devons pourtant collectivement beaucoup à ces sacrifiés de l’Histoire..

Les liquidateurs : les héros sacrifiés de Tchernobyl (© D.R.)

Les sacrifiés de la bataille de Tchernobyl

Il semble difficile d’aborder de manière anthropologique la catastrophe de Tchernobyl sans évoquer la notion de « sacrifice ».

La liquidation de l’accident a nécessité le recrutement d’un effectif si important et si hétérogène, et portant des conséquences si terribles pour les individus concernés, qu’il ne semble pas anodin que les termes évoquant une situation de « bataille », de « guerre » ou encore de « front » aient ainsi été si souvent utilisés pour décrire la gestion de la catastrophe.

L’emploi systématique d’une syntaxe renvoyant à un vocabulaire militaire prend en effet tout son sens lorsque l’on analyse la typologie même de l’accident, identifiable à une forme de guerre totale, à un « combat sans merci contre l’atome ». L’ensemble de l’opération de liquidation a effectivement été supervisée par des militaires, et se sont en partie des réservistes qui ont assuré le travail de décontamination. L’analogie à une situation de guerre se complète avec la désignation d’un ennemi : la radioactivité, qu’il s’agissait d’anéantir coûte que coûte. L’usage du terme de « première ligne », utilisé de manière récurrente par les généraux pour décrire l’envoi des hommes à la lutte contre la radioactivité, est également assez éloquent.

À l’image d’une guerre, la liquidation a également fait des victimes, beaucoup de victimes. Alors même qu’il est envisageable de revenir d’une guerre « sain et sauf », on ne revenait pas « sain et sauf » de Tchernobyl. L’ensemble des liquidateurs ont été victime d’une contamination radioactive en dose plus ou moins importante, autant de victimes potentielles qui constituent aujourd’hui un des échantillons les plus importants jamais atteints par une grande catastrophe sanitaire.

Pourtant, le travail des liquidateurs n’a jamais fait l’objet d’un suivi sur le long terme. Les doses de radiations qui ont été absorbées par ces hommes n’ont jamais fait l’objet d’un répertoriage à grande échelle, rendant toujours très complexe aujourd’hui la conduite d’une étude globale d’impact sanitaire. Une fois leurs tâche accomplie, la plupart des liquidateurs sont en effet simplement rentrés chez eux, et ont tenté de reprendre une vie normale. Ils ont pu voir malheureusement très rapidement les conséquences de l’irradiation se manifester. Dans les années qui ont suivi, un nombre très important d’entre eux est devenu invalide, et beaucoup sont morts de manière prématurée (bien souvent avant d’avoir atteint l’âge de 40 ans).

Dans son documentaire paru en 2003 et intitulé « Le Sacrifice », Wladimir Tchertkoff revient sur les conséquences humaines du travail de liquidation de l’accident, au travers du suivi sur plusieurs décennies d’un groupe de liquidateurs. Le film a obtenu le prix d’or du jury du festival d’Oullins, qui le qualifie de « film s’obligeant à déployer pendant ces 17 longues années d’enquête la parole nue de témoins dont le corps rongé par la maladie ne fera jamais effet de preuve dans le réel. Sans doute n’y a-t-il pas de plus juste témoignage de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl que cette spiritualisation des corps ordinaires et de sujets anonymes ».

Ce documentaire remarquable et très dur s’articule autour d’un ensemble de témoignages d’anciens liquidateurs entrant dans la sphère de l’ordinaire, presque de l’anonyme, ayant l’intérêt de conférer ainsi à ces derniers à une dimension relativement intemporelle et universelle. Il rappelle la situation en ces termes :

Le graphite et l’uranium répandu sur le toit de la centrale de Tchernobyl irradiaient jusqu’à 20 000 röntgens/heure. Un morceau de graphite tenu entre les mains transmettait en une seconde et demie la dose accumulée en une vie entière en condition de radioactivité naturelle. Ils ont combattu les radionucléides à mains nues, avec des pelles et des jets d’eau. Des dizaines de milliers sont morts et continuent de mourir. Les scientifiques soviétiques calculaient que si l’incendie de Tchernobyl n’était pas éteint pour le 8 mai, le combustible nucléaire en fusion aurait percé la dalle de béton sous-jacente, serait précipité dans le bassin de refroidissement et aurait amorcé une explosion atomique 20 à 50 fois supérieur à celle d’Hiroshima. Le 6 mai, l’incendie était maîtrisé grâce au sacrifice extrême des liquidateurs, mais ils ont été mal récompensés. La Russie, l’Ukraine et la Biélorussie les ont abandonnés à eux-mêmes. L’Occident les ignore.

Tchertkoff Wladimir et Andreoli Emanuela, « Le Sacrifice », documentaire TSI (Télévision Suisse Italienne), 26 min, 2003

En 1991, dans le cadre de ce documentaire, un groupe d’anciens liquidateurs témoignent ainsi des conditions de travail extrêmes pendant le nettoyage du toit du réacteur. Alexandre Groudino raconte :

Nous sortions travailler avec un simple uniforme de soldat. Un filtre de gaz sur le visage et un verre comme un motocycliste. Avec des plaques de plomb, nous coupions nous-mêmes à la hache une protection pour nous recouvrir parce que le plomb ne fait pas passer les radiations. Nous nous faisions nous-mêmes les vêtements. La première fois, j’y suis resté 40 secondes. En 40 secondes, tu cours là, s’il y a une pelle tu prends la pelle. S’il n’y a pas de pelle, tu prends le morceau de graphite avec les mains. Et avec les mains, nous le jetions dans le réacteur.

Au-delà des risques liés à leur sous-équipement, de nombreux liquidateurs ont pointé du doigt la minimisation systématique des valeurs retenues par les officiers chargés d’inscrire les doses de radiations absorbées par les hommes pendant les opérations de décontamination. Un liquidateur témoigne : « Le premier jour le dosimètre a montré 34 Röntgen mais ils ont noté 9. Le deuxième jour c’était 30 mais ils ont noté seulement 5. J’ai dit au colonel : “Qu’est-ce que vous faites ? Ecrivez ce que j’ai pris !”. “Allez-vous-en ! Que je ne vous vois plus !”. C’est tout. » Un autre : « Moi aussi j’ai tâché d’y voir clair. L’effet était immédiat : nausée, une sensation comme ça quand tu marches [il oscille la tête des deux côtés], faiblesse subite… Tu ne trouves plus ta place. J’ai travaillé deux mois sur le réacteur comme électricien. Nous assurions l’illumination pendant qu’ils coulaient le ciment, nous grimpions sur le réacteur pour l’installer, j’ai été partout. On m’a inscrit seulement 11,92 Rem53. J’ai dit : “J’irais voir le chef, je dirai que ce n’est pas vrai !”. J’arrive chez le chef, il rit, assis dans son fauteuil : “Remercie d’en avoir tant, sinon, on écrit encore moins”. »

Un autre liquidateur, Anatoli Borovsky, pense détenir la clé de l’explication :

Savtchenko, l’ancien ministre de la santé, a déclaré qu’ils ont été convoqués par le Premier Rizhkov, qui a dit : “Ce n’est pas secret, c’est super secret : les doses et les informations qui concernent la tragédie de Tchernobyl”. C’est pour cette raison que le calcul des doses n’a pas été fait, et si parfois on l’a fait, c’était obligatoirement diminué.

Interrogé en 1991 (soit à peine cinq ans après leur participation à la liquidation de la catastrophe), ces hommes présentent déjà des problèmes de santé multiples. Pour plusieurs d’entre eux, les organes vitaux sont déjà gravement atteints, des affections à mettre en perspective avec leur âge encore très jeune. Ils témoignent :

« Mon état de santé… J’ai une dystonie neurovégétative, une névrose cardiaque, que nous avons tous, les “tchernobyliens”. L’estomac a empiré. Je souffre beaucoup de l’estomac. Je suis tombé malade des reins, alors qu’avant je n’avais rien aux reins. J’ai de légères altérations psychiques, je suis irritable, sans compter l’épuisement, bien sûr. » (Anatoli Borovsky)

« Maintenant je suis déjà un invalide de seconde catégorie. Les maladies sont si nombreuses qu’on ne peut pas les énumérer. Comme un vieillard de 70 ans, à 35 ans. » (Alexandre Groudino)

« À peine je suis rentré, en octobre [1986], tout a commencé. En novembre, j’ai perdu la sensibilité de la main gauche, puis du bras gauche, puis du côté gauche, puis les jambes se sont paralysées. Ils ne savaient pas quoi faire. Ils ne reconnaissaient pas la cause radiologique. J’allais travailler. Je conduisais le trolleybus et je ne disais rien, parce que je devais nourrir la famille. Je conduisais avec une main et un pied. Jusqu’au jour où j’ai perdu connaissance et on m’a amené à la maison. Maintenant je ne peux pas marcher… J’ai des vertiges, mais ce n’est rien… ce sont les jambes. Elles ne marchent plus. À la maison, je me tiens au mur. » (Anatoli Saragovietz)


Comptabilisant quelques jours, quelques heures, voire seulement quelques minutes de temps de travail cumulé dans le cas de certains, les liquidateurs n’en ont pas moins absorbé pendant leurs courtes missions des doses phénoménales de radiations. Ceux travaillant directement sur le site de l’explosion ont été les plus touchés par les radionucléides crachés par le réacteur. On peut penser notamment aux 10 000 mineurs qui ont creusé la galerie sous le réacteur dans des conditions terribles, aux 3 500 liquidateurs envoyés sur le toit pour y nettoyer le graphite radioactif qui s’y était déposé lors de l’explosion du couvercle du réacteur (sûrement l’une des missions les plus morbides réalisées par les liquidateurs), aux centaines de pilotes d’hélicoptère qui ont travaillé au-dessus de réacteur (l’un des espaces où la radioactivité était la plus élevée), ou encore aux dizaines de pompiers envoyés à proximité du réacteur éteindre l’incendie.

Beaucoup de ces hommes ont vraisemblablement très largement dépassé les seuils des doses de radiations considérées comme mortelles par les Soviétiques à l’époque. On sait d’ailleurs que la mortalité a été infiniment plus élevée parmi ces groupes précis que chez les autres liquidateurs. Les pompiers et les pilotes sont quasiment tous morts dans les jours et les semaines qui ont suivi. Parmi les mineurs et les « biorobots » envoyés sur le toit, des milliers seraient également déjà morts (2 500 sur 10 000 pour les mineurs en 2010).

Une autre image des liquidateurs issue de l’excellent épisode de la série d’Arte Points de repères consacrée à la catastrophe de Tchernobyl

Bien que leur sacrifice n’ait pas été vain (leur action – surtout celle des pompiers et des pilotes – ayant permis d’éviter l’explosion nucléaire tant redoutée par les physiciens russes), l’on peut être ici sidéré de constater que ces milliers de « sacrifiés de Tchernobyl » (qui ne représentent qu’un échantillon du nombre de victimes totales potentielles – bien que le plus touché) dépassaient à eux seuls le nombre de décès total estimé par l’OMS à la même époque (à savoir 2 200 chez l’ensemble des liquidateurs, soit moins que le nombre de décès que certains attribuent au seul groupe des 10 000 mineurs).

Dans son rapport-bilan, l’organisation prétexte en effet que la mortalité importante du groupe des liquidateurs s’expliquerait en partie par une espérance de vie dans ces pays de l’Union Soviétique bien plus faible qu’en Europe, et met en avant l’alcoolisme, le tabac et le stress comme origine des cancers. Elle négligeait ici cependant un détail de poids quant à la faiblesse inhérente supposée de ce groupe de personnes.

La majorité des liquidateurs étaient en effet à peine âgés de 20 à 30 ans. Ils ont été recrutés à l’époque précisément car ils ne présentaient pas de problèmes de santé. Il s’agissait dans l’ensemble d’hommes jeunes et en bonne santé, a priori les plus aptes à résister aux radiations. Il est donc d’autant plus sidérant de constater à quel point l’état de santé de ces hommes s’est dégradé après leur passage à Tchernobyl. Cinq années après, comme on le constate dans le documentaire de Tchertkoff, ils se décrivent déjà eux-mêmes comme des personnes « âgées », « diminuées », tels des vieillards. Tchernobyl leur a ôté leur jeunesse et leur santé.

Le pire, selon ces hommes, est toutefois l’indifférence dans laquelle ils se trouvent. Les autorités les ont abandonnés à leur sort, et l’Occident les ignore. Alors que leur état nécessiterait un accompagnement médical poussé (et intégrant une prise en charge des soins et une aide financière importante car beaucoup ne peuvent plus travailler), la plupart semblent livrés à eux-mêmes. D’après eux, la cause radiologique n’est pas reconnue, ne leur permettant pas de bénéficier selon les pays considérés ni d’une pension d’invalidité ni d’un traitement médical poussé visant à les soigner des radiations qu’ils ont subi. Dans le documentaire, beaucoup se considère ainsi comme des exclus de la société, des indésirables :

« Nous décontaminions les villages. On décapait la terre avec les pelles, on la chargeait sur les camions à la main. Evidemment, la poussière volait sur nous et nous la respirions. En tant qu’officier, j’ai pu observer que les hommes étaient conscients que c’était une tâche importante: “Oui, nous sommes en train de sauver”. Et nous comptions que nous ne serions pas oubliés non plus. Mais il s’est avéré que nous sommes inutiles. Nous sommes un poids. Nous dérangeons parce que nous demandons. Nous demandons simplement un traitement humain. » (Anatoli Borovsky)

On nous a dit qu’on nous visiterait tous les 6 mois. Maintenant, 6 mois sont passés, et personne ne s’intéresse. Ni les médecins, ni personne, nous sommes les rebuts de la société. » (Anatoli Saragovietz)

Sollicité à nouveau en 1999 dans le cadre de la réalisation du documentaire, le groupe de liquidateurs interrogé en 1991 s’est entretemps largement clairsemé. Seul demeure encore pour témoigner Anatoli Saragovietz. Celui-ci a depuis lors définitivement perdu l’usage de ses jambes, et est contraint de se déplacer en fauteuil roulant. Il raconte :

Se souvenir fait mal, il vaut mieux ne pas le faire. Si tu te souviens c’est tout un cauchemar. […] L’homme est fichu, c’est tout. Il ne reste qu’à se résigner à tout. L’âge est encore jeune mais… Pratiquement 38 ans. On peut même dire 60, quelle différence ? Moi désormais je me suis résigné durant ces années de Tchernobyl. Vodolajsky est mort. Migorok Klimovitch est mort. Linoka Zatouranov est mort. Bref, on est restés Kolka Verbitsky et moi. Des cinq qu’on était, je suis resté comme… un corbeau blanc, un divers.

2001. Anatoli est mort à son tour, et c’est sa femme qui poursuit désormais le dur travail de témoignage. Elle raconte en détail les conditions dans lesquelles est mort son mari, mais celles-ci sont si insoutenables que je vous épargnerais leur énonciation complète ici (bien que des milliers d’autres liquidateurs aient vraisemblablement partagé cette fin atroce, qui voit littéralement les hommes se décomposer vivant..) :

Il était tout le temps sur les registres des hôpitaux. Ensuite son bras gauche s’est paralysé, puis sa jambe gauche. On lui disait : “Tu fais semblant, tu fais l’imbécile”. Mais quand un homme ne peut plus marcher… c’est quoi ? Je pense que c’est une tragédie, pas seulement pour nous, mais pour toute la Biélorussie, parce que… comme ça, pour rien, des êtres humains… Surtout les personnes qui ont aidé là-bas, qui ont fait tout ça, et d’un coup, ensuite, on les a complètement oubliés. […] Parce que, quand on les recrutait, on leur faisait de grandes promesses. Ils promettaient des appartements, des crèches pour placer les enfants. Et ensuite, tout cela a disparu comme dans le néant.

Pour le concept d’« énergie sûre » avancé par de nombreux partisans du nucléaire, la tragédie des liquidateurs doit peut-être laisser un goût amer. Mais pouvait-il en aller autrement de la gestion immédiate de la catastrophe de Tchernobyl ?

L’URSS avait-elle le choix ? Le sacrifice des liquidateurs était-il évitable ?

Aujourd’hui, plus de 35 après la catastrophe, si l’abandon des liquidateurs demeure bien évidemment hautement critiquable, il peut sembler difficile de juger d’un point de vue éthique les modes de décision qui ont conduit à l’envoi de ces hommes sur le site pour nettoyer l’accident. Quel autre choix s’offrait alors en effet à l’Union Soviétique ?

On peut bien évidemment critiquer l’opacité qui a entouré la conduite de ces opérations, le manque d’information dont disposaient ces hommes quant aux risques réels auxquels ils s’exposaient dans leur travail, et la négligence avec laquelle celui-ci a été encadré. Le répertoriage individuel complet des doses de radioactivité absorbées par les liquidateurs (et qui auraient permis ultérieurement la mise en place d’un suivi sanitaire à grande échelle de ces hommes) n’a pas été réalisé à Tchernobyl, mais était-ce logistiquement possible avec les moyens de l’Union soviétique de l’époque ? Difficile à dire, bien que l’on puisse s’accorder sur l’incongruité du fait consistant à sous-estimer systématiquement les doses de radiations reçues par les hommes – un mode opératoire en pratique avalisé et coordonné par la hiérarchie militaire en charge de la supervision de la liquidation de l’accident.

Par la suite, la chute de l’Union soviétique (provoquée notamment par une véritable asphyxie économique et financière) n’a eu pour conséquence que de complexifier le suivi des liquidateurs et à rendre leur accompagnement financier et médical encore plus irréalisable. Déjà ruinée par la liquidation de l’accident, puis par la chute des cours du pétrole (Laurent, 2006), l’URSS n’avait vraisemblablement pas financièrement les moyens d’offrir des soins et un accompagnement médical poussé à ces centaines de milliers de liquidateurs, pas plus que de leur procurer des appartements et des services spécialisés (le budget étant traditionnellement alloué de manière prioritaire au complexe militaire et au financement des états satellites..).

Après la chute de l’URSS, majoritairement répartis entre la Biélorussie, la Russie et l’Ukraine, les anciens liquidateurs se verront respectivement abandonnés à leur sort de manière relativement unilatérale par chacun des états en question, les milliers de pensions versées ne suffisant pas en effet à compenser la détresse d’hommes devenus incapables de travailler et de nourrir leur famille en raison du handicap. Les milliers de diplômes distribués cyniquement par les Soviétiques au dénouement des opérations ne suffiront pas davantage à compenser des milliers de vies brisées par la maladie et l’oubli.

Sociologiquement, l’interrogation la plus complexe se trouve peut-être dans la typologie même de la gestion de la catastrophe. Le processus de liquidation de l’accident soulève, de par sa nature même, de nombreuses interrogations anthropologiques et éthiques. Par les conséquences sanitaires qu’ils impliquent en termes de victimes potentielles, il oppose fondamentalement intérêt général et intérêt individuel.

Les premières semaines de la catastrophe en constituent à ce sujet l’exemple le plus éloquent. Devant le risque probable de la survenue d’une explosion nucléaire, enrayer l’incendie qui ravageait encore le réacteur constituait alors une priorité absolue. La vie de millions de personnes vivant dans la région et le sort de l’Europe entière était en jeu. Les conséquences sur les hommes qui allaient être envoyé pour participer à éteindre l’incendie étaient paradoxalement scientifiquement prévisibles. Étant donné les taux de radioactivité qui régnaient autour du réacteur, il était évident que ceux qui y seraient envoyés étaient a posteriori condamnés. Cependant, pour les autorités et mêmes pour les hommes, la situation imposait ces sacrifices, et l’intérêt général l’emportait sur l’individu. La situation était de toute façon tellement critique qu’on n’avait guère le temps de réfléchir à ce genre de considérations.

La plupart des témoignages des liquidateurs montrent des hommes résignés, souvent critiques face à la manière dont les opérations ont été conduites et face à la négligence des risques auxquels y étaient exposés, mais ne remettant jamais en cause la nécessité de leur action. Tous semblaient conscients que quelque chose de terrifiant étant en train de se produire à la centrale de Tchernobyl, et que leur action était nécessaire, indispensable, quel que soit les sacrifices que cela impliquait.

De manière terrible, la notion de sacrifice semble de toute façon quasiment indissociable de la survenue d’une grande catastrophe nucléaire. L’accident nucléaire, de par la nature de la forme d’énergie auquel il est associé, est par définition synonyme de défaillance technologique et humaine. Le contrôle de l’atome échappant à la seule sphère de la technique, le facteur humain est toujours déterminant dans la gestion de cette énergie. Même aujourd’hui, aussi élevé que transparaisse notre niveau de technologie actuelle, celle-ci ne peut évidemment fonctionner sans le contrôle de l’homme, qui en demeure l’instigateur. Lorsque les réactions s’emballent, que l’atome échappe à tout contrôle et que la technologie se montre impuissante à elle seule, de par sa nature même, à gérer l’inévitable, c’est alors à l’homme et à lui seul d’assumer l’incident dont il est lui-même anthropologiquement à l’origine.

Cette dernière considération semble d’autant plus vraie dans le cas de l’accident de Tchernobyl, si l’on se souvient que la réaction thermique qui va provoquer l’explosion du toit et l’incendie dans le réacteur est due à la réalisation d’un test auto-alimentation censé justement constituer un exercice visant à tester la capacité du réacteur à redémarrer en cas de problème. Ou lorsque les ingénieurs, en simulant une situation d’accident, déclenchaient la pire catastrophe nucléaire de l’histoire…

La salle de contrôle de la centrale de Tchernobyl, le 26 avril 1986, quelques jours avant l’accident

Comme dans chaque grave accident (nucléaire), des hommes vont réparer les erreurs des autres. L’accident nucléaire, dont le pire scénario a jusqu’ici toujours été évité (explosion du cœur), implique toujours nécessairement que des hommes se sacrifient pour éviter que les choses n’empirent et que beaucoup d’autres ne subissent le même sort. La protection de centaines de millions de personnes imposera toujours ainsi le sacrifice d’une infime partie d’entre eux.

À Tchernobyl néanmoins, « l’échantillon sacrifié » atteint des ampleurs inégalées. Des centaines de milliers d’individus irradiés, sans compter les populations déplacées après l’accident, elles aussi potentiellement contaminées, ainsi que les huit millions de personnes vivant dans les zones contaminées par le nuage radioactif. Des milliers de sacrifiés et des millions de personnes potentiellement touchées par les radiations, des territoires contaminés de manière irréversible au regard d’une génération. Et pourtant, malgré l’ampleur du désastre, le monde ne semble pas pourtant avoir retenu les leçons de Tchernobyl. Comme souvent dans l’histoire, les événements se répètent, se font écho.

Le site de la centrale nucléaire de Fukushima après son accident (2011)

En 2011, l’accident de Fukushima ravive les sombres terreurs de celui de Tchernobyl. Nombreux sont ceux qui avaient en effet associé la catastrophe soviétique à la nature même du régime du pays où elle s’était produite. Les arguments avancés étaient alors faciles et évidents : un accident du type de celui de Tchernobyl n’aurait de toute façon pu se produire qu’en Union soviétique. Pourtant, au sein des soi-disant « systèmes rationnalisés que sont nos sociétés techniciennes avancées, et dont le Japon fait office de Parangon », le récent accident nucléaire de Fukushima vient montrer qu’on ne peut négliger « la dimension systémique du risque technique » (combinée ici il est vrai à l’aléa sismique).

Aussi élevés les dispositifs de sécurité puissent être développés, l’énergie nucléaire ne cessera ainsi probablement jamais d’apparaitre comme la plus dangereuse inventée par l’Homme, étant par essence la moins “naturelle”, la moins spontanée à l’échelle de notre planète. Élaborée dans un contexte de progrès scientifique dont les bienfaits pour l’Humanité peuvent également se voir discutés, elle demeure également pour beaucoup, malgré son faible nombre global de victimes au regard de son poids dans la production énergétique comparé à d’autres sources, un objet de crainte.

L’exploitation de cette source d’énergie nécessitera en effet toujours un haut niveau de technologie et l’utilisation d’un système sans faille. Malgré le discours historique de nombreux partisans du nucléaire sur son « risque zéro », nous ne sommes et ne seront jamais à l’abri d’une défaillance technique ou humaine dans le cas des centrales à uranium (qui constituent encore aujourd’hui la majorité du nucléaire civil), et c’est bien généralement la combinaison des deux qui en se couplant, nous conduisent à l’inévitable.

Cette “société du risque” où se développe à la fois une catastrophe anthropologique, qui atteint le genre humain, et une catastrophe écologique, qui menace l’Homme en tant qu’espèce, se reflète dans la catastrophe de Tchernobyl : elle est la manifestation spectaculaire de la menace permanente qui pèse sur nous.

JV, « Tchernobyl, 20 ans après… (…la catastrophe continue) », 2006.

*****

Bibliographie et portail documentaire

Cette nouvelle « histoire itinérante » a en fait été écrite en grande partie il y a dix ans, dans le cadre de mon cours d’école d’ingénieur de l’époque portant sur les « risques technologiques ». Le sujet d’études m’avait en effet été directement inspiré par mon visionnage du documentaire « La bataille de Tchernobyl », qui venait alors d’être diffusé quelques mois plus tôt sur France 3.

Vous trouverez ci-dessous le détail de la bibliographie qui me servit à l’époque à l’écriture de cette histoire et analyse de ce dramatique événement (qui me sont d’ailleurs, toujours aujourd’hui, encore profondément bouleversants..). Bibliographie également enrichie d’un certain nombre de sources complémentaires, mobilisées entretemps pour la rédaction du présent article (dont plusieurs remarquables documentaires télévisés réalisés depuis) :

Articles et ouvrages :

  • The Associated Press, “Text of Pravda Article on Chernobyl”, AP Images, consulté le 17/03/2013. (http://www.apnewsarchive.com/1986/Text-of-Pravda-Article-on-Chernobyl/id-5fcb7619efcd794ef1ef1d35cab399dc)
  • SFEN, « Tchernobyl vingt ans après », Revue Générale Nucléaire, mars-avril 2006.
    Bella & Roger Belbéoch, « Tchernobyl, une catastrophe », 1993.
  • Foodwatch, « Les normes relatives à la contamination radioactive des denrées alimentaires en Europe et au Japon: un nombre calculé de morts par irradiation », septembre 2011.
  • Lemarchand Frederick, « De Tchernobyl à Fukushima : une pédagogie du désastre », Le Cercle Les Echos, mars 2013.
  • JV, « Tchernobyl, 20 ans après… (…la catastrophe continue) », 2006.
  • Katz Alison, « L’organisation mondiale de la santé et le nucléaire : les dossiers enterrés de Tchernobyl », Le Monde Diplomatique, mars 2008, page 3.
  • Agnès Sinaï, « Un gendarme du nucléaire bien peu indépendant », Le Monde Diplomatique, décembre 2012.
  • AFP, « Nucléaire : le professeur Pierre Pellerin est décédé à l’âge de 89 ans », Le Monde, mars 2013.
  • IRSN, « Réflexions sur les études menées à l’IRSN pour l’estimation des conséquences de l’accident de Tchernobyl en France », juillet 2005.
  • Katz Alison, « Conséquences de Tchernobyl », Le Monde Diplomatique, décembre 2010, page 25.
  • Bovet Philippe, « De Hiroshima à Tchernobyl : visions critiques du nucléaire », Le Monde Diplomatique, septembre 2006, page 27.
  • Michel Fernex, « La santé : état des lieux vingt ans après », dans Galia Ackerman, Guillaume Grandazzi et Frédérick Lemarchand, Les Silences de Tchernobyl, Autrement, Paris, 2006.
    48
  • Viktor Romanenko, « Tchernobyl n’a pas terminé son ouvrage », Courrier International, avril 2011.
  • Hervé Morin, « L’effet de Tchernobyl en France a été jusqu’à mille fois sous-évalué », Le Monde, avril 2006.
  • « Nouveau regard sur Tchernobyl – L’impact sur la santé et l’environnement », Revue Générale Nucléaire, n°2, avril 2006
  • « La prise de conscience d’une contamination durable du territoire », www.asn.fr, décembre 2009.
  • Philippe GIRARD – Gilles HERIARD DUBREUIL, « Conséquences sociales et psychiques de l’accident de Tchernobyl », juillet 1996.
  • M. FOUCHERE, Y. RHARADE & M. CHIBANE, « Three Mile Island, Tchernobyl, Fukushima : Quelles erreurs de communication de crise ? », 2012.
  • Laurent Eric, « La face cachée du pétrole », éditions Seuil, 2006.

Documentaires filmés :

  • Johnson Thomas, « La Bataille de Tchernobyl », documentaire France 3, 95 min, 2006.

Un intéressant documentaire de la série « Hors de contrôle » de RMC Story sur Tchernobyl

  • Laurent Joffrin, « Détectives de l’histoire : Tchernobyl, qui est coupable ? », 52 min, 2008.
  • Thibaut Férié, « Tchernobyl : la dernière bataille de l’URSS », 52 min, 2021.

  • Tchertkoff Wladimir et Andreoli Emanuela, « Le Sacrifice », documentaire TSI (Télévision Suisse Italienne), 26 min, 2003.

Je tiens à préciser enfin que cet article ne constitue pas une volonté de pamphlet contre le nucléaire, mais se veut un récit factuel et lucide du plus grave accident de l’histoire liée à l’utilisation civile de cette énergie (tout particulièrement celle des centrales à uranium). Catastrophe qui comme nous l’avons vu, demeure relativement extraordinaire, et s’inscrit dans un contexte bien précis.

L’accident de Fukushima de 2011 semble néanmoins nous autoriser à penser que nos sociétés n’ont peut-être pas retenu toutes les leçons de l’histoire de Tchernobyl. À savoir que l’homme ne peut tout parfaitement contrôler, et qu’en matière de nucléaire (de même d’ailleurs que pour de nombreuses autres sources d’énergie et technologies), le risque zéro n’existe pas.

Comme il en est d’usage sur ce site, je vous retrouve volontiers dans l’espace commentaires pour débattre constructivement du sujet, et vous dis à bientôt, sinon, pour une prochaine histoire itinérante..


Si vous avez aimé cet article et souhaitez que je puisse continuer à en produire d’autres de ce type, toujours plus riches et élaborés, n’hésitez pas à soutenir mon travail en vous abonnant et/ou en me soutenant via la plateforme de don participative d’Histoire Itinérante (les dons récurrents supérieurs à 2 € générant automatiquement un accès abonné au site !).

Merci, chaque soutien, chaque petit €, est très précieux et déterminant pour l’avenir du site ! 🙏🙂

Soutenez Histoire Itinérante sur Tipeee

Cet article a 2 commentaires

  1. Do

    Ces gens là (les liquidateurs) nous ont sauvés, sauvé l’humanité toute entière et c’est d’une manière inhumaine qu’ils ont été remerciés. Conclusion. Ne vous sacrifiez jamais, si l’humanité doit crever eh bien tant pis, elle crèvera.

    1. Sans en appeler à la valeur du sacrifice, je ne partage pas cette philosophie individualiste de la vie..

Laisser un commentaire