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Quand l’Homme façonne la terre (et la respecte) : une histoire de l’agropastoralisme dans les Grands Causses et les Cévennes

Lorsque je découvris la Lozère en 2020, je découvris des paysages tels que je n’en avais jamais vu jusqu’ici : des hauts-plateaux infinis, des déserts de steppes et de landes de bruyère, peuplés de montagnes tantôt arrondies ou violemment escarpées, entrecoupées de profondes gorges,… grands espaces sans âge où le temps semble s’être comme arrêté…

Des paysages d’une sauvage beauté, mais non à proprement parler sauvages, car fruit d’un patient travail de l’Homme, d’un aménagement millénaire, qui transforma des territoires de nature inhospitalière en des lieux où les communautés humaines purent vivre et se nourrir. Des territoires en fait façonnés par les pratiques multiséculaires de l’agropastoralisme, où l’Homme, plutôt que (et dans l’incapacité de) le dénaturer, a longuement appris à apprivoiser son environnement. Des milliers d’années de pratique d’un mode de vie ancestral dont témoignent aujourd’hui les grandioses paysages des Causses et des Cévennes, inscrits à ce titre au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Une belle histoire d’une sorte d’équilibre et d’harmonie entre l’Homme et son environnement, en même temps qu’un superbe témoignage du génie de l’adaptation humaine, que nous vous proposons de découvrir dans cet article écrit en partenariat avec le photographe lozérien Jean-Sébastien Caron, que je remercie encore d’avoir mis ses immenses talents de photographie et d’écriture au service d’un jeune site de découverte historique. Bonne lecture !

Les hautes et basses terres du Massif central, terrains naturels de l’agropastoralisme

Montagnes arrondies aux sommets joliment boisés, garnies de gros blocs de granite émoussés formant également les murs gris d’anciens villages et hameaux hors-du-temps ; grandes étendues steppiques entrecoupées de grandes falaises habillées de calcaires majestueux, sculptant les formes hallucinées de rochers dressés à la surface comme dans d’étranges et profonds gouffres, ordonnant les pierres des clapas et les voûtes des bergeries qui parsèment de vastes plateaux ; horizons dégagés surplombant des landes infinies d’herbes grasses et de bruyère, où paissent d’innombrables troupeaux de brebis, de moutons et de vaches, au-dessus des champs et des villages des hommes ; montagnes escarpées couvertes de cultures en terrasses, façonnés par les schistes y découpant de vastes crêtes et corniches au-dessus d’antiques hameaux cachés au milieu de grandes châtaigneraies, dont la même pierre acide habille les murets et les toitures : pas de doute, nous sommes dans des paysages atypiques – sommes-nous seulement en France ?

En France, nous y sommes bien, dans des espaces géographiquement reculés des grands axes de développement historiques que furent les grands fleuves et les façades littorales, quelque part dans le cœur du Massif central, au « centre du centre », comme j’aime à le qualifier. Quelque part sur les hauts plateaux de ce grand massif du sud-centre de la France, dans le beau département de la Lozère (ainsi qu’un peu chez ses voisins aveyronnais, gardois et ardéchois).

Resté relativement à l’écart des grandes dynamiques industrielles et urbaines, la Lozère, le département le moins peuplé de France (n’est-ce pas finalement une chance ?), est un département profondément rural, située aux confins de la région historique du Languedoc, aux frontières avec sa grande voisine auvergnate. Département de hauts plateaux, à l’altitude moyenne la plus haute de France (979 mètres), la Lozère présente une géographie atypique, produit d’une remarquable variété géologique (sols calcaires, granitiques, schisteux,…), et qui donne à ce pays de moyenne montagne un relief profondément tourmenté, capricieux, grandiose.

Une superbe carte géomorphologique de la Lozère, qui donne bien à voir sa géologie et relief singuliers

La Lozère est en effet un pays où la géographie peut changer du tout au tout tous les 5 kilomètres : rien de commun en effet entre les grandes étendues steppiques du Causse Méjean ou du Sauveterre, les sommets arrondis et doucement boisés de la Margeride, les landes et tourbières de ses contreforts et plateaux, les profonds canyons et paysages de gorges creusés par le Tarn et la Jonte, les montagnes escarpées et boisées des Cévennes, dont les pentes abruptes transforment les ruisseaux en torrents, et les rivières en coulées de boue dévastatrices. L’eau, précisément, et nous y venons, est centrale dans cette géomorphologie, qui est loin d’être le produit du hasard.

Les régions du sud-est du Massif central, et en particulier la Lozère (et encore plus particulièrement les Cévennes), sont le terrain d’une pluviométrie importante, du fait de leur situation de point de rencontre entre les masses d’air froides de l’Atlantique et chaudes de la Méditerranée, qui génèrent d’abondantes précipitations, et souvent mêmes de violents orages stationnaires, à l’origine des célèbres « épisodes cévenols » (des pluies abondantes qui dévalent les pentes, mettent les rivières en crue, et provoquent d’importantes inondations dans les basses terres méditerranéennes).

Ces précipitations importantes font du sud-est du Massif central, et notamment de la Lozère, une sorte de château d’eau du sud de la France, un pays d’eau, où de nombreuses rivières et fleuves prennent leurs sources (rien qu’à l’échelle des Cévennes : Tarn, Jonte, Hérault, Allier, Chassezac, Lot, Altier,… et non-loin, dans les monts du Vivarais voisin, Ardèche et Loire). Une eau qui, bien avant l’Homme, a façonné la géographie de ces territoires, entre mécanismes d’érosion et d’infiltration. Une eau qui y a, selon sa nature géologique, déplacé, poli, sculpté ou creusé sa pierre, y a arrondi les montagnes, ou les a creusées de profondes gorges et de millions de galeries, comme dans le cas des Causses, ces paysages indissociables du sud du Massif central, et grands terrains historiques du développement local de l’agropastoralisme.

Les Causses sont en effet le nom que l’on donne dans le Massif central aux paysages de karst, une structure géomorphologique correspondant à de grands plateaux calcaires creusés par les eaux. Des dynamiques d’érosion et d’infiltration qui font de ces plateaux un immense gruyère, un sous-sol s’apparentant à un labyrinthe de grottes et de galeries souterraines, dont parfois une des parois ou plafonds se sont écroulés, créant ainsi de nombreux “avens” : des impressionnants gouffres se prolongeant en grottes et galeries sur des kilomètres, à la réputation sinistre (considérés comme des portes des enfers…). Les Causses, façonnés par l’eau, sont ainsi paradoxalement des territoires où l’eau est rare, car immédiatement absorbée par la terre et la pierre, qui la voit disparaître dans ses profondeurs, et réapparaître parfois à plusieurs dizaines de kilomètres du lieu d’infiltration initial, hormis dans les rares zones où la présence d’argiles en surface (c’est-à-dire de roches imperméables), la maintienne en surface, dans de petites cuvettes que l’on appelle les « dolines ». Une rareté et préciosité de l’eau que l’on retrouve également dans les Cévennes voisines, où les abruptes pentes schisteuses, couplées au climat méditerranéen, rendent cette dernière rare et difficile à retenir ; quand le climat davantage océanique qui caractérise le nord et l’ouest de la ligne de partage des eaux offre lui des pluies plus fines et mieux réparties tout au long de l’année.

Un superbe schéma modélisant le relief karstique

A la certaine rudesse des paysages de ces régions (c’est là toute leur beauté), en complément de ces reliefs tourmentés, l’Homme a dû également historiquement composer avec un climat rude : étés courts, pluies abondantes, vents puissants, orages, brouillards, neiges précoces, congères,…

Le milieu physique et les climats des Causses et Cévennes (source : dossier de candidature à l’inscription sur la
liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, 2011)

Un climat évidemment peu favorable à l’agriculture telle qu’elle se développera dans les grands bassins fertiles de la Mésopotamie (Tigre, Euphrate, Jourdain,…) et du Nil, avant de conquérir les plaines fertiles de l’Europe du Sud et de l’Ouest (et notamment celles de la Gaule celtique, qui sera déjà, à l’époque de l’invasion romaine, l’un des plus grands pays agricoles de tout le bassin méditerranéen – la puissance agricole de la France, on le voit, ne datant pas d’hier.. !).

La diffusion de l’agriculture durant la révolution néolithique (dont nous allons bientôt parler)

Mais revenons un peu en arrière, à l’époque où l’Homme ne produisait et ne commerçait pas encore avec des territoires lointains, et commençait seulement à apprivoiser la rude terre lozérienne.

Une histoire de l’agropastoralisme lozérien : tout commence au temps des premiers hommes…

L’histoire de l’agropastoralisme nous fait remonter aux temps immémoriaux, à la lointaine époque où l’Homme sort du statut de chasseur-cueilleur, de l’existence purement nomade, et commence à se sédentariser (c’est-à-dire à s’installer durablement) sur des terres. Sortie de l’âge glaciaire autour de l’an 10 000 av. J.-C., l’Europe du Nord (qui se voyait alors reliée à l’Angleterre par un niveau de la mer inférieur de plusieurs centaines mètres à celui d’aujourd’hui), se réchauffe, voit son climat s’adoucir, et devenir plus favorable à l’établissement humain. Pour l’Homme, en quelques millénaires, les conditions de vie et d’habitat changent radicalement.

Comme peuvent nous en restituer l’Histoire et les précieux témoignages des grottes de Lascaux et de Chauvet, jusqu’ici, dans ces contrées du Massif central, la vie n’était guère facile : climat nordique, grands animaux prédateurs arpentant les vallées et les forêts (ours des cavernes, rhinocéros laineux, tigre des neiges, lynx, et autres joyeusetés animalières), et un Homme vivant essentiellement de chasse et de cueillette, et habitant dans des grottes qui le protègent tant des animaux que des rudesses d’un climat froid et difficile (des grottes où il laissera déjà de magnifiques et bouleversants témoignages de son génie artistique et culturel).

Carte montrant l’élévation du niveau de la mer en Europe durant la fin de l’ère glaciaire
Le quotidien de l’Homme au Paléolithique : une vie de chasseur-cueilleur nomade

Mais les conditions climatiques évoluent, et radicalement. Les glaciers qui recouvraient l’Ecosse et de nombreuses montagnes d’Europe disparaissent ou se résorbent, une nouvelle nature se forme, plus importante, plus variée, plus riche en arbres et en herbacées. Il devient désormais possible pour de nombreux herbivores de croître et de se propager, et pour l’Homme, de vivre davantage de la terre, d’envisager de se nourrir aussi davantage depuis cette dernière. Dans ce que l’on va appeler la « révolution néolithique », de grands mouvements démographiques traversent le bassin méditerranéen et l’Europe, mais plus que des populations, ce sont avant tout des pratiques et des cultures qui se diffusent : travail du tissu, de la céramique, puis du métal, et surtout : techniques agricoles (notamment l’irrigation et la diffusion des céréales). Des formes et méthodes de domestication de plantes et d’animaux apparaissent et se diffusent, et vont ainsi, en quelques millénaires, transformer des tribus de chasseurs-cueilleurs en des communautés d’agriculteurs, et des populations nomades en des sociétés sédentaires. L’agriculture, le pastoralisme, l’artisanat se développent, la division du travail s’installe, et ce qui sera la première révolution agricole de l’Histoire se traduit ainsi par un formidable accroissement de la population dans toute l’Europe, particulièrement de l’ouest et du sud.

Carte de la révolution néolithique en Europe
La révolution néolithique : en premier lieu une révolution agricole

Les nouvelles sociétés sédentaires s’organisent en villages et même en villes, les communautés se divisent le travail entre agriculteurs et artisans, et l’amélioration rapide des méthodes de cultures agricoles génèrent de meilleurs rendements et même localement des situations de surplus de production, qui favorisent et accompagnent le développement du commerce, de la monnaie, ainsi que socialement et politiquement, de la propriété et de l’aristocratie.

Agriculteur, berger, artisan, bûcheron,… : la division du travail se met en place

Concernant les régions des Grands Causses et des Cévennes qui nous intéressent ici, les découvertes archéologiques les plus récentes semblent valider la thèse d’une colonisation agricole très ancienne de la région des Causses, apparue entre 5 000 et 2 500 av. J.-C. (et ce particulièrement sur le Causse Méjean, le plus élevé et le plus isolé de tous, et qui révèlent de multiples traces d’occupation humaine – notamment sous la forme de centaines de dolmens et de tumuli). Une activité mégalithique très importante que l’on retrouve également sur les contreforts des Cévennes voisines, notamment sur le mont Lozère, et que les archéologues mettent directement en relation avec l’activité pastorale. L’élevage – en particulier d’ovins – semble en effet avoir été l’une des plus anciennes activités pratiquées par les Hommes sur les Causses et les Cévennes, qui les sillonnent et les habitent ainsi depuis des millénaires, initialement plutôt au niveau des vallées et des bordures des plateaux (ces derniers, davantage boisés et au climat plus rude, étant longtemps demeurés plutôt des zones de chasses).

De lointains héritages de cette période néolithique sont d’ailleurs toujours visibles au travers des vastes ouvrages mégalithiques qui parsèment les hautes terres de Lozère : grands monuments des premiers hommes témoignant ainsi de l’occupation humaine ancienne de ces grands espaces, autant que lieux énigmatiques qui, aux côtés des propres fantaisies de la roche-mère, alimenteront bien des légendes et des superstitions (encore bien vivaces il y a encore quelques siècles.. !).

A noter que ces sites mégalithiques attestent d’une présence et activité humaines anciennes sur les hautes terres, ils restent dépourvus de trace d’occupation permanente, ces espaces n’ayant servi, semble-t-il, qu’à la pâture, à un va-et-vient saisonnier entre l’intérieur des Causses et les grottes à flanc de vallée rythmant la vie d’alors des communautés, pasteurs semi-nomades ou groupes plus agricoles.

Les derniers millénaires précédant notre ère seront ceux du développement du système pastoral (et notamment du développement combiné des routes commerciales et des chemins de transhumance entre hautes terres et plaines languedociennes), ainsi que de l’arrivée des Celtes. Dans ces contrées méridionales de ce qui s’appellera bientôt la « Gaule celtique » (en référence à la culture celte qui prédomine dans l’ensemble des régions du nord-ouest de l’Europe), les cultures méditerranéennes (blé, orge, olivier, vigne, légumes,…), aidées par le fort développement du commerce maritime, vont notamment continuer à se diffuser et s’ancrer, tout particulièrement dans les basses terres. De façon générale, durant la période celtique, les territoires correspondant à la France actuelle (pourtant très loin des berceaux historiques de l’agriculture), sont devenus de grands producteurs agricoles, qui exportent ainsi céréales, viandes et laitages dans tout le bassin méditerranéen, et notamment à l’Italie romaine (qui pour l’anecdote, est alors friande des fromages lozériens.. !).

A noter que si l’arrivée des Celtes se traduit globalement en Gaule par un grand développement de l’agriculture et de l’artisanat, elle ne modifia pas localement profondément la mise en valeur des Causses et des Cévennes, dominés par les occupations agricoles et pastorales, mais provoqua toutefois la création, sur les éperons et les sites élevés, de caps barrés et d’oppida (le pluriel du célèbre « oppidum » gaulois, désignant un village généralement perché et fortifié).

Une dernière carte intéressante : celle des régions d’origines des grands végétaux de culture et animaux d’élevage

Cet article a 9 commentaires

  1. sudres georges

    super dossier. BRAVO.

    1. Merci beaucoup ! C’était une thématique et un territoire qui me tenaient vraiment à cœur.. 🙂

    1. Merci beaucoup ! N’hésitez pas à vous promener sur le site, il y a d’autres histoires itinérantes aussi intéressantes ! 😉

  2. Carré

    Fabuleuse photo, vraiment prise au bon moment, des couleurs à couper le souffle. Il est à souhaiter que ces terres restent sauvages, et que ceux qui veulent les visiter y aillent petitement, à pied, sans laisser d’empreintes polluantes / mécaniques, sans abimer. C’est des sanctuaires, des terres (globalement) pures, enfin du moins nettement préservées, c’est une chance, c’est une grace.

    1. Bien d’accord avec vous. Le parc national des Cévennes a beaucoup apporté sur la préservation. Et puis je pense que la prise de conscience a beaucoup avancé vis-à-vis du tout urbanisation/agriculture extensive/automobile des années 60 et 70. Et je pense que les Lozériens se battront quoiqu’il arrive pour sauvegarder cette forme “d’intactité” de leur terre. C’est d’ailleurs cet aspect qui m’a tellement séduit et fait tomber amoureux de cette région, qu’on ne trouve nul part ailleurs en France, si ce n’est dans quelques coins de Corse ou vers les sommets des Alpes. Le plat vide en France, globalement, ça n’existe pas. La première fois que j’ai vu le Causse Méjean, je n’en croyais pas mes yeux. 20 km de plat sans villages, sans routes, sans poteaux, sans….rien. Le Méjean et le mont Lozère, que je ne rêve d’eux depuis mon appartement parisien..

  3. anne diener

    Vous m’avez passionnée. Votre article n’est pas indigeste, du tout,complet,attrayant, vivant.J’y repenserais en allant à nouveau aux environs de Dourbie,les Vans…Merci.

  4. Très bel article, particulièrement fouillé, sur un aspect essentiel des Causses et Cévennes : un parc national dont l’habitat permanent reste la richesse essentielle.

  5. Delpierre

    Merci infiniment de cette histoire associant tant de données géographiques sociales anthropologiques humaines et pastorales Si je n étais vieille ( 75ans) et dans mon petit coin de terre trop étroit… j irai…. Merci

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