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Vue 3D du détroit de Gibraltar

Ce n’est qu’une simple image, mais je la trouve très belle et d’une certaine profondeur.

Il y a tant à dire sur ce détroit. 14 petits kilomètres qui ne semblent rien, mais qui font tout. Qui historiquement, changent la face du monde. La notion “d’Histoire-Géographie” ne vient pas de nulle part, et ne manque définitivement pas de sens, tant ces deux dimensions – un état de fait géonaturel et des dynamiques de devenirs anthropologiques, semblent consubstantiellement et invariablement liées.

14 kilomètres de large et 1 000 mètres de profondeur qui séparent deux continents, aux destins, histoires, cultures bien différents, et pourtant tellement liés et imbriqués, marqués par des millénaires d’échanges économiques et commerciaux, de migrations et d’invasions de part et d’autre, de diffusion de religions, de connaissances et de cultures.

14 petits kilomètres (de la pointe de Tarifa côté européen à Eddalya côté africain) qui marquent aujourd’hui la frontière entre deux réalités géographiques et socioéconomiques distinctes : l’Europe et l’Afrique, le “Nord” et le “Sud”, les pays dits “développés” et ceux dits “en voie de développement”, avec toutes les limites et critiques que l’on peut apposer à ces termes et modèles.

14 petits kilomètres qui constituèrent longtemps une toute autre frontière, à l’orientation totalement orthogonale : celle d’un Empire Romain englobant tout le monde et bassin méditerranéens avec le vaste au-delà océanique, une frontière Est/Ouest (dans la symbolique des Romains) entre “leur mer” (Méditerranée venant du latin “Mare Nostrum” – “notre mer”), leur monde, et l’inconnu. Un monde romain où Nord et Sud de la Méditerranée sont indistincts au sens où appartenant à un même vaste ensemble, où n’existent qu’un centre (Rome et l’Italie) et des “provinces”, plus ou moins peuplées, plus ou moins riches, conquises au fil des siècles.

L’Empire romain à son apogée d’extension territoriale (source : Olivier Henry pour Wikipédia Communs)

Les régions orientales et sud-méditerranéennes ne sont alors pas moins riches ni moins considérées et développées que les autres : les provinces grecques, anatoliennes et du Proche-Orient (actuels Syrie, Israël, Liban et Palestine), berceaux des premières grandes cités et civilisations méditerranéennes (Phéniciens, empire Hittite, civilisations minoenne et mycénienne,…), sont parmi les plus “lucratives” de l’Empire, par leurs riches ressources économiques et commerciales, liées notamment à leur situation de portail avec l’Eurasie. Le territoire central de l’ancienne empire punique quant à lui (celui de la célèbre cité de Carthage dont les Romains mettront deux siècles pour en venir à bout), soient la Sicile et le nord des actuelles Tunisie et Algérie, constitueront durant des siècles, avec l’Égypte, le “grenier à blé” de Rome.

Une modélisation du port de Carthage à la période de la première guerre punique, et dont la forme caractéristique est aujourd’hui toujours bien visible à l’emplacement de l’ancienne colonie phénicienne devenue cité-empire (situé à quelques kilomètres au nord de l’actuel Tunis)

Bien que bien moins importantes que sous l’Empire Romain de part la géographie-même de ce dernier, les dynamiques d’échanges et de flux entre Nord et Sud, Est et Ouest du bassin méditerranéen ne cesseront jamais après la fin de celui-ci, et connaitront une intensité sans pareille lors de l’expansion des grands empires coloniaux européens à l’Afrique (après l’Amérique et “les Indes”), majorée également par l’entrée du monde dans l’ère industrielle ; sans parler des denses échanges commerciaux qui perdurèrent durant tout le Moyen-Âge, et qui feront notamment la richesse des grandes républiques maritimes italiennes (Venise, Gènes,…).

Mais revenons à notre détroit de Gibraltar et à notre image. On y voit notamment très bien la fameuse presqu’île de Gibraltar (qui a donné son nom au détroit, bien que non techniquement l’endroit le plus étroit entre les deux continents), toujours propriété de la Couronne britannique, et revendiquée depuis des siècles par l’Espagne à laquelle elle se rattache géographiquement.

Une carte qui montre bien combien ce gros promontoire rocheux facilement défendable de terre comme de mer (car vaste falaise et port naturel relié à la terre par un seul petit bout de plaine), situé à quelques encâblures de l’unique point de passage entre la si peuplée et commerciale Méditerranée et le reste des mers du monde, constituait un verrou stratégique de premier plan. Verrou et site hautement stratégique que les Britanniques, maîtres incontestées des mers depuis la fin du XVIIème siècle, auront d’ailleurs tôt fait de capturer et de refortifier, et où ils résisteront des siècles à bien des assauts (terrestres comme navals) ; autant de vaines tentatives de prise de contrôle ou de récupération de la presqu’île, tout particulièrement des Espagnols…

Panorama d’une des attaques (1782) du Grand Siège de Gibraltar, une opération conjuguée navale et terrestre franco-espagnole de grande envergure visant à reprendre la place forte aux Britanniques durant la guerre d’indépendance américaine (objet d’un prochain article.. !), et qui se soldera par un échec (source : Alamy Images)
Vue de Gibraltar depuis le sud

Le nom de Gibraltar est d’ailleurs une déformation du mot arabe “djebel tarik (qui signifie “montagne de Tarik”), ce dernier étant le prénom du général musulman Tariq ibn Ziyad, qui, en avril 711, franchit le détroit pour conquérir la péninsule ibérique, ouvrant ainsi la voie à une occupation musulmane de l’actuel Espagne qui durera près de 800 ans jusqu’à la fin de la Reconquista et la chute de Séville (qui marquera notamment la fin du grand califat de Cordoue, entrée dans l’Histoire à la fin du premier millénaire ap. J.-C. par son rayonnement mondial, du fait de son statut de plus grande ville de Méditerranée et par la période d’émulation intellectuelle et scientifique remarquables qui y règne durant près d’un siècle, fruit notamment d’une certaine – et bien rare à l’époque – harmonie entre les communautés musulmanes, chrétiennes et juives qui peuplent la capitale du califat – on parle d’ailleurs d’« âge d’or andalou »).

L’Espagne et le Califat de Cordoue (Qurtuba) autour de l’an 1000

Dans l’Antiquité, le détroit était appelé les “Colonnes d’Hercule“, en référence au célèbre héros de l’Illiade qui dans le cadre de ses Douze Travaux et de son mythique voyage à travers la Méditerranée aurait été jusqu’à cet “extrême Occident” y récupérer de monstrueux bœufs voués à être sacrifiés, et où, selon les légendes, il aurait variablement utilisé sa force surhumaine pour s’ouvrir un passage au travers des montagnes ou au contraire rétrécir le détroit existant pour empêcher les monstres de l’Atlantique de pénétrer en Méditerranée.

Sculpture hommage aux Colonnes d’Hercule, réalisée côté Maroc, face à Gibraltar

Au-delà de la mythologie grecque, ces “Colonnes d’Hercule” resteront également célèbre dans le monde romain, car symbolisant pour ces derniers comme évoqué plus haut la frontière entre le monde civilisé et un au-delà océanique inconnu et dangereux. C’est d’ailleurs dans cet « au-delà inconnu » des colonnes d’Hercule que Platon aurait situé le royaume perdu de l’Atlantide, un indice géographique sur la localisation de la mythique cité et civilisation perdues d’ailleurs sujet à bien des interprétations aujourd’hui (un passionnant sujet sur lequel j’aurai l’occasion de revenir normalement, un jour, au travers d’un article dédié à l’histoire de la civilisation minoenne – spoiler alert).

Vue imagée de la cité de l’Atlantide (avec ses caractéristiques cercles concentriques décris par Platon)

Et il y aurait encore tellement d’autres histoires à raconter autour de ce célèbre détroit..

Retenons combien ce dernier est infime au regard des envergures des mers qu’il délimite, mais malgré tout, est, et cela changea tout historiquement. Du point de vue géographique et biologique, l’espace connectant la vaste mer Méditerranée à l’immense océan Atlantique est si étroit qu’il fait quasiment de la première une mer fermée, lui conférant ses propres caractéristiques de salinité (la mer Méditerranée est 100 fois plus salée que l’Atlantique.. !), de biotope, ainsi qu’un haut degré de pollutions en tout genre… (ces dernières – dues à la densité de population et de grandes villes bordant l’ensemble du littoral méditerranéen – n’ayant en effet pas vraiment la possibilité de se “diluer” dans les vastes océans…).

Mais ce détroit, ce passage, cette ouverture maritime de cette région-berceau de si nombreuses et grandes civilisations sur le reste des océans et du monde existe bel et bien, et Dieu sait ainsi que cela changea tout, absolument tout, dans l’histoire de cette région et du monde.. !

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