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Dans les chapitres précédents, nous nous sommes penchés sur l’exploration puis l’implantation des premiers établissements permanents et la fondation des premières villes de ce qui deviendra la « Nouvelle-France » (Chapitre I). Ceci, avant de voir comment, sous l’impulsion de Louis XIV et de son secrétaire d’état à la Marine Colbert, ce qui était resté jusqu’ici un simple comptoir de commerce devint une véritable colonie royale, dotée d’une politique administrative, économique et de peuplement pensée, souhaitée, structurée et de grande envergure (Chapitre II). Calquée sur le modèle administratif et politique de sa métropole, la Nouvelle-France a accueilli des immigrants français de toutes sortes : artisans, prêtres, missionnaires, aristocrates, trappeurs, et bien sûr paysans, originaires de l’ensemble des régions de l’Ouest. La Nouvelle-France constitue ainsi un parfait microcosme de sa Métropole, une sorte de France miniature sur le continent américain, qui a rapidement développée sa propre culture, façonnée par les contraintes locales (climat, isolement, environnement, relations commerciales et métissage avec les populations amérindiennes).
Principal bassin de peuplement de la colonie, la vallée laurentienne se démarque bientôt par une identité propre et marquée, et au début du XVIIIe siècle, on a déjà assisté à la naissance d’une nation canadienne, d’essence catholique et paysanne (mais aussi déjà largement métissée à mesure que les fameux coureurs des bois épousaient les femmes des tribus amérindiennes qu’ils avaient fréquentées ou issues des communautés réfugiées qui s’étaient implantées au cœur de la jeune colonie français suite aux guerres du castor). De façon générale, les Canadiens nés au pays considèrent la vallée du Saint-Laurent comme leur patrie.
Québec et les vastes étendues de forêts canadiennes : deux images-symboles de la Nouvelle-France…
Un fort français dans les confins des immensités américaines… (source : Les Pionniers du Nouveau Monde, tome 2, p. 3)
Cela va pas mal de soi, mais au cas où vous atterririez directement ici, je recommande évidemment de commencer la lecture de cette série à son début ! 🙂
Grâce aux multiples explorations et expéditions menées dans la profondeur du continent par les Jolliet et Marquette, les Cavelier de La Salle et les La Vérendrye, la Nouvelle-France a également enregistré une formidable expansion sur le plan territorial. Si le bassin du Mississippi et la région des Grands Lacs demeurent davantage une zone de contrôle (reposant elle-même structurellement sur les alliances avec les nations autochtones) qu’une véritable possession coloniale (comme le sont à côté les colonies anglaises), il est certain que l’influence française rayonne désormais sur l’ensemble du continent et irradie les immensités intérieures de l’Amérique du Nord, du golfe du Mexique à celui du Saint-Laurent, et des Appalaches aux Rocheuses.
Cette formidable expansion territoriale de la Nouvelle-France (qui s’étend désormais de la Louisiane au Canada en passant par le bassin du Mississippi et la région des Grands Lacs) n’a eu de cesse d’inquiéter ses populeuses voisines, les Treize Colonies britanniques, désormais enserrée entre la côte et les Appalaches. Déjà en grande tension avec la colonie française depuis le XVIIe siècle pour des raisons alors essentiellement commerciales (la concurrence pour la pêche et surtout pour le commerce des fourrures), les colonies anglo-américaines étouffent de plus en plus sous le châssis français (et amérindien), qui bride leur développement alors même que les Treize Colonies enregistrent un essor démographique spectaculaire (passant de 50 000 habitants vers 1650 à plus de 250 000 courant 1700 – contre à peine 15 000 âmes côté Nouvelle-France à la même époque).
Au fur et à mesure que les Amériques française et britannique se développent, la tendance va être ainsi à voir la rivalité économique entre les deux ensembles coloniaux (enjeu de contrôle des réseaux commerciaux continentaux) se transmuter de plus en plus en une rivalité territoriale (enjeu de contrôle des terres elles-mêmes), puis même – à mesure que la France et l’Angleterre vont s’affirmer comme les deux superpuissances du monde colonial et maritime de l’époque – en une rivalité impériale. Bientôt, en effet les populations de Nouvelle-France et des Treize Colonies ne prendront plus la peine d’attendre que leurs Métropoles respectives se trouvent en situation de guerre officielle pour s’en prendre l’une à l’autre. Ceci au point-même que – situation inédite – leur rivalité structurelle finira même par rattraper l’Europe au milieu du XVIIIe siècle et le combat à mort entre Français et Britanniques d’Amérique du Nord contraindre Londres et Versailles à la guerre généralisée (comme nous le verrons dans les deux derniers chapitres). Mais à cette future “guerre de la Conquête”, nous ne sommes pas encore, et avons d’abord rendez-vous avec le dénouement des guerres du castor et la survenue des deux premières guerres intercoloniales. Bonne lecture !
Le sommaire complet de ce troisième chapitre, dont l’accès intégral est réservé aux abonné(e)s (alors abonnez-vous ou débloquez l’ensemble du contenu du site pour 1 mois pour seulement 5€, et soutenez ainsi mon travail et mon indépendance!🙏😉)
Des guerres du castor aux guerres intercoloniales : quand la rivalité économique mute en adversité continentale
Nous l’avons déjà suffisamment répété au fil de cette grande série, mais il faut le dire et le redire : tout au long du XVIIe siècle, toute la politique de la Nouvelle-France tourne d’abord et avant tout autour de la question du commerce des fourrures. C’est elle qui justifie les alliances, elle qui soutient l’économie, elle qui alimente la dynamique d’expansion vers l’Ouest, elle qui stimule le peuplement (par le métissage qu’elle génère) – et elle qui est évidemment à la racine des rivalités avec toutes les colonies voisines.
Question voisin, justement, un nouveau concurrent est en train d’émerger : il s’agit des colonies anglaises. Depuis que la Couronne britannique a annexé la colonie néerlandaise de la Nouvelle-Amsterdam au milieu des années 1660, elle a en effet en quelque sorte récupéré ce qui constituait l’une des ressources principales de cette colonie, à savoir : le réseau de traite des fourrures le long du fleuve Hudson (qui depuis ses origines est en compétition avec celui du Canada français). Grâce nous l’avons vu aussi aux expéditions de Radisson et des Groseilliers, les Anglais ont également pu établir des postes de traite dans la baie d’Hudson à partir des années 1670 ; de nouvelles têtes de réseau du commerce des fourrures dans le Grand Nord Canadien qui concurrencent directement les réseaux français des Grands Lacs et détournent chaque année de Montréal un volume croissant de peaux de castor. Pour les négociants de la vallée du Saint-Laurent, en cette fin de XVIIe siècle, la situation est devenue intenable.
Au début de l’hiver 1686, en conséquence de tout cela, les autorités coloniales décident de monter une opération inédite : attaquer les postes les plus méridionaux de la baie d’Hudson par voie terrestre afin de s’emparer de leurs stocks et plus globalement de déloger les Anglais de la zone. Un « commando » mixte d’une centaine d’hommes (composé de troupes de la marine, de coureurs des bois et d’alliés autochtones) est mis sur pied. Financée notamment par la fraîchement fondée Compagnie du Nord (qui a de gros intérêts dans l’affaire), la colonne doit emprunter un chemin encore jamais expérimenté (et ce au cœur de l’hiver !) : l’expédition vise en effet d’atteindre le fond de la baie James en remontant la rivière des Outaouais jusqu’au lac Abitibi puis en passant par la rivière Moose – ce qui revient à naviguer dans des cours d’eau parsemés de rapides aux eaux glacées et à devoir effectuer des portages sur des kilomètres à travers des terres gelées et inconnues des Français (il y aura d’ailleurs plusieurs incidents et un nombre non-négligeables d’hommes qui mourront de froid durant le périple).
L’effet de surprise est total : en quelques semaines, les Français s’emparent de plusieurs forts britanniques de la baie James maigrement défendus, ravagent les infrastructures de la Compagnie et mettent la main sur des tonnes de fourrures. Un jeune homme participant à l’opération se démarque par sa bravoure et son sens de l’initiative : il s’agit de Pierre le Moyne d’Iberville, fils de l’un des premiers colons de l’histoire du Canada français et futur explorateur et cofondateur de la Louisiane. Resté sur place quelques temps pour garder les postes capturés avec une partie des hommes de l’expédition, le fils du célèbre Pierre Le Moyne est de retour dans la vallée laurentienne l’été suivant avec une remarquable quantité de pelleteries. Convaincu de l’importance stratégique du contrôle de cette zone pour l’avenir de la Nouvelle-France, le Canadien fait la route vers la Métropole dès l’année suivante pour rencontrer le ministre Colbert, et obtient de celui-ci l’organisation d’une expédition corsaire contre les postes anglais de la Baie d’Hudson dont il prend la tête (d’Iberville a en effet bien compris qu’il était plus facile de s’en prendre à ces derniers par voie de mer !). Entre l’été 1688 et l’automne 1689, il y mène plusieurs campagnes dévastatrices – qui ne suffisent pas néanmoins à chasser définitivement les Anglais de la zone (le principal poste de la Compagnie, York Factory, étant en effet demeuré inviolé).
Une magnifique carte de la Nouvelle-France réalisée par Pierre Allemand autour de 1687. On peut y voir en bas à gauche le détail des rivages de la baie James (sorte de grande baie en forme de U située à l’extrémité sud de la baie d’Hudson), avec les différents forts et postes britanniques implantés dans le secteur. Depuis 1670, les Anglais, par le biais de la Compagnie de la Baie d’Hudson, se sont en effet solidement établis dans cette région, et y ont développé de nouveaux réseaux de traite captant les fourrures jusque dans la profondeur de cette partie du continent effectivement très riches en peaux (les Crees, en particulier, ont trouvé plus avantageux de commercer avec la Compagnie anglaise et se sont progressivement détournés des Français). Pour les administrateurs coloniaux de la Nouvelle-France (dont le commerce des fourrures constitue la principale manne financière), cette installation réussie des Anglais dans la baie d’Hudson est ainsi perçue comme une menace vitale pour la jeune colonie, expliquant la persistance des Français à vouloir chasser définitivement ce concurrent de la zone.
La concurrence structurelle que représentent les établissements de la Compagnie de la baie d’Hudson pour la jeune économie canadienne explique les moyens inédits pour l’époque que la colonie laurentienne va mobiliser pour neutraliser sa rivale. Concernant d’ailleurs l’expédition de la baie d’Hudson de 1686, il convient ici de souligner combien celle-ci demeure un exploit logistique et humain pour l’époque : en l’espace de quelques semaines, la petite troupe de Canadiens français aura franchi plus de 1.000 km de nature hostile en plein hiver – un exploit encore jamais réalisé a priori par aucun européen en ces contrées!Autre aspect remarquable à noter : le succès de l’expédition aura reposé sur l’emploi combiné de forces « régulières » (soldats des compagnies franches de la Marine), de forces coloniales (miliciens et coureurs des bois) et de forces « natives » (alliés autochtones qui auront joué notamment ici le rôle de guides indispensables à travers des contrées en large partie inconnues des Français). Appliquée ici de façon pionnière, cette « recette » militaire constituera ensuite nous le verrons la base de toutes les « opérations extérieures » menées par la Nouvelle-France contre ses adversaires (celle-ci se montrera en particulier d’une efficacité redoutable et durable contre les voisins et rivaux coloniaux de Nouvelle-Angleterre) !L’événement marque le baptême de feu du jeune Pierre le Moyne d’Iberville, fils d’un pionnier du Canada français du temps de la Compagnie des Cent Associés. Bouter les Anglais hors de la Baie d’Hudson deviendra d’ailleurs en quelque sorte son obsession : entre 1687 et 1697, le canadien dirigera plusieurs campagnes maritimes contre les forts de la Compagnie ainsi que contre les pêcheries anglaises de Terre-Neuve – succès malheureusement sans lendemain du fait des rétrocessions systématiquement organisées entre les deux Métropoles depuis l’Europe. Un bel avenir attendra toutefois le jeune Pierre (et ses frères) du côté des eaux plus chaudes de la mer des Caraïbes – comme nous avons eu déjà l’occasion de le voir à la fin du chapitre II.
Dans ses rêveries solitaires de la baie du Nord, Pierre Le Moyne a enfin trouvé le but de sa vie. Pour atteindre l’idéal qu’il se propose, à la suite de ce pauvre La Salle, assassiné sur les bords d’un bayou louisianais, l’année précédente, il faudra plus que des explorations ou l’établissement de colonies. L’observation, la réflexion lui ont appris que la France et l’Angleterre ne peuvent rester côte à côte en Amérique. L’une devra s’en aller ; l’autre fondera un empire. Et la lutte sera implacable entre elles.
Pierre Daviault, La Grande aventure de Le Moyne d’Iberville (texte établi par Albert Lévesque), Éditions Albert Lévesque, 1934, p. 80
Pour clôturer sur cette histoire de l’expédition de la baie d’Hudson de 1686, il est ici très intéressant de noter que ces opérations ne se sont inscrites dans le cadre d’aucun contexte de guerre ouverte entre les royaumes de France et d’Angleterre, et que celles-ci ont au contraire été le fruit de l’initiative directe des colons de Nouvelle-France pour la défense de leurs intérêts vitaux. Davantage que le fait que se répercutent dans le Nouveau Monde les guerres entre leurs Métropoles, c’est effectivement la rivalité propre, structurelle, sur place, entre les colonies française et britannique d’Amérique, qui expliquera la logique d’affrontement généralisé dans laquelle celles-ci finiront inéluctablement par glisser (au point nous le verrons de rattraper carrément Versailles et Londres et de les placer en état de guerre de fait malgré une situation de paix relative en Europe !).
Zoom sur : la rivalité franco-anglaise, une rivalité ancienne…
Le travail héroïque des coureurs des bois et des explorateurs fut la cause de la rivalité franco-britannique : les Treize Colonies anglaises alignées le long de l’océan Atlantique étaient désormais enveloppées par nous.
Pierre Gaxotte, Le siècle de Louis XV, pp. 200-201
Montée en intensité au fil de l’ère coloniale, la rivalité franco-anglaise précède à vrai dire de loin l’établissement des uns et des autres en Amérique du Nord. Les aristocrates normands au pouvoir en Angleterre ont vécu, pourrait-on dire, dans la rivalité avec la Couronne française depuis 1066 et la bataille de Hastings (bataille marquant la victoire décisive de Guillaume le Conquérant sur les Saxons qui contrôlaient alors l’Angleterre, et lui ouvrant la conquête et prise de contrôle du pays). On ne compte plus ensuite le nombre de guerres qui verront la France et l’Angleterre s’affronter, siècle après siècle.
La guerre la plus marquante dans l’imaginaire populaire demeurera certainement celle de Cent Ans (qui en durera en pratique cent vingt-six, entrecoupés de période de trêves !) : un interminable conflit larvé né de la prétention des Plantagenêt (une dynastie d’origine française occupant depuis un siècle le trône d’Angleterre) sur la Couronne vacante du royaume de France. Cette prétention faisait suite à la mort du dernier roi de la dynastie capétienne sans descendance mâle (un fils de Philippe le Bel) – couronne à laquelle prétendait également la dynastie française des Valois. Avec bien sûr, en arrière-plan, des enjeux économiques, politiques et territoriaux très importants (notamment la souveraineté et le contrôle des riches fiefs de la Guyenne – l’actuelle Aquitaine, terrain d’affrontements entre Plantagenets et Capétiens depuis plus de deux siècles).
Sur ce sujet aussi central que rarement abordé dans ses détails et finesses, je renvoie les intéressé(e)s vers cet autre article du site !
L’ère coloniale : le retour de la franche rivalité entre la France et l’Angleterre
La rivalité franco-anglaise ne pouvait avoir d’autre fin que l’écrasement d’un des adversaires. Ou bien il fallait céder partout et toujours, ou bien il était vain de céder ici pour retenir là. En vérité, pourquoi la guerre aurait-elle cessé sur les confins de la Louisiane puisque subsistaient toutes les raisons qui l’avaient naguère provoquée ?
Pierre Gaxotte, Le Siècle de Louis XV, p. 239
À l’époque moderne, c’est plutôt comme puissance protestante (et commerciale) que l’Angleterre s’affirme contre l’Espagne et la France. Suite à un XVIIe siècle marqué par l’essor et la propagation de l’Église réformée à travers toute l’Europe (et par les dramatiques guerres de religion qui l’accompagne), l’Angleterre voit en effet pour mémoire sa Couronne basculer dans le giron protestant en 1688, avec l’arrivée au pouvoir du hollandais Guillaume III d’Orange-Nassau, en lieu et place de la dynastie des Stuarts (dont les derniers monarques s’étaient convertis au catholicisme). Se définissant lui-même comme un « champion de la cause protestante », Guillaume III (et ses successeurs) s’attacheront à donner une coloration religieuse à la politique intérieure et extérieure de la Grande-Bretagne, favorisant ainsi les alliances avec les grandes puissances protestantes du Continent (notamment les Provinces-Unies et l’Autriche), et la positionnant a contrario en grand adversaire de l’hégémonie continentale de l’Espagne et de la France, épicentres du renouveau catholique (« Contre-Réforme ») qui traverse alors le continent en réaction à la Réforme.
De même, à consulter pour celles et ceux qui souhaiteraient mieux connaître et comprendre cet épisode capital de l’Histoire politique anglaise (et à la répercussion in fine mondiale !).
Cette dimension religieuse revêt en particulier une importance de premier plan en Amérique du Nord au XVIIe siècle. La Nouvelle-France est en effet une terre de mission catholique, qui attire des dévots, où se sont établis de nombreux missionnaires et entreprises d’évangélisation (particulièrement de la part des Jésuites). La Nouvelle-Angleterre est elle, a contrario, un refuge pour les Puritains, persécutés en Angleterre, qui souhaitent y créer un pays en accord avec leur foi. La tension semble ainsi inévitable. L’intolérance prononcée des Puritains autorise même à parler d’une véritable haine des « papistes » (terme péjoratif désignant les catholiques), nourrie par la peur. Ces premiers n’auront à ce titre de cesse, pour certains d’entre eux, de tenter de convaincre Londres d’envahir le Canada et de chasser une bonne fois pour toutes les Français du continent.
Mais la rivalité franco-anglaise en Amérique du Nord ne se limite pas bien sûr qu’aux considérations démographiques et culturelles. Elle se nourrit également puissamment de dimensions économiques et commerciales, présentes en Nouvelle-Angleterre, mais particulièrement évidentes par exemple avec la colonie de New-York, plus tolérante sur le plan religieux. Alliée des Iroquois, cette dernière considérait le Canada comme un rival permanent dans la traite des fourrures, principale richesse de la région (et objet d’une guerre commerciale impitoyable), ainsi qu’un obstacle majeur à son expansion vers l’ouest :
L’enjeu de l’affrontement [mondial franco-britannique] est avant tout économique ; en un temps où le grand commerce maritime et colonial assure des énormes plus-values, la possession et l’exploitation de colonies est essentielle, dans la mesure où celles-ci fournissent des produits exotiques dont la consommation s’accroît en Europe continentale (sucre, tabac, café puis thé). […]
Une scène de troc entre Amérindiens et Canadiens dans les Grands Lacs. L’accès aux fourrures et le monopole de leur commerce ont constitué l’une des principales racines de la rivalité franco-britannique en Amérique du Nord.
De même, les compagnies des Indes orientales sont en concurrence et bientôt en conflit pour le commerce dans le sous-continent indien. […] De la même manière, Français et Anglais sont rivaux pour obtenir l’accès au marché de l’Amérique latine, qui demeure un prodigieux débouché pour les produits manufacturés et les esclaves. […] À cette rivalité purement économique, il faut ajouter des raisons stratégiques, basées sur les craintes anglaises. […] Les autorités de Whitehall sont poussées par les colons anglo-américains qui redoutent que les Français ne les coincent définitivement entre les Appalaches et la côte atlantique, en s’emparant de la vallée de l’Ohio et du bassin du Mississippi, reliant solidement la vallée du Saint-Laurent à la Louisiane.
Jean Meyer et Jean Béranger, La France dans le monde au XVIIIe siècle, pp. 21-22
Témoignant de cette rivalité franco-anglaise historique, notons le fait que chaque conflit officiel entre la France et l’Angleterre durant l’époque coloniale va se répercuter en Amérique du Nord : guerre de la Ligue d’Augsbourg, guerre de Succession d’Espagne, guerre de Succession d’Autriche, et bien sûr, la guerre de Sept Ans, qui poussera cette rivalité jusqu’à ses limites de coexistence possible. Cela avait cependant commencé très tôt : dès 1629, des corsaires anglais prenaient possession du poste de Québec (où se trouvait alors Champlain), mais celui-ci fut finalement rétrocédé en 1632 à la suite du traité de Saint-Germain-en-Laye (rétrocession pour laquelle Champlain aura pesé de tout son poids dans les négociations).
Mais au-delà même de la répercussion des conflits de leurs puissances-mères sur leurs colonies, existera parallèlement une franche rivalité intercoloniale, qui finira par atteindre une intensité telle que les colonies seront toujours prêtes à en découdre, nourrissant d’innombrables affrontements (comme nous allons l’étudier de près dans ce chapitre).
Aussi timides en tout cas qu’ils puissent encore paraître, ces premiers affrontements directs entre Français et Britanniques en Amérique n’en marquent pas moins l’ouverture d’un cycle de conflits intercoloniaux qui ne s’arrêtera pour ainsi dire jamais (ou plus exactement qui se soldera par l’élimination nette et définitive de l’un des adversaires par l’autre). Avant toutefois de nous plonger dans le récit détaillé de ces fameuses “guerres intercoloniales” (via lesquelles vont donc progressivement s’affronter colons de Nouvelle-France et de Nouvelle-Angleterre), il est une donnée qu’il est fondamental de ne pas oublier d’aborder en guise de préalable. À savoir : combien préexiste à cette rivalité franco-britannique en Amérique du Nord la rivalité franco-iroquoise, et combien en quelque sorte la seconde n’est qu’une forme de prolongement et de continuité de la première (car en effet, la principale menace pour l’implantation française en Amérique du Nord fut d’abord et avant tout longtemps sa rivalité permanente avec les nations de la Confédération iroquoise – en particulier mohawks !).
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Une guerre avec les colons de Nouvelle-Angleterre liée de près pour la Nouvelle-France à la guerre “première” avec les Iroquois
Nous l’avons longuement étudié rappelez-vous dans le premier chapitre : dès la fondation des premiers établissements français dans la vallée du Saint-Laurent (au départ purement commerciaux), la clé de cette implantation fut la conclusion d’une vaste alliance avec les nations amérindiennes occupant ou fréquentant la région de l’estuaire du Saint-Laurent – en premier lieu desquels les Innus et les Algonquins. Or, en ce début de XVIIe siècle, ces nations (et à vrai dire la quasi-totalité de celles occupant la rive nord de la vallée laurentienne) étaient en guerre avec les Cinq-Nations de la Confédération iroquoise, avec sa jumelle (et rivale) huronne-wendat la puissance régionale majeure de la rive sud (et même à vrai dire de toute cette partie de l’Amérique du Nord-Est – pour faire très simple et très schématique !). Pour s’implanter durablement dans la zone et se doter de partenaires commerciaux pérennes (ce qui restait l’objectif n°1 du moment) – et parce que l’une des conditions de ce partenariat franco-autochtone reposait sur le soutien militaire –, les Français n’ont donc eu d’autres choix que de s’engager aux côtés de leurs nouveaux alliés dans leurs conflits du moment – en l’occurrence : contre la puissante Confédération iroquoise. Problème : les Cinq-Nations (et en particulier les Mohawks) n’ont jamais pardonné aux Français leur implication dans ce conflit au départ intra-autochtone, et les ont aussi rapidement perçus comme une menace à leur hégémonie régionale. La progression des marchands de Nouvelle-France vers l’intérieur du continent risquaient en effet de couper toutes les routes commerciales entretenues par la Confédération, alors même que le commerce des fourrures occupait une place toujours plus importante dans son économie (notamment du fait de la dépendance croissante contractée plus généralement par les Premières Nations vis-à-vis des produits échangés avec les Européens – outils en métal, armes à feu, alcools, etc.). En choisissant d’une certaine façon le “réseau concurrent” comme fournisseur officiel de pelleteries en plus d’en faire ses principaux alliés militaires sur le continent, les Français se mettaient ainsi durablement les Iroquois à dos…
Au début du XVIIe siècle, le chapeau en feutre de castor était à la mode en Europe et la demande était forte. Extrêmement prisé, il était aussi, selon sa forme, une indication du statut social et de l’occupation de la personne qui le portait. C’est ainsi que durant deux siècles, de la moitié du XVIIe siècle à la moitié du XIXe siècle, les chapeaux de castor demeurèrent en vogue et constituèrent un élément important de la tenue vestimentaire des hommes dans une grande partie de l’Europe. Or, exploité de façon abusive, le castor avait pratiquement disparu en Europe à la fin du XVIIe siècle. Avec la naissance de nouvelles colonies en Amérique du Nord (Nouvelle-France, Nouvelle-Angleterre et Nouvelle-Hollande), l’industrie florissante de la chapellerie européenne eut accès à une nouvelle et abondante source d’approvisionnement. Le commerce de la fourrure y fit rapidement son apparition avec toutes les conséquences que cela allait entraîner.
Extrait d’un article de Gaétan Bourdages (« Le castor de la discorde ») publié sur le site web de la Société d’histoire de La Prairie-de-la-Magdeleine
Dès la fin des années 1640, nous l’avons vu – et face à l’épuisement de la ressource en castor sur leur propre territoire –, les Iroquois (et en particulier les Mohawks, la nation la plus puissante et la plus belliciste de la Confédération en même temps que la plus immédiatement voisine des établissements français !) prenaient l’initiative en effectuant une série de raids dévastateurs sur la Confédération Huronne-Wendat, aboutissant à la désintégration de la Huronie et ce faisant à la perte pour les Français des nations autochtones qui constituaient en même temps leurs principales alliées militaires ET leurs premières fournisseuses de fourrures sur le Continent. Dans les années qui suivent, les Iroquois infligent qui plus est le même sort aux nations voisines des Neutres, des Pétuns puis des Ériés, mettant ainsi la main sur de nouvelles zones de chasse tout en se débarrassant de concurrents plus ou moins structurels dans le commerce des peaux.
À trop se concentrer sur l’Histoire des nations coloniales européennes, on en oublierait ainsi presque que la donnée fondamentale qui caractérise l’évolution démographique et géopolitique de l’Amérique du Nord-Est durant toute la seconde moitié du XVIIe siècle n’est donc pas la dynamique d’expansion de la Nouvelle-France ou de la Nouvelle-Angleterre, mais bien celle de la Confédération iroquoise. C’est elle qui, en effet, constitue de loin la première force motrice de la “tectonique des plaques civilisationnelles” qui modèle tout ou presque cette partie du continent, et la puissance autour de laquelle toute la géopolitique des uns et des autres s’articule et se structure! (À gauche : une belle carte de la Nouvelle-France en 1719 !)Depuis le milieu du XVIIe siècle, pour rappel, les Cinq-Nations iroquoise se sont en effet engagées dans une politique “expansionniste”, consistant peu ou prou à se débarrasser (ou à « avaler ») méthodiquement tous leurs proches voisins les uns après les autres. Il ne s’agit pas toutefois d’un expansionnisme selon la conception européenne du terme, au sens où les Iroquois ne pratiquent pas une “annexion” pure et simple des confédérations et nations qui les entourent tel que le ferait un empire “classique”. Non, le but pour ces derniers est plutôt de vider les territoires voisins, pour à la fois se constituer de nouvelles zones de chasse et s’en assurer l’exclusivité de la ressource (tout en se débarrassant le cas échéant d’un rival dans la traite des fourrures). Les populations survivantes des Nations attaquées se voient quant à elles contraintes à l’exil, mais sont aussi nombreuses à être « adoptées » (de façon plus ou moins volontaire) au sein de la population iroquoise, ce qui est une façon habile (et fort en usage dans le monde amérindien) de transformer d’anciens ennemis en alliés ainsi que de rééquilibrer une démographie vacillante du fait en particulier des maladies importées sur le Continent par les Européens et qui continuent de décimer épisodiquement les populations autochtones (mais aussi de compenser les guerriers morts en combat).Profitant de leur suprématie militaire (il est certain que les guerriers iroquois et en particulier mohawks comptent parmi les forces militaires les plus redoutables et les plus “efficaces” du continent !), la stratégie iroquoise consiste en fait à “raider” la cible du moment – généralement par surprise et sans laisser le temps à l’adversaire d’organiser une résistance efficace. Les dégâts démographiques et logistiques infligés sont généralement tels que les nations attaquées n’ont globalement d’autres choix que de quitter la région ou de s’assimiler à la Confédération, ce qui est aussi l’un des objectifs poursuivis (il est à cet égard important de noter que “l’expansionnisme iroquois” repose vous l’avez compris sur le double mécanisme de la destruction et de l’absorption de l’adversaire – aspect indispensable tant pour éliminer définitivement le potentiel démographique ennemi que pour compenser les pertes subies parmi ses propres forces combattantes).
Comme nous l’avions étudié en détail à la fin du chapitre I, ce sont d’abord les Huron-Wendats qui vont faire les frais de cet “impérialisme iroquois”. En un hiver à peine (1648-1649), la seconde plus puissante confédération de la région après l’Iroquoisie est ainsi rayée de la carte, et ses populations se dispersent du Saint-Laurent aux Grandes Plaines. Au début de la décennie 1650, c’est au tour des confédérations iroquoiennes voisines des Neutres et des Pétuns (rive nord du lac Ontario) d’être attaquées, puis un peu plus tard des Ériés, au sud-est du lac du même nom. Les Iroquois effectuent également des raids jusqu’aussi loin que le nord et l’ouest du lac Huron, suscitant notamment la migration de la tribu des Lakotas (l’une des cultures de la nation Sioux, dont la population ira en conséquence s’établir dans les Grandes Plaines et adoptera le mode de vie de cavaliers nomades des steppes pour lequel ils sont toujours célèbres aujourd’hui). C’est notamment en raison de cette poussée iroquoise dans la direction de leur hinterland canadien (et de la déstabilisation générale de toute la région qu’elle suscite) que les Français finiront par fournir des armes à leurs alliés autochtones (notamment aux Anichinabés du nord des Grands Lacs – Outaouais et Nipissings –, ce qui aidera ces derniers à mettre un frein à la progression iroquoise vers ces régions).
Après avoir éliminé ses voisins proches des bords des lacs Érié et Ontario (et entraîné un dépeuplement massif de toute la zone), la Confédération iroquoise poursuit au cours de la décennie 1670 sa poussée cette fois vers le sud-ouest, vers les territoires de la vallée de l’Ohio. Là, elle se heurte notamment aux tribus des Miamis et des Illinois (Shawnees), les plus importantes de la zone. Malgré la mobilisation de leurs alliés régionaux, les deux confédérations ne parviennent pas à endiguer les attaques iroquoises (du fait notamment de l’avantage majeur que les armes à feu confèrent à ces derniers dans les combats). Une large partie de la population de la région va alors migrer de l’autre côté du Mississippi, d’où elle continuera de tenter les décennies suivantes de reconquérir ses terres (cette situation aura d’ailleurs historiquement grandement favorisé l’alliance de ces tribus avec les Français lorsque ceux-ci commenceront à s’aventurer dans la région, au milieu des années 1670).
Du côté de leur frontière sud-est, enfin, les Iroquois s’en prennent dès les années 1650 à leur vieil ennemi susquehannock (ainsi qu’aux Manahoacs plus au sud le long des Appalaches), qu’ils finiront par éliminer totalement avec le soutien des Britanniques au milieu des années 1670.La Confédération entretiendra également plusieurs conflits avec ses éternels rivaux mohicans (à l’est), qui finiront eux aussi moitié-décimés, moitié-absorbés par les Cinq-Nations dans le courant du XVIIIe siècle.Hurons, Neutres, Ériés, Pétuns, Wenros, Lakotas, Miamis, Illinois, Susquehannocks, Manahoacs, Mohicans,… : en l’espace de trois décennies, la Confédération iroquoise aura littéralement fait le vide autour d’elle, se débarrassant de l’ensemble de ses rivaux et concurrents tout en se sécurisant de vastes nouveaux territoires de chasse. Après les pertes dévastatrices enregistrées, la quasi-totalité des nations attaquées auront opté pour la migration ou dispersion, leurs populations se scindant globalement entre ceux qui fuiront le pays pour d’autres régions, et l’intégration aux nations conquérantes (comme cela se pratiquait beaucoup il faut le rappeler dans les sociétés nord-amérindiennes !).L’occupation amérindienne des Grands Lacs respectivement représentée au milieu du XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle. On ne saurait assez insister combien à l’échelle de l’Histoire du peuplement de l’Amérique du Nord, les guerres du Castor constituent donc un véritable séisme civilisationnel qui bouleverse et remodèle en profondeur le paysage démographique et géopolitique de toute cette partie du continent (la région des Grands Lacs ainsi que des Grandes Plaines par effet domino). Comme le souligne un auteur anglosaxon, par la simple introduction d’un commerce concurrentiel au sein de cette partie du continent nord-américain, les marchands européens y auront ainsi, involontairement, déclenché l’un des plus grands conflits de l’Histoire autochtone…
En plus de la dépopulation massive qu’elle génère des régions correspondant aux pourtours du lac Ontario et du lac Érié, non-contente de déstabiliser les alliés et les réseaux commerciaux des Français, la Confédération iroquoise fait également régner au cours de la décennie 1650 une menace constante sur les implantations françaises de la vallée du Saint-Laurent, particulièrement celles de la région de Montréal (la plus exposée en effet aux attaques de la Nation mohawk car se trouvant immédiatement à ses frontières géographiques et facilement accessible via le lac Champlain et la rivière Richelieu). C’est toute la raison de l’envoi par Louis XIV d’un régiment entier de son armée régulière dans la petite colonie canadienne : sécuriser sa frontière sud et produire une démonstration de force à même de contraindre les Iroquois à la paix – ce qui sera chose faite à la fin de la décennie 1660.
Même s’il ne sera resté sur place que deux ans, le déploiement du régiment de Carignan-Salières au Canada aura tout changé à l’Histoire de la colonie. D’une part, en déployant sur place un nombre de soldats presque équivalent au nombre d’habitants permanents que compte alors la vallée du Saint-Laurent et en les envoyant mener des raids jusqu’au cœur du territoire mohawk, les Français vont obliger les Iroquois à mettre en pause (au moins sur ce front) les hostilités, permettant à la colonie de goûter à deux décennies de paix (qui permettront à la Nouvelle-France de connaître le développement formidable et sur tous les plans que nous avons étudié en détail au cours du chapitre II). Le fait que le tiers des membres du régiment choisira de rester sur place et de s’établir dans la colonie pèsera également d’un grand poids dans l’histoire du jeune Canada, l’ancien soldat devenu paysan et l’ancien officier devenu seigneur constituant respectivement d’excellents capitaines de milice et miliciens potentiels (bientôt mobilisés et en première ligne dans les conflits intercoloniaux qui s’annoncent).Il faut bien le rappeler : si la France a été en mesure de contraindre les Iroquois à la trêve générale à la fin des années 1660, c’est aussi parce que ces derniers étaient à ce moment grandement affaiblis par la perte subite de leur principal allié continental, les néerlandais de la Nouvelle-Hollande (qui étaient leur grand fournisseur d’armes à feu depuis leur comptoir de Fort Orange, futur Albany). En 1664 en effet, dans le cadre de la seconde guerre anglo-néerlandaise, une expédition britannique commandée par le duc d’York s’emparait du Fort Amsterdam (que les Anglais conservent jusqu’à la fin de la guerre). Lors du traité de Breda en 1667, les Provinces-Unies choisiront d’abandonner officiellement leur colonie américaine à la Couronne anglaise, privilégiant leurs intérêts asiatiques et caribéens. La Nouvelle-Amsterdam est désormais britannique, et rebaptisée New York (la ville déjà cosmopolite ainsi que la plupart des habitants de la colonie néerlandaise demeureront toutefois sur place, se fondant d’autant mieux sous le niveau régime anglais qu’ils partagent avec ce pays leur culture et idéologie germano-protestante).
Après la phase de “sécurisation’ de la décennie 1660, la décennie 1670 est marquée toujours pour rappel pour la Nouvelle-France par une dynamique d’exploration et d’expansion (tant à l’intérieur que vers l’extérieur). Au cours de ces années-là en effet, les Français ont pénétré dans la vallée de l’Ohio et commencé à fréquenter les immensités des plaines du Mississippi – y étant d’autant mieux accueillis qu’ils partagent avec les tribus de la région l’adversité avec les Iroquois. Ces derniers, d’ailleurs, réagissent rapidement à la progression continentale française, dévastant notamment le poste de traite que les Français ont établi à Tassinong (dans l’État moderne de l’Indiana), mais n’empêchant pas néanmoins ces derniers de s’aventurer toujours plus loin dans le bassin du Mississippi et d’y établir des alliances aussi bien commerciales que diplomatiques (cela globalement en contournant la menace iroquoise en passant par les lacs Huron et Michigan). Pour contenir néanmoins les Iroquois et permettre le développement de la traite des fourrures vers l’intérieur du continent, Frontenac fait ériger le Fort Cataracoui à la confluence du Saint-Laurent avec le lac Ontario (site hautement géostratégique qui verrouille tant la rive nord du Grand Lac que l’accès fluvial vers la vallée du Saint-Laurent et Montréal).
Arrivée vers le milieu de la décennie 1680, forte de sa croissance démographique remarquable, de sa milice désormais bien organisée et de ses nouvelles compagnies franches de la Marine (créées en 1683), la Nouvelle-France commence à se sentir assez forte pour engager une politique plus agressive vis-à-vis de ses voisins iroquois. Un moment déstabilisé par la perte de leur allié (et fournisseur) néerlandais et quelques peu épuisés par trois décennies d’intenses activités guerrières dans quasi-toutes les directions, la Confédération bénéficie désormais d’un appui potentiel de taille grâce à l’alliance développée avec les Anglais de New York (en relai des néerlandais). Si plus aucune attaque d’envergure n’a été menée par les Mohawks sur le cœur de la colonie française depuis le départ du régiment de Carignan-Salières, les frictions aux frontières n’ont néanmoins jamais cessé, en raison notamment d’une concurrence qui reste vive (et qui tend même à s’accentuer) pour le contrôle des réseaux de traite des fourrures.
De façon générale, depuis ses origines, l’Iroquoisie constitue une menace structurelle pour le Canada français, beaucoup trop proche, beaucoup trop puissante, toujours prête à frapper, et susceptible en plus d’unir ses forces avec la puissance montante anglo-américaine. Dans le palais des gouverneurs de Québec, on se dit qu’on est peut-être maintenant suffisamment fort pour briser cette menace existentielle…
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Été 1687. Une armée comme le Canada n’en a encore jamais vue (plus de 1 600 troupes de la marine et miliciens accompagnés de 400 alliés autochtones) vient de quitter Montréal. Objectif : les rives du lac Ontario et le fort Frontenac, où des échauffourées ont eu lieu régulièrement depuis le début de la décennie et que les Mohawks ont attaqué et pillé à plusieurs reprises. En haut-lieu (à Versailles, plus exactement), on a décidé qu’il était désormais temps de mettre fin à la « paix honteuse avec les Iroquois » en engageant une politique plus offensive vis-à-vis de ces derniers.
Au lieu toutefois de s’aventurer en pays mohawk (et de s’en prendre donc directement aux villages de la nation Haudenosaunee la plus fondamentalement ennemie des Français), le contingent canadien opère une rafle de villageois iroquois vivant à proximité du fort (autrement dit à des Iroquois “neutres” comme il en existait des milliers résidant à proximité des établissements français du Saint-Laurent). Plusieurs centaines d’hommes, de femmes et d’enfants sont capturés, et les premiers se voient purement et simplement convoyés vers Québec, direction la France, où ils doivent finir aux galères (il s’agissait là vous l’avez compris des instructions de Versailles, contre l’avis notamment du gouverneur Denonville, qui aurait volontiers préféré les garder stratégiquement comme otages sur place…). Comme l’on peut évidemment s’y attendre, l’événement est immédiatement jugé comme un acte déloyal et de traîtrise du côté de la Confédération iroquoise. Les Cinq-Nations mobilisent ainsi rapidement leurs guerriers, et répondent à cette “agression” française par des actions de guérilla aux frontières…
Durant la campagne de 1687, les forces franco-canadiennes profitent de leur présence dans la région du lac Ontario pour bâtir un fort à l’embouchure de la rivière Niagara (à l’endroit-même où Cavelier de La Salle avait bâti le Fort Conti en 1679, lorsqu’il avait effectué une campagne de traite dans cette zone des Grands lacs afin de financer son expédition dans la vallée du Mississippi). Baptisée Denonville en l’honneur du gouverneur, une garnison y est laissée afin de conserver une présence française dans la région, tandis que le reste des forces se retirent sur Montréal pour l’hiver.
Au cours de l’année suivante (1688), tandis que les Français accompagnés de leurs alliés hurons effectuent des raids chez les Sénécas (la nation la plus septentrionale de la Confédération iroquoise), les mêmes Sénécas assiègent le fort Denonville fraîchement bâti par les Français, privant ce dernier de tout ravitaillement et causant la perte de presque l’intégralité des cents hommes de la garnison (morts de faim ou du scorbut). Question maladie, le Canada va connaître une catastrophe bien pire : la même année en effet, une épidémie de rougeole et de variole arrivée par bateau tue 1 400 des 11 000 habitants de la colonie, affaiblissant grandement toute la vallée laurentienne. Inquiet de la situation générale et de ce renversement de la dynamique, Denonville initie des pourparlers avec les Iroquois et invite les différents chefs de la Confédération (en l’occurrence des représentants des Mohawks, des Onondeigas, des Oneidas et des Cayugas) à venir discuter une trêve. Avertis de la chose, les Anglais s’emploient cependant à saboter les tentatives de négociation, arguant que les Iroquois étant désormais sujets de la Couronne britannique, il ne leur est pas possible de signer des traités sans leur accord (le gouverneur de New York instrumentalisera d’ailleurs au maximum l’affaire de l’envoi aux galères des prisonniers iroquois pour pousser ces derniers à la guerre avec les Français).
Grâce aux efforts des missionnaires jésuites implantés sur place, une délégation diplomatique iroquoise se rend tout de même à Montréal et engage les négociations avec Denonville. Une trêve est déclarée, et les Français s’engagent à rapatrier les Iroquois envoyés en France comme galériens. Les diplomates iroquois doivent de leur côté se représenter dans quelques mois pour ratifier le traité de paix. Malheureusement, en chemin pour Montréal, la nouvelle délégation est embusquée par un contingent huron qui prétend agir sur sollicitation des Français. Les survivants reviennent chez eux et ayant reçu des explications des Français, se préparent à revenir, quand ils reçoivent une convocation du nouveau gouverneur de New York. Celui-ci leur apprend qu’une révolution vient de se dérouler en Angleterre et que la France et la Grande-Bretagne sont désormais officiellement en guerre. Sachant qu’ils bénéficieront désormais du soutien total de leurs alliés anglais dans leur nouvelle guerre avec les Français, les Iroquois ne voient désormais plus aucune raison de négocier une trêve avec Montréal…
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Août 1689. En Europe, la guerre de la Ligue d’Augsbourg a débuté depuis près d’un an déjà, mais l’information vient à peine d’atteindre la lointaine colonie laurentienne. Frontenac a été rappelé en France depuis 1682 suite à ses querelles permanentes avec son administration, et le gouverneur de Montréal, le chevalier de Callière, se trouve lui aussi en Métropole. Denonville est très inquiet : depuis plusieurs mois, il n’a plus aucune nouvelle des diplomates iroquois qui devaient revenir signer le traité de paix, et pour arranger le tout, les navires qu’il espérait voir arriver de Métropole ramenant les Iroquois envoyés aux galères ne se sont jamais manifestés. Cependant, dans la vallée du Saint-Laurent, on est occupée par les moissons et on relâche la garde, n’ayant perçu aucun signe d’hostilité de la part des voisins mohawks depuis des mois.
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Lachine, 5h du matin, rive sud de l’île de Montréal. Aussi inattendus que la tempête de grêle qui vient de faire rage, 1 500 guerriers iroquois s’abattent sur la petite bourgade du cœur de la vallée laurentienne. La surprise est totale, et le massacre ne l’est pas moins : en quelques minutes ou presque, 30 colons sont tués sur place, une petite centaine embarqués comme prisonniers. La contre-attaque s’organise rapidement, mais les Iroquois parviennent à repasser sans encombre sur la rive sud avec leurs captifs (les mauvaises décisions du commandant en chef des troupes de la Marine, Vaudreuil, font en effet rater l’occasion de détruire une partie du contingent iroquois isolé sur une colline – et trop ivre pour combattre). Dans les jours qui suivent, les Canadiens peuvent voir de loin les feux de joie autour desquels les agresseurs fêtent leur victoire et torturent leurs prisonniers (des rumeurs font alors même état que plusieurs enfants auraient été mangés…). Quelques semaines plus tard, un autre village (de la rive nord cette fois), Lachenaie, va faire lui aussi l’objet d’une attaque meurtrière. Après deux décennies de tranquillité, la colonie est sous le choc. En quelques semaines, la terreur s’empare à nouveau de l’ensemble du Saint-Laurent, et le Canada entier brûle de désir de vengeance.
Ce que l’Histoire retient sous le nom de massacre de Lachine demeurera un traumatisme pour la population canadienne. Née et ayant grandie dans le contexte post-1667 de paix globale avec les voisins iroquois, la nouvelle génération n’avait en effet jamais connu de raids aussi massifs et frappant si violemment au cœur-même de la colonie. Intervenant un an à peine après la tragique épidémie de rougeole et de variole qui avait emportée le dixième de la colonie, le massacre de Lachine représente également un nouveau violent coup dur pour la jeune colonie sur le plan démographique, puisqu’on estime qu’entre les tués lors du raid, les captifs qui seront très peu à revenir (ce qui était plutôt inhabituel, il faut bien le souligner) et ceux qui mourront lors de la poursuite et de ses suites, la Nouvelle-France y aurait perdu plus du dixième de sa population mâle.
La Première guerre intercoloniale : dès la fin du XVIIe siècle, une rivalité explosive entre colonies françaises et anglaises d’Amérique !
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Vous l’avez je pense bien saisi : les (première et deuxième) guerres intercoloniales constitue un important tournant de l’histoire de la Nouvelle-France comme des colonies anglaises de la côte Atlantique, ce moment-pivot, charnière, où les Amériques française et britannique commencent à s’affronter, non plus seulement pour le contrôle des ressources stratégiques et leur commerce, mais bien plus fondamentalement pour le contrôle du Continent. Or, sur ce dernier, bientôt, déjà, il semble y en avoir un de trop…
Dans le quatrième et avant-dernier chapitre (disponible ici), nous allons nous intéresser à la longue période de paix (souvent surnommé la « paix d’Utrecht ») qui sépare la conclusion de la Seconde guerre intercoloniale du redémarrage des hostilités en Amérique du Nord à l’occasion du déclenchement en Europe de la guerre de Succession d’Autriche. Nous étudierons le spectaculaire essor – démographique, économique, territorial – qui caractérise tant la Nouvelle-France que les Treize Colonies britanniques sur la période, ainsi que la grande politique de fortification et « d’enserrage » menée par la première (et la façon dont les secondes ne manqueront pas en conséquence de commencer à se sentir étouffées voire menacer dans leur existence-même).
Nous verrons ensuite, au terme de ces « Trente Heureuses » remarquables de l’histoire de France (et du Premier empire colonial français), comment la Troisième guerre intercoloniale (c’est-à-dire le théâtre nord-américain de la guerre de Succession d’Autriche) aboutira à une situation de tension et de rivalité inédites, en particulier du côté de la vallée de l’Ohio. C’est d’ailleurs depuis ce nouvel épicentre de la rivalité franco-britannique en Amérique du Nord que partiront en 1754-1755 la série d’échauffourées qui iront même, pour la première fois, jusqu’à rattraper une Londres et une Versailles venant tout juste de signer la paix, et qui aboutiront même in fine à « mettre le feu au monde » … À bientôt !
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