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Au début du XVIIe siècle, l’intérieur du continent nord-américain demeure un immense espace presque totalement inconnu des Européens. Depuis les Conquistadors et explorateurs espagnols du siècle précédent (qui se sont peu aventurés au-delà des côtes), seuls quelques coureurs de bois canadiens et autres aventuriers sur deux jambes se sont enfoncés dans les immensités terrestres qui séparent la chaîne des Appalaches de l’océan Pacifique, à près de 4 000 km de là.
Pourtant, en ce tournant du règne de Louis XIV, le Grand Jeu pour le Continent a déjà commencé. Établis respectivement dans leurs bassins de peuplement de la vallée du Saint-Laurent et de la bande côtière atlantique, les colonies françaises et anglaises d’Amérique du Nord sont déjà en rivalité pour le contrôle des ressources stratégiques : pêche à la morue d’abord, commerce des fourrures ensuite. C’est ce dernier qui constitue le premier et principal moteur de l’exploration terrestre : toujours en quête de nouveaux fournisseurs de pelleteries, les marchands et trappeurs européens – tout particulièrement canadiens – s’enfoncent toujours plus loin dans l’intérieur du continent, remontent fleuves et rivières à la rencontre de nouveaux partenaires autochtones. Bientôt, ces voyages de traite amènent les Franco-Canadiens à reconnaître l’intégralité de la région des Grands Lacs, puis à s’aventurer de là vers le Grand Nord Canadien d’un côté, et vers le Mississippi et son réseau d’affluents de l’autre.
Au milieu du XVIIe siècle, les colons français du Saint-Laurent ont déjà pénétré l’intérieur du Continent jusqu’aussi loin que les lacs Supérieurs et Michigan, et ils commencent à remonter les rivières menant jusqu’au « grand fleuve » : celui que les Amérindiens nomment dans leur langue le Missippi ou Mississippi…
Ce sont les Français (et Canadiens) les premiers qui, entre la décennie 1670 et la fin du siècle, vont redescendre le cours du roi des fleuves nord-américains et en découvrir (du point de vue européen cela va de soi) l’embouchure. Désormais, un couloir terrestre (ou plus exactement fluvial) relie le golfe du Saint-Laurent à celui du Mexique.
Cette poussée des Français dans l’intérieur du Continent est évidemment accueillie avec force défiance par ces deux autres puissances coloniales majeures présentes sur le sol nord-américain que sont l’Espagne et la Grande-Bretagne. Du côté de cette dernière, la brochette de colonies qui s’alignent le long de la côte atlantique, des frontières de la Floride espagnole à celles du Canada français – Caroline, Virginie, Pennsylvanie, Maryland, colonies de New York et de Nouvelle-Angleterre,… – a enregistré une poussée démographique absolument spectaculaire, l’Amérique anglaise flirtant déjà avec les 200 000 âmes quand la Nouvelle-France peine de son côté à dépasser les 10 000…
Le chapitre de mon histoire de la Nouvelle-France racontant les deux premières guerres intercoloniales, chapitre dont le présent article est extrait !
Déjà, depuis la fin des années 1680, Franco- et Anglo-Amérique sont à couteaux tirés et se livrent à une guerre économique féroce (en particulier dans les eaux du golfe du Saint-Laurent et de la baie d’Hudson) en même temps qu’à une violente guerre des frontières. L’Espagne, elle non-plus, ne peux vraiment accepter de voir les Français s’établir sur la côte de sa chasse-gardée caribéenne, si près de Vera Cruz et de ses mines d’argent du Nouveau-Mexique…
C’est dans ce contexte d’orée du Siècle des Lumières qu’un nouveau conflit entre grandes puissances européennes (la guerre de Succession d’Espagne) vient se répercuter en Amérique, et y précipiter l’ouverture des hostilités. C’est cette histoire aussi oubliée que déterminante, qui voit naître la colonie française de Louisiane en même temps que le démarrage du grand combat impérial pour le contrôle du Continent nord-américain, que je vous propose de découvrir dans ce nouvel article, extrait de ma gigantesque série consacrée à l’histoire de la Nouvelle-France. Bonne lecture !
Fort Louis de la Louisiane, printemps 1703. Pierre Le Moyne d’Iberville balaie du regard depuis l’étage supérieur du fort la petite centaine de bâtisses en bois qui viennent ici de sortir de terre… Après des années à naviguer sur les eaux glacées de la baie d’Hudson, voici le grand héros de la Première guerre intercoloniale immergé dans la chaude moiteur des rivages du golfe du Mexique. La survie ici n’est pas des plus faciles : il a d’abord fallu trouver un environnement relativement salubre, au climat sain, pour y installer un village et un fort et pouvoir y développer quelques cultures de subsistance. Sans être trop près du bord de la rivière ou de la mer, où les crues locales ont tendance à noyer épisodiquement les rives et à tout emporter avec elles. Et sans s’aventurer non plus trop loin dans les terres, où le ravitaillement depuis la Métropole et les Antilles est difficile, et où la non-attaque par des voisins autochtones n’est jamais véritablement garantie…
Fils d’un pionnier du Canada français, Pierre Le Moyne d’Iberville n’a que 25 ans lorsqu’il participe à la célèbre expédition de la baie d’Hudson. Durant le premier grand affrontement qui opposent les Français du Canada et les colons de Nouvelle-Angleterre à l’occasion de la répercussion en Amérique de la guerre de la Ligue d’Augsbourg (théâtre d’opérations que l’historiographie française retient sous le nom de Première guerre intercoloniale), l’homme est de tous les fronts : il dispute pied à pied aux Anglais les postes de la baie d’Hudson, mène le saccage de leurs pêcheries de Terre-Neuve, participe aux grands raids frontaliers de 1690 et commande aussi plusieurs opérations en Acadie. Très respecté de ses compatriotes comme des autorités de Métropole, il se trouve en France lorsque la guerre se termine. C’est alors que le secrétaire d’Etat à la Marine pense à lui pour faire avancer le dossier louisianais…
Une fois le Mississippi (re)découvert, on s’est d’abord installé non-loin de l’embouchure du grand fleuve, à Biloxi, à proximité d’une tribu amérindienne dont on s’était préalablement faite une alliée. Rapidement, néanmoins, on a cherché un site de terre ferme, que l’on croit avoir trouvé ici, 150 km plus à l’est, dans la baie de Mobile, en remontant un peu la rivière. Là, on a pu construire en dur sur un terrain plus favorable, et on a aussi pu nouer quelques relations avec les nations amérindiennes du coin – qui nous assurent quelques ravitaillements en vivres en échange de quelques fournitures amenées de la vieille Europe.
Pour faire de l’établissement une vraie colonie néanmoins, l’absence de femmes posent rapidement problème. L’expédition est constituée quasi-exclusivement d’hommes, et on ne peut compter que sur les Amérindiennes pour fonder localement des familles. Entre ce problème-là, celui du réapprovisionnement, celui de la nature hostile, et celui du risque permanent de se voir déloger par les voisins espagnols (voire même anglais), il est peu dire que cette implantation sur la côte sud de l’Amérique demeure fort modeste et fort précaire. Mais enfin, n’est-ce tout de même pas un spectaculaire progrès de voir les Français enfin prendre pied et s’implanter en Louisiane ?
* * *
Tout avait pourtant si bien commencé. En 1673, les canadiens Jolliet et Marquette remontait le grand fleuve Mississippi jusqu’à la hauteur de sa confluence avec la rivière Arkansas. Une décennie plus tard, le normand Cavelier de La Salle terminait le travail ouvert par les deux pionniers : il atteignait le golfe du Mexique, et fondait officiellement la Louisiane au nom de Sa Majesté Louis XIV. Puis c’est là que le bât a blessé : revenu par mer avec suffisamment de monde pour établir une colonie, La Salle ne trouve pas l’embouchure du grand fleuve, et errant dans les marais fétides de ces régions subtropicales, finit assassiné par une mutinerie. Pendant près de quinze ans, la situation en reste ainsi au point mort : de Louisiane française n’existe qu’une dénomination sans consistance, aucun établissement permanent n’ayant ensuite été fondé et n’étant ainsi venu sur place sécuriser la vaste zone revendiquée.
C’est là qu’un certain Pierre Le Moyne d’Iberville, héros de la Première guerre intercoloniale et navigateur et meneur d’hommes patenté, entre à nouveau en scène et se voit missionné par Versailles pour prendre les choses en main…
Dès le XVIIe siècle, des Franco-Canadiens qui explorent déjà l’Amérique jusqu’aux Grandes Plaines
Les Canadiens ne s’étaient pas contentés de mettre en valeurs les rives du Saint-Laurent. Ils avaient poussé vers l’ouest et le sud, atteint les Grands Lacs et pénétré dans le bassin supérieur du Mississippi, par un des nombreux portages qu’utilisaient depuis longtemps les Indiens. […] En 1672, l’intendant Jean Talon lançait, à la découverte du Mississippi, un marchand, Jolliet, et un missionnaire, le Père Marquette. Ils rentraient après avoir découvert l’Illinois, l’Ohio, le Missouri, exploré le grand fleuve jusqu’à son confluent avec l’Arkansas, et baptisé cette région immense, aux limites incertaines, du beau nom de Louisiane.
Pierre Gaxotte, Le siècle de LouisXV, p. 200
La seconde moitié du XVIIe sièclen’est pas seulement marquée, du point de vue de la jeune colonie de Nouvelle-France, par la restructuration de la colonie (jusqu’ici simple comptoir de commerce), par l’important développement économique et démographique que cette nouvelle administration de la province va impulser (au Canada comme en Acadie), et par les grands succès diplomatiquesqui aboutissent déjà à l’établissement de vastes alliances franco-autochtones, de l’axe laurentien à la région des Grands Lacs. Elle est également remarquable (et remarquée) par une expansion française très impressionnante, voire héroïque, sur les immenses territoires américains encore inconnus :
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les colons anglo-américains occupant le littoral de l’Atlantique ne s’aventuraient que rarement au-delà de leurs champs clôturés, pas plus que les paysans d’Europe qui se déplaçaient généralement bien peu au-delà des confins de leur paroisse d’origine. En revanche, les Canadiens de la vallée laurentienne n’avaient rien de paroissial. Grandissant au cœur d’un véritable carrefour interculturel canado-autochtone — théâtre d’un va-et-vient constant entre le fleuve Saint-Laurent et les Grands Lacs — ils recevaient une éducation qui les amenait à admirer les coureurs de bois et à vouloir le devenir eux-mêmes un jour. Pour l’historien Jacques Mathieu, à la fin du XVIIe siècle, un homme sur deux aura tenté au moins une fois l’expérience du voyage vers l’Ouest.
La vie des coureur des bois illustrée par quelques planches de la chouette BD Les Pionniers du Nouveau Monde …
Isolés pendant des mois, voire des saisons entières, dans des petits postes ou cohabitant avec des membres des Premières Nations, ces aventuriers de la forêt boréale s’engageaient dans des espaces envoûtants, souvent dangereux, composés de forêts profondes, de lacs et de rivières sans fin, de torrents puissants, de chutes d’eau vertigineuses, de majestueux massifs montagneux, de plaines à perte de vue jusqu’aux contrées les plus nordiques aux hivers implacables. Pour s’aventurer dans les profondeurs de l’arrière-pays, il fallait avoir appris les voies de l’Autochtone, ses habiletés techniques, son savoir et sa sensibilité de la faune et de la flore, de même que sa capacité à s’orienter et à se déplacer dans de vastes espaces.
Des Canadiens, un officier français observa en 1757 : « Ils endurent la faim et la soif patiemment, plusieurs d’entre eux ayant été entraînés depuis l’enfance à imiter les Autochtones, qu’ils tiennent, avec raison, en haute estime. Ils aspirent à gagner leur respect et à leur plaire. ». Dans le cours de leur voyage, la réussite de ces hommes requérait non seulement de savoir composer avec les éléments de la nature, mais elle dépendait aussi de leur capacité à faire leur place dans un réseau complexe de relations diplomatiques et économiques entre Premières Nations dont l’envergure était d’ordre continental. Toutes avaient leurs langues, leurs coutumes, leurs mœurs et leurs particularités.
Pour un récit plus détaillé de l’essor formidable (et dans tous les domaines) qu’enregistre la colonie canadienne sous le règne de Louis XIV, je renvoie les intéressés vers le deuxième chapitre de ma grande série dédiée à l’histoire de la Nouvelle-France !
Devant ces défis d’immensité et de diversité, une élite canadienne — polyglotte et initiée aux cultures autochtones — s’imposera comme des intermédiaires culturels indispensables dont la somme des liens qu’il sauront tisser avec les Premiers Peuples permettra de constituer et de maintenir en place la Grande Alliance franco-autochtone. Véritable colonne vertébrale de la présence française en Amérique du Nord, c’est cette alliance historique qui permit à la Nouvelle-France d’exister et de couvrir un territoire de la taille d’un continent — de l’Acadie à l’Est, atteignant les abords de la baie d’Hudson au nord, se prolongeant vers les grandes plaines à l’ouest et s’étirant au sud jusqu’en Louisiane et le golfe du Mexique.
Sur ces routes, il n’y avait pas d’obstacles majeurs et la nourriture pouvait être obtenue assez facilement. Le poisson et le gibier abondaient et, la plupart du temps, les tribus qui faisaient pousser le maïs étaient désireuses d’échanger des fourrures et des denrées pour des produits européens. Partout où le canot pouvait aller, les coureurs de bois se rendaient. À l’apogée de la Nouvelle-France au XVIIIe siècle, bon nombre de Canadiens de toutes les régions de la colonie étaient habitués à voyager sur d’immenses distances à partir de leur propre domaine de la vallée du Saint-Laurent et à vivre parmi des peuples dont les cultures leur étaient souvent étrangères. Ces hommes — fiers, braves et aventureux — étaient capables de s’accommoder de n’importe quelles conditions n’importe où. Contrairement à leurs homologues des colonies anglaises qui n’avaient toujours pas réussi à traverser le massif des Appalaches, tout le continent nord-américain était leur monde.
Marco Wingender, « Les coureur des bois (Partie 11) : tout un continent à leur portée », sous-chapitre extrait de Le Nouveau-Monde oublié : la naissance métissée des premiers Canadiens
Parmi ces explorateurs qui vont explorer si nombreux et si loin les horizons du continent de sorte à ce qu’au début du XVIIIe siècle, le tiers de l’Amérique du Nord se retrouve sous contrôle ou influence française, il convient de distinguer toutefois les explorateurs commandités par les autorités des coureurs des bois dont nous avons parlé plus haut. Les premiers avaient en effet pour mission de prendre possession de territoires au nom du roi, et consignaient par écrit leurs découvertes et leurs aventures. Les seconds, quant à eux, plus discrets, travaillaient pour des compagnies et n’ont souvent malheureusement laissé aucune trace. Les premiers comme les seconds ne manquaient cependant ni d’audace, ni de courage. Motivés par les distinctions, les profits et la gloire, ou pour un goût prononcé pour la liberté, ces aventuriers ont ainsi fourni leur lot de mythes et de légendes, tout particulièrement aux Canadiens et aux Acadiens.
À son apogée, la Nouvelle-France rayonnera sur près de la moitié de l’Amérique du Nord, de Terre-Neuve au Texas et de la Floride et des Appalaches aux Grandes Plaines…
Cette expansion vers le nord (baie d’Hudson), l’ouest (lac Supérieur, Grandes Plaines, Rocheuses), le centre et le sud (bassin du Mississippi et golfe du Mexique) se justifie alors de plusieurs façons : les missionnaires poursuivent leur œuvre d’évangélisation auprès des peuples amérindiens ; les commerçants de fourrures espèrent trouver de nouveaux fournisseurs ; quant aux politiques, ils entendent contrecarrer l’expansion anglaise. Il ne faut pas sous-estimer également cette quête prométhéenne de la mer de l’Ouest, cet océan Pacifique si mystérieux (dont les Amérindiens avaient attesté l’existence aux Français) qui nourrit alors l’imagination de nombreux aventuriers, lesquels rêvent de découvrir la route vers l’Asie que cherchait déjà Jacques Cartier… ! Attardons-nous sur deux des voyages exploratoires les plus lourds de conséquences pour l’Histoire du Continent, ceux de Jolliet et Marquette puis de La Salle, deux expéditions-clés qui ont ouvert la voie à la colonisation français du bassin du Mississippi !
* * *
1673-1674 : Jolliet et Marquette remonte le Mississippi jusqu’à l’Arkansas
Né en France où il a suivi l’instruction jésuite, arrivé à Québec en 1666, Jacques Marquette rêve déjà d’accomplir un voyage chez les « Indiens » Illinois. Pour se préparer à ses futures explorations en territoires amérindiens, le jeune jésuite va passer un an à Trois-Rivières pour s’y consacrer à l’apprentissage des langues autochtones. Il visite ensuite diverses missions Jésuites installées dans la région des Grands Lacs, ce qui l’amène jusqu’à celle de Michillimackinac, le grand poste de traite du nord-ouest des Grands Lacs (d’où transitent toutes les peaux arrivant du Nord et de l’Ouest canadien, avant d’être convoyées vers le grand marché de Montréal, carrefour français de la traite sur le Coltinent). C’est là qu’il reçoit l’ordre de l’intendant Talon d’accompagner Louis Jolliet dans son expédition sur le Mississippi.
Descente du Mississippi par le père Marquette et Louis Jolliet en 1673
Louis Jolliet est, lui, un pur québécois, initialement destiné à la prêtrise par ses parents, mais qui lui a préféré, comme nombre de ses contemporains, la vie de coureur des bois et la traite des fourrures. Ayant plusieurs années d’expérience de voyage vers l’Ouest à son actif, l’intendant Talon le charge en octobre 1672 « d’aller à la découverte de la mer du Sud, par le pays des Mascoutiens et la grande rivière que les sauvages appellent Michisipi et que l’on croit se décharger dans la mer de Californie » (les relations des Jésuites écrites au milieu des années 1660 avaient en effet fait état de cette « grande rivière Missipi » qui, selon certains Sioux, conduirait à une mer). Le but à atteindre par le duo franco-canadien est ainsi la fameuse mer du Sud, c’est-à-dire le Pacifique, où l’on croit, alors, que se jette le Mississippi.
Une belle carte récapitulative des expéditions de Jolliet et Marquette. En rouge, on voit bien l’itinéraire qui va les mener du lac Michigan au Mississippi via son affluent Illinois. Ils leur restaient néanmoins encore un bon bout de fleuve à parcourir avant d’atteindre le delta du Mississippi et la mer des Caraïbes… !
Profitant de l’hiver où les rivières sont de toute façon impraticables pour faire leurs préparatifs, les deux hommes se mettent en route en mai 1673, accompagnés de seulement 5 hommes et équipés de 2 canots. Le 15 juin, après avoir dû effectuer un portage pour atteindre la rivière Wisconsin, un affluent du Mississippi, ils atteignent enfin la « grande rivière », comme l’appelait les « Sauvages » (car elle était la plus considérable de tout le pays environnant), et en commencent la descente. Ils en descendent le cours pendant près d’un mois, croisant quelques villages indiens, de magnifiques gravures rupestres peintes sur une falaise, jusqu’à atteindre le plus septentrional des villages de la tribu des Arkansas. Là, le duo décide de rebrousser chemin, craignant de tomber entre les mains des Espagnols de Floride (qui auraient très certainement détruit leurs notes et tous leurs comptes rendus de recherches).
Malgré leur décision de ne pas aller plus loin et de faire demi-tour, les deux explorateurs ne doutaient point que le terme de leur découverte aurait été le golfe du Mexique (et non la mer de Californie), sur la base des bonnes connaissances cartographiques dont ils bénéficient tous les deux. En revanche, ils se trouvent beaucoup plus éloignés de la mer qu’ils ne le pensaient lorsqu’ils firent demi-tour, se croyant en effet à seulement 50 lieux de cette dernière (soit 200 km), quand celle-ci se trouvait en pratique à encore près de 1 000 km de là ! Empruntant une route différente pour leur retour (qui devra les amener à faire une halte au niveau de l’actuelle Chicago), Jolliet et Marquette arrivent enfin à une autre mission jésuite près du lac Huron, en octobre 1673. En une quinzaine de mois, les explorateurs auront ainsi couvert une distance de plus de 3 500 kilomètres, effectuée uniquement en canot ou à pied (moment où il fallait porter les canots !). En cette décennie 1670, Jolliet et Marquette ont bien découvert et exploré le Mississippi, mais ne sont cependant pas parvenus à son embouchure. C’est une autre figure de l’exploration française du continent, Cavelier de La Salle, qui réussira cet exploit, moins d’une décennie plus tard !
Les deux explorateurs vont croiser la route de nombreux villages et groupes amérindiens le long de leur périple, qui constitueront autant de contributeurs indispensables de la réussite de leur voyage (c’est en effet auprès des tribus rencontrées que les deux voyageurs vont trouver de quoi se ravitailler, bénéficier de conseils et d’informations sur la route à suivre vers le delta du Mississippi, trouver des guides pour la suite de leur périple…).
1681-1682 : Cavelier de La Salle atteint le delta du Mississippi et fonde la Louisiane
Né à Rouen, et après de brillantes études au collège des jésuites, La Salle embarque pour la Nouvelle-France en 1666, en qualité de colon et d’explorateur. Cet homme brillant à la fin tragique va y mener pas moins de cinq voyages exploratoires, qui vont repousser toujours plus loin les frontières de l’Amérique française. Comme beaucoup de ses contemporains, Cavelier de La Salle rêve en effet de découvrir le fameux passage qui par l’Ouest doit, croit-on alors, mener en Chine…
Incité par des Indiens à explorer cette région, son premier voyage va consister à trouver un passage conduisant du lac Ontario à la rivière Ohio, celle que l’on surnommait alors la « belle rivière », où La Salle projette de naviguer dans l’espoir d’y rejoindre la « mer du sud », cet océan Pacifique dont on ne connait pas encore la localisation exacte. Soutenu par l’intendant et le gouverneur général, et accompagné de plusieurs autres explorateurs, La Salle arpente pendant des mois la région, explorant longuement une bonne partie des côtes des Grands Lacs (Ontario, Erié, Michigan, Huron,…). Un voyage qui, faute de trouver de nouvelles ressources à exploiter, a l’intérêt de permettre de préciser peu à peu la géographie de ce vaste territoire lacustre, ainsi que de découvrir les sources du Mississippi, que l’on baptise alors de fleuve « Colbert » en hommage au Secrétaire d’État alors grand artisan métropolitain du développement des colonies ultramarines. Durant ces premiers voyages successifs, La Salle engage également des négociations avec les Iroquois du Sud, dont les conclusions ont pour vertu de détourner une partie de leur commerce vers les Français du Canada plutôt que vers les Hollandais ou les Anglais. Autant de succès qui valent bientôt à l’explorateur rouennais d’être introduit et chaudement recommandé par le gouverneur Frontenac auprès de Colbert, en vue d’une expédition vers le Mississippi.
La Salle inspectant la construction du fort Conti en 1679
Après un passage en France et plusieurs mois à convaincre les autorités de la pertinence du projet (et à réunir les appuis à la Cour et les fonds nécessaires à l’expédition), il finit par obtenir, en mai 1678, l’autorisation officielle du gouvernement louis-quatorzien d’explorer le centre du continent et de découvrir où se jette le Mississippi. Rapidement, La Salle réembarque avec une trentaine de compagnons sur un navire chargé de tout le nécessaire à la future expédition (notamment de nombreux produits d’échange avec les autochtones). Passant rapidement par Québec, le Rouennais se rend d’abord vers le Niagara, où il lance la mise chantier d’un bateau ponté (appelé « le Griffon »), qui doit permettre de collecter les fourrures autour des Grands Lacs (et de compléter ainsi le financement de l’expédition vers le Mississippi). Si ce bateau va faire de La Salle le premier européen à naviguer sur les Grands Lacs en amont des chutes du Niagara, celui-ci disparait malheureusement lors d’une tempête durant son voyage retour, emportant avec lui son précieux chargement de fourrures (et donc tout le butin devant permettre de financer a posteriori l’expédition). Ce désastre oblige La Salle et ses compagnons à sillonner la région des Grands Lacs durant les deux années qui suivent, explorant et commerçant pour renflouer les dettes générées par la perte de la cargaison. Bravant la neige et le froid, en canot et à pied, construisant au passage plusieurs forts, cette petite poignée d’individus réalise ce faisant la plus incroyable expédition pédestre – environ 2000 km – jamais menée de mémoire d’homme par une équipe d’explorateurs européens en un tel laps de temps !
La quête de la source ou de l’embouchure d’un grand fleuve… le rêve de tout explorateur…
Finalement, le 19 décembre 1681, aux alentours du lac Michigan, l’expédition vers le Mississippi est enfin engagée. Elle compte 23 français et 28 autochtones de diverses nations, dont des femmes et des enfants. Les voyageurs reprennent l’itinéraire des rivières, lacs et portages parcourus dix ans plus tôt par Jolliet et Marquette, malgré quelques obstacles et difficultés supplémentaires que leur impose l’hiver. Au bout d’un mois et demi d’efforts, ils atteignent enfin le Mississippi, qu’ils descendent jusqu’à atteindre le point le plus septentrional auquel était parvenu les deux précédents explorateurs, après plusieurs haltes pour se ravitailler, échanger avec les autochtones, participer à un ou deux festins et calumets de la paix et bâtir au passage un nouveau fort (une véritable passion). Là, La Salle et ses hommes prennent officiellement possession de la vallée du Mississippi au nom du roi de France Louis XIV, et donnent à toute la région qui les entourent le nom de Louisiane. Trois semaines plus tard, l’équipée atteint l’embouchure du Mississippi dans le golfe du Mexique, et deux jours plus tard, ayant remonté le fleuve jusqu’à l’actuelle Venice, La Salle prend une seconde fois possession du territoire au nom du roi de France (alors selon une cérémonie beaucoup plus solennelle).
Un événement aujourd’hui oublié, mais appelé à une certaine postérité (au moins géographique) : Cavelier de La Salle fondant officiellement la Louisiane au nom du roi Louis XIV !
Ce jour-là, l’explorateur rouennais n’a pas seulement repoussé plus loin les limites de la Nouvelle-France: il fait littéralement l’Histoire. Par l’acte de fondation de la Louisiane, La Salle fait en effet officiellement entrer dans le royaume de France (au moins en termes de revendication) un immense morceau de l’Amérique du Nord, s’étendant des Grands Lacs au golfe du Mexique, et de la frontière indélimitée des colonies anglaises de la côte atlantique aux limites septentrionales (et inconnues) de la Nouvelle-Espagne.
Cette toute nouvelle « Louisiane » constitue immédiatement un enjeu de taille et de prestige pour le roi de France, alors au faîte de sa gloire en Europe. En effet, le roi de France, en bon monarque absolu, tient aussi à s’affirmer au « Nouveau Monde » face à ses deux puissances rivales, l’Angleterre et l’Espagne, déjà bien copieusement installées sur le continent américain. Prenant le chemin du retour vers Québec dès le lendemain, pressé d’annoncer la nouvelle au gouverneur de la Nouvelle-France, La Salle fait notamment édifier sur une colline rocheuse dominant la rivière Illinois le fort Saint-Louis, qui donnera son nom à la ville moderne.
Rentré presque aussitôt en France après son passage par Québec, et devant la réussite de l’expédition, La Salle parvient à convaincre Louis Phélypeaux de Pontchartrain (le secrétaire d’État à la Marine ayant succédé à Colbert) d’un projet d’établissement permanent sur les rives du Mississippi. L’entreprise doit inclure des colons et des militaires, afin d’être en capacité, si nécessaire, d’imposer la force française aux prétentions espagnoles, et qui cette fois, se fera par voie de mer.
Carte récapitulative des expéditions de Cavelier de La Salleentre 1679 et 1687. La première, qui le mènera des Grands Lacs à la mer des Caraïbes, aura été infiniment plus fructueuse que la seconde (un fiasco maritime).
Partie de La Rochelle avec quatre navires, l’expédition va cependant tourner à la catastrophe, les commandants ne parvenant tout d’abord pas à retrouver l’embouchure du fleuve aperçu deux ans plus tôt. Errant vers l’ouest au niveau du Texas actuel, les malheurs vont alors s’enchaîner : l’un des navires est capturé par les Espagnols, un autre fait naufrage, et la frégate comprenant les militaires, préfère quant à elle rentrer vers la France. Quant au dernier navire où se trouvent La Salle et sa centaine d’hommes restant, il reste sur place où ces derniers font édifier un fort (encore un !), avant de finir échoué lui aussi… Persistant à vouloir explorer la région afin de rejoindre le Mississippi par voie terrestre, faisant évoluer ses hommes dans des contrées marécageuses semant la maladie et la mort chez nombre d’entre eux, La Salle finit par s’aliéner tout son équipage, qui va finir par se mutiner contre lui. Pire : le grand explorateur qui avait offert la Louisiane à son pays va même terminer abattu par ses propres hommes, quelque part vers la frontière nord du Texas, le 19 mars 1687.
Grâce aux voyages d’exploration successifs des Radisson et Groseilliers, Jolliet et Marquette et Cavelier de La Salle (auxquels les coureurs des bois auront historiquement préparé le terrain) toujours plus loin vers l’Ouest et le Sud du continent nord-américain, les Français seront en mesure d’établir dès 1688 cette magnifique carte de la «Partie occidentale du Canada ou de la Nouvelle-France» (où apparaît déjà tout le Mississippi et une partie de ses affluents).
Malgré cette fin tragique, l’expédition aura permis de mieux connaître, grâce aux quelques survivants, les possibilités d’accès à la Louisiane par la mer. Aussi le secrétaire d’état de la Marine sera-t-il en mesure de confier dès la décennie suivante une nouvelle mission à un marin d’expérience, bien informé, lui, du littoral oriental de l’Amérique du Nord : Pierre Le Moyne d’Iberville, qui prend ainsi le relai de La Salle. Avec son frère Jean-Baptiste, les deux frères canadiens réussiront ainsi là où l’explorateur normand a échoué : ils retrouveront l’embouchure du Mississippi et établiront la première implantation permanente de l’Histoire de la Louisiane !
Lorsqu’il se voit confier la mission de fonder un établissement français permanent en Louisiane, d’Iberville n’est pas seulement le meilleur chef militaire canadien du moment. C’est aussi un homme animé d’une vision, et qui voit loin. Depuis plus d’une décennie, le Canadien a combattu les Anglais un peu partout – en Nouvelle-Angleterre, en baie d’Hudson, à Terre-Neuve, en Acadie,… Il a eu l’occasion de stationner à New York et de fréquenter un peu les côtes de l’Amérique anglaise. Il a vu. Et il a compris.
Vu que les colonies anglaises, malgré leur plus faible territoire occupé, dépasse déjà d’un rapport de 1 à 10 la population de l’ensemble de la Nouvelle-France. Compris que le déséquilibre démographique ne va aller qu’en s’accentuant, promettant, par simple logique numérique, à moyen/long terme, le Continent à la plus populeuse de ses puissances européennes colonisatrices – en l’occurrence ici, et sans le moindre doute, au Royaume-Uni de Grande-Bretagne…
Au tournant du XVIIIe siècle, malgré son immensité, la Nouvelle-France vient à peine de dépasser les 10 000 âmes (dont 90% se concentrent en outre dans la vallée du Saint-Laurent, entre Montréal et Québec). Les Espagnols de Floride et du Nouveau-Mexique sont encore moins nombreux que les Français. Les colonies britanniques, qui s’étalent sur près de 1 500 km le long du littoral atlantique, de la Caroline à la baie du Massachusetts, comptent au même moment, elles, déjà, plus de 200 000 habitants – une population qui double qui plus est tous les vingt ans…!
Et puis il n’y a pas que ça. Il y a aussi le commerce des fourrures – pilier économique de la Nouvelle-France. Comme leurs compatriotes de la colonie de New York, les colons de Caroline ont déjà commencé à développer des réseaux commerciaux s’enfonçant loin dans l’hinterland nord-américain. Des marchands anglais de Caroline et de Virginie ont déjà établi des rapports commerciaux avec des nations amérindiennes du bassin du Mississippi – comme les Chactas et les redoutables Chicachas. Bientôt, si rien n’est fait, leurs réseaux commerciaux pénétreront toujours plus profondément vers l’intérieur du Continent, rabattant toutes les fourrures vers les colonies anglaises – et encerclant qui plus est continentalement le Canada français.
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Contrôler le Mississippi… ou perdre un jour l’Amérique ?
D’Iberville l’a bien compris : rien n’est plus urgent et plus stratégique pour la Nouvelle-France que de contrôler le Mississippi. Lui, l’homme du Nord et du froid Canada, l’a bien compris : rien n’est à ce moment plus urgent et plus stratégique pour les Français en Amérique que d’enfin coloniser la chaude Louisiane, et ce faisant, de contrôler l’embouchure du Mississippi (implantation qui permettra ensuite de développer sur place la communication avec les peuples autochtones de l’intérieur et de détourner ces derniers du commerce anglais, tout en contenant la progression des colonies britanniques vers l’Ouest par la constitution d’un continuum territorial français allant du golfe du Mexique à celui du Saint-Laurent). L’implantation en Louisiane permettra aussi de sécuriser la zone vis-à-vis des Espagnols, présents en Floride et au Mexique jusqu’aux frontières de l’actuel Texas. Des Espagnols qui considèrent eux aussi la région – même si très anachroniquement… – comme leur chasse gardée (bien que leur implantation y demeure numériquement très faible, et ce faisant extrêmement fragile et facilement disputable… !).
Une belle carte moderne du bassin versant du fleuve Mississippi. Un simple coup d’œil y permet de réaliser combien le contrôle de ce grand axe nord-sud joignant le golfe du Mexique aux Grands Lacs permet, par le jeu des affluents, de contrôler l’ensemble de l’intérieur de l’immense continent nord-américain, du golfe du Mexique aux Grands Lacs, et des Appalaches aux Rocheuses!
À la baie d’Hudson, à Terre-Neuve, en Acadie, il [d’Iberville] s’épuise à des luttes longues et pénibles dont les résultats sont médiocres. Le grande partie se jouera à l’intérieur du continent. Il importe d’y asseoir ou l’Angleterre ou la France. Pour la colonie française, le choix n’est pas douteux : elle s’engagera dans une lutte à mort avec l’Anglais, en vue d’établir sur le sol d’Amérique un grand empire colonial, solide, d’une seule venue, capable de résister à tous les assauts, de se développer à l’aise. Sinon, qu’elle abandonne la partie. Cette doctrine ne peut naître à la Cour, où la politique coloniale ne dépasse guère le désir du gain immédiat. De France, on considère l’Amérique comme une terre d’exploitation où il est inutile de faire de grands frais : tout le continent américain, du moins ses parties dépourvues de mines d’or ou d’argent, ne vaut pas une place forte des Flandres. Si quelques esprits clairvoyants, comme Colbert et Vauban, s’élèvent au-dessus de ces notions, ils restent l’exception. Et le mot de Voltaire sur les « arpents de neige » ne sera que l’écho de l’opinion publique. […]
D’Iberville rêvait, au début, d’ajouter à son empire tout le Mexique. Les deux couronnes unies, il y renonce, mais il veut une alliance formelle avec les Espagnols contre l’ennemi commun, l’Anglais. C’est dans cet esprit qu’il écrit, à la demande de Pontchartrain, le mémoire destiné à la Junte de guerre. […] Dans ce document, non seulement établit-il avec netteté la position des diverses puissances en Amérique, mais il annonce l’ordre de choses que les événements rendent inévitable. Les petits établissements chers à la France et à l’Espagne ne vivront pas ; un empire se fondera, par ceux qui le voudront vraiment, qui sauront prévoir. La lutte s’engage tout de bon et l’enjeu de cette lutte est l’hégémonie, ou bien la mort de la puissance coloniale. À distance, ces vues apparaissent comme des prophéties.
« Si la France ne se saisit de cette partie de l’Amérique, qui est la plus belle, pour avoir une colonie assez forte pour résister à celle de l’Angleterre qu’elle a dans la partie de l’est depuis Pescadoué jusques à la Caroline, la colonie anglaise, qui devient très considérable, s’augmentera de manière que dans moins de cent années elle sera assez forte pour se saisir de toute l’Amérique et en chasser toutes les autres nations ». Moins de soixante ans plus tard, l’événement donnera une confirmation éclatante à cette parole.
Pierre Daviault, La Grande aventure de Le Moyne d’Iberville (texte établi par Albert Lévesque), Éditions Albert Lévesque, 1934, pp. 110-111 et 184-185
Voilà la vision géostratégique qu’a déjà précocement développée notre grand militaire canadien : à terme, le Continent ne peut appartenir qu’à une seule Nation. La plus nombreuse l’emportera mécaniquement – à moins qu’on ne prenne immédiatement des dispositions pour la contrer. Pour d’Iberville, la priorité de toute bonne géostratégie française de long terme en Amérique doit être de viser l’hégémonie continentale – si la Nouvelle-France ne veut pas finir inéluctablement mangée par ses voisines anglaises. Ici apparaît tout l’intérêt pour lui de la colonisation de la Louisiane : maintenir la région loin de l’orbite commerciale anglaise, capter et sécuriser les réseaux fluviaux et de traite vers le Canada, développer les alliances avec les nations autochtones de l’intérieur du Continent. Et encore plus durablement et fondamentalement : constituer le pivot d’un vaste dispositif continental à même de contenir puis même idéalement de refouler l’expansion anglaise vers l’Ouest et le Sud (voire même, un jour, de pourquoi pas rejeter carrément ces derniers à la mer ?).
Sur ce dernier point, d’ailleurs, d’Iberville a même de grandes idées – il les développera dans un mémoire qu’il remettra aux autorités françaises au début de la guerre de Succession d’Espagne. Le Canadien a compris que sur le plan démographique, la Nouvelle-France ne pourra jamais lutter avec les colonies anglaises. Il propose ainsi de les combattre sur les plans géographique et autochtone. Comment ? En prenant le contrôle des grands axes géostratégiques (soit, dans le cas nord-américain, du réseau fluvial) et en suscitant la création d’une sorte de grande coalition autochtone, une « ligue indigène » que les Français armerait et encadrerait, et dont les milliers de guerriers, commandés par des forces canadiennes, seraient en mesure de produire de gros dégâts sur les colonies anglaises :
Poursuivant son dessein, non seulement de les contenir sur le littoral de l’océan, mais même de les chasser d’Amérique, il conçoit un vaste plan de déplacement des sauvages pour les rapprocher des établissements français du Mississippi. Son but est, d’abord, de les mettre à la culture des terres (il a déjà commencé dès son deuxième voyage), puis d’en faire une armée dont les armes seront fournies par la France. Il placera à des points stratégiques toutes les tribus : les Illinois, qu’on y forcera en n’allant plus faire la traite chez eux ; les Sioux, où Le Sueur a une grande influence ; toutes, par des présents surtout d’armes. Craignant toujours l’objection de la dépense, il fera payer ces armes en castor. Son projet comporte un immense mouvement migratoire de 24 000 familles, pouvant lever une armée de dix à douze mille hommes : il n’en doit coûter au roi qu’une douzaine de milliers de livres. Il encadrera ces sauvages dans quelques postes français retranchés, et des établissements de Canadiens aimés des naturels du pays. De la sorte, il aura et des colons et des soldats ; du même coup, il règle la question du peuplement et celle de la formation d’une armée. Jamais, en France, on n’a eu une idée d’une telle ampleur à l’égard des colonies.
Pierre Daviault, La Grande aventure de Le Moyne d’Iberville (texte établi par Albert Lévesque), Éditions Albert Lévesque, 1934, pp. 190-191
Sur le principe de la colonisation de la Louisiane en tout cas, d’Iberville est entendu. La guerre de la Ligue d’Augsbourg et la Première guerre intercoloniale venant de se clôturer avec le traité de Ryswick, du côté de Versailles, on se montre prêt à redéployer quelques moyens du côté de l’Amérique et à y tenter une politique plus « développeuse ». Présent en France depuis 1697 (où il fait part au Roi de son découragement face au caractère si éphémère de ces victoires dans la baie d’Hudson), notre Canadien se voit rapidement missionné par le ministre Pontchartrain de la tâche de fonder cet établissement permanent à l’embouchure du Mississippi qu’il aspire de ses vœux. Plusieurs navires lui sont confiés, et avec son frère (Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville) et près d’un demi-millier d’hommes, il embarque de Brest à la fin 1698, direction le golfe du Mexique, et avec la mission d’enfin y fonder une colonie…
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Enfin, la France colonise sa Louisiane…
Le 2 mars 1699, [Pierre Le Moyne d’Iberville] réussit là où Robert Cavelier de La Salle a échoué : il trouve, par voie de mer, l’embouchure du Mississippi.
Printemps 1699. Deux chaloupes montées par une vingtaine d’hommes remontent l’un des bras du delta du Mississippi. Enfin, quinze ans après l’échec de l’expédition maritime de La Salle, l’embouchure du « grand fleuve » a été trouvée ! La mission n’était pas mince à faire : lorsque d’Iberville et sa flottille sont arrivés dans le golfe après trois mois de navigation hivernale, les éléments n’ont effectivement pas été tendres avec la nouvelle expédition française. Il y a eu d’abord la surprise de trouver des Espagnols fraîchement établis dans la baie de Pensacola – où l’on avait initialement songé à établir la colonie. Il y a eu ensuite l’épidémie de fièvre jaune qui n’a pas manquée de se déclarer sous ces latitudes. Il y a eu aussi cette première île où l’on a abordée, et où l’on a découvert avec horreur une soixante de crânes gisant sur le sable… ! Et puis il y a eu cette terrible tempête, qui a sacrément secoué toute la flottille et failli signer la fin précoce de la nouvelle entreprise française sur le grand fleuve sud-américain…
De fatale aux navires d’Iberville qu’elle a faillie se révéler, la tempête côtière s’est en fait révélée bien utile. Quelques jours auparavant, on était tombée sur un groupe de natifs, avec qui l’échange s’était montré amical, et qui avait confirmé aux Français la proximité des bouches du grand fleuve. En cherchant à se mettre à l’abri de la grosse mer, d’Iberville s’est en fait opportunément réfugié dans les bordures d’un bayou, où il a pu observer le lendemain une sorte de barrage de rondins de bois d’où s’écoule une eau bourbeuse et blanche. Les descriptions des voyages de l’explorateur espagnol Hernando de Soto et de son compatriote La Salle bien en tête, notre Canadien sait qu’il vient enfin de toucher au but… !
Mais on ne peut s’arrêter là, car Versailles exigera des preuves. Alors dès le lendemain, on remonte le roi des fleuves nord-américains à bord d’une chaloupe, espérant trouver quelques traces et souvenirs tangibles de la précédente expédition de La Salle. Le miracle se produit lors d’une rencontre avec les Mougoulachas, où l’on remet la main sur un courrier écrit par Henri de Tonti à l’attention de La Salle, daté d’avril 1685. On en profite pour établir des relations cordiales avec les habitants du gros village amérindien se trouvant au niveau de l’actuelle Bâton-Rouge. Mais l’embouchure du Mississippi maintenant enfin localisée, l’urgence reste d’établir une colonie dans la zone…
C’est au niveau de la baie de Biloxi, à une centaine de kilomètres à l’est du delta, que d’Iberville et ses hommes décident de bâtir leur fort. Celui-est baptisé Maurepas, en l’honneur du ministre de la Marine et des Colonies de l’époque et de son père, Jérôme Phélypeaux de Pontchartrain (le fils aura aussi une grande importance, comme vous pourrez le découvrir dans mon autre série consacrée aux origines de la guerre de Sept Ans !). À peine celui-ci sorti de terre, le Canadien confie la garnison à son frère et remet les voiles vers la France annoncer les heureuses nouvelles à Sa Majesté. Accueilli à nouveau là-bas comme un héros, il sera de retour en Louisiane dès l’année suivante.
Cette pierre gravée (aujourd’hui conservée au musée de la Nouvelle-Orléans) constitue la plaque originale marquant la fondation par d’Iberville du premier établissement permanent de la Louisiane française à Biloxi… !
En l’absence de son commandant, son jeune frère de Bienville et ses autres seconds ne chôment pas. On envoie des compagnies poursuivre l’exploration par la terre et on noue des relations avec toutes les communautés amérindiennes de la région. Ces dernières se révèlent en effet indispensables à la survie de la jeune colonie française : la culture des céréales se révélant inadaptée à ces latitudes au climat subtropical, les colons de Biloxi souffrent rapidement de la faim. Un échange se met ainsi rapidement en place avec les voisins amérindiens, qui assurent quelques ravitaillements en vivres contre les habituels produits européens (couteaux, haches, rassades, vermillon,…), et surtout qui initient les jeunes Louisianais aux cultures et modes de vie adaptées au pays (maïs, chasse, pêche, plantes comestibles,…).
Rapidement, une logique de co-influence puis bientôt de métissage ethnoculturels va se mettre en place. Celle-ci caractérisera – comme cela avait déjà été le cas remarquable du Canada – la Louisiane française tout au long de son histoire…!
Concernant la future Louisiane, tout avait effectivement plus ou moins commencé pour rappel avec les fantastiques expéditions de René-Robert Cavelier de La Salle. Après avoir exploré les Grands Lacs et le cours supérieur du Mississippi (sur les pas du coureur des bois Louis Jolliet et du père jésuite Jacques Marquette), La Salle entreprend en 1682 une grande expédition vers le sud. Parti du pays des Illinois (actuel Lac Michigan) avec le marchand Henri de Tonti (que nous retrouverons à Mobile avec d’Iberville vingt ans plus tard !) et une trentaine d’hommes, il parvient à descendre le Mississippi 400 km plus loin que ses prédécesseurs, jusqu’à son delta !En avril 1682, pour mémoire, l’explorateur normand atteint ainsi le golfe du Mexique, où il prend officiellement possession de l’immense bassin du Mississippi et de ses affluents au nom de Sa Majesté LouisXIV (et qu’il baptise « Louisiane » en l’honneur du Roi-Soleil et de son ancêtre Saint-Louis). Après avoir regagné le pays des Illinois par le fleuve, La Salle n’a désormais qu’un objectif : retrouver l’embouchure du Mississippi par voie de mer et y fonder un établissement français permanent. De retour en France à l’hiver 1683, il obtient de Louis XIV l’autorisation de fonder une colonie dans la zone, et repart en juillet 1684 avec quatre navires et environ 300 colons et soldats (plus globalement, la colonisation française du sud du continent nord-américain doit permettre de relier la Nouvelle-France aux mers du Sud et au golfe du Mexique, tout en permettant de contrôler le vaste réseau fluvial de l’intérieur du Continent ainsi que le commerce avec les nations autochtones).Malheureusement pour notre explorateur normand (et pour l’histoire de la colonisation française de l’Amérique du Nord), l’expédition tourne assez vite au fiasco. En effet, après avoir longé la côte du golfe du Mexique depuis la Floride, La Salle dépasse sans la reconnaître l’embouchure du Mississippi, et se retrouve en 1685 à errer dans la baie de Matagorda (sur la côte de l’actuel État américain du Texas), où il finit, après le naufrage de son navire, à établir un fort dans l’arrière-pays qu’il nomme Saint-Louis. De là, notre découvreur du Mississippi et fondateur de la Louisiane française entreprend plusieurs expéditions terrestres afin de retrouver le grand fleuve et rejoindre par voie de terre le pays des Illinois. Depuis son refuge situé aux confins du Nouveau-Mexique espagnol, il explore notamment le Texas oriental et les régions situées entre le Colorado et le Mississippi, mais ne parvient pas à retrouver l’embouchure du fleuve qui constituait l’objectif principal de son expédition… Ravagée par les maladies, les conflits avec certaines des populations autochtones voisines et les difficultés de ravitaillement, l’éphémère colonie française du Texas s’effondre progressivement au cours des années suivantes. En mars 1687, alors qu’il jouait le tout pour le tout en tentant une dernière fois de gagner le Mississippi par voie terrestre, le célèbre explorateur normand, parti avec une poignée de ses hommes, finit assassiné par ces derniers quelque part au milieu des plaines non-loin de l’actuelle ville texane de Navasota. Ainsi disparaissait précocement et tragiquement l’un des plus grands voyageurs et explorateurs de son temps, un homme dont notre fameux membre de la lignée canadienne des Le Moyne, nourri par les récits de ce dernier (qu’il a en effet eu l’occasion de rencontrer à Montréal en 1683 !), entend bien reprendre et poursuivre l’œuvre inachevée…Trouver l’embouchure d’un grand fleuve est un vieux rêve – le rêve à vrai dire de tout explorateur… En ce qui concerne le Mississippi, les Espagnols avaient théoriquement de l’avance : dès la fin de la décennie 1510, dans la foulée du grand voyage exploratoire d’Hernando de Soto en Floride, le navigateur Alonso Álvarez de Pineda avait réalisé au départ de la péninsule du Yucatán le tour du golfe du Mexique, prouvant le caractère fermé de ce côté de la mer des Caraïbes (ainsi que le caractère péninsulaire et ce faisant non-insulaire de la Floride). Il identifie au passage le débouché d’un fleuve très important, dont il décrit l’embouchure comme « bouchée par une palissade », et aux eaux blanches et bourbeuses… En 1682, La Salle atteignait donc par voie de terre le delta du roi des fleuves nord-américains, en identifiait plusieurs fourches, mais se devait de revenir par mer vérifier et confirmer sa découverte et surtout en trouver l’accès par voie maritime. Suite au fiasco tragique de ce second voyage, il faudra attendre 1699 et d’Iberville pour que ne ce soit enfin (re)localisé depuis la mer la bouche du grand fleuve…Sur les bouches-mêmes du grand fleuve d’ailleurs, ce n’est pas là que notre héros canadien va décider de bâtir sa colonie. Après avoir remonté celui-ci en chaloupe jusqu’à hauteur de l’actuelle Bâton-Rouge, et eu un aperçu de son environnement (de même qu’échangé avec les Amérindiens de la zone), d’Iberville sait que ce dédale de rivières et de bayous ne constitue nullement le site le plus approprié à un établissement permanent – qui se doit effectivement d’être salubre et de pleine terre comme facilement accessible par mer. Aussi va-t-il choisir de reporter son choix sur la première zone abordée de son voyage : la côte de la bordure est du delta, par où les navires sont arrivés, et qui se révèle dans l’immédiat la plus propice et la plus indiquée à l’implantation d’un établissement permanent. C’est ainsi que les Français s’installent à Biloxi et y élèvent, à deux pas d’un village amérindien voisin, le fort Maurepas – baptisé en l’honneur du titre que porte alors le Ministre de la Marine qui les missionne !Premier établissement permanent de l’histoire de la Louisiane française, la petite colonie de Biloxi va surtout servir de « laboratoire » à la (sur)vie sur place ainsi que de base à l’exploration terrestre de la région. Durant l’absence de leur chef Canadien entre le printemps et l’hiver 1700, les hommes de d’Iberville (et en particulier son frère) n’ont pas chômé : Jean-Baptiste est retourné dans le grand fleuve à la rencontre des Amérindiens du delta et en a notamment chassé une corvette anglaise pleine de huguenots (qui lui transmettent officiellement la demande de permission auprès du Roi de s’installer dans la zone). Les Espagnols de Pensacola aussi se sont présentés dans la rade, pensant facilement s’emparer du fort : ils en repartent après avoir formellement protesté, et font naufrage sur le chemin du retour ; les Français de Biloxi, généreux, leur partageront néanmoins suffisamment de vivres pour tenir jusqu’à leur ravitaillement annuel depuis Vera Cruz…Les nations autochtones que les Français vont être amenés à fréquenter dans la région du bassin du Mississippi sont très différentes culturellement de celles qu’ils ont pris l’habitude de côtoyer au Canada. De nombreuses parmi celles-ci sont en effet directement héritières de la civilisation mississippienne, une vaste aire civilisationnelle qui s’est développée à l’époque du Moyen-Âge européen. À la différence du mode de vie de chasseurs-nomades qui caractérise la plupart des nations du Nord-Est américain, la civilisation du Mississippi s’articule autour de sociétés profondément agricoles et de chefferies fortement hiérarchisées. Parfois surnommés les « Mount Builders », ces peuples sont restés célèbres pour les grands tertres de terre qu’ils érigeaient à la bordure de leurs cités, et qui servaient de lieux cérémoniels, funéraires ou politiques (comme ceux de Cahokia, près de l’actuelle Saint-Louis – une cité qui à son apogée comptait pas moins de 200 000 habitants !). Lorsque les Français commencent à coloniser la Louisiane au tournant du XVIIIe siècle, les grands centres mississippiens ont certes disparu depuis plus de 400 ans, mais leurs traditions et leurs ethnies subsistent chez des nations comme les Natchez, les Chactas, les Chicachas, les Caddos ou encore les Tunicas(cf. carte de gauche).Lorsque d’Iberville remonte le Mississippi en 1699 en chaloupe, il rencontre notamment les Natchez, peuple installé autour de l’actuelle ville du même nom, sur les hauteurs dominant le fleuve. Les Français sont impressionnés par leur organisation politique et sociale, dominée par le « Grand Soleil », souverain héréditaire entouré d’une aristocratie. Les premiers contacts sont d’abord pacifiques : d’Iberville cherche à établir avec eux des relations d’alliance et de commerce, dans le cadre de la nouvelle implantation française en Louisiane (les Natchez apparaissent alors comme un partenaire important pour les Français, qui souhaitent sécuriser la navigation sur le Mississippi et développer leur influence dans l’intérieur du Continent, pour le commerce bien sûr mais aussi dans l’idée d’établir des voies de communication directes avec les Grands Lacs et le Canada français). Pendant les premières décennies du XVIIIe siècle, les relations restent globalement pacifiques et fondées sur l’alliance, même si des tensions apparaissent progressivement. Les Français finiront par construire le Fort Rosalie en 1716 (au cœur du territoire natchez à environ 200 km dans les terres), afin de contrôler le Mississippi et de développer l’agriculture et le commerce.Cette implantation changera cependant progressivement la nature des relations. Les Français vont en effet réclamer de plus en plus de terres pour leurs plantations, tandis que les Natchez voient leur territoire se réduire. Les tensions iront encore en s’aggravant dans les années 1720, jusqu’à atteindre finalement leur point de rupture en 1729 (moment où les nouvelles exigences du commandant français de Fort Rosalie seront interprétées par les Natchez comme une menace directe vis-à-vis de leur territoire et de leur autonomie). Le 28 novembre 1729, ces derniers attaqueront ainsi par surprise le fort français, où plus de 200 soldats et colons seront tués. Cette destruction entraînera une répression féroce : s’appuyant notamment sur leurs alliés Chactas et Tunicas, les Français de Louisiane vont entreprendre une série d’expéditions punitives contre les Natchez. En quelques années, ceux-ci seront progressivement dispersés et vaincus ; une partie des captifs sera réduite en esclavage et envoyée à Saint-Domingue, tandis que d’autres survivants trouveront refuge chez les voisins Chicachas, Creeks et Cherokees. Cas relativement unique dans l’histoire de la Nouvelle-France (mais qui témoigne bien aussi combien pour la puissance coloniale française, la bonne relation avec les nations autochtones demeurait largement subordonnée au respect des intérêts vitaux de l’Hexagone sur le Continent), ce que l’Histoire retient comme la « Révolte des Natchez » restera le seul exemple de destruction méthodique d’un peuple autochtone (certains parlent même de génocide) par les Français en Amérique.
Les pionniers de la Louisiane française
Si la France ne se saisit de cette partie de l’Amérique, qui est la plus belle, pour avoir une colonie assez forte pour résister à celle de l’Angleterre […], la colonie anglaise, qui devient très considérable, s’augmentera de manière que dans moins de cent années elle sera assez forte pour se saisir de toute l’Amérique et en chasser toutes les autres nations.
Pierre Le Moyne d’Iberville, dans son mémoire au ministre PONTCHARTRAIN de 1698
Printemps 1702. Après deux aller-retours en Métropole, d’Iberville est à nouveau de retour dans le golfe du Mexique – cette fois, sans qu’il le sache encore, pour la dernière fois de son existence. En son absence, de nombreuses choses se sont passées : ses hommes ont exploré toute la région environnante, et commencé à établir des partenariats avec de nombreuses nations du Bas-Mississippi. Mais surtout, plus révélateur : un navire anglais ainsi qu’un navire espagnol se sont présentés dans le delta, donnant à ceux-ci l’occasion de constater formellement la récente implantation des Français dans la zone.
L’itinéraire suivi par l’expédition de 1699 d’Iberville (qui en pratique, a fait une halte à Saint-Domingue avant d’arriver dans le Golfe). On y voit la géosituation par rapport au delta du Mississippi (et à la future localisation de la Nouvelle-Orléans) des deux postes fondés successivement par les Français : le Fort Maurepas (Biloxi ; en 1699) puis le Fort Louis de la Louisiane (Mobile ; en 1702). On voit aussi combien la France comme le Canada sont loin…
Durant ses séjours hivernaux en Métropole, d’Iberville a eu l’opportunité d’étayer auprès des autorités françaises l’importance stratégique qu’il accorde à la région : à la demande du ministre Pontchartrain, il rédige plusieurs mémoires successifs, qui lui donne l’occasion de développer toute sa vision de l’avenir de l’Amérique française à la lumière de son expérience (et notamment de ses dix années passées à combattre les Anglais sur toutes les mers et les terres du Continent…). Son constat est sans appel : la France doit s’emparer au plus vite de l’embouchure du Mississippi et solidement investir l’axe terrestre reliant ce dernier au Canada, au risque de se voir un jour rejeter du Continent par les populeux colons de l’Amérique anglaise. Pour notre chef de guerre et stratège canadien, seul le contrôle effectif des grands axes de déplacement continentaux et l’alliance généralisée avec les nations autochtones de l’intérieur du Continent permettront aux Français de contenir l’Anglais en Amérique du Nord – et d’espérer peut-être un jour être suffisamment fort pour vaincre ce dernier…
Sur le Vieux Continent, quelques figures incontournables abondent dans le même sens. Nul autre que Vauban écrit à Pontchartrain : « Si le Roy ne travaille pas vigoureusement à l’accroissement de ces colonies, à la première guerre qu’il aura avec les Anglais et les Hollandais, qui s’y rendent de jour en jour plus puissants, nous les perdrons, et pour lors nous n’y reviendrons jamais », confirmant le diagnostic établi par le Canadien. C’est à cette époque que ce dernier élabore son fameux « Projet sur la Caroline », mémoire aussi remarquable que prophétique où le fils Le Moyne ébauche son grand plan pour contrecarrer l’hégémonie qu’il anticipe des colonies anglaises, et détaille les moyens opérationnels qu’il imagine pour y parvenir (mais à cela, nous reviendrons en détail en fin d’article… !).
Carte de la région explorée par Pierre Le Moyne d’Iberville et ses hommes entre 1698 et 1702. 150 kilomètres environ à vol d’oiseau séparent l’embouchure du Mississippi de BIloxi, et Biloxi de Mobile.
Entretemps, se pose plus immédiatement la question du devenir de la proto-Louisiane française. Celle-ci vient de se trouver dans la nécessité de migrer vers un environnement plus hospitalier, le site côtier de Biloxi se montrant en effet trop peu viable à l’établissement d’une colonie durable. C’est du côté de la baie de Mobile, plusieurs kilomètres en amont de l’embouchure de la rivière du même nom, que d’Iberville et ses hommes croient avoir trouvé le site idéal à l’implantation de leur établissement permanent (qui se trouve aussi être plus proche du poste de ravitaillement récemment installé sur l’île Dauphin).
À vrai dire, les Français y resteront effectivement plus longtemps : dix ans cette fois, au lieu de deux. Mais ils y seront néanmoins à nouveau contraints de déplacer leur colonie du fait de l’exposition du site aux violentes crues qui caractérisent occasionnellement cette rivière, les conduisant à descendre à nouveau leur fort vingt kilomètres plus bas, sur les rives de la baie de Mobile. Ceci avant qu’enfin, au début de la décennie 1720, la capitale de la jeune Louisiane française ne se fixe définitivement du côté de la ville nouvellement fondée au cœur-même du delta du Mississippi, et baptisée en l’honneur de celui qui assure alors la Régence du royaume de France – un certain Philippe d’Orléans…
Dès son retour à la fin de l’année 1700 et les nouvelles apprises de ses seconds, d’Iberville s’est effectivement immédiatement remis à l’ouvrage : il fait le tour des tribus du pays, arbitre la paix entre les Oumas et les Bayogoulas, se rend jusque les Natchez, reçoit au fort Maurepas les Chactas et les Chicachas et leur tient un grand discours pour les détourner – avec succès (bien que provisoirement) – des marchands anglais de Caroline. De plus en plus malade, le Canadien est ensuite contraint de mettre un frein à ses explorations, qu’il délègue à ses différents seconds. Son frère de Bienville ira reconnaître le pays de l’ouest ; Le Sueur, son cousin, explorera les mines de cuivre des Sioux ; son oncle par alliance, Juchereau de Saint-Denis, descendra la rivière Rouge ; LeVasseur ira reconnaître la baie de la rivière Mobile. Tonti, enfin, aura pour mission d’attirer les Anglais hors du territoire des Chicachas (d’Iberville ne voulant pas que l’on s’attaque aux premiers chez des Amérindiens « amis »), avant ensuite de remonter jusqu’au pays des Illinois donner des nouvelles et assurer la jonction avec les Français du Canada.
Une Seconde guerre intercoloniale tournant déjà à la lutte pour le Continent
En 1688, l’éclatement de la guerre de la Ligue d’Augsbourg en Europe se répercute sur le continent nord-américain. Déjà en compétition plus ou moins farouche pour le contrôle des ressources stratégiques de l’Amérique du Nord-Est (pêche à la morue dans les eaux de l’Acadie et du golfe du Saint-Laurent, monopole du commerce des fourrures en baie d’Hudson,…), Nouvelle-France et Nouvelle-Angleterre profite du contexte de guerre ouverte entre leur deux Métropoles pour s’en prendre à leurs intérêts respectifs dans la région et avancer leurs pions. En plus des nombreux raids et raids de représailles que se mènent Canadiens et colons anglais le long de leurs frontières, les deux colonies se disputent violemment le contrôle de la baie d’Hudson, et tentent aussi déjà plus fondamentalement de s’en prendre aux intérêts vitaux et même aux places stratégiques de l’une et de l’autre, dans l’idée précoce de se débarrasser définitivement de leur adversaire (les Français envisagent ainsi au début de la guerre rien de moins que de prendre New York et Boston par une opération combinée terre-mer, tandis que du côté britannique, on va déjà mener plusieurs sièges (et réussir à prendre) la capitale acadienne de Port-Royal et même venir assiéger (sans succès) directement la capitale de la Nouvelle-France, Québec !).
Pour un récit détaillé de la Première guerre intercoloniale et du grand contexte dans lequel celle-ci s’inscrit, je renvoie comme déjà évoqué les intéressés vers le chapitre III de ma série Nouvelle-France (sur lequel le présent article s’appuie prioritairement). Cette dernière mérite en effet d’être étudiée, car même si les combats peuvent y sembler anecdotiques comparé aux volumes en jeu sur le théâtre européen, ils mobilisent en proportion une masse considérable des colons de l’époque, et constitue un théâtre que a ceci de remarquable que l’action d’un petit groupe peut s’y montrer, sur le plan qualitatif, d’une portée géostratégique spectaculaire et d’une profondeur historique considérable. Ce conflit, qui oppose pour la première fois frontalement les colons de Nouvelle-France et de Nouvelle-Angleterre, est en outre l’occasion de constater, déjà, comment la rivalité économique de départ entre les deux ensembles coloniaux (enjeu de contrôle des ressources et des réseaux commerciaux continentaux) est en train de se transmuter progressivement – et à vrai dire très rapidement – en une rivalité beaucoup plus existentielle (enjeu de contrôle des terres elles-mêmes), préfigurant en bien des points le conflit impérial du siècle suivant et le violent combat à mort que vont se mener vers 1750 les Amériques française et britannique pour le contrôle du Continent.
Lorsque un nouveau conflit (la guerre de Succession d’Espagne) remet la France et l’Angleterre en situation de guerre ouverte en 1702, les hostilités reprennent en Amérique du Nord là où elles en étaient restées, et tous les théâtres d’opérations de la Première guerre intercoloniale (Terre-Neuve, baie d’Hudson, frontières anglo-laurentienne et anglo-acadienne,…) se réactivent, avec cette fois une nouveauté : l’ouverture d’un nouveau théâtre d’affrontement au sud du Continent. Préexistant au conflit et lié au départ à la rivalité territoriale entre la colonie anglaise de Caroline et sa voisine espagnole de Floride, celle-ci va néanmoins largement déborder du cadre de la simple rivalité frontalière, et déjà constituer un témoin privilégié du « Grand Jeu » qui est maintenant progressivement en train de se mettre en place à l’échelle du Continent. Un Grand Jeu dont le théâtre « sudesque » de notre Seconde guerre intercoloniale (du nom que l’historiographie française donne de même au théâtre nord-américain de la guerre de Succession d’Espagne) constitue un formidable moyen d’analyse in vivo, tant ses balbutiements commencent à irradier dans toute leur profondeur les immensités continentales de l’Amérique du Nord-Est.
Pour un récit détaillé de la Seconde guerre intercoloniale, de même que pour celui de la Première, je renvoie les intéressé(e)s vers ce chapitre de ma série sur l’histoire de la Nouvelle-France qui lui est exclusivement dédié et qui l’aborde en intégralité !
De ce côté-là, tout commence peut-être avec la fondation de la colonie de Caroline au milieu de la décennie 1660. Rapidement, les colons anglais qui se multiplient dans la zone sont en effet entrés en friction avec la Floride espagnole voisine, là depuis près de deux siècles (mais dont l’ancienneté n’a d’égale que la fragilité). Sur un territoire revendiqué grand comme la moitié de la France, la Floride espagnole n’aligne en effet que quelques milliers de colons, sa présence dans la région s’appuyant essentiellement (la position de St. Augustine exceptée) sur le réseau de missions qu’elle y a établi depuis le milieu du XVIe siècle (et au sein desquelles vivent près d’une dizaine de milliers d’Amérindiens floridiens).
Une poignée de décennies à peine après leur arrivée, les colons anglais ont déjà commencé à lorgner sur les territoires occupés par les Espagnols, à y rafler des esclaves pour leurs plantations et à menacer le gouverneur espagnol de les expulser de Pensacola (sur la rive caraïbe de la Floride). Incités par les Français (et notamment par nul autre que notre Pierre Le Moyne d’Iberville) à armer les Amérindiens et à attaquer préventivement les Caroliniens afin de mettre à frein à leurs velléités sur la région, les Espagnols de Floride s’embarquent en 1702 (à la nouvelle du déclenchement de la guerre de Succession d’Espagne) dans une attaque surprise le long de la rivière Flint, mais s’y font surprendre et violemment défaire par une force d’Indiens Creeks encadrés par quelques miliciens anglais.
Forts de l’échec désastreux de cette initiative espagnole, les Anglais de Caroline – s’appuyant sur leurs alliés Creeks et Yamasees –, s’engagent en retour dans une tentative contre la principale place forte de la Floride espagnole (Saint-Augustine, non-loin de la frontière de la Floride avec l’actuelle Géorgie, mais qu’ils échouent à conquérir). Malgré leur échec devant les murs du Castillo de San Marcos, les Caroliniens prennent conscience de la faiblesse structurelle du voisin hispanique. Dès l’année suivante, ils lancent ainsi leurs alliés amérindiens (Creeks et Yamasees en tête) contre le réseau de missions de la Floride espagnole. En deux années à peine, l’affaire est faite : les nations Apalachee et Timucua sont virtuellement rayées de la carte, leurs populations décimées, réduites en esclavages ou contraintes à l’exil. Le gouverneur Moore de Caroline peut se réjouir : dès 1706, les places de St. Augustine et de Pensacola mises à part, la Floride espagnole n’existe virtuellement plus, les 10 000 Amérindiens peuplant la région ayant été réduits à à peine 600 (la population européenne n’y ayant quant à elle jamais dépassé les 5 000 habitants).
À partir de 1706, la Floride espagnole n’est ainsi techniquement plus qu’une coquille vide, sa population amérindienne ayant été quasiment réduite à néant et sa population coloniale contrainte de se retrancher dans les dernières places fortes restantes. Fort de leur victoire stratégique, les marchands caroliniens peuvent désormais tourner leur regard du côté de leur principal rival commercial et véritable adversaire continental de long terme : les Français de la jeune colonie de Louisiane. Mais au vu des distances et des contraintes terrestres et logistiques en jeu cette fois, l’assemblée provinciale ne suit pas… Au final, seul sera mené courant 1709 un raid par un groupe d’Indiens Creeks non contre la colonie française de Mobile elle-même, mais contre l’un des villages amérindiens alliés des Français proche… sans toutefois beaucoup de résultat.
Bientôt, faute d’initiatives et de nouvelles opérations engagées par ses différents participants, les hostilités sur ce front après tout relativement secondaire du Sud-Est nord-américain finiront par s’éteindre. Et il faudra ainsi attendre 1713 et le traité d’Utrecht pour voir les cartes être véritablement rebattues dans la grande compétition impériale européenne pour le Continent – cette fois non par la décision des armes, mais par le jeu de la diplomatie…
À l’échelle de la riche et longue histoire de la Nouvelle-Espagne, la Floride tient il faut bien le dire une place pionnière. La région compta en effet parmi les premières parties du continent américain explorées puis colonisées par les Espagnols – ce quelques décennies seulement après les voyages de Christophe Colomb. Jamais néanmoins cette région au climat subtropical et peu propice à l’agriculture ne fera l’objet d’un véritablement peuplement par la première reine des Amériques : en Floride, au-delà de l’érection de quelques places fortes visant à sécuriser la zone, les Espagnols installeront en effet surtout des missions. Le principe de ces dernières reste le même d’un bout à l’autre du continent : des missionnaires (généralement issus de l’ordre franciscain, jésuite ou récollet) se rendent dans des villages autochtones et y œuvrent à sensibiliser les « Sauvages » à la foi chrétienne. On s’installe ensuite non-loin avec les convertis dans ce qui deviendra une « mission » (on recommandera sur le sujet l’excellent film du même nom avec Robert de Niro et Jeremy Irons !). Des missions, au XVIIe siècle, la Floride espagnole en compte tout un réseau, et ces dernières constitue l’ossature de la présence espagnole dans l’intérieur du pays (les rares colons espagnols vivant dans la zone se concentrant quant à eux le long des côtes, dans les régions de St. Augustine et de Pensacola).La fondation de la colonie de Caroline (au départ une excroissance de la colonie initiale de Virginie devenue finalement autonome) en 1663 puis de sa capitale Charles Town en 1670 a pour sa part considérablement remodelé la géographie coloniale de cette région du futur Southeast étasunien. Depuis leurs nouveaux foyers de peuplement de la côte caroline, les colons anglais progressent en effet toujours plus loin vers l’ouest et le sud, empiétant sur les territoires floridiens que l’Espagne considère comme relevant immuablement de sa souveraineté. Les Caroliniens ne se contentent d’ailleurs pas seulement de coloniser les terres: leurs marchands s’enfoncent de surcroît dans l’intérieur du continent et établissent des alliances commerciales avec les peuples autochtones jusqu’aussi loin que la vallée du Mississippi, tandis que leurs « slavers » (chasseurs d’esclaves coloniaux ainsi qu’au sein de leurs alliés autochtones) se mettent à cibler les populations des missions espagnoles de Floride, faisant de cette frontière un nouveau point chaud de l’Amérique coloniale.Lorsque la nouvelle du commencement de la guerre de Succession d’Espagne atteint St. Augustine et Charles Town, les colons anglais comme espagnols ne perdent donc pas de temps pour profiter du contexte de guerre ouverte entre leurs Métropoles pour avancer (ou défendre) leurs pions dans la région. Ce sont les Espagnols, nous l’avons vu, qui prennent l’initiative de l’attaque : souhaitant produire un coup de force vis-à-vis de la jeune colonie anglaise (en représailles des raids que ne cessent désormais de mener les slavers contre les communautés autochtones christianisées de Floride), ces derniers mobilisent leurs alliés Apalachees pour effectuer un raid sur Charles Town. Malheureusement pour eux, les Caroliniens prennent connaissance de leur attaque et leur tendent une embuscade au niveau de la rivière Flint. Le gouverneur de la Caroline, James Moore, va ensuite profiter de l’ouverture des hostilités pour s’attaquer à la capitale de la Floride espagnole, St. Augustine. Accompagné de près d’un millier d’alliés Creeks et Yamasees, le Carolinien échoue en 1704 à faire tomber la principale place forte de l’Amérique du Nord espagnole. Sur le chemin néanmoins, il détruit l’ensemble des missions établies le long de la côte Est (région de l’actuelle Géorgie), et cette entreprise ne va pas s’arrêter là…En 1704, un an et demi après l’échec du siège de St. Augustine, James Moore obtient de l’assemblée de Caroline son approbation pour la réalisation d’un raid d’envergure sur le cœur battant de la Floride espagnole : ses missions dans le territoire Apalachee, où vivent pacifiquement près de 8 000 Amérindiens. Appuyé dans cette entreprise par leurs alliés Creeks (qui fournissent l’essentiel de l’effectif guerrier et dont les Apalachees constituent des vieux ennemis), les Caroliniens déferlent durant l’été par surprise sur les villages franciscains – qui n’offrent que peu de résistance (les Espagnols s’étant toujours refusés à livrer des armes à leurs alliés autochtones, contrairement aux Creeks bien armés par les Anglais). Plusieurs missionnaires sont torturés et exécutés, plus d’un millier d’Apalachees (dont de nombreuses femmes et enfants) sont massacrés, et la grande masse des survivants est faite captive et convoyée jusqu’en Caroline où elle sera revendue dans les réseaux de traite d’esclaves amérindiens (relevons aussi qu’un nombre conséquent d’Apalachees fera le choix de rejoindre les Caroliniens dans l’espoir – malheureusement souvent déçu… – d’une meilleure vie, tandis que plusieurs centaines d’autres opteront pour l’exil – près de 800 viendront à ce titre s’installer en Louisiane française !).Le « massacre des Apalachee » par les colons anglais de Caroline constitue quoiqu’il en soit un tournant majeur dans l’évolution des rapports de force coloniaux dans l’Amérique du Sud-Est. Suite à l’expédition de 1704 en effet, 90% ou presque de la population intérieure de la Floride espagnole a disparu, et cette dernière n’existe virtuellement plus en dehors des poches côtières de St. Augustine (sur la côte atlantique) et de Pensacola (dans le golfe du Mexique) … L’effondrement de la Floride espagnole et sa dépopulation massive est ainsi un événement de haute portée régionale, dont les conséquences stratégiques ne manquent pas d’être méditées par ce représentant de l’autre puissance coloniale montante de la région qu’est Pierre Le Moyne d’Iberville (n’avait-il pas d’ailleurs conseillé dès 1701 aux Espagnols de Pensacola d’armer leurs alliés autochtones en prévision du choc à venir avec leur voisine carolinienne ?). De retour en France depuis 1702, le Canadien y a poursuivi son lobbying auprès des autorités métropolitaines, motivant l’opportunité d’une attaque maritime d’envergure contre les colonies anglaises (et plus globalement la nécessité d’une stratégie forte et assumée visant à contrecarrer leur expansion inéluctable sur le Continent aux dépends de la Nouvelle-France). Fin 1705, l’homme obtient ainsi le commandement d’une petite escadre devant lui permettre de concrétiser ses projets. Après une ultime traversée du dangereux Atlantique Nord, il se trouve dans les Antilles, à y rallier et mobiliser tout ce que les îles comptent de têtes brûlées et d’hommes libres prêts à mourir contre la promesse de gloire et fortune. Malheureusement pour notre héros de la Baie d’Hudson et éminent visionnaire de la Louisiane française, c’est au moment précis où il s’apprêtait à déferler avec plus de 2 000 hommes déterminés sur la côte caroline que le Canadien trouvera la mort, des suites de l’une de ces maladies tropicales qui emportèrent tant d’Européens dans la région. En l’absence de leur général, et privé d’une grande partie de leur soutien, les forces qui maintiendront malgré tout le raid maritime sur la capitale de la Caroline anglaise iront droit au massacre… (voir épilogue sur le sujet ci-dessous !)En 1707, après l’échec du raid franco-espagnol sur Charles Town, les Caroliniens reprennent l’offensive en tentant cette fois de s’attaquer à l’autre ville importante de la Floride espagnole, Pensacola. Comme pour St. Augustine en 1702, le siège de la place se solde toutefois par un échec (illustrant une nouvelle fois l’insuffisance récurrente des moyens coloniaux dès qu’il s’agit de se mesurer à des fortifications « en dur », à l’européenne). L’année suivante, une opération d’envergure est envisagée sur Mobile, mais seule une escarmouche sera in fine menée sur un village amérindien voisin allié des Français, faute de matériel suffisant et connaissant la combativité plus élevée des hommes de d’Iberville. Bientôt, hormis d’ultimes raids contre les missions subsistantes de Floride, le « front floridien » s’éteint progressivement, ne se pacifiant définitivement que lorsque arrive la nouvelle de fin de la guerre en Europe. Si la Caroline n’a nullement conquis sa voisine floridienne, elle lui a néanmoins administré lors de cette guerre un coup fatal : vidée de sa population, privée de son réseau intérieur, la Floride espagnole n’existe plus que sur le papier (hormis ses deux ultimes places côtières de St. Augustine et de Pensacola), et l’Espagne n’est plus que virtuellement maîtresse d’un territoire qu’elle n’occupe ni ne contrôle plus – et qui n’offre plus comme avenir que de se laisser grignoter puis capturer…Deux ans à peine après la fin de la guerre, l’attitude générale des colons anglais va néanmoins finir par leur aliéner une partie de leurs anciens partenaires autochtones. En 1715, lassés des déprédations commises sur leur peuple par les esclavagistes anglais (et craignant aussi peut-être pour leur souveraineté territoriale à terme), les Yamasees (qui avaient pourtant joué un rôle central dans la destruction du système missionnaire espagnol de Floride) décident de retourner leur armes contre leurs anciens alliés caroliniens. Dix ans après le raid franco-espagnol sur Charles Town, voilà nos Yamasees (accompagnés dans le début de la révolte par les Cherokees) qui attaquent par surprise la capitale carolinienne et qui sèment plus largement la terreur sur l’ensemble de la colonie anglaise. À l’instar de la méconnue guerre du Roi Philip qui va mettre à feu et à sang la Nouvelle-Angleterre des années 1670, ce que l’historiographie retient sous le nom de « guerre des Yamasee » aura constitué l’un des conflits les plus violents et les plus destructeurs de l’Histoire de l’Amérique coloniale, plaçant un temps la jeune colonie de Caroline du Sud au bord de la destruction totale, et se traduisant par la disparition de près de 10% des colons britanniques de la province. À l’instar de la destruction de la Floride missionnaire espagnole durant la guerre de Succession d’Espagne, le paysage géopolitique de toute la région en ressortira profondément modifié (avec notamment l’émergence de nouvelles confédérations amérindiennes et une recomposition significative des systèmes d’alliance anglo-autochtones).
Zoom sur : le décollage de la Louisiane française après 1713
Reconnue par Cavelier de la Salle en 1682, la Louisiane accueille ses premiers établissements aux prémices du XVIIIe siècle: Fort Maurepas en 1699, Fort de la Mobile en 1702. Ce petit noyau de colons tient le choc de la guerre de Succession d’Espagne avant de s’épanouir au lendemain du règne de LouisXIV.
Cyrille P. Coutansais, L’Empire des mers. Atlas historique de la France maritime, p. 169
Au sortir de la guerre de Succession d’Espagne, la Louisiane française n’est encore qu’une promesse. Bien que les Français soient enfin parvenus à prendre possession de la Louisiane et que la petite colonie fondée par d’Iberville soit parvenu à survivre au conflit, rien ne laisse encore présager le destin de ce qui occupera un jour le quart du continent nord-américain.
Lorsque débute la longue paix d’Utrecht, la réalité de la Louisiane française est en effet la suivante : quelques postes épars, une poignée de colons et de soldats complétés de quelques missionnaires et commerçants péniblement installés dans la région de l’embouchure du Mississippi. Depuis le début, tout manque ou presque : hommes, vivres, moyens de transport, capitaux. Depuis la Métropole, éloignée de plusieurs milliers de kilomètres (et concentrant qui plus est ses forces sur les champs de bataille européens), les secours arrivent difficilement, le peuplement piétine, les moyens de se développer manquent cruellement, et la colonie ne peut guère compter que sur elle-même. Durant toute cette décennie critique que dure la guerre de Succession d’Espagne, la jeune Louisiane française survit ainsi plus qu’elle ne prospère.
Malgré l’adversité, les difficultés de ravitaillement et la situation d’hostilité ouverte avec les grandes puissances coloniales voisines (Angleterre en tête), la petite France mississippienne est néanmoins parvenue à résister et à transformer l’essai. Lorsque le dernier des grands conflits louisquatorziens se termine enfin, elle a conservé ses postes, maintenu ses relations avec les populations amérindiennes, et est surtout parvenue à préserver l’essentiel, d’une haute valeur stratégique : le maintien d’une présence française à l’embouchure du Mississippi.
Le retour d’une paix durable en Europe va alors pouvoir marquer un véritable tournant. Après trois décennies quasi-ininterrompues de guerre qui l’ont opposé à presque tout le reste du Vieux Continent, la France peut enfin regarder de nouveau vers l’Amérique. En paix avec ses deux grandes voisines d’outre-Atlantique (Espagne et Angleterre), Versailles peut enfin reprendre la Louisiane là où elle a été contrainte de la laisser et œuvrer à réaliser sa grande vocation : celle de devenir la pièce maîtresse d’un immense espace français reliant le Canada aux Antilles – territoire qu’il faut désormais peupler, organiser et exploiter.
L’élan est rapide. En 1718, la fondation de la Nouvelle-Orléans donne à la colonie le port et le centre dont elle avait besoin. Installée près de l’embouchure du Mississippi, la nouvelle ville, bâtie sur un plan quadrillé, devient progressivement la porte d’entrée et de sortie de toute la vallée. Le fleuve, jusque-là obstacle autant que voie de communication, se transforme en véritable artère de la colonie : les marchandises de Haute-Louisiane (céréales, fourrures,…) descendent le fleuve vers le golfe du Mexique, tandis que remontent les produits venus des Antilles, de France ainsi que du reste de l’empire colonial.
De 1717 à 1731, la Louisiane est administrée par la Compagnie d’Occident puis la Compagnie des Indes, qui favorisent l’arrivée de colons, le développement du commerce et l’exploitation des ressources. Pour pallier à la faiblesse du peuplement et au manque de main-d’œuvre, on a recours en partie à des émigrations forcées : prisonniers de droit commun, bagnards et « Filles de la Cassette » viennent peupler ces établissements lointains qui n’attirent guère les masses et garderont longtemps mauvaise réputation auprès du grand public (à l’instar du Canada à ses débuts). La région du golfe du Mexique bénéficiant du même climat subtropical qui caractérise les colonies anglaises du sud (Virginie, Caroline, Géorgie), on y développe sur le même modèle l’économie de plantation (tabac, indigo) et on y fait venir plusieurs milliers d’esclaves (ce qui fera de la Louisiane la seule société véritablement esclavagiste de la Nouvelle-France, ce dernier étant partout ailleurs demeuré relativement absent ou marginal).
Le Régent donne son patronyme à la Nouvelle-Orléans en 1718 mais contribue surtout à son peuplement via une émigration mi-volontaire, mi-forcée décisive – 1 800 résidents en 1723 – et au rattachement du « Pays des Illinois » qui donne à la colonie son visage définitif. Profitant de la colonne vertébrale offerte par le Mississipi, cette « haute Louisiane » entre peu à peu en symbiose avec la «basse Louisiane » : les postes de traite demeurent tournés vers la Nouvelle-France mais les petites colonies agricoles qui essaiment autour du Fort de Chartres, de Vincennes ou de Sainte-Geneviève axent de plus en plus leur production vers une Nouvelle-Orléans devenue le pivot économique du territoire. Un chenal y est aménagé dès 1723 et des magasins s’égrènent le long du Mississippi pour abriter les récoltes vouées à l’export. Économie de plantation esclavagiste, ce Sud produit aussi bien pour la métropole – tabac, indigo – que pour le marché local ou régional – cultures vivrières centrées autour du maïs, des légumes, du riz ou de l’élevage.
Cyrille P. Coutansais, L’Empire des mers. Atlas historique de la France maritime, p. 169
Tout au long des années 1720 et 1730, la Louisiane française enregistre ainsi une phase de consolidation et de développement qui lui permet de s’affirmer comme une pièce décisive de l’empire français d’Amérique. Le commerce s’anime, les échanges avec les Antilles et la Métropole s’intensifient, tandis que les établissements français se multiplient le long du fleuve et de ses affluents. La colonie reste fragile et dépendante des importations, mais elle a désormais acquis une certaine stabilité. La population augmente rapidement, malgré une croissance qui reste modeste : la colonie reste en effet loin de connaître la croissance démographique des Treize Colonies britanniques de la même époque.
Contrairement aux populeuses colonies anglaises de la côte atlantique (qui étouffent déjà dans leur bande littorale), les Français sont peu nombreux et dispersés sur un territoire immense, la force de la Louisiane résidant moins dans sa population que dans sa géosituation stratégique. À l’image de ce qui constituait déjà le problème du Canada (qui sera d’ailleurs l’objet d’une importante émigration vers la Louisiane en forme de vases communicants…), nous touchons là à nouveau à ce qui aura continuellement constitué le paradoxe comme le talon d’Achille de la présence française en Amérique du Nord : celui d’une puissance qui semble immense sur le papier et sur les cartes, mais qui sur le terrain se résume souvent, hormis quelques bassins de peuplement, à quelques postes perdus dans l’immensité américaine.
Bientôt, les colons anglo-américains vont dépasser le million d’habitants, quand la Nouvelle-France peinera encore à atteindre les 50 000 âmes. Coincés entre l’océan et les Appalaches, entravés dans leur croissance par le rideau de forts français qui coure de l’Ohio au golfe du Saint-Laurent, appuyés à Londres par un lobby colonial et des forces capitalistes montantes, les populeux colons britanniques vont alors engager décisivement le bras de fer. Deux conflits plus tard – à savoir les théâtres nord-américains des guerres de Succession d’Autriche et de Sept Ans (que l’on peut considérer au passage comme les « actes I et II » d’une même pièce ainsi que comme la première véritable guerre mondiale de l’Histoire !) –, le Continent leur appartiendra, pour toujours. Mais ceci est une autre histoire… 😉
Une belle carte récapitulative de l’exploration française de l’Amérique du Nord réalisée par le Musée virtuel de la Nouvelle-France. D’abord installés sur les rivages du golfe et dans la vallée du Saint-Laurent, au fil des décennies, les Français ainsi que bientôt les premiers Canadiens nés au pays se seront ainsi enfoncés toujours plus loin dans les profondeurs du continent, remontant les fleuves et les rivières et pénétrant toujours plus profondément dans les terres à la recherche de nouveaux fournisseurs de pelleteries mais aussi par appétit de découverte et d’aventure. Après avoir exploré et établi des comptoirs dans la région des Grands Lacs, ils auront poussé de là leurs canots jusqu’au bassin du Mississippi et au golfe du Mexique d’un côté, et dans les immensités des Grandes Plaines américaines et canadiennes de l’autre, jusqu’à atteindre finalement le pied des Montagnes Rocheuses. Quelques décennies de plus, et des Français auraient probablement traversé ces dernières et atteints le mythique océan Pacifique, mais les événements en décideront autrement … (comme vous pourrez le découvrir dans les derniers chapitres de ma série Nouvelle-France consacrés à la Troisième guerre intercoloniale et à la guerre de la Conquête)
Plus au sud, grâce à l’ensemble des explorations menées par les La Salle et les Joliet et Marquette puis par leurs successeurs dans le bassin du Mississippi, la France prend officiellement possession des régions situées entre les Grands Lacs et la Louisiane, qu’elle nomme le « Pays des Illinois ». Rapidement, les Franco-Canadiens commencent à s’y établir et fondent des comptoirs et des postes pour le commerce des fourrures. D’abord gouverné depuis le Canada, le Pays des Illinois est ensuite rattaché officiellement à la Louisiane sous Louis XV (moment où la région prend le nom de « Haute-Louisiane »). C’est le Fort de Chartres, bâti au point de rencontre du fleuve Mississippi et du Meramec, qui deviendra le chef-lieu de cette nouvelle subdivision administrative. Sa population, composée essentiellement de colons canadiens et vivant d’étroites fréquentations avec les Nations Autochtones, restera très faible et se regroupera autour de quelques villages – généralement d’anciens sites de peuplement amérindien (Kaskaskia, Cahokia, Prairie du Rocher, Sainte-Geneviève, Saint-Philippe, Vincennes,…). De nos jours, ce que l’on nomme parfois le français du Missouri (Paw Paw French en anglais) constitue d’ailleurs une survivance de cette lointaine présence française dans cette partie du centre des États-Unis ! Durant ces grandes expéditions dans les territoires du Grand Ouest américain (et qui deviendront les régions dites du « Pays des Illinois » et des « Pays-d’en-Haut »), des petits postes seront construits par les explorateurs, généralement sur des sites stratégiques le long des rivières – qui constituaient la principale voie de déplacement à travers les immensités continentales (confluences, lacs,…). Ils deviendront plus tard le site de forts plus importants et parfois même de petites colonies de peuplement ou de missions jésuites. Parmi ces forts qui serviront ensuite de maillage et de relais de communication à travers les immensités de la Nouvelle-France (ou de réseaux de postes pour le commerce des fourrures), citons par exemple les forts Miami (1679), Crèvecœur (1680), Saint-Louis-du-Rocher (1682) Saint-Joseph (1691), Massiac (1702), Kaskaskia (1703), La Baye (1717), Ouiatenon (1717), Cavagnial (1724), Beauharnois (1727), Bourbon (1741), Dauphin (1741),… (ci-dessus, les forts Massiac et Beauharnois, situés respectivement près de la confluence de l’Ohio et du Mississippi, et non-loin des sources du fleuve).À l’échelle du réseau défensif couvrant la gigantesque Nouvelle-France du golfe du Mexique à celui du Saint-Laurent, la région des Grands Lacs est probablement, après le Québec (le principal bassin de peuplement de la colonie), la plus fortifiée. Dès la fin du XVIIe siècle, des forts très importants ont ainsi été bâtis sur des points stratégiques autour des lacs Ontario, Érié, Huron, Michigan, Supérieur, au fur et à mesure que les Franco-Canadiens étendaient leur influence vers l’Ouest et le Sud…De même, suite à l’exploration puis à la fondation de la Louisiane, des forts seront rapidement bâtis pour défendre le nouveau territoire revendiqué par la Couronne de France, en particulier le long des côtes du golfe du Mexique, menacées et attaquées dès leur prise de possession par le voisin espagnol. Sur les illustrations ci-dessus, on peut ainsi (re)voir notre fameux fort Saint-Louis-de-Mobile, le second site d’implantation des Français en Louisiane, ainsi que le fort Condé, qui correspond à la troisième implantation dans la région de la rivière Mobile, et dont la reconstitution se trouve aujourd’hui au cœur de la ville moderne du même nom, dans l’État de l’Alabama !Deux autres forts des confins de l’Amérique française : à gauche, le Fort Kaskaskia, qui protégeait l’une des rares colonies de peuplement française du bassin du Mississippi (située près de la ville moderne de Saint-Louis – un nom bien français…) ; et à droite, une belle maquette de reconstitution du poste Arkansas, l’un des forts les plus septentrionaux de la Nouvelle-France…
En guise de prologue : et si d’Iberville avait pu mener jusqu’au bout son « Projet pour la Caroline » …
La mort de d’Iberville n’a probablement pas empêché la France de concevoir un empire continental ; elle a peut-être empêché qu’elle tente de l’imposer au moment où le rapport de forces lui était le plus favorable. […] 1706 était peut-être la dernière occasion où un chef exceptionnel pouvait encore infléchir durablement la géographie politique de l’Amérique du Nord avant l’explosion démographique britannique.
L’IA qu’il m’arrive de faire réfléchir avec moi sur un sujet…
En 1706, l’Amérique anglaise a eu chaud. Très chaud même. Si la fièvre jaune n’avait emporté prématurément le grand chef canadien au moment où celui-ci s’apprêtait à déferler sur la Caroline avec plus de 2 000 coquins antillais, l’Histoire du continent n’aurait peut-être pas été la même.
Comme déjà vu plus haut, d’Iberville n’est pas (seulement) qu’homme de guerre. C’est aussi un prophète. Habité d’une vision. Cette vision prophétique, c’est celle d’un Continent à terme condamné à être anglais. Car on ne peut lutter contre la démographie. Entre Européens, sur le Nouveau Continent comme ailleurs, c’est le nombre qui fait la force.
En ces années 1700, les Anglais sont déjà dix, peut-être même vingt fois plus nombreux que les Français en Amérique du Nord. Et le différentiel ne cesse de grossir – il ne pourra mécaniquement que grossir. Mais il n’est pas encore trop tard. La Nouvelle-France n’est pas encore perdu. Mais il faut néanmoins agir – et vite –, si l’on veut un jour avoir une chance de l’emporter.
Cela tombe bien : d’Iberville a un plan. Un excellent, même. Ce plan, il en avait déjà présenté les grandes lignes au ministre Pontchartrain dès l’hiver 1698. Fort de ses deux années passées à fonder pour de bon la Louisiane française (et malgré le mal qui le ronge déjà), il a eu l’occasion de sacrément l’affiner. Et d’en méditer tous les détails et conditions de réussite opérationnels.
Ce plan, qui plus est, à la vertu d’être aussi pragmatique et réaliste qu’économique. Il n’en coûterait pas grand chose au budget royal, car tout se base avant tout sur la mobilisation des ressources propres de la Nouvelle-France. Mais dans le cadre d’une politique nécessairement approuvée et soutenue logistiquement et financièrement par Versailles.
Ce plan, toutefois, est conçu « à la canadienne » (c’est d’ailleurs cela qui le rend si empreint de pragmatisme et de bon sens de terrain !). Pas question, pour qu’il ait une chance de fonctionner, de faire les choses à l’européenne. Nul attaque durant la belle saison, nuls concerts de trompette et autres futiles fantaisies avant la grande bagarre, nul commandement qui ne peut courir les bois ni charger à la tête de ses hommes, nulle hésitation à passer un colon résistant au fil de l’épée, nul scrupule à détruire villages et récoltes et à jeter ce faisant des milliers de familles dans le froid et la faim. On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs. Ce combat pour le Continent, pour être gagné à si peu contre tant, ne peut être gagné qu’en le jouant à la façon de ceux qui l’habitent, et qui en ont adopté la Nature et l’Esprit.
Ce plan, donc, le voici résumé sous la (belle) plume de l’historien québécois Albert Lévesque :
La tâche de M. d’Iberville ne s’arrêtera pas là [à la Louisiane, NDLA]. Il a conçu un autre plan, essentiel à son avis : chasser les Anglais des côtes de l’Amérique et, d’abord, de New-York, où la France a commis la faute de les laisser s’établir, quand elle aurait pu acquérir cette colonie des Hollandais. Il se met tout de suite à en préparer l’exécution, car, dès que la maladie lui laissera quelque répit, c’est à cette entreprise qu’il consacrera son premier voyage. Ensuite, advienne que pourra, il aura mis l’Amérique française en état de vivre : les autres pourront parachever l’œuvre, s’il ne peut lui-même la mener à bonne fin. L’essentiel aura été fait, le reste ne sera que question de patience et d’organisation.
Dans un premier mémoire sur le sujet, il expose, avec sa froide lucidité, un plan simple, peu coûteux, réglé dans les moindres détails. Revenant aux méthodes hardies qui ont fait son succès à la baie d’Hudson, à Corlaer, à Terre-Neuve, il propose de descendre du Canada en hiver pour tomber sur Boston par surprise et s’attaquer ensuite à New-York. […] Il ne demande que 1800 hommes, soit mille Canadiens, 400 soldats et 400 sauvages. Pour une telle expédition, il lui faut évidemment ses Canadiens et ses sauvages : les soldats appuieront l’attaque et tiendront garnison. Mais il entend bien que d’autres, surtout les officiers de Versailles habitués à la guerre en dentelle, ne se servent pas de son plan pour se prévaloir ensuite de leur hardiesse auprès du roi, malgré l’insuccès qu’ils auront connu et qu’ils attribueront à des causes indépendantes de leur volonté. « Cette proposition paraîtra impossible à bien des officiers qui par leur rang et leur ancienneté auraient lieu d’espérer la conduite de cette affaire, et je ne doute point qu’ils ne s’y opposent, ne se sentant pas assez de force pour se mettre à la tête d’un détachement qui doit être conduit avec la dernière vigueur. Ils ne manqueront pas aussi de persuader autant qu’ils ont été dans ces sentiments lorsqu’il a été question d’aller l’hiver aux ennemis, qui était la saison la plus propre pour les réduire, si on avait mis à la tête d’une jeunesse vigoureuse des gens capables de soutenir la fatigue d’une guerre aussi pénible. Je me donne la liberté de dire que les ennemis de ce pays-là ne doivent point être ménagés, et que la bonne guerre est la plus vive et la plus prompte, et qu’allant aux ennemis tambour battant, on leur a toujours donné le temps de se retirer dans des lieux de sûreté. […] Les personnes qui font des mémoires dans le dessein de les voir exécuter par d’autres s’embarrassent peu qu’en suivant leurs plans on réussisse. Je n’expose rien que je ne veuille exécuter, et si on veut me faire l’honneur de me confier l’entreprise de Boston, j’ose assurer que je la réduirai avec ses dépendances à l’obéissance du Roi ».
Puis, avec son franc parler habituel, il ne craint pas d’affirmer qu’il peut seul réussir et il exige le droit de choisir les hommes et les officiers, sans s’embarrasser des rangs de précéance ou d’ancienneté : « Si on veut bien se donner la peine de faire attention au succès que j’ai eu dans mes projets, on verra que j’ai réussi à la baie du Deson, à Corlar, dans la prise de Pemquid, de Terre-Neuve et enfin dans la découverte du Mississipi où mes devanciers avaient échoué. Si on veut aussi repasser mes mémoires, on verra que je n’y ai rien exposé que de juste et que je n’aie suivi. J’espère que le mémoire que je donne de Boston ne sera pas plus mal raisonné, et je doute qu’on puisse y réussir autrement… […] Je voudrais encore qu’on me donnât les officiers qui me conviendraient et qu’on ne s’attachât point à les détacher par rang de pique, les personnes âgées n’étant nullement propres pour ces sortes d’expéditions, et un homme seul hors d’état de marcher étant capable de rompre tout l’ordre d’une marche aussi précipitée ».
Les Treize Colonies britanniques originelles, avec leur dynamique d’expansion au nord et à l’ouest, vers la Nouvelle-France.
Il partira vers le 15 novembre ; en Acadie, il se joindra à Saint-Castin. Suit l’exposé minutieux de son itinéraire et du matériel requis. Cent mille livres suffiront à la dépense, affirme-t-il, pensant à tout, surtout à la crainte des frais qui paralyse les bureaux. Il a tout prévu avec un tel soin que, connaissant son énergie dans l’exécution de ses entreprises, on sent bien qu’il réalisera son plan avec une précision mathématique. Boston prise, il enverra des partis « ruiner le plat pays jusques aux portes de New-York » qu’il prendra facilement. Les avantages de ce plan sont multiples : « La prise de Boston entraînerait infailliblement après soi la ruine de ce pays si on brûlait les grains : les habitants seraient obligés de se retirer dans la Pennsylvanie pour y subsister. […] Cet abandonnement affaiblirait beaucoup New-York et le mettrait hors d’état de rien entreprendre ; il n’est rien de plus facile que de réduire les habitants dans cette nécessité, les trois quarts de leur blé passant l’hiver dans les granges : il faut encore remarquer que tous ces grains sortent de la Grande Île qu’il serait très aisé de réduire. Ces choses ainsi exécutées New-York aurait tout à craindre et serait hors d’état de rien entreprendre. […] Je le répète encore, Boston étant pris avec les environs, bien loin d’appréhender que les Sauvages surtout les Iroquois viennent à leur secours, il est très sûr que voyant les Anglais battus non seulement il sera aisé de les attirer dans notre parti, mais il est même assuré qu’ils viendront au-devant de nous, surtout sachant que cette entreprise serait conduite par moi et mes frères qui pourrions nous assurer d’avoir chez cette nation un crédit que tout autre n’a pas, étant reconnus d’eux pour les principaux chefs de leur nation. Ce qui fera une paix très solide avec ces Sauvages et engagera nos alliés à se tenir plus étroitement unis avec nous, en sorte que les dépenses énormes que le Roi a été obligé de faire pour la conservation du Canada et qu’il fait encore actuellement finiraient et ne seraient plus nécessaires. […] Si la sûreté du Canada se trouve dans la prise de Boston et des côtes voisines, l’établissement de l’Acadie se trouve encore plus dans la réussite de cette entreprise. Il est aisé de voir qu’on ne peut jamais établir cette colonie si on ne se met au-dessus des forces des Anglais qui sont si supérieures aux nôtres, qu’ils sont non seulement en état de nous troubler mais même de détruire les établissements que nous y voudrions faire. Comme le nombre des bons hommes qu’on se promet de trouver au Canada n’est pas suffisant pour une affaire de cette conséquence, je compte de trouver dans l’Acadie un supplément de cinq cents hommes tant Français que Sauvages ».
Pierre Daviault, La Grande aventure de Le Moyne d’Iberville, pp. 194-200
Dans son plan initial, d’Iberville ne songe d’abord qu’à neutraliser la Nouvelle-Angleterre. Il s’agit alors de prendre Boston puis New York – ses deux plus grandes villes et nœuds géostratégiques – afin de « couper la tête du serpent » ; démarche qui concoure doublement à la « sûreté » du Canada en débarrassant ce dernier du même coup et de son voisin anglais et de l’éternel ennemi iroquois (qui viendrait vraisemblablement de lui-même demander la paix après la destruction de son ultime allié et fournisseur d’armes).
Mais après ses voyages dans les Antilles et le delta du Mississippi, notre Canadien voit encore plus loin. Il y a là d’autres forces vives et d’autres tremplins d’action, qui ne demandent qu’à être mobilisés et à permettre de concevoir quelque chose d’encore plus grandiose. En s’appuyant sur les forces et canadiennes et caribéennes (françaises comme espagnoles au demeurant), on peut prendre les colonies anglaises en tenaille. Attaquer par terre et par mer. Tomber sur l’ennemi comme la foudre aussi bien depuis le large que depuis les profondeurs du Continent. Très décentralisés, peu martiaux, peu aguerris au combat, encore assez mal reliés les uns aux autres, les colons adverses seront bien en mal de résister efficacement à une telle tactique.
* * *
Printemps 1706. D’Iberville est à Saint-Domingue. Venu de France à la tête cette fois d’une véritable petite escadre (une dizaine de navires de guerre) et même d’une compagnie de soldats, il vient de mettre à sac l’île anglaise de Niévès, où il y a récolté un butin formidable et pas laissé grand chose derrière. Une petite armée de ces « canailles » et gredins de toutes sortes (flibustiers, boucaniers, engagés, coureur des mers, et même anciens esclaves…), dont les Antilles pullulent alors (et dont approche la fin de l’âge d’or), se sont joints à lui dans l’opération et semblent désormais prêts à le suivre jusqu’en enfer :
D’Iberville ne peut se lancer dans son entreprise sur Boston. Mais le retard lui sera utile. Voyant le ministre de plus en plus favorable, il élargit ses conceptions : il attaquera toutes les colonies de l’Angleterre à la fois. Quel admirable plan de guerre ne rédige-t-il pas alors ! Un historien français aura bien raison de l’appeler « un de nos plus grands hommes de guerre ». Après avoir pris les bases navales des Anglais dans les Antilles, avec l’aide de Ducasse chargé de réduire la Jamaïque, il attaquera la flotte de la Virginie, rançonnera Jamestown et le Maryland, battra « Messieurs les Palatins de la Caroline » à Charlestown ; puis dégagera l’Acadie et Terre-Neuve. Comme les Portuguais viennent de s’allier aux Anglais, il forme le projet d’aller les attaquer à la Plata et à Rio-de-Janeiro pour leur ôter le goût de se risquer dans l’Atlantique du nord : Du Guay-Trouin réalisera magnifiquement ce projet, quelques années plus tard.
Mais d’Iberville guéri, nouveaux retards : Pontchartrain emploie ailleurs les navires que le roi accorde à Le Moyne, celui-ci s’engageant du reste à rémunérer les équipages de ses deniers. Sans se décourager, il perfectionne ses plans et réussit à intéresser des particuliers (la Compagnie Naurois, Boris, Verdalles et Gros), qui lui armeront des bateaux en plus de ceux du roi, dans l’espoir des riches butins en perspective. Enfin, il obtient une véritable escadre : le Juste, le Brillant, le Glorieux, le Phénix, l’Apollon, le Prince, le Fidèle, le Milfort, la Spère, le Ludlow, la Nymphe, l’Aigle : douze unités de combat en plus des flûtes et des galiotes à bombes, flotte dont un amiral serait satisfait. Parmi ses officiers, se trouvent des noms éclatants comme Chavagnac, Choiseul, Maupeou, Du Clerc, du Tronchet, Montalembert.
Les colons de la Nouvelle-Angleterre étaient dans l’émoi. Ils prévoyaient cette attaque depuis des années. Au retour de son deuxième voyage au Mississipi, d’Iberville, sous prétexte d’y prendre de l’eau et du bois, était entré dans le port de New-York, grâce à l’aide d’un vieux pêcheur et, pendant six semaines, il y avait fait des sondages, si bien qu’il se déclarait en mesure d’y aller sans pilote. Le seul nom d’Iberville paralysait les Anglais de frayeur. Le gouverneur de New-York avait écrit à lord Bellomont qui en avait informé les lords du commerce. La panique s’était répandue et l’on s’était mis avec frénésie à fortifier les ports de l’Atlantique. Malgré ces préparatifs, les colonies ne se tenaient pas de terreur quand elles apprirent le départ, à l’automne de 1705, de l’escadre française.
Le comte de Chavagnac, lieutenant de Pierre Le Moyne, partit de l’avant avec la première division. Profitant de l’absence de son chef, il voulut accomplir une action d’éclat, par la prise de Saint-Christophe. À la Martinique, il prend des flibustiers, « la plus grande canaille que l’on puisse voir ». Puis il opère sa descente, commettant « pour plus de trois millions de ravage ». Mais il se songe pas à s’emparer des forts anglais et se déclare dans son rapport « l’homme du monde le plus heureux ». Il se contentait de peu ! Comme il retournait à la Martinique, d’Iberville y arrivait avec sa division. L’effet de surprise était manqué, les Anglais étant prévenus et les nègres de la Jamaïque, sur qui le commandant comptait, dans l’impossibilité de conquérir leur liberté. Mais rien n’est compromis. D’Iberville renforce sa flotte de 24 brigantins et corsaires des îles et s’adjoint de nouveaux boucaniers. Dans les plaines de la Guadeloupe, il passe ses troupes en revue. À côté des marins, douze cents « canailles », aventuriers de tout crin, « aux habillemens dépareillez, plumets magnifiques, perruque et grand ruban or et soie au col d’une chemise bleue, caleçon goudronné sans juste-au-corps, bas, ni souliers ». C’est la fleur de la flibuste. […] De ces libertins de l’Amérique, Canadiens ou Antillais, coureurs des bois ou boucaniers, Le Moyne d’Iberville fait des héros. Écumeurs des bois ou des mers, il lui faut ces êtres rudes pour les entreprises hardies. M. d’Iberville fait toujours la guerre rudement. Les longues campagnes élégantes ne sont pas son fait.
Il n’attaque pas encore. Il lui faut des approvisionnements, de l’or pour ses flibustiers, d’autres vaisseaux, de nouvelles troupes : il se procurera tout cela à Nevis, la Nyèves des Français. Le chevalier de Nangis et M. du Coudray, mettant en fuite la petite flotte d’Antigoa, libèrent la route. Immédiatement, la division de Le Moyne de Sérigny – la prise Convantriels en tête – et celle de Chavagnac contournent l’île par le nord pour opérer une diversion. Elles se déploient devant le fort de la Pointe, protégé par de solides retranchements et dix batteries de côtes « toutes revêtues de pierre de taille et dont tous les canons se croisent ». Le bombardement s’engage, vif, dur.
Une belle carte française d’époque de l’île de Nevis. Située dans les petites Antilles entre la Martinique et Puerto Rico, l’île est découverte et cartographiée par les Espagnols dès 1493 à l’époque des voyages de Colomb. Au XVIe siècle, seuls quelques huguenots viennent y trouver refuge (rapidement délogés par les Espagnols), et il faut attendre le XVIIe siècle pour que Nevis et surtout sa voisine de Saint-Christophe soient colonisés par Anglais et Français (qui se partagent et se disputent l’île). À l’instar du « boom sucrier » qui caractérise plusieurs îles des Antilles de l’époque (Barbade, Jamaïque, Martinique,…), c’est la culture (esclavagiste) de la canne à sucre qui va rapidement faire la fortune (des planteurs) de l’île. Cette dernière se démarque également par un avantage géostratégique remarquable : elle se situe géographiquement sur la trajectoire la plus courte lorsqu’on vient d’Europe, ce qui ne constitue pas le moindre des atouts au temps de la marine à voile…
D’Iberville se tient au large, sans voiles, pour se dissimuler. À la nuit, il s’approche avec deux vaisseaux et seize brigantins, d’où il débarque ses troupes pour prendre l’ennemi à revers. « Les Canadiens descendent d’abord pour faciliter le débarquement ». Au jour, il enlève les batteries côtières, tandis que Marigny de Longueuil rejette les renforts anglais dans les plantations de cannes à sucre et le major-général Martinet n’a pas le temps d’atteindre le fort de la Pointe avec le gros des assaillants que la garnison, affolée, se sauve dans la montagne. D’Iberville s’empare de 22 bateaux de guerre ou de transport. Puis, formant quatre colonnes, il monte à l’assaut de la montagne où s’est réfugié le colonel Abbott. Sans tirer un coup de feu, les assiégés capitulent, le jour de Pâques, 4 avril 1706. […] Le gouverneur, 1 758 hommes de troupe, les femmes et les enfants sont prisonniers des Français. D’Iberville, au lieu de s’en embarrasser, stipule qu’ils passeront en Angleterre, mais que, pour chacun, on remettra un soldat ou un marin français prisonnier. En attendant, il laisse, « par famille, deux sauvegardes ». Il y a aussi 7 000 têtes de nègres, « de toutes les marchandises, celle qui a le meilleur et le plus prompt débit en ces pays-là ». Ils passent aux Français.
Des détachements parcourent l’île, s’emparant des animaux domestiques, de l’outillage, des nègres épars. Ils enlèvent les chaudières de cuivre des sucreries, ce qui frappe durement l’Angleterre dans sa source d’un approvisionnement précieux. Elle subit un dommage d’au moins quinze millions : l’une de ses colonies les plus riches est détruite de fond en comble. D’Iberville envoie en France un premier bulletin de victoire, qui fait augurer fort bien de la suite. Il s’en va ensuite à Saint-Domingue embarquer de nouveaux flibustiers dans les navires pris à Nyèves. Sa flotte devient immense.
Pierre Daviault, La Grande aventure de Le Moyne d’Iberville, pp. 200-205
* * *
Prochaine étape : La Havane, capitale de l’île de Cuba et l’un des plus anciens et des plus importants ports espagnols du Nouveau Monde. Le Canadien entend y recruter quelques ultimes troupes, et convaincre les autorités espagnoles de se joindre au grand dessein. Les hommes de St. Augustine pourraient se joindre aux Français de Mobile pour attaquer la frontière carolinienne par la terre et faire diversion, pendant que d’Iberville et son armée tomberait sur Charles Town par voie de mer. Et puis après, pourquoi pas continuer de remonter la côte, jusqu’à la Nouvelle-Angleterre ? Ravager quelques ports puis fondre sur Boston et tenir la ville, pendant que des colonnes parties du Canada descendraient prendre New York. Et alors, et alors…
En rade de la Havane, d’Iberville se prépare à fondre enfin sur la Nouvelle-Angleterre qui ne peut lui échapper. Il a une flotte imposante, bien commandée, bien armée, débordant de troupes excellentes : marins, Canadiens, boucaniers, flibustiers, esclaves libérés et ivres de vengeance. Son frère de Bienville attaquera à revers avec ses troupes de la Mobile et les sauvages alliés. Les Espagnols, se rendant enfin à la raison, l’appuieront. Du Canada descendra une autre armée. Enfin, les Anglais vont être chassés de l’Amérique ; ils n’ont plus d’espoir.
Mais une maladie terrible règne à Cuba, le mal de Siam, qu’apportent sur les navires les miliciens recrutés dans l’île. […] D’Iberville en est atteint. Affaibli par la longue maladie des années précédentes, il n’offre aucune résistance. Le mal le terrasse bientôt. […]
Dans le grand port, aux eaux couvertes de bateaux qui ont replié leurs voiles, règne un silence lugubre. Les aventuriers rassemblés par d’Iberville sont atterrés. Êtres fantastiques, rudes, brutaux ; coureurs des bois, boucaniers terrifiants, nègres qui se rappellent leur Guinée natale, gens de sac et de corde, tout ce monde sans aveu redoute le départ du seul homme sous l’autorité duquel ils aient jamais consenti à se réunir en corps discipliné. Ce Le Moyne est un des leurs ; mieux qu’aucun d’eux, il sait monter à l’abordage d’un navire ; ou bien courir sus, en raquettes, à un ennemi lointain, au cœur de l’hiver. Mais, en même temps, comme il les dépasse tous ! Il a de très grandes idées ; il prépare des plans merveilleux, qu’il réalise sans faute. Avec lui, on va toujours à la victoire. Comme on lui obéit ! Comme on est fasciné par ce regard énergique, éclairant ce beau visage martial, intelligent ! […]
Le 9 juillet 1706, en rade de la Havane, sur le Juste, entouré de sa flotte grandiose, toute prête aux victoires conçues par son génie, Pierre d’Iberville mourut… Sans leur chef, les troupes manquèrent le débarquement à la Caroline, perdirent 300 hommes et un navire. Les colonies anglaises étaient sauvées ; la Nouvelle-France, perdue. Personne ne devait plus se présenter pour reprendre le flambeau. Encore un demi-siècle et tout serait consommé. La mort d’Iberville sonnait le glas de la puissance française en Amérique.
Pierre Daviault, La Grande aventure de Le Moyne d’Iberville, pp. 206-209
D’Iberville peut-être vu comme le dernier (et peut-être le plus remarquable) de la lignée ininterrompue de héros infatigables qui jalonnent cette période. Champlain, Brûlé, Le Moyne, Groseilliers, Radisson, Jolliet, Marquette, La Salle, Frontenac, Callière : de combien de grands hommes, de ces individus dont l’Histoire retient le nom et qu’ils participent à écrire, le XVIIe siècle canadien est-il émaillé ! Là a certainement été son Âge d’Or, et avec la mort – bien trop prématurée – de son plus vaillant militaire et brillant stratège, s’amorce symboliquement le crépuscule de l’Amérique française. Mais celle-ci grandira encore avant ce funeste destin, formidablement même, comme pour tomber d’encore plus haut et offrir ainsi à sa chute un caractère encore plus tragique et épique…
Une vision impériale de la présence française en Amérique en héritage : c’est peut-être cela que notre héros canadien mort trop jeune aura le mieux légué et transmis à la postérité ! Il voulait unir le Bas-Mississippi au Canada et former un glacis continental à même de contenir l’expansion anglaise vers l’intérieur du Continent. Gouverneur (par intermittence) de la Louisiane française jusqu’à sa mort au milieu du siècle, son frère y œuvrera. Et les gouverneurs de la Nouvelle-France aussi, chaque année plus intensément. Le «virage impérial» de la gestion métropolitaine de la Nouvelle-France sera perceptible dès la fin de la Seconde guerre intercoloniale. Malgré les concessions spectaculaires qu’elle opère déjà à Utrecht, Versailles va résolument chercher à défendre son Amérique du Nord. Certes, imparfaitement. Rarement ou presque à la hauteur des ambitions. Mais on ne peut pas dire qu’elle aura livré le Continent de bonne grâce et sans résistance à l’Angleterre…Deux symboles du caractère impérial que prend la présence française en Amérique du Nord à la fin du règne de Louis XIV : les forts du Détroit et de Chartres. Fondé en 1701 à l’issue de la Première guerre intercoloniale, le premier contrôle l’étroit couloir fluvial reliant le lac Huron au lac Érié ; le second, situé près de l’actuelle Saint-Louis le long du Mississippi, deviendra la capitale de la Haute-Louisiane – aussi appelée à l’époque le « Pays des Illinois ». Les deux constituent des verrous continentaux et nœuds stratégiques de premier plan de l’axe Canada-Louisiane et du continuum territorial reliant la vallée du Saint-Laurent à l’embouchure du Mississippi. Et sur leurs ruines naîtront plus tard des cités parmi les plus importantes des futurs États-Unis…Sur la longue liste d’une vie riche d’accomplissements, la Louisiane constituera effectivement probablement le plus beau «bébé » légué par Pierre Le Moyne d’Iberville à la France. Enfin, grâce à lui, à son frère et à bien d’autres canadiens, la Couronne a pris pied de l’autre côté du Continent. La Louisiane française n’aura pas le temps de vivre assez longtemps pour être autre chose qu’une immensité vide, une terre de pionniers, de coureurs des bois (enfin ici, techniquement, des plaines…), de soldats et de marchands. 10 000 habitants à peine quand Louis XV sera contraint de la céder à la Grande-Bretagne en 1763. Jamais la masse de colons que d’Iberville appelaient de ses vœux ne viendra s’établir dans cette contrée aussi lointaine et au moins aussi baroque que son alter-ego canadienne (si ce n’est précisément pas mal de canadiens… ce qui n’aidait pas à résoudre le problème de peuplement global de l’Amérique française !). Et ne sera ainsi en capacité de tenir tête aux populations des Treize Colonies lorsque celles-ci commenceront sérieusement à regarder au-delà des Appalaches. Jamais des milliers d’Amérindiens ne seront déplacés ni armés et formés à chasser le colon anglais. Mais la Louisiane française aura au moins laissé un souvenir aussi imperceptible qu’impérissable: une toponymie du plus grand bassin fertile du monde jalonnée de milliers et de milliers de noms français, de Détroit à Saint-Louis, et de Les Prairies à Bâton-Rouge…
Cette belle vue d’artiste de Sainte-Geneviève, village du petit foyer de peuplement français établi autour du Fort de Chartres au centre du bassin du Mississippi, a comme un parfum de Conquête de l’Ouest avec un siècle d’avance…
Ce (pas si) petit épisode de la série des « Il était une fois… » du site, centré sur la fondation de la Louisiane française et la nouvelle trajectoire que celle-ci donne à l’empire français des Amériques, est pour rappel extrait de mes deux grandes séries consacrées respectivement à l’épopée de la Nouvelle-France et aux origines et conséquences de la guerre de Sept Ans. Si l’histoire du Canada français et plus globalement celle des empires coloniaux et du « grand XVIIIe siècle » vous intéressent (ce fut en effet une période aussi décisive que charnière de l’Histoire moderne), je vous oriente ainsi vers la découverte de ces deux riches séries documentaires.
La première, de l’exploration du Canada à la cession de la Louisiane par Napoléon, des premiers comptoirs de commerce à la colonie royale, des alliances amérindiennes au grand conflit final avec l’Angleterre et ses colonies américaines voisines (et au travers de multiples et superbes cartes et illustrations), vous emmènera ainsi à la découverte de l’ancienne Amérique française, à l’histoire aussi épique que riche d’enseignements !
Et la seconde (consacrée à la guerre de Sept Ans) pour découvrir en profondeur l’histoire de cet immense conflit, considéré par de nombreux historiens comme l’une si ce n’est “la” première guerre véritablement « mondiale » de l’Histoire. Un conflit qui débutera (et se propagera) en effet dans l’ensemble des empires coloniaux du monde, lui conférant ainsi une dimension planétaire et maritime inédite. Une guerre constituant en outre le plus grand choc de l’intense conflit global qui opposera tout au long du XVIIIe siècle la France et la Grande-Bretagne pour la domination (de la mondialisation) du monde ; une suite ininterrompue de conflits, de Louis XIV à Waterloo, d’ailleurs qualifié de « Seconde guerre de Cent Ans » par certains historiens. Une passionnante série d’articles en forme de grande fresque historique, qui vous portera ainsi des Grandes Découvertes à la chute du Canada et des Indes françaises, et de la fondation des grandes empires coloniaux européens outremers et de la naissance de la mondialisation maritime et de la globalisation économique à l’émergence du capitalisme, du libéralisme et plus globalement d’un nouvel ordre mondial caractérisé par l’hégémonie planétaire britannique (sur les plans maritime, colonial, économique, culturel, géopolitique, etc.). Une grande série qui vous amènera aussi à mieux comprendre tant les racines de la guerre d’Indépendance américaine que celles de la Révolution française et des guerres napoléoniennes ; autant d’événements qui structureront décisivement notre monde contemporain !
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Une carte pour partir sur les traces de la Nouvelle-France…
Pour les curieux et passionnés d’Histoire et de patrimoine et qui souhaiteraient partir à la découverte de la mémoire de trois siècles de présence française en Amérique du Nord, je vous renvoie en outre vers la riche carte que j’ai développée sur le sujet. Sur cette chouettecarte en ligne, figurent en effet près d’une centaine de lieux liés aux temps de la Nouvelle-France et à l’héritage architectural et culturel laissés par les Français dans les actuels Canada et États-Unis (anciens forts, citadelles, postes de traite, musées, mémoriaux liés à la déportation des Acadiens, sites de bataille, habitations des gouverneurs de la Nouvelle-France, etc.), ainsi qu’un certain nombre de lieux en France liés aux figures de l’exploration et de la fondation de la Nation Canadienne francophone (maison, sépulture et statues de Jacques Cartier dans la région de Saint-Malo, monuments de commémoration à Samuel de Champlain à Honfleur, mémorial des Acadiens de Nantes, etc.). Autant de lieux qui vous permettront ainsi d’arpenter les traces et les mémoires de la Nouvelle-France « sur le terrain » et d’en apprendre davantage sur ces différents grands et petits lieux et personnages ayant participé à l’écriture de l’histoire de l’Amérique française, dont l’héritage est encore bien vivant aujourd’hui, tant au Québec qu’en Louisiane… !
Quatre captures de ma carte Mapstr au niveau des États-Unis et du Canada. On peut bien y voir le réseau de dizaines et de dizaines de forts et de postes qui maillaient l’immense Nouvelle-France le long des vallées du Mississippi, de l’Ohio, du Saint-Laurent, autour des Grands Lacs jusqu’aux confins des forêts canadiennes … !
La région des Grands Lacs constitua probablement, après celle du Saint-Laurent (le berceau et le principal bassin de peuplement de la colonie depuis sa fondation), la région la plus fortifiée de l’histoire de la Nouvelle-France, du fait de sa situation hautement géostratégique et névralgique (celle-ci était en effet devenue en quelque sorte le barycentre de la Nouvelle-France à son apogée, nœud de communication vital entre nord (Canada) et sud (Pays des Illinois et Louisiane), et entre est (Québec et Acadie) et ouest (Prairies et Pays-d’en-Haut).
De nombreux anciens forts français des États-Unis et du Canada ont fait l’objet d’une reconstitution moderne : de gauche à droite et de haut en bas, on peut ainsi aujourd’hui visiter une réplique du Fort Saint-Jean Baptiste des Natchitoches (Louisiane), du Fort Toulouse (Alabama), du Fort et de la mission jésuite de Sainte-Marie-au-Pays-des-Hurons (Ontario), ou encore du Fort Dauphin (province canadienne du Manitoba).
Une carte où vous trouverez également, parmi des milliers d’adresses, des centaines et des centaines de lieux à découvrir et visiter autour de l’Histoire de France, de la Préhistoire à nos jours !
À noter que cette carte en ligne s’inscrit plus globalement dans la carte générale du blog, que j’ai développée sur l’application française Mapstr. Une riche « bibliothèque cartographique » comptant actuellement plus de 8000 adresses de lieux de patrimoine (naturel, architectural, culturel,…) remarquables, à découvrir partout en France et dans le monde ! Une carte que je réserve évidemment aux abonnés du site étant donné le travail monstrueux qu’elle m’a représenté (et qu’elle représente toujours car je l’enrichis continuellement !), et que je présente dans cet autre article du site, pour celles et ceux que cela intéresse (et qui souhaiteraient donc bénéficier des adresses liées à l’histoire de la Nouvelle-France et du Canada français !).
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Et sinon, pour les intéressés et autres curieux, vous pouvez prendre connaissance de tous mes articles, séries documentaires et cartes liés à l’histoire, à la géographie et au patrimoine du Québec (en partie héritier de l’histoire de la Nouvelle-France), ainsi que plus globalement à ce que les Européens qualifièrent à la Renaissance de « Nouveau Monde », en consultant les rubriques du site spécifiquement dédiées à ces domaines (accessibles ici : catégorie «Canada | Québec» et catégorie « Nouveau Monde »).
Et si d’autres sujets et thématiques vous intéressent, n’hésitez pas également à parcourir ci-dessous le détail général des grandes catégories et rubriques du site, dans lesquels vous retrouverez ainsi l’ensemble de mes articles et cartes classés par thématique. Bonne visite donc et à bientôt !
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