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Chemin de Stevenson : histoire d’une randonnée grandiose au cœur des Cévennes (PARTIE I)

En septembre 1878, Robert Louis Stevenson, qui n’a pas encore écrit ses célèbres romans fantastiques L’Ile au Trésor et Docteur Jekyll et Mr Hyde (ni parcouru non plus le chemin de Stevenson d’ailleurs.. !), traverse les Cévennes sur un âne pour oublier un chagrin d’amour et découvrir le pays des Camisards (ces révoltés protestants qui seront persécutés et résisteront aux troupes de Louis XIV pendant trois ans au début du XVIIIe siècle).

De ce beau périple, il écrira un bouquin singulier : Voyage avec un âne dans les Cévennes, carnets de voyage et de réflexion relatant son aventure, et portail vers l’histoire de la région.

De ce beau périple, un sentier de Grande Randonnée va être créé à l’occasion du centenaire du voyage de Stevenson : le GR70, 272 kms du Puy-en-Velay à Alès, en passant par le Gévaudan, le Mont Lozère et les Cévennes.

A la fin septembre 2021, avec les copains Corentin et Raquel (sur la 1ère  moitié du voyage), nous partons faire une partie de ce GR en autonomie, sur les traces de l’écrivain.

Du mont Lozère, dont les couleurs de la fin d’été subliment ses paysages de landes de granite, de bruyère et de myrtilles, aux belles vallées cévenoles, royaume du châtaignier et des belles maisons aux toits de lauzes, un voyage inoubliable et une magnifique expérience, que je me propose de vous (ra)conter dans le cadre de ce nouvel article. Bonne lecture !


Quand le jeune écrivain Stevenson décide d’un voyage au cœur des Cévennes

En 1878, quand il décide d’entreprendre ce voyage, Robert Louis Stevenson n’a pas 28 ans. Ce jeune écrivain originaire d’Edimbourg en Ecosse, est en pleine peine de cœur : deux ans plus tôt, à Anvers, il a rencontré et est tombé passionnément amoureux d’une jeune américaine nommée Fanny. Mais Fanny est mariée, a 3 enfants, et est sommée par son mari volage de rentrer en Californie sous peine de se voir couper les vivres. Le jeune Stevenson est brisé.

Photo de Stevenson jeune

Comme beaucoup d’écossais, Stevenson est protestant. Littéraire, déjà auteur de quelques nouvelles qui ont rencontré un petit succès, il a longuement arpenté les allées de la grande bibliothèque d’Edimbourg, et notamment les ouvrages relatifs aux persécutions des protestants, qui ont été particulièrement importantes dans la France de l’Ancien Régime. En 1685 en effet, Louis XIV abolit l’Edit de Nantes, qui garantissait la liberté de culte dans le Royaume, et ce faisant, la fragile paix entre catholiques et protestants, après des décennies de guerres de religion ayant déchiré le pays.

L’édit de Fontainebleau de 1685, par lequel Louis XIV entérine la révocation de l’édit de Nantes d’Henri IV de 1598

Un épisode marquant de la persécution protestante en France a particulièrement passionné le jeune Stevenson : celui de la guerre des Cévennes, aussi appelée guerre des Camisards, au début du XVIIIe siècle (une guerre d’embuscades et de guérilla considérée comme la première guerre civile moderne).

Suite à la révocation de l’Edit de Nantes en 1685 en effet, la population protestante des Cévennes, majoritaire dans cette région reculée du royaume de France, se révolte contre l’administration royale et la persécution de leur culte (interdiction du protestantisme sur tout le territoire, fermetures et destructions de temples, interdictions d’exercer aux prêtres protestants, etc.).

En 1702, l’arrestation et la torture par le clergé local d’un groupe de protestants met le feu aux poudres : à Pont-de-Montvert, au cœur des Cévennes et au pied du mont Lozère, une soixantaine d’hommes armés débarque à la maison de l’abbé François de Langlade où les protestants sont emprisonnés, réclament la libération des leurs, et attendent. Un coup de feu part des fenêtres, blesse l’un d’entre eux. Ils enfoncent la porte, libèrent les prisonniers, rattrapent et assassinent l’abbé qui tentaient de fuir, et prennent le maquis.

Cet épisode marque le début de cette guerre des Cévennes, méconnue de l’histoire de France. Durant 3 ans, une petite armée d’environ 5 000 habitants des Cévennes, essentiellement des paysans, vont tenir tête aux troupes royales venues réprimer la révolte. Cette guerre d’embuscade, avec son cortège de massacres et de destructions de villages entiers, va profondément marquer l’histoire de cette région, et demeure toujours fortement ancrée dans la mémoire locale – de même qu’un certain esprit de résistance et de liberté très caractéristique de la culture cévenole.

Le voyage de Stevenson : 13 jours à travers les Cévennes

Alors en séjour au Monastier, près du Puy-en-Velay en Haute-Loire, Stevenson a l’idée d’entreprendre un voyage au travers de ces Cévennes qu’il admire et qu’il souhaite ardemment découvrir, dans le cadre de sa passion pour l’histoire des camisards, mais aussi de ses lectures de la trilogie auvergnate de George Sand qui s’y déroule, ainsi que pour se ressourcer et oublier son chagrin d’amour.

Il décide de traverser les Cévennes jusqu’à Alès, en passant par Pont-de-Montvert. L’itinéraire empruntant majoritairement des sentiers de hauts-plateaux et de montagnes ainsi que des drailles (chemins de transhumance), il achète un âne, plus exactement une ânesse baptisée Modestine, qui portera son lourd paquetage (composé de tout l’équipement d’autonomie de l’époque – duvet en peau de mouton, lanterne, ustensiles de cuisine, nourriture, un peu d’alcool, et tout le nécessaire pour écrire – il tiendra un carnet qu’il remplira au fur et à mesure de son voyage).

Illustration de Stevenson et Modestine en chemin

En 13 jours, en passant par la célèbre abbaye de Notre-Dame-des-Neiges, Le Bleymard, Pont-de-Montvert, Florac et Saint-Germain-de-Calberte, il rejoindra Saint-Jean-du-Gard, où il revendra Modestine avant de finir son voyage à Alès, début octobre 1878. Il relatera son aventure dans un livre paru un an plus tard : Voyage avec un âne dans les Cévennes, son premier grand succès.

Page de couverture de Voyage avec un âne dans les Cévennes, dans une ancienne édition anglaise

En 1978, à l’occasion du centenaire du périple de Stevenson dans la région, un itinéraire de randonnée est mis en place, pour permettre aux amateurs de répéter le voyage de l’écrivain d’aussi près que possible. Cet itinéraire fut ensuite intégré au réseau des chemins de grande randonnée sous le nom de GR 70, appelé « le chemin de Stevenson », que nous avons réalisé à l’automne 2021.

De retour de nos belles vacances d’été,où, avec ma compagne de l’époque, nous avons découvert le sud de l’Ardèche, et après une semaine de vacances en famille, je ressens début septembre un nouveau besoin de grand air, et d’aventure. En août, depuis le sud-ouest de l’Ardèche, au pied des Cévennes, nous avions fait une magnifique journée de randonnée sur les pentes du mont Lozère, aux sources du Tarn (endroit que je rêvais de découvrir après une première virée en Lozère l’été 2020, où nous n’avions pas eu le temps de découvrir cette partie de la région, à l’extrémité est des Grands Causses).

Je meurs d’envie de retourner arpenter ces magnifiques paysages de Lozère, ces immensités de causses steppiques et de landes, que je sais particulièrement belles à cette période de la fin d’été. En cette période compliquée pour moi de fin d’une séquence professionnelle difficile et en plein questionnement sur mon avenir dans mon métier, l’envie d’une grande randonnée en autonomie (et propice aux réflexions personnelles), se matérialise. Mais où, et comment ?

Été 2021 : l’appel du chemin de Stevenson

En ces premiers jours de septembre 2021, je me souviens avoir entendu parler à plusieurs reprises de Stevenson en Lozère, ce qui m’avait pas mal surpris : quel rapport entre l’écrivain fantastique écossais et cette région peu connue internationalement du sud de la France ? En regardant sur le vaste Internet, la question est vite répondue : le voyage de Stevenson, le livre qu’il a écrit, son chemin devenu un GR. Il y a même un groupe Facebook dédié avec plus de 30 000 personnes dessus.

En quelques jours, je dispose de toutes les infos pratiques, un super topo-guide acheté au Vieux Campeur, et une feuille de route sur le trajet et les étapes que je souhaite réaliser. Un couple de copains, rapidement motivé, se joint à l’aventure. Ils feront la première partie avec moi, jusqu’à Florac.


14 septembre 2021. Nous laissons la voiture au parking de l’église de Chasseradès, au sud-ouest de la Haute-Loire, aux environs de la moitié du parcours réalisé par Stevenson. Nous ne ferons pas la première moitié à travers le Velay, trop longue, et préférons nous concentrer sur ce que nous avons considéré comme les plus belles portions : l’approche et traversée du mont Lozère, ainsi que pour moi en seconde partie, la traversée des Cévennes, via Florac, jusqu’au terminus prévu à Alès.

En ce début d’automne 2021, les prévisions météo sont peu engageantes : la région doit connaître un de ses réputés « épisodes cévenols », phénomènes d’orages stationnaires et de pluies diluviennes provoquant chaque année de fortes inondations dans le sud des Cévennes, souvent médiatisées.

Ce phénomène doit son origine à la rencontre entre les masses d’air chaud venues de la Méditerranée, et les masses d’air froid venues de l’Atlantique, provoquant de violents orages au niveau des crêtes des Cévennes. La géographie fait le reste. Les vallées cévenoles, telles des entonnoirs, sont toutes orientées nord-ouest/sud-est, et se rejoignent. Les centimètres d’eaux de pluie tombés en quelques heures dévalent les pentes escarpées des montagnes cévenoles. Les ruisseaux se transforment en torrents. Les torrents se déversent dans les rivières principales (les fameux « Gardons ») de chacune des grandes vallées cévenoles, puis ces dernières se rejoignent. A certain endroit, le niveau peut passer du lit de rivière pierreux à un torrent de boue pouvant monter jusqu’à 15 mètres de hauteur (et je ne suis pas marseillais).

Les prévisions météo la veille du début programmé de la rando…
Carte en relief du Parc national des Cévennes

La traversée du mont Lozère, entre brouillards et orages

Après avoir hésité puis renoncé à faire plutôt la randonnée du sud vers le nord, ou à changer de destination, nous attaquons la randonnée au niveau de Mirandol, au pied de la montagne du Goulet, dont la traversée constitue notre première étape. La région est noyée dans un épais brouillard.

Sous une légère pluie, nous voilà parti (à 14h de l’après-midi.. !) pour 15 kilomètres de randonnée jusqu’au Bleymard, au pied du mont Lozère. Une jolie section qui passe sous le beau viaduc ferroviaire de Mirandol, ainsi qu’à quelques centaines de mètres des sources du Lot, avant une redescente dans de sympathiques pâturages forestiers où paissent de belles vaches de race Aubrac. Plutôt que d’arriver au Bleymard de nuit sans idée précise d’endroits où camper, nous bivouaquons au bord du chemin à quelques kilomètres du village, et à quelques mètres du petit Lot naissant.

Le beau viaduc de Mirandol, sous la montagne du Goulet, encore dans le brouillard…

2ème jour. Partant cette fois-ci de bonne heure, nous marchons les derniers kilomètres qui nous séparaient du Bleymard. Le mont Lozère, à notre gauche (que nous devons traverser ce même jour jusqu’au village de Finiels de l’autre côté), est encore complètement dans les nuages. Après un petit ravitaillement à la boulangerie du village et le petit café qui va bien, nous montons jusqu’à l’étape intermédiaire de la station de ski du mont Lozère, à mi-pente.

Lorsque nous l’atteignons vers midi, elle est encore complètement dans le brouillard. Nous savons également qu’il y a un important risque d’orage dans l’après-midi sur le sommet du mont Lozère. Nous ne sommes pas très engagés à l’idée de nous retrouver sur des champs de bruyères et de myrtilles dénudés en plein brouillard sous un orage, mais une éclaircie vient soudain percer les nuages, le plafond nuageux remonte un peu. Nous décidons du coup de passer, en évitant un détour du chemin pour couper au plus court sur la descente.

La traversée reste une expérience inoubliable. Le sentier suit en fait une draille historique, véritable autoroute à bestiaux à l’époque des transhumances languedociennes. Des menhirs balisent la route tous les 100 mètres : malgré le brouillard épais, impossible de perdre le sentier, mais nous décidons de ne pas prendre le risque de faire le crochet pour passer par le sommet de Finiels (le panorama grandiose qu’il offre sur la région n’ayant de toute évidence pas beaucoup d’intérêt étant donné les conditions météorologiques.. !).

C’était effectivement une idée qu’elle était bonne, car à peine arrivés à la sympathique aire de camping de Finiels, à l’instant où nous plantons les premiers piquets, l’orage éclate sur le sommet, exactement à l’endroit où nous étions une heure avant. On peut dire que nous avons de la chance, car si la traversée ne nous a pas permis de profiter des magnifiques panoramas sur la région qu’elle offre par temps dégagé, cette traversée dans le brouillard, des champs de myrtilles sur les sommets à l’épaisse forêt humide traversée lors de la redescente, était assez fantastique, et précisément dans « l’ambiance » si chère aux romans de Stevenson (on peut penser aux scènes se déroulant dans les brumes angoissantes du « fog » londonien de Dr Jekyll et Mr Hyde, un des romans marquants de mon enfance – que j’ai d’ailleurs redécouvert avec grand plaisir à l’âge adulte).

Pour ajouter à notre réconfort, le camping est fantastique : de beaux grands emplacements sur une pente face aux paysages, une bien sympathique salle commune avec tout le nécessaire pour cuisiner et faire un bon feu, de belles cartes en relief de la Lozère (le « département des fromages » !), et même une chouette bibliothèque avec notamment de vieux numéros de Cévennes Magazine, datant de la création du parc national (c’est-à-dire les années 1970). Magazines qui feront mon bonheur dans la soirée (notamment un article sur le miel de l’abeille noire des Cévennes).

Jour 3. Nous reprenons le sentier en direction de Pont-de-Montvert (qui est si vous vous rappelez bien le village des événements point de départ de la guerre des camisards), à quelques kilomètres au fond d’une petite vallée où coule le Tarn naissant. Le temps est à nouveau couvert mais au moins, il ne pleut pas.

Nous arrivons à Pont-de-Montvert peu après midi, et partons nous poser sur la petite plage du Tarn, sous un joli pont en pierre, le seul du village. Avec ce sens de l’organisation et l’habitude de la vie citadine qui nous caractérisent, nous réalisons que nous devons attendre jusqu’à 16h la réouverture des commerces pour faire les courses indispensables aux prochains jours, pour la traversée de la montagne du Bougès, où nous serons en complète autonomie. Il se met alors à pleuvoir, fort. La pluie va durer 1 heure. Nous pouvons alors assister au spectacle assez impressionnant des effets des fortes pluies et pentes caractéristiques de la région sur les rivières locales, avec une chouette photo avant/après :

Le temps de réaliser nos courses, une belle éclaircie vient dorer le village. La rando et les beaux endroits, c’est toujours effectivement plus sympa avec du soleil. Le temps également d’une petite initiation au Géocaching par mon copain au niveau du temple protestant, où l’on profite d’une belle vue sur le village, et nous voilà repartis pour une bonne grimpette sous un temps à nouveau dégradé (on commence à être habitué me direz-vous).

Sur la montagne du Bougès, entre vallées cévenoles et mont Lozère

Si jusque-là, nous avons systématiquement eu la chance que la pluie et l’orage pètent au moment où nous étions à l’abri, quelques galères viennent nous rappeler qu’on ne peut pas gagner à tous les coups.

Dès la sortie du village et le début de la montée, après avoir fait coucou à deux ânes (compagnons probables d’autres randonneurs rejouant Modestine), la pluie recommence à tomber. On sort les capes de pluie et on continue. Mais voilà qu’un obstacle apparaît sur le chemin : un taureau semble en effet être sorti de son enclos pour venir stationner en plein milieu du sentier, sur une pente barrée des deux côtés par de bons gros massifs de ronces. On essaye de s’y glisser mais ça ne passe pas.

En désespoir de cause, notre copain taureau semblant apprécier le site mais présentant maintenant le dos au sentier, nous passons en douceur les uns après les autres, sans souci mais non sans la petite appréhension des gens qui n’ont pas grandi à la campagne. On réalise au passage que le taureau est blessé. On ne peut malheureusement rien faire pour lui et on continue la montée sous une pluie croissante.

Non seulement la pluie ne veut pas s’arrêter, mais malgré les capes de pluie, on commence quand même à être bien trempés (surtout les chaussures – et compliqué de faire sécher des chaussures humides sans papier journal ni radiateur dans un air quasi-continuellement à 95% d’humidité). On aperçoit alors une petite bâtisse à proximité du sentier. Une de ces bergeries qui peuplent les plateaux de ces terres d’élevage. On se pose au sec dans ce lieu où les gravures dans la pierre nous suggèrent que nous sommes sûrement loin d’être les premiers à y faire escale, et on attend que ça passe. La pluie finit par bien diminuer et on repart. S’ensuit une belle ballade dans les paysages de pâturages puis de forêts sur ces plateaux en face du mont Lozère (dont les sommets, une fois n’est pas coutume, sont encore dans les nuages).

Une nouvelle petite halte géocaching dans un petit bois près d’un pont (on a mis le temps à la trouver celle-ci.. !), une belle salamandre à admirer en plein milieu du chemin, puis la nuit tombe. On cherche alors à atteindre une grande clairière que l’on a repérée dans la forêt, où est censé se trouver un point d’eau (très important ça), et peut-être un gîte.

Au final, arrivés au niveau de la clairière, on repère un spot de bivouac très bien dans le sous-bois. On monte les tentes à la frontale et, bien trempés et un peu frigorifiés, nous décidons très pertinemment de faire un feu avec le petit bois (inutile de préciser le caractère pas du tout, mais alors pas du tout sec du combustible) que l’on trouve en abondance, et l’on essaie de démarrer un feu. D’abord au briquet. Puis, dans un éclair de génie débrouillarde et écologique, carrément au butagaz…

…45 minutes quand même pour allumer ce putain de feu. C’est pas un truc dont on est très fier, mais ce feu nous a quand même fait un sacré bien, et permis de sécher un peu nos chaussures et nos vêtements, ainsi que de manger une bonne soupe chaude réconfortante qui nous a fait fichtrement du bien, sous un superbe ciel de pleine lune…


4ème jour. Réveil – vous l’aurez vu venir – dans le brouillard.. ! Nous sommes quelque part dans la pente nord de la montagne du Bougès, non-loin de son sommet (encore à plusieurs kilomètres), où le chemin doit nous mener ce jour (avant de poursuivre sur la ligne de crête de la montagne sur environ une grosse quinzaine de kilomètres, jusqu’à Florac – où les copains doivent s’arrêter).

Le temps de prendre le petit-déj et de replier les tentes, et les nuages d’humidité qui s’accrochent tous les matins aux pentes sont peu à peu en train de se dissiper, laissant place (enfin !) à un temps ensoleillé programmé, et que l’on attendait avec impatience. C’est reparti pour une belle journée dans les paysages de forêts granitiques et de landes de bruyère, dans un panorama continuellement magnifique sur le mont Lozère au nord (la crête étant est-ouest), et les Cévennes au sud.

L’ascension vers le sommet du Bougès se fait dans un ciel de plus en plus dégagé et lumineux, dans une belle forêt profonde, où j’ai le plaisir de m’adonner au ramassage de quelques champignons que je connais bien (girolles et pieds-de-mouton), qui effectivement apprécient ces sous-bois humides typiques des versants nord des montagnes.

Contrairement aux premiers jours, cette fois, nous ne sommes pas seuls. Dès le réveil, des randonneurs matinaux passant près de notre bivouac, et on papote un peu avec plusieurs d’entre eux. On en retrouvera d’ailleurs quelques-uns plus tard dans la journée, plus loin sur le chemin.

Après la forêt humide et ses sympathiques champis, on atteint la crête boisée, où alternent pinèdes et clairières de bruyère et de myrtilles, sous un beau soleil qui subliment leurs couleurs. Après une petite pause au premier col important et assez fréquenté (et où l’usage consiste à laisser trace de son passage en apportant sa pierre aux cairns de schiste), nous faisons un micro-crochet dans une clairière à gauche du chemin, un important lieu de la mémoire cévenole. C’est là en effet que se sont donnés rendez-vous en 1702 les hommes qui mèneront l’expédition de libération de leurs camarades protestants emprisonnés et torturés par les autorités à Pont-de-Montvert, l’événement tragique (avec l’assassinat de l’abbé tenant les protestants en otage) qui marquera le point de départ de la guerre des Cévennes / guerre des Camisards dont nous avons parlé plus haut.

Encore quelques kilomètres de marche, et nous arrivons au sommet du Bougès, petite sur-hauteur de la ligne de crête, dont l’on jouit d’un beau panorama à 360° sur la région : sur le mont Lozère au nord (enfin sorti des nuages), et les vallées cévenoles au sud (où passe également le GR, après le crochet de Florac).

Panorama depuis le sommet du Bougès (on voit le sentier du GR, d’où l’on arrive)

Du sommet, on aperçoit notamment, au sud-ouest, le mont Aigoual, plus haut sommet des Cévennes, dont le nom illustre la multiplicité des rivières – dont l’Hérault – prenant leurs sources sur ses pentes boisées. On avait d’ailleurs eu l’occasion en 2020 de monter à son sommet après une belle randonnée dans ses pentes sud. Sommet où existe un bel observatoire, et qui offre un panorama grandiose sur le causse Méjean et les grands causses, et par temps bien dégagé sur le mont Ventoux (plus haut sommet de Provence, célèbre pour son sommet pelé et son histoire d’étape incontournable du tour de France), et même sur la Méditerranée, à près de 100 kilomètres au sud.

Retour en 2021. On poursuit sur la belle ligne de crête, maintenant en recherche d’un spot sympa pour le pique-nique du midi. On repasse par un nouveau point de vue, une fenêtre vers l’ouest, où l’on profite d’un panorama magnifique sur les falaises du causse Méjean, ce haut-plateau steppique d’environ 1 000 m d’altitude entouré de profondes gorges (celles du Tarn – les plus connues, ainsi que celles du Tarnon et de la Jonte), qui lui donne l’impression d’une île flottant dans le paysage.

Panorama depuis le Bougès, avec une belle vue sur les falaises du causse Méjean

Près d’une forêt, sur le versant sud, le chemin passe près de quelques sapins isolés au milieu de la bruyère, un sol d’épines ombragé idéal pour notre pause. Tout le long des 20 kilomètres de la ligne de crête, en effet, le paysage offre un contraste intéressant : celui du versant nord, boisé (recouverts de sapins, hêtraies, chênaies,….) et celui du versant sud, où l’aménagement de l’Homme est davantage marqué (composé de landes en hauteur et de pâturages plus bas, vers les plus hauts hameaux, à mi-pente de la montagne).

Spot de pause, au milieu de la belle bruyère

Pendant la pause, on fait le point pour solutionner un gros problème : notre stock d’eau potable. En effet, nous n’avons pas pu nous ravitailler au point d’eau de la clairière, indiqué sur notre topo-guide, et qui en fait n’en était pas un (seulement un point de captage non accessible au randonneur). Il ne nous reste que quelques litres pour la journée et celle du lendemain, sachant aussi que nous avons besoin d’eau pour la préparation du repas (soupes déshydratées – nous avions en effet pris peu de pain, fromage et viande séchée car étions déjà très chargés et avions voulu alléger au max le poids de nos sacs, qui dépassaient déjà les 12 kilos). On repère sur nos cartos plusieurs hameaux avec des fontaines pas très loin en contrebas du sentier – à environ 2 kilomètres à vol d’oiseau (mais 500 mètres de dénivelé quand même.. !), et on décide d’aller y faire une mission eau à deux avec toutes nos gourdes et camelbags, pendant que la troisième reste garder les gros sacs à dos – qui nous auraient épuisés en portage global.

S’ensuit presque 3 heures d’une belle descente puis remontée dans les champs de bruyère, puis au milieu des pâturages où l’on dérange la tranquillité des moutons. Arrivés dans le hameau, pour éviter un supplément de route jusqu’à la fontaine encore à plusieurs centaines de mètres en contrebas, on tente notre chance auprès d’un gîte avec plein de chatons tout mignons, où les deux femmes qui font Stevenson comme nous et y font halte pour la nuit nous dépannent en eau (le propriétaire est parti faire une course). Après avoir bien refait nos stocks de 8 litres d’eau fraîche, on repart cette fois par une petite route amenant à un col plus loin sur le chemin, la remontée bien pentue en droite ligne vers nos affaires par où l’on est arrivé nous semblant trop ardue avec le poids de notre eau.

A peine engagé sur la piste, on entend une voiture arriver. On tente le stop, ce sera toujours ça d’économisé, bien que l’on s’étonne de voir cette voiture de ville s’engager sur cette piste bien cabossée. Poilades. Au volant de la voiture, les deux femmes du gîte que l’on venait de quitter ! Elles partent chercher leur troisième copine de l’autre côté de la montagne et le proprio leur a conseillé ce raccourci. On monte. Le conseil du proprio était quand même un peu téméraire : la route est une piste sinueuse très en pente avec des nids-de-poule et gros blocs de pierre de partout, et la voiture galère avec le supplément de charge qu’on représente avec le copain à l’arrière. On redescend et on suit la voiture – avec au moins la satisfaction que nos gourdes montent avec cette dernière.. !

Aïe. Arrive en face une voiture, pas la place de se croiser. Ce n’est rien d’autre que la voiture du proprio qui revient de sa course ! Marche-arrière, pause, causette, redépart. On arrive enfin au col où nos copines nous laissent pour continuer leur route vers Pont-de-Montvert. On les remercie longuement (car c’était quand même une sacrée montée au final) et on prend le chemin de Stevenson à l’envers, par où l’on sera amené à repasser dans l’autre sens tout à l’heure, pour revenir aux affaires et notre camarade qui nous attend depuis déjà un moment. On passe devant une cabane d’étape non-indiquée sur notre topo-guide, qui offre un toit salutaire en disponibilité libre aux randonneurs de passage, et où il y avait un collecteur d’eau (arf…). Tanpix. On retrouve la copine, mange un bout, raconte nos aventures, recharge nos sacs à dos et nous voilà repartis pour encore 2 heures le long de la ligne de crête, jusqu’à 1 h avant le coucher du soleil, avec la magnifique lumière rose-orangée du soir sur les champs rougeâtres de bruyère qui nous entourent.

A un col, quelques kilomètres après notre spot de pause, après nous être attardés devant quelques panneaux explicatifs intéressants sur la faune et flore du parc national, on passe par un beau point de vue vers le nord d’où l’on peut apercevoir deux singularités paysagesques du mont Lozère : les puechs des Bondons.

Posés au milieu d’un site préhistorique connu, comptant plusieurs centaines de menhirs (une des plus importantes concentrations de France avec Carnac), campent ces deux « mamelons » de pierre et de terre, côte-à-côte, bien connus des photographes du coin qui viennent les immortaliser en toute saison.

On cherche maintenant notre spot de bivouac pour la nuit. On est quelque part pas loin après le dernier col, sur la ligne de crête, et le sentier évolue désormais pour plusieurs kilomètres sur le versant nord, qui vous vous rappelez est le côté boisé (très boisé) de la montagne. On s’écarte du chemin vers la gauche et trouvons un beau pâturage en pente, plat en haut, à l’orée d’un bois montant vers un nouveau petit sommet, avec une belle vue ouverte vers le sud. C’est parfait. On installe nos tentes et on monte voir le coucher de soleil depuis le sommet, environ 100 mètres au-dessus de nous.

C’était sûrement le plus beau du voyage. La lumière déclinante vient dorer d’orange la bruyère rouge, et la lande d’herbes jaunes et vertes. De ce superbe point de vue, on peut en plus admirer les hauteurs de la montagne d’où l’on arrive, et même apercevoir le lieu où l’on a laissé nos affaires pour la mission eau, la pente de champs de bruyère et le hameau providentiel. Un bon feu et un bon repas chaud achève notre sensation de plénitude et d’harmonie avec notre environnement. Nous dormons d’un bon sommeil calme et reposant.

Réveil magnifique en haut de notre crête, au-dessus d’une mer de nuages. Cette fois, on est au-dessus du brouillard matinal qui embrume les vallées. On a même un peu de compagnie : à quelques dizaines de mètres de notre bivouac, en haut du pâturage que l’on a traversé la veille pour aller admirer le coucher de soleil, des vaches paissent maintenant tranquillement. La compagnie ne s’arrête pas là.

Un chasseur matinal remonte la pente dans notre direction, fusil à l’épaule, et on taille le bout de gras. Il arrive d’un des hameaux en contrebas, et a l’habitude de voir des randonneurs sur ces pentes près du sentier. Il est du coin et nous raconte un peu comment l’Homme a aménagé ces montagnes : les pâturages d’un côté, les forêts de l’autre, etc. Les anciens élèves d’une école d’aménagement du territoire que nous sommes avec le copain sont bien sûr passionnés de l’histoire. On échange un peu sur nous, il nous donne 2/3 conseils bienvenus et repart de l’autre côté, vers la forêt.

Nous nous mettons en route nous aussi. Il fait encore plus beau que la veille. Nous terminons l’étape vers Florac sans difficulté, dans un joli paysage de forêt. La descente vers Florac, face à la falaise du causse Méjean, au milieu des vaches, est superbe. On débouche sur une grande route, la grosse départementale qui traverse les Cévennes depuis Alès puis relie Florac à Mende, le chef-lieu du département de la Lozère, à une trentaine de kilomètres au nord.

Impression d’un retour à la civilisation. Après avoir enjambé le Tarnon qui coule entre la ville et la route, on marche tranquillement vers le centre-ville de Florac, où l’on s’accorde un petit restau de fin d’aventure pour les copains, qui s’arrêtent là et doivent remonter à Chasseradès récupérer leur voiture. Une bonne saucisse paysanne et des bonnes frites qui font plaisir, entre deux papotages avec des voisins de terrasse qui nous questionnent sur notre rando.

Un autre article à découvrir pour ceux que l’histoire des Causses et des Cévennes intéressent.. !

A défaut de bus avant la fin d’après-midi (qui ne leur permettront pas d’assurer la correspondance avec le bus au départ de Mende qui doit les redéposer à la voiture), j’accompagne ensuite les copains jusqu’à la route où ils font du stop. Je n’ai pas trop d’inquiétude : il y a beaucoup de trafic, on s’est placé stratégiquement juste après un rond-point, ils n’ont pas l’allure de serials-killeurs et à la campagne, les gens ont tendance à vous prendre assez facilement. Effectivement, en quelques minutes, l’affaire est faite et une voiture emmène les copains vers Mende.

Avant de me mettre en chemin vers mon camping au bord du Tarn, à deux kilomètres au nord de Florac, je profite de l’après-midi pour aller visiter la maison du parc national des Cévennes, au bord de cette même route, avec l’idée d’y glaner quelques infos sur la rando que je souhaite faire le lendemain sur le causse au-dessus.

J’y profite de ces cartes que j’aime tant de la géologie des Cévennes, de son relief, et de l’exposition de belles photos de la région. Arrivé au camping, je privilégie aux emplacements standards la belle pelouse en contrebas au bord du Tarn, et part tremper un peu mes pieds dans l’eau.

Jusqu’ici, le voyage a été magnifique, pleins de surprises et de rebondissements, emplis d’émerveillements et de sympathiques rencontres. Me sentant un peu seul sans la joyeuse compagnie de mon couple d’amis, je me réjouis néanmoins de la perspective d’une suite du voyage en totale autonomie, dans une solitude propice à la pensée introspective, et avec toujours la perspective de faire de belles rencontres. Elles seront au rendez-vous.

*****

… Fin de la partie I …

Suite de l’aventure, moments magiques et de galères à la clé, entre solitude et bonne compagnie rencontrée sur le chemin, dans la seconde partie de l’article, disponible ici.

Une suite et fin de récit où je vous partagerai notamment pas mal d’informations pratiques sur ce sentier de grande randonnée, pour celles et ceux à qui cet article aura – je l’espère – donné envie.. !

A très bientôt !


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Cet article a 10 commentaires

  1. BLANC

    Magnifique et superbe votre article… le récit de votre périple sur le chemin de Stevenson avec tous les détails de cette belle aventure qui nous donne envie de partir à notre tour. Félicitations et merci pour cela.

    1. Merci beaucoup ! C’est une randonnée remarquable, autant par la beauté des paysages traversés que des belles rencontres qu’on y fait. Stevenson, c’est un certain état d’esprit.. Je vous souhaite d’avance bonne route 🙂

  2. trocellier

    magnifique récit, tes écrits nous serviront, impatient de lire la suite, merci. Nous allons comme toi faire la partie sud à 4 en famille 1ère semaine de septembre 2022 à bientôt éric

    1. Merci beaucoup ! Si vous aimez le bivouac dans la nature, les spots où l’on a campé étaient franchement pas mal, je pourrais vous les indiquer si vous le souhaitez..! 😉
      Septembre en plus, c’est la plus belle période de mon point de vue : la bruyère en fleurs, encore beau temps et pas trop de monde, et les belles bogues vertes de châtaignier !

  3. Cabiron

    Bonjour sympa de décrire votre périple de septembre sur les traces de Stevenson !
    Je venais il y a 1 mois de finir le livre de ce dernier : Voyage avec un âne dans les Cévennes. J’adore la Lozère (mon père est lozérien) et rêverais de faire le voyage, au moins comme vous la plus belle partie avec le Mont Lozère et la source du Tarn…
    En tout cas merci p le partage. Les détails pratiques sont top pour qui ne connaît pas trop comme moi. Peut-être un jour ???
    Cordialement.

    1. Si ça peut vous aider et vous simplifier l’idée du voyage, à la fin du 2nd article, je consacrerai une partie aux infos pratiques sur la rando 😉

  4. ROBELIN

    Merci avons apprécié votre périple sur le Chemin de STEVENSON
    Avons fait le milieu en 2017 de LANGOGNE à FLORAC et avons adoré…
    Aimerions faire le début en Partant du PUY et la fin jusqu’à Saint Jean du GARD.
    Mais ce serait magique de le parcourir avec les genets en fleurs, de l’or partout… ( nous ils étaient en gousses à la période que nous l’avons fait… )
    Bonne suite dans les chemins…

    1. En juin avec les genêts on me l’avait recommandé effectivement, c’est magnifique. Mais si je puis vous donner mon avis, je pense que la plus belle période pour faire le chemin est la fin d’été, en août/septembre, car les champs de myrtilles et de bruyère prennent leur couleur rouge-violette, qui contraste avec le jaune et le vert de l’herbe, le gris de la roche. Des patchworks de couleurs d’une beauté indescriptible.. Et puis de même côté Cévennes, en septembre, vous avez les belles bogues vertes des châtaigniers ! Et puis c’est une période plus calme, pas trop chaud ni trop froid.

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