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La guerre du Viêt Nam (1955-1975) : une guerre pour rien ? (PARTIE I)

Je me sens le besoin d’écrire et de partager cette dense histoire et réflexion qui me travaille depuis le revisionnage de l’excellent documentaire de Ken Burns sur la guerre du Vietnam (plus exactement : série documentaire en 10 épisodes, diffusés à l’époque sur Arte). Un documentaire qui nous raconte l’histoire détaillée, dans toutes ses composantes, de ce qui fut le conflit le plus important de la guerre froide, et qui dura au total plus de trente ans, de la fin de la seconde guerre mondiale au retrait définitif des troupes américaines, en 1973.

La guerre du Vietnam sera d’abord la guerre d’Indochine Française, du nom de l’ensemble de la colonie et des protectorats français qui contrôlent alors le Viêt Nam actuel. De la fin de la présence française (après la célèbre défaite de Diên Biên Phu) à l’engagement des Etats-Unis dans le conflit en 1955, s’ensuivront 20 ans d’implication croissante jusqu’à totale des troupes américaines au Viêt Nam, le « pays des Viets du sud ». Vingt ans d’une guerre terrible et sans pitié, qui ravagera les deux pays et qui n’empêchera pas le dénouement tant redouté : l’indépendance vietnamienne sous l’égide d’un parti communiste.

En France, on ne connaît presque pas (ou si peu) cette guerre, si ce n’est au travers des films, ainsi que des musiques emblématiques de cette époque. Elle est pourtant extraordinaire, hors-normes, et riche d’enseignements. C’est dans cette histoire décisive du cours de l’Histoire du monde que je vous propose de vous plonger aujourd’hui.


Dans cette première partie de l’article (qui fait également l’objet d’un second volet centré sur les aspects et enseignements saillants de cette guerre), je me propose de vous plonger dans l’histoire résumée de la guerre du Vietnam, de son déroulement et des grands événements qui la structure. Bonne lecture !

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L’histoire de la guerre du Vietnam : au commencement était l’ancienne Indochine Française…

Historiquement sous domination plus ou moins directe de son puissant voisin du Nord (la Chine), le Viêt Nam passe à la fin du XIXe  siècle dans le giron français avec la création de l’Indochine française (la possession la plus riche et la plus peuplée du second empire colonial français). La colonisation française de la péninsule vietnamienne commence à la fin des années 1850 sous le Second Empire, avec l’invasion de la Cochinchine (la région du delta du Mékong – le grand fleuve vietnamien), rapidement suivie de l’invasion puis de l’instauration d’un protectorat sur le Cambodge.

Elle prend néanmoins toute son envergure à partir de 1883 sous la Troisième République avec l’expédition du Tonkin, corollaire de la guerre franco-chinoise, qui conduit la même année à l’instauration de deux protectorats distincts sur le reste du Viêt Nam. L’annexion du pays à l’Empire colonial français sera enfin complétée en 1887 avec la centralisation de l’administration de ces territoires réalisé au travers de la création de l’Union indochinoise, à laquelle deux autres entités furent également rattachées par la suite (notamment le protectorat laotien en 1899, instauré six ans auparavant).

Considérée alors comme « la perle de l’Empire », l’Indochine Française ne fut cependant pas une colonie de peuplement (comme a pu l’être par exemple l’Algérie Française), mais en premier lieu une zone d’exploitation économique, grâce à ses nombreuses matières premières (caoutchouc, minerais, riz, etc.). Scindé entre des territoires sous protectorat (Annam, Tonkin, Laos, Cambodge) et colonie directe de l’Empire (Cochinchine), et malgré le développement important des systèmes de santé et d’éducation, le Viêt Nam sous occupation française restera une société très inégalitaire. Une société coloniale où les indigènes, loin du quotidien florissant de la bourgeoisie locale (et même de l’ancienne élite aristocratique liée à la monarchie vietnamienne affaiblie), demeuraient placés dans une situation d’infériorité, et connaissaient des conditions de travail souvent très dures. Cette difficulté du quotidien du peuple vietnamien, ajouté au symbole et à la réalité du contrôle du pays par des forces étrangères, ne manquera pas ainsi de constituer un puissant terreau pour le nationalisme vietnamien émergent.

En réponse à l’occupation française, le mouvement nationaliste et indépendantiste vietnamien apparaît ainsi dès les lendemains de la première guerre mondiale. Mais il prend véritablement de l’ampleur au sortir de la seconde guerre mondiale, à l’occasion du retrait d’Indochine de l’occupant japonais (qui avait envahi la colonie française en 1942).

Le vide du pouvoir prévalant à la fin de la guerre a en effet permis au Viêt Minh, le mouvement de libération nationale dirigé par le parti communiste vietnamien (lui-même dirigé par Hô Chi Minh), de proclamer l’indépendance du Viêt Nam. Si la France tentera de reprendre le contrôle en réorganisant l’Indochine sous la forme d’une fédération d’Etats associés de l’Union française, l’échec des négociations avec le Viêt Minh débouchera, dès la fin 1946, sur la guerre d’Indochine (conflit qui s’inscrit à la fois dans le contexte de la décolonisation et dans celui de la guerre froide).

S’ensuit près de dix ans d’une guerre d’embuscades et de rudes combats des français contre le Viêt-Cong, jusqu’à la fatale bataille de Diên Biên Phu, qui sonnera le glas de l’occupation française, et débouchera sur les accords de Genève. Des accords de paix qui auront pour effet de scinder le pays en deux entités distinctes : le Viêt Nam du Nord (gouverné par le parti communiste vietnamien dirigé par Hô Chi Minh), et le Viêt Nam du Sud (où s’établi un gouvernement notamment allié de Washington), séparés au niveau du 17ème parallèle, où est établie une zone démilitarisée, à l’image des deux Corées.

Cartographie de la guerre d’Indochine et de la partition du Viêt Nam issue des accords de Genève

Cependant (et immédiatement), la volonté résiduelle et tenace de réunification du pays, désirée par de nombreux vietnamiens des deux bords et portée par le Nord Viêt Nam et Hô Chi Minh, s’oppose aux intérêts américains, qui ne veulent pas accepter un glissement total de l’Asie du Sud-Est dans le bloc communiste, selon la doctrine d’alors de « l’endiguement » (containment) mondial du communisme (qui guide depuis la fin des années 1940 la politique étrangère et géostratégique américaine).

Un gouvernement sud-vietnamien impopulaire et autoritaire

Dans ce contexte, après avoir soutenu diplomatiquement et militairement la guerre d’Indochine française (notamment par l’envoi de matériels), les Etats-Unis déversent des milliards de dollars sur le Viêt Nam du Sud, soutenant le développement économique du pays (dans une certaine limite toutefois : ne pas créer des « surplus » – particulièrement agricoles, qui seraient préjudiciables au commerce et exportations américaines). Surtout : ils équipent et forment son armée, par l’envoi de matériels modernes et le déploiement d’un nombre croissant de conseillers militaires américains (bien souvent des vétérans de la seconde guerre mondiale). Conseillers qui entraînent, préparent, encadrent et co-dirigent au combat les bataillons de l’armée sud-vietnamienne (ARVN), déjà au combat dans de nombreux points du pays contre le Viêt-Cong (le mouvement de résistance et de libération nationale « intérieur »).

Carte illustrant l’affrontement des deux blocs mondiaux qui se manifeste centralement dans le cadre du conflit vietnamien

Le Viêt Nam du Sud est alors (et cela sera une constante jusqu’à l’indépendance) dirigé par un gouvernement autoritaire et corrompu, issu notamment de l’élite catholique du pays (quand la majorité de la population demeure bouddhiste). Un gouvernement qui refusera peu ou prou jusqu’au bout de mettre en œuvre les grandes réformes économiques et sociales demandées par Washington (réformes visant à améliorer le niveau de vie des Vietnamiens du sud, et à rendre ainsi de facto sensiblement moins attractif le modèle communiste adverse – et avec lui, le mouvement indépendantiste avec lequel il est ainsi imbriqué).

Très impopulaire, le gouvernement de Saigon fera l’objet d’une immense défiance de la population sud-vietnamienne, et qui se traduira par de nombreuses grandes manifestations anti-gouvernementales, des persécutions des populations bouddhistes (fermeture des temples, arrestations et incarcérations,…), et même un coup d’Etat militaire, qui verra en 1963 le renversement et l’assassinat du président Ngô Đình Diệm, et l’établissement d’une junte militaire plus en adéquation avec les attentes et intérêts américains. Américains qui sans avoir fomenté le coup d’Etat, en avait connaissance et ne l’auront pas empêché.

Une des images les plus célèbres de la guerre du Vietnam : l’auto-immolation par le feu du moine Thích Quảng Đức en 1963, en signe de protestation contre la répression antibouddhiste ordonnée par le président catholique Ngô Đình Diệm.

Président de la république du Vietnam de 1955 à 1963 et grand artisan de la lutte contre l’extension et l’influence communiste dans le pays, Ngô Đình Diệm fut un personnage-clé de l’escalade de la guerre du Vietnam, du fait notamment de son refus, avec l’appui de ses alliés américains, d’organiser le référendum d’autodétermination prévu dans la déclaration finale des accords de Genève. Son frère cadet et conseiller militaire Ngô Ðình Nhu, ainsi que la femme de ce dernier (appelée communément « Madame Nhu », et tenant la fonction de première dame), tinrent un rôle-clé dans l’aliénation et l’hostilité du peuple sud-vietnamien envers son gouvernement : par la dureté de leur traitement de l’opposition (au travers de leur main mise sur l’armée et la police qui tiennent le pays d’une main de fer), par l’absence de mise en place de réformes sociales répondant aux attentes majoritaires de la population, et par leurs multiples déclarations clivantes et méprisantes à l’encontre de la majorité bouddhiste et des partisans de la cause indépendantiste.

Solidement ancrée dans le contexte de la guerre froide, la présidence de Ngô Đình Diệm restera ainsi dans les mémoires comme une politique marquée par son idéologie antibouddhiste et anticommuniste, qui s’oppose structurellement avec le mouvement nationaliste intérieur (qui comprend en son sein une composante communiste soutenue par l’URSS et la Chine), et avec le nationalisme « pragmatique » d’un Hô Chi Minh, alors dirigeant du Nord Viêt Nam, et qui rejoignit le communisme pour obtenir le soutien nécessaire à l’accès à l’indépendance de son peuple.

Jusqu’à l’escalade puis « totalisation » du conflit (avec l’engagement à grande échelle de l’armée américaine à partir des années 1960), il est également à noter que le Viêt Nam du Nord ne bénéficie pas d’un soutien massif des grands pays socialistes que sont l’URSS et la Chine, si ce n’est un soutien logistique de la Chine communiste (envoi de matériels et de vivres) à partir de la prise de pouvoir de Mao Tsé-toung en 1949, désormais à la tête de la République populaire de Chine. Cela ne va pas durer.

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Point de rupture, escalade et « totalisation » du conflit

Au début des années 1960, après dix ans d’impasse, les incidents du golfe du Tonkin vont marquer un grand tournant dans la guerre du Vietnam. L’attaque de la marine américaine patrouillant au large par la marine nord-vietnamienne (dont des éléments ultérieurs indiqueraient qu’elle aurait été « simulée »), cette « agression » va constituer le prétexte et l’argument à un engagement plus important des Etats-Unis au Viêt Nam, qui commencent ainsi à partir de 1963 à déployer des troupes américaines dans tout le Viêt Nam du Sud (en premier lieu les célèbres « Marines »), et à engager des opérations portées par la seule armée américaine (et non plus uniquement en « binôme » avec l’armée sud-vietnamienne).

Dans un premier temps (durant les années 1963-1964-1965), ce renforcement de l’implication et de l’intervention américaine dans le conflit vietnamien va prendre la forme de l’installation d’une part de grandes bases d’aviation (avec un déploiement de l’armée autour de ces bases pour les protéger), bases permettant le bombardement des forces armées nord-vietnamiennes ; et d’autre part, du déploiement de bases dans tout le pays le long de la côte, afin de lutter contre le Viêt-Cong, essentiellement implanté dans les campagnes, et ravitaillé en vivres et en armes par la célèbre piste Hô Chi Minh (du nom de cet immense réseau de 20 000 km de sentiers et de pistes connectant le Viêt Nam du Nord et les campagnes du Viêt Nam du Sud via les montagnes de l’est du Laos et du Cambodge).

Si le combat reste très inégalitaire (le Viêt Nam du Nord ne pouvant évidemment rivaliser avec les moyens et la « force de frappe » de l’armée américaine : ses dizaines de milliers soldats bien entraînés et biens armés, ses milliers d’hélicoptères et d’avions de chasse – qui leur offrent un contrôle total du ciel), le déploiement de troupes américaines au Viêt Nam du Sud décide enfin l’URSS à apporter son soutien matériel au Viêt Nam du Nord allié de Moscou, avec l’envoi d’équipement matériel moderne (fusils, lance-roquettes, DCA, camions de transports,…).

La Chine apporte également un soutien important avec l’envoi de soldats pour protéger le Nord Viêt Nam, libérant ainsi des troupes au sein de l’armée régulière nord-vietnamienne (APVN), qui va alors pouvoir commencer à combattre dans le sud aux côtés des soldats Viêt-Cong. Un nouvel équilibre des forces qui va permettre à l’APVN de tendre des embuscades de grande envergure et d’infliger, au prix de lourdes pertes, de sérieux revers aux armées sud-vietnamiennes et américaines, ayant pour conséquence un renforcement de l’engagement américain dans le conflit (toujours plus d’hommes envoyés au Vietnam, mois après mois).

Les divisions administratives du Sud Viêt Nam (carte des années 1970 issue du n°134 du magazine Le Million, initialement publié le 05 octobre 1971)

La politique de bombardement massif du Nord Viêt Nam (et donc de populations civiles), à laquelle les Américains s’étaient toujours jusque-là refusés, est engagée à partir de 1964 (appelée opération Rolling Thunder). Elle a essentiellement pour conséquence directe et collatérale (et jugée à ce titre totalement contre-productive par de nombreux dirigeants militaires américains) de souder le peuple vietnamien contre « l’envahisseur américain », et de bloquer toutes négociations.

De 1965 à 1968, le nombre de soldats américains engagés au Viêt Nam passe de quelques dizaines de milliers à plus d’un demi-million, dont une large part de volontaires et de conscrits. La guerre demeure inégale : les américains tuent plus de dix soldats nord-vietnamiens ou vietcongs pour chacune de leur perte. A ceci près que le peuple américain compte ses morts et pose chaque mois davantage la question de la pertinence et de la raison de son implication dans cette guerre (nous y reviendrons largement).

En 1968, après trois années d’un déploiement américain massif, si les villes sont « sous contrôle », les campagnes (où vivent 90% de la population vietnamienne), ne sont toujours pas « pacifiées ». La politique de concentration des populations rurales dans des hameaux fortifiés, ainsi que les grandes opérations d’éradication du Viêt-Cong de 1966-1967, n’ont pas porté leurs fruits. Il faut dire que dans les campagnes, les paysans voient en premier lieu les Américains comme les personnes qui ont brûlé leurs fermes, et parfois même détruits leurs cultures et moyens de subsistance à l’aide de produits chimiques. Malgré la présence américaine et les moyens phénoménaux déployés, le Viêt Nam du Sud n’a pas été débarrassé du Viêt-Cong, toujours bien ravitaillé en hommes et en matériel depuis le Nord Viêt Nam.

Début 1968, pourtant, les dirigeants de l’armée américaine font des déclarations optimistes : la victoire serait « au bout du tunnel ». La concentration des troupes est gigantesque, et la grande offensive générale qui doit être engagée va permettre une victoire sur tous les fronts, qui obligera ainsi le Nord Viêt Nam à négocier. Contre toutes attentes, alors qu’on les croyait exsangues, les armées nord-vietnamiennes et vietcongs, après des mois d’offensives de diversion aux frontières, lancent une grande offensive sur toutes les grandes villes et localités du Sud Viêt Nam. Des combats féroces ont lieu au sein même de la capitale, Saigon – jusque-là considérée comme le lieu le plus sûr du pays. Un commando pénètre même jusque dans l’ambassade des Etats-Unis, et éclabousse de sang les jardins consulaires.

Dans Saigon et de nombreuses villes, les combats de rue durent des jours, les maisons doivent être reprises une par une. Les milices communistes assassinent au passage de nombreux « traîtres » et leurs familles : personnes travaillant pour l’administration sud-vietnamienne, ou dans l’armée américaine,…

Si cette grande bataille, aujourd’hui connu sous le nom « d’offensive du Têt » (car engagée durant le nouvel an vietnamien – normalement une période de trêve entre les deux camps), demeure une terrible défaite tactique pour les nord-vietnamiens (qui perdent plus de 50 000 hommes sur les 84 000 engagés), le choc aux Etats-Unis et dans le monde entier est considérable. Durant des semaines en effet, tournent en boucle sur toutes les télés américaines les images de guerres de rue, de morts alignés le long des routes, ainsi que la terrible image d’exécution d’un prisonnier nord-vietnamien dans une rue de Saigon devant les caméras et photographes, qui choquera profondément l’opinion.

« Comment un ennemi que l’on déclarait si affaibli est-il capable de mener une telle offensive ? La victoire n’était-elle pas au bout du tunnel” ? Que faisons-nous au Viêt Nam ? Quelle est donc que cette “sale guerre” ? »


Quand la guerre du Vietnam participe à écrire l’histoire de l’Amérique

En mai 1968, des émeutes éclatent dans tous les pays du monde occidental, essentiellement pour des raisons sociales, mais aussi notamment pour mettre fin à la guerre. Le mouvement anti-guerre aux Etats-Unis, d’abord propre aux campus universitaires, a depuis des mois été rejoint par le mouvement des droits civiques (grand mouvement de conquête des droits des minorités, notamment des Noirs américains – jusqu’alors institutionnellement ségrégés), ainsi que par des grands syndicats ouvriers et un nombre croissant de membres de la classe politique – et même de l’Armée.

Le président Lyndon B. Johnson, initialement vice-président de John F. Kennedy (et qui deviendra président au lendemain du tristement célèbre assassinat de ce dernier en 1963), renonce à se représenter aux élections présidentielles de 1968. L’autre grand candidat démocrate, vainqueur des primaires, Robert F. Kennedy (frère de John F. Kennedy), mène une campagne promettant un grand programme de lutte contre les inégalités sociales et ethniques et la fin de la guerre. Favori de ces élections, il ne sera jamais élu. Il est assassiné le 5 juin 1968, deux mois après Martin Luther King, héraut du mouvement des droits civiques et figure du mouvement anti-guerre.

Le 05 novembre 1968, le candidat républicain Richard Nixon, ancien vice-président d’Eisenhower (qui avait perdu d’un cheveu contre Kennedy en 1960), est élu président, sur une campagne d’intensification de l’engagement américain au Viêt Nam. Il faut dire que l’Amérique de 1968 est profondément divisée entre pro et anti-guerre, et au bord de la guerre civile.

Depuis 1965, des manifestations d’opposition et de soutien à la guerre du Vietnam ont rassemblé des millions de personnes. Des vagues d’émeutes dans les grandes villes américaines (essentiellement dans les ghettos noirs) ont fait des centaines de morts. La police et l’armée (et notamment des soldats tout juste revenus du Viêt Nam.. !) sont envoyées mater les émeutes ainsi que certaines manifestations anti-guerre, comme celle du 21 octobre 1967 à Washington, où les manifestants tentent de pénétrer et de bloquer le Pentagone, le célèbre quartier général du département de la Défense américain (et d’où est pensé et coordonné le conflit vietnamien).

De grandes chaînes d’informations comme CBS ou NBC ont des centaines de reporters au Viêt Nam, au plus près des combats, et diffusent quotidiennement les images et atrocités de la guerre. Des commissions parlementaires auditionnent des généraux et décideurs de l’armée américaine et demandent des comptes. Des débats télévisés que visionnent des dizaines de millions d’américains opposent furieusement les camps pro et anti-guerre. Dans les rues, les manifestations soutenant et protestant contre la guerre se succèdent, et parfois s’affrontent. Les familles sont déchirées entre partisans et opposants à la guerre, qui liguent les frères contre les sœurs, les enfants contre les parents.

Même au sein de l’Armée, le doute s’étage à tous les échelons de l’institution. De nombreux soldats se battant sur place témoignent dans les courriers à leurs familles de l’absurdité et de l’ineptie de cette guerre. Une guerre à laquelle de nombreux soldats, pourtant fervents patriotes, adhèrent chaque jour un peu moins, et la dénonce auprès de leurs proches. Le pays semble au bord de la guerre civile.

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Lorsque Nixon prête serment en janvier 1969 devant le Congrès des Etats-Unis, 37 563 américains sont déjà morts au Viêt Nam, le pays demeure plus fracturé que jamais, et la guerre et l’absence de perspective de paix menace tous ses plans et programmes de mandats. Comme Johnson, Nixon a en effet un agenda ambitieux pour le pays : apaiser un quart de siècle de tensions avec l’URSS, et s’ouvrir à la Chine (dont les Etats-Unis avaient refusé de reconnaitre l’existence depuis que les communistes y avaient pris les commandes en 1949).

Dans cette stratégie, Nixon s’appuie d’ailleurs étroitement sur son conseiller spécial à la sécurité nationale : Henry Kissinger, un réfugié de l’Allemagne Nazie, connu pour être un haut partisan d’une politique étrangère basé sur le pragmatisme et non l’idéologie.

Grand artisan de la politique extérieure américaine durant les années 1970, il sera l’un des symboles de cette approche réaliste et pragmatique des relations internationales que l’on nomme la Realpolitik. Nixon s’engage ainsi dès le début de son mandat à mettre fin rapidement à la guerre. « Donnez-moi six mois », déclare Kissinger à un groupe de quakers qui manifestent devant la Maison Blanche, « et si nous n’avons pas mis fin à la guerre d’ici-là, vous pourrez revenir et démonter la clôture ».

En février 1969, le Nord Viêt Nam lance une nouvelle offensive, qui va tuer cette fois plus de 1 100 américains en seulement 3 semaines. En réaction, Nixon décide de faire bombarder pour la première fois les jungles montagneuses du Cambodge abritant la piste Hô Chi Minh, une décision dont ni le public américain, ni même le Congrès (l’Assemblée Nationale américaine) ne seront informés. Lorsque le New York Times découvrira l’affaire et communiquera finalement sur ce qu’il se passe au Cambodge, le Gouvernement américain déniera l’information, et fera mettre ses journalistes sur écoute. Et pendant ce temps au Viêt Nam, pour les jeunes américains, l’enfer continue…

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Avril 1969 marque le point culminant de l’engagement militaire américain au Sud Viêt Nam. 543 482 hommes et femmes sont alors déployés dans le pays, auxquels il faut ajouter les dizaines de milliers d’autres stationnés dans des bases aériennes et des bateaux hors des frontières.

Depuis 1955, 40 794 américains sont morts au Viêt Nam, et plus de 70 milliards de dollars ont déjà été dépensés dans cette guerre. Des milliers d’Américains (dont le nombre exact est inconnu) sont détenus par le camp nord-vietnamien, où la plupart périssent sous la torture et les mauvais traitements (les prisonniers américains n’étant pas reconnus par le Nord Viêt Nam comme des prisonniers de guerre mais considérés comme des « criminels de guerre »..). Parallèlement, dans les prisons du Sud Viêt Nam, ce sont 40 000 prisonniers de guerre nord-vietnamiens et vietcongs qui croupissent dans quatre camps surpeuplés, et 200 000 sud-vietnamiens qui y connurent la détention (souvent arbitraire et sans procès).

Durant l’été, une nouvelle bataille concentre l’attention médiatique et ce faisant du public américain : celle de la colline dite « 937 » (du nom de son altitude en pieds), où une fois de plus, Américains et Nord-Vietnamiens s’affrontent pour le contrôle d’un terrain autrefois conquis (et qui sera aussitôt abandonné une fois capturé de nouveau). Cet affrontement d’une semaine coûtera la vie à plus de 120 Américains.

S’il y avait déjà eu auparavant des semaines plus sanglantes, des batailles plus longues et même bien plus coûteuses en victimes, cette bataille de la colline 937 semble cristalliser tout le mécontentement américain et son sentiment croissant de l’ineptie et de l’absurdité patentes de cette guerre, dont de plus en plus de citoyens semblent avoir assez. Le mois suivant, la guerre de l’information et de la communication continue : le Time Magazine, le grand hebdomadaire américain, publie les noms et les photos des 242 américains morts au combat la semaine précédente (conférant ainsi aux rituelles statistiques des pertes, pour la première fois dans une publication nationale, un visage humain).

Durant l’été 1969, alors qu’un demi-million d’Américains se bat au Viêt Nam, un autre demi-million se retrouve dans un champ de l’Etat de New-York : ce sera le festival de Woodstock, probablement le festival de musique le plus célèbre de l’Histoire du monde, et l’un des plus grands symboles de l’opposition à la guerre – omniprésente dans les concerts et les débats du festival.

Dans le même temps, le pays est parcouru par un mouvement pacifiste sans précédent, qui va bien au-delà de la jeunesse et des populations des campus. Une pétition pour la tenue d’un grand moratoire pacifiste traverse le pays et est signée par des dizaines de millions d’Américains, et doit déboucher sur une grande manifestation partout dans le pays durant l’automne.

Le jour J, des millions d’Américains de toutes origines, de toutes classes sociales (et même des enfants de membres du Gouvernement et de l’administration Nixon..), arpentent les rues pour réclamer le retrait et désengagement des forces américaines au Sud Viêt Nam. Le moratoire pacifiste du 15 octobre fut ainsi la plus grosse manifestation de dissidence de l’histoire américaine, portée essentiellement par la classe moyenne pacifiste qui souhaite mettre fin à la guerre (comme le noteront différents, observateurs, jamais autant d’Américains n’avaient manifesté collectivement contre l’implication de leur pays dans une guerre).

Au même moment, une fraction plus radicale – et moins intéressée par la guerre que par une révolution violente, appelée les Weathermen (en référence à une chanson de Bob Dylan), organise « 4 jours de colère » à Chicago. Quatre journées de violentes émeutes qui feront 6 morts et génèreront 250 arrestations et 75 policiers blessés. Le spectre de la guerre civile continue ainsi de planer sur la première année du mandat nixonien.

Durant ce même automne 1969, une nouvelle information de la presse (révélée par un photographe de l’Armée) va stupéfier l’opinion américaine : celle du massacre de Mỹ Lai. Les faits remontraient à mars 1968 : des soldats de la 23ème division américaine sont accusés d’avoir massacrés 567 civils sud-vietnamiens dans la province de Quảng Ngãi, dans la région côtière du centre du Viêt Nam. Les victimes sont des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards et des nourrissons. Certaines femmes ont été violées en groupe et leurs corps mutilés. Ce crime de guerre va susciter une véritable indignation internationale et va encore considérablement renforcer le mouvement anti-guerre.

L’opposition à la guerre et à sa mise en œuvre semble également se renforcer au sein même de l’Armée américaine. L’été 1969 est ainsi marqué par une augmentation alarmante du nombre de cas de meurtre ou de tentatives de meurtres de soldats sur leurs supérieurs. Les officiers téméraires – souvent de nouveaux arrivants – qui veulent faire entreprendre par leurs hommes des initiatives d’attaques, font l’objet d’une défiance importante voire de menaces (et même parfois d’assassinat) par leurs propres soldats. Une armée que d’aucun qualifieront de « totalement différente de celle arrivée en 1965 ».

Les soldats américains sont en effet venus officiellement se battre au Viêt Nam au motif « d’empêcher le communisme international de conquérir le monde ». Après des années de guerre et d’enlisement, cet objectif premier s’est vu substituer par un nouveau grand impératif : maintenir la crédibilité internationale des Etats-Unis auprès de ses alliés et de ses ennemis. Mais les soldats américains ont de moins en moins peut à faire de mourir au nom de l’honneur et de la crédibilité supposés de leur pays. Ils veulent survivre et rentrer chez eux, retrouver leurs familles et reprendre leur vie là où ils l’ont laissé..

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Désengagement américain et « vietnamisation » de la guerre

Lorsque Richard Nixon prit ses fonctions en janvier 1969, il avait promis de restaurer l’ordre et de mettre fin à la guerre avec honneur. Si la situation s’est calmée au pays, au Viêt Nam, la paix demeure toujours hors de portée. Les soldats américains meurent toujours en poursuivant les guérillas qui apparaissent et disparaissent tels des fantômes. Les Américains continuent à subir des pertes terribles en prenant des collines qu’ils se font reprendre, et qu’ils doivent réinvestir ensuite. Les hommes et le matériel affluent toujours vers le sud, malgré le bombardement controversé au Cambodge. Et malgré tout cela, Hanoï reste inflexible.

Les communistes insistent : aucune paix n’est possible sans changement du gouvernement de Saigon et sans retrait des Etats-Unis du Viêt Nam. Et pendant ce temps, le public américain semble chaque semaine perdre davantage patience.

En privé, Nixon sait depuis le début la victoire militaire impossible. Il sait que la paix doit être trouvée lors des accords à Paris, où se tiennent depuis début 1969 de grandes négociations de paix et de sortie du conflit. Pour Nixon, l’équation à résoudre reste ténue : il doit trouver un moyen d’extirper les Américains du Viêt Nam sans donner l’impression de se rendre.

Si le président a pu penser au début que sa réputation d’implacable anticommuniste pourrait jouer en sa faveur auprès d’Hô Chi Minh, ce dernier est depuis longtemps vieux et souffrant, et le premier secrétaire du parti communiste, Le Duan (ainsi que les autres hommes qui mènent la danse à Hanoï depuis des années), n’ont aucune intention de renoncer à leur objectif d’une réunification du pays sous contrôle communiste.

Ayant promis de mettre fin rapidement à la guerre, Nixon, comme tous ses prédécesseurs, semble ainsi avoir fini par l’aggraver à son tour. Ce faisant, il a en quelques mois réveillé l’opposition à la guerre sur les campus américains, qui menace à nouveau de déchirer le pays. Le 15 novembre 1969, un demi-million d’américains manifestent une nouvelle fois contre la guerre à Washington. Des centaines de milliers d’autres manifestent à San Francisco, New York, et d’autres grandes villes du pays. Et en ce jour de Thanksgiving, dans un hôpital même du Viêt Nam, une centaine d’américains refusent de manger leur dinde en protestation passive contre la guerre (une anecdote hautement symbolique).

Hô Chi Minh et Le Duan (photographie de 1967)

La remise en cause de la politique de Nixon ne se cantonne pas aux campus et au mouvement pacifiste de la rue. De grandes figures de l’opposition au Congrès, comme le sénateur Kennedy, apparente ainsi la politique du Gouvernement au Viêt Nam à « une fierté militaire insensée et irresponsable au nom de laquelle des américains sont envoyés à la mort dans des batailles sans but », comme cela avait été le cas exemplaire de celle de la colline 937. Un sondage indique même que la majorité des Américains pensent désormais que le Viêt Nam était une erreur.

Dans le contexte de cette impopularité inédite de la guerre, Nixon décide d’annuler les conscriptions des mois de novembre et de décembre 1969, remplacées par une sorte de loterie où les soldats sont tirés au sort par date de naissance. Une brillante manœuvre politique permettant de traiter riches et pauvres de façon plus égale face à l’envoi des jeunes américains à la guerre et de mettre un terme aux reports injustes qui prévalaient au sein de la classe supérieure (pratique qui participait de fait fortement à l’inacceptabilité sociale de la guerre).

Pendant ce temps à Paris, les négociations de paix quadripartites (entre Etats-Unis, Sud Viêt Nam, Nord Viêt Nam et Viêt-Cong) ne donnent toujours rien. Il faut dire que Hanoï (capitale et métonymie du Nord Viêt Nam) reste inflexible. En effet, le 2 septembre 1969 précédent avait été marqué par la mort d’Hô Chi Minh, le jour même du 24ème anniversaire de la déclaration d’indépendance du Viêt Nam par celui-ci sur la place Ba Dinh d’Hanoï. En retrait depuis déjà près d’une dizaine d’années au profit de le Duan, il restait le symbole vivant de la résistance contre les japonais, les français, le gouvernement de Saigon puis les Américains, d’une personnalité qui avait gardé l’image d’un dirigeant politique proche de la population et de ses souffrances (qui le surnommait d’ailleurs affectueusement « oncle Hô »).

Le lendemain de sa mort, Le Duan, premier secrétaire du parti communiste et architecte de la stratégie militaire nord-vietnamienne depuis une décennie, prononce un grand discours à l’Assemblée Nationale devant laquelle il promet de réaliser ce qu’il déclare être la vision et le dessein de toujours d’Hô Chi Minh : la réunification du pays selon les conditions communistes.

A Paris, les représentants nord-vietnamiens s’en tiennent également à ce même positionnement : Hanoï ne retirera pas ses troupes du sud (où le régime n’en reconnaît d’ailleurs même pas la présence officielle). Dans le cadre des négociations secrètes qui s’étaient également engagés ces derniers mois directement entre les Etats-Unis et le Nord Viêt Nam sur l’initiative de Kissinger, Hanoï reste aussi inflexible, et continue d’exiger le retrait américain comme préalable à toute inflexion.

Dans ce contexte, Nixon et Kissinger, toujours plus pressés par l’opinion américaine ainsi que par leurs partenaires internationaux (notamment la France et le Royaume-Uni), s’affairent dans l’ombre à redéfinir l’aspect de la victoire, dont il s’agit de se rendre sans l’avouer et en donner l’impression. Kissinger en annonce même la couleur devant des proches : « nous sommes clairement sur le départ du Viêt Nam, si possible sur négociations, sur retrait unilatéral si nécessaire ».

Nixon et Kissinger doivent absolument montrer au public que la fin est proche. Mais ils savent également grâce aux informations et rapports établis par le ministère de la Défense et la CIA que le gouvernement de Saigon ne peut tenir tête seul face à l’agression combinée du Viêt-Cong et de l’armée nord-vietnamienne. Le sort du sud est scellé, et le chef du gouvernement de Saigon, Thieu, en témoigne dans un échange avec un proche : « Nous ne pouvons rien y faire. Comme nous n’avons rien pu faire lorsque Eisenhover, Kennedy et Johnson ont décidé de venir… ».

Les Etats-Unis vont donc devoir partir, et le Sud Viêt Nam se débrouiller tout seul. A l’hiver 1969, le retrait des troupes américaines par phase est finalement programmé, dans une optique de transmission du combat aux Vietnamiens, qui resteront fortement aidés et appuyés par les Américains. Une politique qui sera appelé par les officiels américains la « vietnamisation » de la guerre, une approche qui rappelle la doctrine déjà adoptée au début du conflit, entre les années 1955 et 1965 (et qui avait même déjà été auparavant expérimentée par les Français durant la guerre d’Indochine – une politique que ces derniers avaient d’ailleurs appelé le « jaunissement »…).

Une politique de “vietnamisation” qui consiste donc à armer, former et accompagner solidement le camp sud-vietnamien, dans l’idée de rendre ce dernier autonome dans la conduite de la guerre (désormais « sa » guerre…).

Alors que les soldats américains commencent à se retirer du pays, l’artillerie et le matériel arrivent ainsi à flots au Sud Viêt Nam : plus d’1 million de fusils M-16, 40 000 lance-grenades, des milliers de véhicules terrestres (comme en 1962-1963). L’ARVN, l’armée « fantoche » sud-vietnamienne, longtemps méprisée et jugée incompétente par les dirigeants Américains (un discours qui avait aussi pour intérêt de maximiser leur importance), passe de 850 000 à plus d’1 million d’hommes, avec un armement triplé, mais demeure gangrénée par une corruption galopante qui ne finira jamais d’éroder son efficacité (à titre d’exemple de cette corruption systémique : les milliers de « deals » entre des soldats qui ne venaient jamais à la caserne et leurs officiers de rattachement, qui touchaient leur salaire en échange de leur silence – une pratique généralisée au sein de l’ARVN).

En février 1970, dans une maison de la banlieue parisienne (à Gif-sur-Yvette, ma ville natale, dans l’ancienne maison de Fernand Léger plus exactement), débute une nouvelle série de négociations secrètes (des discussions si secrètes que même le secrétaire d’Etat à la Défense n’est pas au courant) entre Henry Kissinger et un proche allié politique de Le Duan : Le Duc Tho, un vétéran de quarante ans de guerre révolutionnaire, et un implacable opposant à la politique de vietnamisation.

Parallèlement à la tenue de ces négociations, et malgré ses difficultés, la première année du mandat de Nixon peut néanmoins apparaître comme un certain triomphe : 115 000 hommes se sont retirés du Viêt Nam, le nombre de victimes a considérablement diminué, et grâce notamment à la conscription réduite et au nouveau système de loterie, l’opposition à la guerre s’est sensiblement émoussée – les actions violentes menées par certains révolutionnaires (plusieurs centaines d’attaques à la bombe réalisées entre septembre 1969 et mai 1970) finissant par moins ternir le Gouvernement que la cause pacifiste elle-même.

Le 30 avril 1970, pourtant, Nixon choqua le monde entier en annonçant avoir envoyé 30 000 troupes américaines envahir le Cambodge. L’ancien président du pays avait en effet toléré depuis des années les sanctuaires nord-vietnamiens qui parsemaient l’est du Cambodge et servaient de courroie de transmission au ravitaillement en hommes et en matériel du Nord Viêt Nam vers le sud. Mais son nouveau président, fervent anticommuniste soutenu par les Etats-Unis, permis à Nixon de réaliser ce que les généraux américains attendaient depuis des années : poursuivre l’ennemi au-delà des frontières du Sud Viêt Nam.

Accompagnés par des milliers de réguliers sud-vietnamiens, les Américains vont ainsi enfin pouvoir s’attaquer aux camps de base et aux lignes de ravitaillement nord-vietnamiens (mais aussi gagner du temps pour que l’armée sud-vietnamienne se prépare et soit prête à se battre seule). La vue des chars américains franchissant la frontière cambodgienne réactive cependant une nouvelle fois le mouvement pacifiste. L’interrogation est générale : si les troupes sont en train de rentrer et si le conflit faiblit, pourquoi Nixon choisit-il de l’étendre ? En quoi envahir un autre pays apporterait-il la paix en Asie du Sud-Est ?


Ultimes développements et difficiles négociations de paix

Le 4 mai 1970, lors d’une manifestation sur un campus universitaire de l’Ohio, la Garde Nationale (appelée par le Gouverneur) tire à balles réelles sur la foule, et tue 2 jeunes hommes et 2 jeunes femmes. Neuf autres furent blessés. La foule refusant toujours de se disperser et réclamant justice face à l’annonce d’une nouvelle charge, le massacre semble avoir été seulement évité par l’intervention d’un professeur, qui supplia les étudiants de se retirer..

Selon un sondage national, 58% des Américains trouveront néanmoins ces meurtres justifiés, et les parents d’un des étudiants assassinés recevront même des centaines de lettres d’insultes, l’invitant notamment à se réjouir de la mort de leur fils (un « communiste de plus »). L’événement devient un nouveau symbole de la division du pays et de l’horreur de cette guerre, qui amène désormais de jeunes américains à tuer d’autres jeunes américains sur leur propre sol.

Les jours suivants, plus de quatre millions d’américains manifestent dans tout le pays contre la guerre et ce qui s’est passé à l’université de Kent State. 448 campus ont fermé leurs portes, et la Garde Nationale est appelée dans 16 Etats. Dans le Missouri, deux étudiants sont tués par les gardes nationaux dans une résidence universitaire. De nombreux anciens combattants participent également aux manifestations. L’un d’eux, ayant rejoint la cause pacifiste, déclarera à l’époque : « Non seulement on nous envoie mourir à l’autre bout du monde, mais maintenant, on nous tue dans les rues de notre propre pays.. ».

Et les événements continuent de s’emballer : lors d’une énième manifestation dans les rues de New-York, des groupes d’ouvriers du bâtiment s’en prennent aux manifestants et en envoient plusieurs dizaines à l’hôpital, avant de manifester quelques jours après à leur tour en soutien à la guerre. Le président Nixon apporte son soutien à la démonstration de cette « majorité silencieuse », qui soutient ainsi son Gouvernement et dénonce les manifestants anti-guerre comme des traîtres.

Au Congrès, le sentiment anti-guerre s’est également répandu, et malgré le retrait progressif des troupes et la baisse du nombre de morts au Viêt Nam, le fossé entre les Américains chez eux n’a jamais été aussi creusé, déchirant communautés, quartiers, et même familles..

Comme Lyndon Jonhson, Nixon demeure convaincu que le mouvement contre la guerre est contrôlé depuis Hanoï, Moscou et Pékin. « Devant le portail de la Maison Blanche, un esprit de siège s’était installé », se souvient ainsi un conseiller de Nixon. L’administration persiste en réaction à une stratégie de délégitimation et de criminalisation du mouvement anti-guerre, en particulier des actes de violences étudiantes.

Dans de grands débats télévisés, chaque camp se renvoie la balle, s’accusant respectivement, d’un côté, de faire basculer le pays dans la violence, et de l’autre côté de la barricade, de monter les Américains les uns contre les autres, et de s’entêter à ne pas vouloir comprendre ce qui amène des étudiants à basculer dans la violence, et estimer que cette dernière est le seul recours contre la guerre.

Pendant ce temps, au Sud Viêt Nam, la guerre est en passe de redevenir intra-vietnamienne. Elle est le quotidien tragique de Vietnamiens qui s’entretuent, dans l’optique cynique où comme le résumera plus tard un ancien soldat nord-vietnamien, « la puissance de feu était américaine, et la chair et le sang vietnamiens ».

Si l’incursion américaine au Cambodge a permis de provisoirement tarir le flux de marchandises et de soldats arrivant au Sud Viêt Nam, ceux-ci continuent d’arriver en masse à travers le Laos par la piste Hô Chi Minh. Une grande opération est décidée, mais sera menée uniquement par l’ARVN : les Américains ont pour ordre de ne pas franchir la frontière, et ne pourront fournir qu’un appui aérien. Cette offensive, qui devait marquée le succès de la politique de vietnamisation et d’autonomie de l’armée sud-vietnamienne, fut un terrible échec. Bien que s’étant battu on ne peut plus courageusement, la moitié des soldats sud-vietnamiens ne repasseront pas la frontière..

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Loin de bénéficier du soulagement du transfert des opérations au sud-vietnamiens, l’état de l’armée américaine ne finit pas d’empirer. En 1971, désignant les forces armées américaines encore présentes au Viêt Nam, un colonel retraité déclarera que « le moral, la discipline et le mérite au combat sont plus faibles et pires que jamais, peut-être de toute l’histoire des Etats-Unis ».

Il faut dire que la consommation de drogues parmi les soldats est devenue endémique. Au Viêt Nam, plus d’un américain sur 4 consomme régulièrement de la Marijuana. L’héroïne est bon marché, pure, et littéralement accessible partout (le Pentagone admettra d’ailleurs ultérieurement que plus de 40 000 soldats américains y auraient été accrocs). Pire, le chef des opérations militaires au Viêt Nam va même jusqu’à admettre en privé qu’il doit « ramener cette armée [au pays] pour la sauver ». Et aux Etats-Unis, désormais, les anciens combattants de la guerre du Viêt Nam sont entrés dans la contestation : moins de trois semaines après la condamnation (objet d’une grande controverse) de quelques responsables du massacre de Mỹ Lai, 2 000 membres du collectif des vétérans du Viêt Nam contre la guerre et leurs partisans manifestent en effet pour la première fois à Washington.

Un des leaders de l’organisation, un certain John Kerry (futur vice-président de Barack Obama), est même auditionné quelques jours après la manifestation par le comité des affaires étrangères du Sénat, où il s’exprime au nom de tous les vétérans, dans un discours d’anthologie :

[…] Nous sommes revenus dans ce pays et nous pourrions garder le silence. Nous pourrions ne rien dire de ce qu’il se passe au Viêt Nam mais nous pensons, à cause des menaces qui pèsent sur ce pays, que nous devons parler. Des millions d’hommes qui ont été formés pour faire le commerce de la violence et à qui on a donné l’occasion de mourir pour le plus grand néant de l’histoire. Des hommes qui sont revenus avec un sentiment de colère et de trahison que personne n’a encore saisi.

Nous rationalisions la destruction de villages afin de les sauver. Nous voyions l’Amérique perdre sa moralité en acceptant très calmement un Mỹ Lai Lai et refusant d’abandonner l’image des soldats américains qui distribuent du chocolat et des chewing-gums. Nous avons appris ce qu’étaient les zones de tirs libre, où on tire sur tout ce qui bouge. Et nous avons regardé l’Amérique diminuer la valeur de la vie des Orientaux. Nous avons observé les Etats-Unis falsifier le nombre de morts, en réalité, la glorification du nombre de morts. Nous avons vu des hommes assaillir des collines, car un général disait que cette colline devait être conquise. Après avoir perdu une section ou deux sections, ils faisaient demi-tour pour laisser la colline à la réoccupation des Nord-Vietnamiens.

Et nous demandons aux Américains de réfléchir à cela. Car comment demander à un homme d’être le dernier homme à mourir au Vietnam ? Comment demander à un homme d’être le dernier homme à mourir pour une erreur ? Pour que, dans 30 ans, [quand] nos frères marcheront dans la rue avec une jambe en moins, ou leur bras, ou leur visage, et que les enfants demanderont pourquoi, nous puissions dire “Vietnam”, sans que cela soit un souvenir sale et obscène, mais un endroit où l’Amérique a enfin changé de cap, et où les soldats comme nous ont aidé à ce changement. […]

John Kerry, déclaration auprès du comité des affaires étrangères du Sénat américain, 1971

Extrait du discours disponible sur Youtube (encore plus percutant dans sa langue originale)

Le lendemain de la manifestation devant le Congrès, le collectif des vétérans du Viêt Nam contre la guerre entreprend de manifester au Capitole, dans l’objectif d’y rendre leurs médailles de guerre. Se voyant bloquer l’accès par une barricade barbelée, ils jetteront tour à tour leurs médailles au-dessus de la barrière – un geste d’une puissance symbolique jusqu’ici inégalée, et qui aura un très fort écho au sein des populations soutenant la guerre et le Gouvernement.

Quelques jours plus tard, un collectif pacifiste radical engage une opération de blocage de la capitale. Les combats de rue durent plusieurs jours, et plus de 12 000 personnes seront arrêtées (dont 7 000 en une seule journée – qui marquera ainsi le plus grand nombre d’arrestations en 24 heures de l’histoire des Etats-Unis). Suite à ces deux événements, des sondages montrent que si la majorité des Américains approuvent l’arrestation des manifestants, une même majorité d’Américains ne croient plus que le Gouvernement leur dit la vérité sur le Viêt Nam..

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Début mai 1971 : le New York Times publie un grand reportage sur ce qui sera appelé ultérieurement les « Pentagon Papers » : 7 000 pages de documents secret défense et de récit historique de 23 années d’implication américaine au Viêt Nam, compilé secrètement à l’initiative de l’ancien secrétaire de la Défense Robert McNamara (qui avait espéré par ce biais, citons-le, « qu’une étude du processus de prise de décision qui avait amené les Etats-Unis à s’impliquer autant au Viêt Nam aiderait de futurs décideurs à éviter de reproduire de telles erreurs »).

Les documents semblent prouver que les présidents américains et leurs proches conseillers ont en tout état de cause orienté continuellement les Etats-Unis vers une plus grande implication au Viêt Nam, en dépit de leurs propres doutes majeurs sur les chances de victoire. Qu’ils savaient depuis toujours que le gouvernement de Saigon était notoirement faible et jugé incompétent par les Sud-Vietnamiens, quand l’ennemi nord-vietnamien est toujours apparu comme discipliné et résilient. Que les bombardements du Nord n’ont jamais fonctionné au vu de leurs objectifs. Pourtant, force est de constater que ces mêmes présidents s’avèrent avoir menti régulièrement à ces sujets devant le Congrès et le peuple américain.

Peu perturbé au départ par la révélation de ces documents qui accablent uniquement ses prédécesseurs démocrates, Nixon se voit toutefois vite pointer par Kissinger le risque de déclassification de documents secrets de sa propre administration. En réponse à cette nouvelle peur, le New York Times se voit ainsi interdire toute nouvelle publication d’éléments du rapport – une censure inédite dans l’information sur la guerre du Vietnam. Une censure cependant rapidement levée par la Cour Suprême, qui réautorise le Times à publier des extraits du rapport volé (démarche qu’ont de toute façon déjà entrepris d’autres grands journaux américains comme le Washington Post).

Durant cette période, la paranoïa de Nixon envers les autres rapports secrets possiblement détenus pour des journalistes ou des fonctionnaires de l’administration (et notamment des documents mettant en évidence la façon dont l’équipe de Nixon auraient torpillé les négociations de paix durant sa campagne en 1968) va croissante, et celui-ci commande alors à de nombreuses actions illégales de cambriolage de plusieurs instituts ou particuliers suspectés de posséder de tels documents. Une obsession de Nixon pour ses ennemis qui causera d’ailleurs la chute de sa présidence lors de la célèbre affaire du Watergate, qui éclatera en 1974, juste après sa réélection.

Pendant ce temps, et alors même que des manifestations anti-américaine et anti-guerre émaillent le Sud Viêt Nam, le président Nguyen Van Thieu candidate à sa propre réélection, dans une campagne où les Américains insistent pour qu’elle ne soit pas « truquée ». Mais Thieu semble s’être assuré qu’aucun candidat sérieux ne se présente contre lui, et il récoltera ainsi 94% des suffrages..

Au milieu de l’année 1971, Nixon et Kissinger cherche un moyen de faire se retirer toutes les troupes américaines du Viêt Nam avant le début de sa campagne de réélection l’année suivante, et sans provoquer une chute de Saigon trop rapide. Lors des négociations secrètes qui s’étaient tenus à Paris durant l’hiver 1970, Kissinger avait en effet offert à son homologue vietnamien Le Duc Tho les plus importantes concessions que les Etats-Unis n’aient jamais faites jusqu’alors : à savoir la garantie qu’en échange de la libération de tous les prisonniers américains, toutes les troupes américaines présentes au Viêt Nam seraient retirées dans les sept mois suivants. Hanoï avait répliqué avec une autre proposition : le Nord Viêt Nam procèderait à la libération des prisonniers simultanément au départ des forces américaines, et à la condition préalable que ces derniers fassent renoncer le président Thieu au pouvoir.

Il est à noter que Thieu ne savait rien à l’époque des concessions américaines à Hanoï dont il n’avait jamais été associé ou informé, et était concentré sur d’autres préoccupations. A la même époque en effet, Nixon, célèbre pour son anticommunisme, annonce devant les télévisions du monde entier son intention de restaurer les relations des Etats-Unis avec la Chine communiste, qui étaient coupées depuis plus de vingt ans. Une annonce en forme de camouflet pour le gouvernement de Saigon, considérant que la lutte contre l’expansionnisme chinois avait été une des principales raisons de l’engagement américain au Viêt Nam, dont le sort semble désormais le désintéresser.

La visite de Nixon en Chine de février 1972 – et la prochaine également prévue à Moscou avec Brejnev (deux événements d’une portée géopolitique considérable à l’époque), alarment conjointement Saigon et Hanoï, craignant tous deux la réduction du soutien de leurs parrains respectifs (les Etats-Unis d’une part et la Chine et l’URSS d’autre part). La visite ravive en particulier l’animosité d’Hanoï contre les deux grands leaders du bloc communiste, qui avaient permis en 1954 avec les accords de Genève la scission du Viêt Nam en deux. En réaction, Le Duan décide l’engagement d’une nouvelle offensive d’une envergure jamais vue, qui doit lui permettre de renforcer sa position dans les futurs négociations de paix, mais qui doit également montrer aux Soviétiques et aux Chinois que l’APVN ne peut soutenir une guerre conventionnelle seule, et a toujours besoin de leur appui. Le 30 mars 1972, 120 000 hommes, pour la première fois appuyés par des centaines de chars de fabrication chinoise ou soviétique, franchissent la frontière et envahissent le Sud Viêt Nam sur plusieurs points, du nord au sud. Ce sera le premier grand test de l’autonomie militaire du Sud Viêt Nam et de la politique de vietnamisation américaine, à une époque où seulement 60 000 soldats américains sont encore présents sur place, et il ne sera pas concluant : en quelques jours, l’ARVN est en déroute et des milliers de réfugiés fuient sur les routes.

En réponse, et pour sauver le Sud-Vietnam, Nixon et Kissinger déclenche l’opération Linebacker : des attaques aériennes massives sur les Nord-Vietnamiens en progression. La force de frappe américaine fera la différence, et ce que l’on nommera ultérieurement « l’offensive de Pâques » fut stoppée net, grâce également à la résistance de l’armée sud-vietnamienne sur le terrain. Mais cette nouvelle intervention américaine, et les nouveaux bombardements du Cambodge ainsi que du Nord-Vietnam (inédits depuis la présidence de Johnson) qui l’accompagnèrent, furent jugés comme une nouvelle escalade par le camp anti-guerre étatsunien. Nixon ne tient plus vraiment rigueur de ces oppositions internes, et pointe internationalement la responsabilité de la Chine et de l’Union Soviétique dans cette offensive meurtrière, dont ils auraient fourni l’essentiel de l’armement. Il décide en conséquence un blocus naval des ports nord-vietnamiens pour couper cet approvisionnement – mesure réclamée depuis des années par ses généraux. Ce coup de poker qui risque de faire annuler la grande rencontre américano-soviétique à venir se révélera payant : l’URSS et la Chine condamneront la mesure, mais ne feront rien.

Le 26 mai 1971, les Américains et les Soviétiques signent un traité historique : l’Anti-Ballastic Missile (ABM), le premier accord de limitation de l’armement nucléaire depuis le début de la guerre froide. Pour l’URSS et la Chine comme pour les Etats-Unis, l’importance du Viêt Nam semble ainsi reculer continuellement. A Paris, passée l’offensive, les négociations de paix entre les équipes de Kissinger et de Le Duc Tho reprennent, et parviennent à un accord : la mise en place d’un cessez-le-feu de 60 jours assorti d’un retrait total des troupes américaines et du retour de tous les prisonniers de guerre américains. Les Américains ont également cessé de bombarder le Nord. De retour aux Etats-Unis, 10 jours avant l’élection, Kissinger peut ainsi déclarer au public américain que « la paix est à portée de main ». Thieu, qui n’a à nouveau pas été mis au courant des négociations, sera mis devant le fait accompli, et refusera les conditions de l’accord, au motif qu’ils valideraient la présence d’Hanoï au Sud Viêt Nam.

Le 07 novembre 1972, Nixon est réélu triomphalement à la tête des Etats-Unis. Le président souhaite désormais se débarrasser au plus vite du sujet vietnamien avant sa seconde investiture. Pour rassurer le président Thieu – inquiet vis-à-vis du désengagement toujours plus important de l’allié américain, il décide toutefois d’un nouvel envoi massif de matériel militaire.

A Paris, Le Duc Tho enraye la reprise des négociations pour retourner au pays pour une consultation, en lien avec les dissensions qui traversent également le camp communiste à Hanoï, ce dernier s’étant partiellement assis sur les revendications de ses camarades du Viêt-Cong au Sud Viêt Nam, qui exigent en effet à l’époque que les conditions de paix incluent le départ de Thieu et la libération des 30 000 prisonniers nord-vietnamiens. Parallèlement, Nixon semble vouloir faire une nouvelle démonstration de la puissance aérienne américaine, en ordonnant de nouveaux bombardements massifs sur le Nord Viêt Nam. Partout dans le monde, les manifestants pacifistes redescendent une nouvelle fois dans la rue. Le pape condamne le bombardement, et le gouvernement suédois va jusqu’à comparer l’Amérique de Nixon à l’Allemagne Nazie.

Dans le même temps, les Soviétiques et les Chinois poussent Hanoï à revenir à la table des négociations, ce qu’elle déclarera faire en décembre 1972. Six jours plus tard, le 05 janvier 1973, les accords de paix furent conclus. Nixon dû grandement insister auprès de Thieu pour les faire signer par ce dernier, lui apportant l’assurance que les Américains répondraient « à pleine puissance » à toute violation des accords par Hanoï.

Le 23 janvier 1973, vingt-huit ans après le début de l’implication américaine, Nixon annonce devant les caméras du monde entier la signature d’accords de paix mettant fin à la guerre du Vietnam : un cessez-le-feu international débutera le 27 janvier, et dans les soixante jours qui suivront ce samedi, les 951 prisonniers américains seront libérés. Le 29 mars 1973, les derniers prisonniers américains quittent le Viêt Nam. 58 126 américains y seront morts, et plus de deux millions de Vietnamiens.


Chute de Saigon et grand dénouement du conflit

En mars 1973, les derniers prisonniers américains ont été libérés et ont quitté le Viêt Nam ; n’y restent que 200 Marines en charge de la protection de l’ambassade et des bureaux consulaires, ainsi que de plusieurs autres installations à Saigon. Des milliers d’autres Américains dont des diplomates, des entrepreneurs et des membres de la CIA, demeurent également sur place. Les deux années suivantes, les forces du Nord et du Sud Viêt Nam vont continuer de s’affronter violemment, ramenant les Vietnamiens au point de départ de ce qui semble être une guerre civile sans fin. Les accords signés à Paris avaient pour intitulé de « mettre fin à la guerre au Viêt Nam et d’y restaurer la paix », mais comme chacun pourra le constater amèrement, ils ne signeront ni la fin de la guerre, ni l’advenue de la paix pour le peuple vietnamien, demeurant avant tout un accord de cessez-le-feu et de retrait des forces armées américaines du Viêt Nam. Les Américains ont en effet tacitement accepté de laisser près de 145 000 troupes nord-vietnamiennes au Sud Viêt Nam au moment de cessez-le-feu. Aussitôt ce dernier terminé, les forces nord-vietnamiennes ont immédiatement réattaqué le Sud. En face, Nguyen Van Thieu, désormais à la tête de la 5ème armée du monde, demande à ses troupes de « tenir chaque parcelle du Sud Viêt Nam » (un objectif qu’elles n’étaient déjà pas parvenus à tenir avec la présence de près de 600 000 soldats américains à leurs côtés). En 3 semaines, le cessez-le-feu est enfreint plus de 3 000 fois.

Durant les mois qui suivent, Hanoï pérennise son déploiement au Sud , et fait construire des autoroutes par lesquelles affluent matériel et artillerie lourde, ce désormais au grand jour. Saigon se tourne alors vers les Etats-Unis et leur promesse de défendre le pays à l’aide notamment de leur puissance et suprématie aériennes. Mais Nixon est au même moment empêtré dans le scandale du Watergate, tandis que le Congrès américain, reflétant l’opinion d’une majorité d’Américains, vote en juin 1973 l’arrêt de toutes opérations militaires sur terre ou dans les airs au Viêt Nam, Laos et Cambodge, d’ici le 15 août, et conditionne toute éventuelle reprise à un accord de ce même Congrès.

Au cours des dix-huit mois qui suivent les accords de paix, la situation du Sud Viêt Nam devient ainsi toujours plus précaire, quand le Nord reste quant à lui largement soutenu et approvisionné en matériel par la Chine et l’URSS. Mais les Américains ne se soucient plus du Viêt Nam, trop centrés sur leurs affaires intérieures : le 27 juillet 1974, le comité judiciaire de la Cour Suprême a en effet recommandé la destitution du président Nixon pour abus de pouvoir, une situation qui contraint ce dernier à être le premier président de l’histoire des Etats-Unis à démissionner de ses fonctions, le 09 août 1974.

Au Sud Viêt Nam, le président Thieu est à l’agonie : ce dernier avait en effet tout misé sur la promesse personnelle de Nixon de contrer en cas de besoin l’agression nord-vietnamienne par la puissance de feu américaine. Deux jours après l’arrivée du nouveau président américain Gérald Ford à la Maison-Blanche, le Congrès décide de diviser par deux les fonds d’aide à l’assistance économique et militaire de Saigon promis par Nixon pour libérer le capitale.

Pour le Sud Viêt Nam, c’est le début de la fin. Depuis le départ des Américains, en plus de la situation militaire, la situation économique du pays est en effet également catastrophique : un travailleur sud-vietnamien sur cinq est en chômage, tous les produits manquent, et les prix explosent. Cette période est marquée par une montée de l’autoritarisme du gouvernement de Saigon : fermeture de journaux, restriction des partis d’opposition, actes de corruption,…

Une coalition de catholiques et bouddhistes manifestent et exigent désormais publiquement sa démission. Parallèlement, l’armée sud-vietnamienne semble en voie de désintégration : la paye des soldats baisse, il y a des pénuries de carburant, on manque de personnels qualifiés pour réparer les véhicules, faire voler les avions livrés par les Américains, et chaque mois, plus de 20 000 soldats désertent l’ARVN – généralement pour rentrer dans leur famille afin de les aider à subsister en cette période économiquement extrêmement difficile. Dans l’armée, les artilleurs sont limités à 4 obus par jour, et les soldats à 85 balles par mois. La défaite semble inévitable.

En décembre 1974, voyant le Sud Viêt Nam au bord de l’effondrement, mais demeurant dans une doctrine de prudence et de test vis-à-vis de la réaction américaine, Hanoï lance une nouvelle offensive dans la province située au nord-est de Saigon, qu’elle capture en trois semaines. Les Etats-Unis ne ripostèrent pas. En janvier 1974, le Nord Viêt Nam continue sa lancée dans les montagnes centrales. La supervision de la nouvelle grande offensive est confiée au célèbre général Vo Nguyen Giap, l’architecte de la grande victoire contre les Français à Dien Bien Phu, et qui avait notamment été écarté lors de l’offensive du Têt de 1968 ainsi que des autres offensives et échecs de 1964 et 1972.

Plan général de la grande offensive nord-vietnamienne de décembre 1974, dite “offensive de Pâques”

Au regard de l’état de ses troupes – complètement affaiblies, Thieu ordonne le retrait total de l’ARVN de ces régions, avec un résultat désastreux : en une semaine, toutes les provinces méridionales du Sud Viêt Nam sont conquises par le Nord Viêt Nam, et pour la première fois en trente ans de guerre, tous les soldats vietcongs et nord-vietnamiens reprennent espoir : la chute de Saigon semble être une question de jours. Devant l’arrivée imminente des communistes, plus de 400 000 civils fuient également aux côtés des soldats de l’ARVN vers le sud avec toutes leurs affaires et leurs familles.

Le 29 mars 1975, les forces nord-vietnamiennes pénètrent à Danang, l’ancienne grande base d’aviation américaine, et seconde plus grande base du pays de l’armée sud-vietnamienne. Sur la même plage où avaient débarqué dix ans plus tôt les Marines américains (marquant ce faisant le début de l’implication des Etats-Unis dans la guerre du Vietnam), 16 000 soldats de l’ARVN cherchent désespérément de la place sur une poignée de bateaux prêts à prendre le large en direction du Sud. Comme s’en souviennent des anciens soldats de l’APVN, durant cette période, ces derniers avancent alors « plus en un jour qu’en 20 ans ». En à peine quelques semaines, les grandes villes tombent les unes après les autres, et début avril, c’est désormais toute la moitié nord du Sud Viêt Nam qui est passé sous le contrôle d’Hanoï, qui se rapproche toujours davantage de Saigon, inexorablement…

A Saigon, la CIA prépare maintenant l’évacuation des 5 000 Américains encore présents dans la capitale, mais également de 200 000 sud-vietnamiens et leurs familles ayant coopéré avec les Etats-Unis. Le président Thieu ne lâche toujours pas l’affaire, et prépare désormais l’ARVN à défendre la ville « jusqu’à la dernière balle, et jusqu’au dernier grain de riz ». Au Viêt Nam donc, les événements se précipitent, et aux Etats-Unis, le président Ford insiste pour le déblocage d’une aide militaire d’urgence à Saigon, qui lui est refusée par le Congrès. A Saigon, des plans d’évacuation sont imaginés. Suite à la chute de Xuan Loc, le dernier rempart de Saigon, où l’ARVN mena une résistance héroïque, le président Thieu démissionne et est aussitôt exfiltré à Taiwan par la CIA, la route de Saigon étant désormais ouverte. La nouvelle de la fuite de Thieu déclencha la fuite de milliers de Vietnamiens paniqués vers les aéroports.

Le 27 avril 1975, les Nord-Vietnamiens lance l’attaque contre la ville, et les bateaux sont pris d’assaut. Dans le cadre de cette exode de ce que l’on nommera les « boat-people », plus de 350 000 réfugiés furent récupérés et convoyés hors du pays par les cargos américains croisant au large. A l’ambassade américaine, contre l’avis de ses subordonnés, l’ambassadeur américain estime qu’il n’y aura pas d’attaque massive de la capitale, et contrarie tous les plans d’évacuation du personnel. Au même moment, un ancien général ayant participé au coup d’Etat de 1963 est intronisé nouveau président de la république sud-vietnamienne, et commande aux Américains de quitter la ville sous 24 heures.

Durant plusieurs jours, les Américains encore présents sont évacués par bus puis par hélicoptère jusqu’à la 7ème flotte américaine stationnant au large de Saigon. A l’ambassade, on détruit des décennies de documents confidentiels, dont certains seront reconstitués par les anciens services du Nord Viêt Nam (leur permettant d’établir des listes de sud-vietnamiens ayant coopéré avec les Américains, qui seront ainsi traqués avec leurs familles). Des milliers de civils sud-vietnamiens, tout particulièrement des membres de l’ARVN et anciens travailleurs de l’armée américaine, tentent désespérément de rentrer dans l’ambassade, de monter dans les hélicoptères et de rejoindre les bateaux américains au large. Le public américain manifeste assez peu d’intérêt pour l’événement. Interrogé sur ce qui se passe à Saigon, par des journalistes, Kissinger, devenu alors secrétaire d’Etat de l’administration Ford, déclarera : « la priorité des Etats-Unis est de panser ses blessures, et de ne plus penser au Viêt Nam… ».

L’ambassadeur Martin fut l’un des derniers à partir. On assura aux dizaines de milliers de sud-vietnamiens restants qu’on viendrait les chercher en hélicoptères – qui ne reviendront finalement jamais les chercher… Le 30 avril 1975, à 7h53, le dernier hélicoptère quitte le toit de l’ambassade avec les derniers Marines restés sur place. Pour tous les Américains ayant assisté aux événements, l’évacuation et la chute de Saigon garderont des airs de grande débâcle, et de symbole vivant de l’intervention américaine au Viêt Nam et de l’abandon des populations sud-vietnamiennes par les Etats-Unis.

Cinq heures après le départ du dernier hélicoptère américain, le président Minh dissout le gouvernement et appelle l’ARVN à déposer les armes ; une reddition visant à éviter un bain de sang inutile. Quelques heures plus tard, des chars nord-vietnamiens pénètrent dans le palais présidentiel, hissent le drapeau Viêt-Cong sur le toit du palais, et rebaptisent Saigon « Hô-Chi-Minh-Ville » (nom que la capitale vietnamienne porte toujours aujourd’hui). Un gouvernement révolutionnaire provisoire de la république du Sud Viêt Nam est mis en place, et entame le processus de réunification politique du pays, suite à l’accomplissement de sa réunification militaire. Processus qui s’achèvera le 02 juillet 1976 avec l’élection d’une Assemblée nationale unique au Viêt Nam, qui proclame la réunification officielle du Viêt Nam, par la fusion de la République Démocratique du Viêt Nam (Nord Viêt Nam) et du gouvernement révolutionnaire provisoire de la République du Sud Viêt Nam, devenant la République Socialiste du Viêt Nam, avec Hanoï pour capitale (nouveau gouvernement qui ne sera pas reconnu par les Etats-Unis).

Après 36 années de conflit, la guerre du Vietnam est maintenant terminée.

Et elle est entrée dans l’Histoire…

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Le lourd bilan de la guerre du Vietnam

En y incluant la guerre d’Indochine (qui était déjà une guerre d’indépendance nationale), la guerre du Vietnam aura duré 30 ans, de 1945 à 1975. Elle aura laissé un pays en ruines. Selon les estimations récentes, trois millions de vietnamiens du Nord et Sud sont morts durant le conflit. Davantage encore auront été blessés, souvent à vie. Tout est à reconstruire : villages, terres, familles. Les villes regorgent de réfugiés, et des millions de vietnamiens sont sans emploi. Les Américains imposent immédiatement à la jeune république socialiste vietnamienne un embargo économique. Avec le soutien de l’URSS, Le Duan, pour qui aucune difficulté ne paraît désormais insurmontable au regard de ces trente années de guerre, s’engage à transformer le pays en « un avant-poste imprenable du système socialiste ». Les terres du Sud Viêt Nam sont collectivisées, les entreprises nationalisées, et l’économie gérée selon les stricts principes du communisme stalinien, entraînant le pays dans des années de dépression et de marasme économiques marquées par les pénuries, les famines ainsi qu’une inflation démesurée.

La réunification du Viêt Nam et la victoire du camp communiste eut également de lourdes conséquences pour les anciennes populations du Sud Viêt Nam. Tous ceux ayant participé au régime de Thieu, des généraux aux employés ordinaires, durent subir une rééducation. Les ex-soldats de l’ARVN se virent également imposer théoriquement quelques jours « d’études » (plus d’un mois pour les officiers), mais certains demeureront en pratique des années dans les camps de rééducation.

On estime qu’environ un million et demi de sud-vietnamiens passèrent par ces séances d’endoctrinement. Les cimetières de l’ARVN furent détruits ou cadenassés – une façon d’effacer la mémoire d’un Sud Viêt Nam indépendant et de ceux morts pour cette cause. Cette politique d’alors du gouvernement communiste d’empêcher les familles d’honorer la mémoire de leurs fils morts au combat demeure, toujours aujourd’hui, un grand sujet de division pour le pays.

Une nouvelle guerre et des dizaines de milliers de nouveaux morts, le jeune Viêt Nam réunifié en connu également dans le cadre du conflit cambodgien, théâtre de l’affrontement entre les deux grands alliés soviétiques et chinois, dont ces derniers, en réaction au soutien à l’intervention soviétique au Cambodge, iront jusqu’à envahir les zones frontalières du nord du Viêt Nam, avant d’être finalement repoussé par ce dernier.

Du fait de cette nouvelle guerre, mais également largement de la persécution des anciens soutiens du régime de Thieu et des mauvaises conditions de vie, dans la décennie qui aura suivi la fin de la guerre du Vietnam, plus d’un million et demi de Vietnamiens fuiront le pays, dont 400 000 s’installeront aux Etats-Unis.

Deux millions et demi d’Américains se seront rendus au Viêt Nam. Plus de 58 000 y auront trouvé la mort. Durant la guerre, environ 170 000 hommes reçurent le statut d’objecteurs de conscience, et 30 000 émigreront au Canada (dont seul un quart obtinrent un visa pour y rester). 30 000 canadiens se portèrent quant à eux volontaires pour combattre au Viêt Nam, ainsi que des milliers d’australiens.

Pour les Etats-Unis, si le combat aura cessé en 1973, la controverse au sujet de la guerre durera, elle, des décennies. Si les dommages de la guerre – les destructions, les morts, les veuves,… – furent rarement remis en cause, la moralité de la guerre demeurera en effet toujours débattue, longtemps après la fin officielle du conflit.

Le conflit laissera également une profonde cicatrice dans la cohésion du pays. De nombreux vétérans souffriront de symptômes de stress post-traumatiques, et plus globalement, de la volonté de leur pays d’oublier la guerre du Vietnam. Le conflit aura divisé comme jamais depuis la guerre de Sécession (la grande guerre civile américaine du XIXe siècle) la nation américaine, déchiré les communautés, les quartiers, les familles. Elle laissera le souvenir durable de la profonde fracture entre une Amérique progressiste, marquée par le mouvement pacifiste des grandes villes et les mouvements sociaux de tous ordres qui le rejoignirent, et une Amérique conservatrice, des campagnes et des états de l’intérieur du pays, caractérisée par son soutien plus important à la guerre et aux gouvernements successifs qui l’auront porté.

Après le Viêt Nam, l’Amérique ne sera plus jamais la même.

Un graphique montrant notamment, par la mortalité qu’elle a générée chez les pilotes Américains, le fait que le conflit vietnamien a été une grande guerre aérienne et de bombardements (rappelons-encore que sur la totalité du conflit, le Viêt Nam aura reçu, à l’échelle d’un pays de la moitié de la taille de la France, plus de bombes que le Japon et l’Allemagne réunis durant la 2nde guerre mondiale). Notez-également le nombre important d’homicides à l’intérieur-même du camp américain.

Un immense sujet de l’après-guerre sera enfin les conséquences humaines et environnementales de la politique de bombardement américaine. En dix années de conflit, 80 millions de litres d’herbicides auront en effet été vaporisés par les armées américaines et sud-vietnamiennes sur environ un quart du Sud Viêt Nam, dans l’idée de réduire le nombre de victimes en dégageant les zones autours des installations américaines et de priver l’ennemi de récoltes et de cachettes en forêt.

Le défoliant le plus utilisé fut l’agent orange, qui contenait du 2,4,5-T, un puissant cancérigène. En parvenant à interdire l’utilisation du défoliant dans les fermes américaines, les associations environnementales avaient finalement eu raison de son usage au Viêt Nam, mais les dégâts écologiques et les blessures infligées aux soldats et aux civils demeureront le sujet de débats enflammés durant des décennies.

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Nous arrivons maintenant à la fin de cette première partie de l’article sur l’histoire de la guerre du Vietnam. Si le sujet continue de vous intéresser, je vous invite à poursuivre la lecture et réflexion autour de cette guerre extraordinaire et décisive de l’histoire du Monde dans la seconde partie de l’article (disponible ici.)

Partie où nous nous intéressons plus en détails et en profondeur aux grandes dimensions, aspects et enseignements de cette longue guerre, la plus importante de la guerre froide, et peut-être l’une des plus symptomatiques de l’histoire du monde moderne. A bientôt !



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