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Il était une fois : le siège de Québec et la chute de la Nouvelle-France (1759)

C’est devant les murs de Québec, le 13 septembre 1759, que s’est joué le destin du Canada français, en même temps que, peut-être, celui du monde. Avec la chute de la capitale de la Nouvelle-France, c’est en effet toute la colonie française d’Amérique du Nord qui sera emportée et passera définitivement sous contrôle britannique, tandis que presque au même moment, la France perd également le combat pour les Indes, qui deviendra bientôt le plus important territoire de l’Empire britannique qui s’apprête à dominer le monde pour plus d’un siècle…

Aujourd’hui oublié, la perte de ce « premier empire colonial français » (dont la chute de Québec constitue le plus haut symbole) marqua un grand tournant de l’Histoire du monde. Ce sont suite à ces défaites françaises dans les continents lointains que les Indes et plus tard l’Australie deviendront des colonies britanniques, et que les États-Unis existeront sous la forme qu’on leur connaît aujourd’hui. Ce sont probablement ces événements qui feront également que l’anglais deviendra la langue internationale, plutôt que le français.

Dans ce petit article extrait de ma grande série sur les origines de la guerre de Sept Ans, ce conflit en forme de grand choc entre la France et l’Angleterre où se joua précisément la domination des Indes et du Canda (et parfois considérée par les historiens comme la première véritable « guerre mondiale » de l’Histoire), je vous propose ainsi de revenir sur l’histoire du siège de Québec, capitale de la Nouvelle-France. Une cité dont la chute devait ouvrir pour les Britanniques, rien de moins que l’Empire du monde… Bonne lecture !


Québec, 1759 : là où se joua le destin de la Nouvelle-France

12 septembre 1759, sur les falaises boisées qui avoisinent Québec, à l’heure des dernières lueurs d’ombre froide qui précèdent l’aube. La sentinelle postée là, bien que fatiguée de sa longue garde, demeure vigilante. En effet, « l’anglais » n’est pas loin. Juste en face de la ville à vrai dire, sur l’autre rive du Saint-Laurent, où ces derniers ont installé leurs camps. Voilà plus deux mois maintenant qu’une immense armada de vaisseaux et plus de 40 000 hommes sont venus de leur mère patrie faire le siège de la cité, le verrou du Saint-Laurent, la porte d’entrée et l’ultime rempart de la Nouvelle-France – sur laquelle les Britanniques entendent bien mettre la main. Un des théâtres d’opérations d’une guerre planétaire, des mouvements de pions parmi d’autres sur le grand échiquier mondial, où la France et la Grande-Bretagne et leurs alliés respectifs s’affrontent sur presque tous les continents et mers du globe.

Zoom sur : la guerre de Sept Ans (1756-1763), la première guerre mondiale de l’Histoire ?

S’ils eurent évidemment leurs ressorts et leurs protagonistes propres (tout en étant en partie à l’origine de cette guerre), les affrontements entre Franco-Canadiens (et Amérindiens) et Britanniques en Amérique du Nord ne constituent toutefois (il faut bien l’avoir en tête) que quelques pions dans la vaste partie d’échecs planétaire qui opposera ainsi la France et l’Angleterre (et leurs alliés respectifs) durant près de huit longues années, sur l’ensemble du continent européen aussi bien que sur près de la moitié des mers du globe !

Une guerre de « Sept Ans » qui s’inscrit elle-même, en outre, dans la continuité et conséquence directe de la précédente : la guerre dite de « Succession d’Autriche ». Guerre qui marqua quant à elle la fin de la « première Entente cordiale » entre nos chaleureux amis français et britannique (et plus exactement même l’ouverture de près d’un siècle d’hostilités et d’affrontements quasi-ininterrompus entre ces derniers – que de célèbres historiens se sont d’ailleurs plu à qualifier de « Seconde guerre de Cent Ans » !).

Par sa durée, par l’étendue des opérations et leur intensité, mais aussi par le nombre de puissances qu’il engage, ce gigantesque conflit planétaire mérite bien son titre de « première guerre mondiale » de l’Histoire. À l’exception des Provinces-Unies restées neutres, tous les grands empires européens sont en effet impliqués dans le conflit – qui se déploiera sur pas moins de quatre continents et de trois océans. Cette guerre se démarque également par ses ressorts : pour la première fois en effet, l’influence des héritages dynastiques est mineure, et ce sont désormais les intérêts géopolitiques et socioéconomiques et non plus la politique qui constituent la première préoccupation des puissances engagées dans ce conflit – une rupture qui le distingue fondamentalement des précédents. Par le caractère vraiment global de la lutte qui opposera en particulier la France et la Grande-Bretagne dans ce conflit, la guerre de Sept Ans inaugure et préfigure les grandes guerres du XIXe et du XXe siècle, tout en signant le début de l’ère de la puissance navale et du contrôle géostratégique du monde !

Loin d’en être le terrain central, l’espace nord-américain ne constitua ainsi que l’un des théâtres d’une guerre qui se porta ainsi de l’Atlantique à l’océan Indien (en passant par les Antilles), de la Méditerranée aux côtes brésiliennes et africaines (et, continentalement, de l’Espagne à la Pologne actuelle). Un conflit de plus entre grandes puissances européennes (les fameux « Great Power » de l’époque) qui, s’il restera fortement et premièrement terrestre, atteindra également une dimension maritime et internationale inédite, de par l’intensité des enjeux et des frictions coloniales qui s’y manifesteront. Autant de dynamiques qui préfigureront d’ailleurs du nouvel ordre mondial (caractérisé par la complète hégémonie maritime et coloniale britannique – connue ultérieurement sous le nom de « Pax Brittanica ») sur lequel déboucheront plus tard les guerres révolutionnaires et napoléoniennes.

Les empires coloniaux européens en 1756, à l'aube de la guerre de Sept Ans (© Sur le champ)
Les empires coloniaux des grandes puissances européennes à l’aube de la guerre de Sept Ans (en bleu : le premier empire colonial français, en rouge : l’empire britannique, en marron : l’empire espagnol, en vert : l’empire portugais, et en jaune enfin, l’empire néerlandais).
(Source : un autre visuel produit par Quentin de la chaîne d’histoire Sur le champ, dans le cadre de ses deux épisodes consacrées à la guerre de Sept Ans)

Les grandes batailles de la guerre de Sept Ans (1756-1763)
La guerre de Sept Ans est un conflit d’envergure planétaire qui se portera sur trois continents distincts : l’Amérique du Nord (et les Antilles), le sous-continent (et l’océan) indien, et le continent européen. En ce sens, elle est considérée par de nombreux historiens comme la première véritable « guerre mondiale » de l’Histoire !

Une magnifique carte de synthèse des grandes batailles terrestres et navales de la guerre de Sept Ans réalisée par le magazine Guerres & Histoire (n°21 d’octobre 2014). Du théâtre nord-américain aux Philippines en passant par l’océan Indien, l’Afrique, l’Europe et les Caraïbes, celle-ci met particulièrement bien en évidence la dimension planétaire inédite de ce conflit… !

Sept ans d’une guerre aussi méconnue que déterminante de l’histoire du Monde (et aux origines de tous les grands conflits du XVIIIe siècle qui lui succèderont), dont je vous proposerai en clôture de cet article d’explorer les événements et surtout les grands tenants et aboutissants via deux série d’articles, formant deux épisodes centraux d’une vaste série du blog sur cette aussi méconnue que décisive Seconde guerre de Cent Ans !).

L’expérience de plusieurs siècles doit avoir appris ce qu’est l’Angleterre à la France :
ennemis de prétentions à nos ports et nos provinces,
ennemie d’empire de la mer, ennemie de voisinage,
ennemie de commerce, ennemie de forme de gouvernement.

le duc de Saint-SIMON, TOUjours touT EN MESURE et en retenue… !

En 1758, déjà, la chute de Louisbourg…

Déjà, l’année précédente, la cité-forteresse de Louisbourg, était tombée. La porte d’entrée du Canada français, située sur une île au large du golfe du Saint-Laurent, se voulait pourtant imprenable. Construite au début du XVIIIe siècle suite à la perte de l’Acadie française (actuelle Nouvelle-Ecosse canadienne), Louisbourg constituait le joyau de l’ingénierie des constructions maritimes françaises, et sa construction avait englouti une large part du budget de la Marine sur plusieurs années. C’était sans compter sur la toute-puissance maritime de l’adversaire britannique, la détermination et le professionnalisme de ses soldats, et l’audace d’un des majors-généraux menant l’opération, un certain James Wolfe – le même commandant, promu entretemps général, qui commande aujourd’hui le siège de Québec.

Après un débarquement coûteux où les chaloupes et les hommes se voient décimés par les lourdes batteries côtières françaises, véritable bouclier de la ville, Wolfe parviendra à mener ses hommes au contact et à mettre les servants des batteries hors de combat, avant de retourner ces dernières vers la cité désormais condamnée. De longs jours de sièges plus tard qui décimeront la population civile (qui se battra jusqu’à ses dernières forces), la cité se rendra, ouvrant aux Britanniques la porte du golfe du Saint-Laurent, et ce faisant de la Nouvelle-France.

Zoom sur : Louisbourg, la dramatique perte de la sentinelle la Nouvelle-France

Vue générale de Louisbourg avant le siège de 1758
Une belle reconstitution générale de Louisbourg issue de la BD Les pionniers du Nouveau monde (tome 4, « La croix de Saint-Louis »)

Fleuron de l’architecture navale, c’est peu dire que Louisbourg occupait une place centrale sur l’échiquier géostratégique français des Amériques. Construite sur l’île de Cap-Breton pour compenser la perte de Port-Royal (Annapolis) suite au traité d’Utrecht, la forteresse servait en effet depuis cinq décennies à contrôler l’estuaire du Saint-Laurent et à protéger l’accès au Canada en abritant une forte escadre. Si celle-ci ne fut longtemps pas présente vu la durée de la paix (de 1713 à 1744 avec l’Angleterre), le port s’était néanmoins transformé en étape essentielle voire incontournable pour les navires se rendant à Québec. Ville fortifiée de 5 000 habitants où stationnait en permanence une garnison de Troupes de la Marine de 800 hommes, Louisbourg est en effet le dernier port libre des glaces en toute saison de la côte est-américaine (tout en présentant l’intérêt remarquable de se situer à mi-distance entre la métropole et la Nouvelle-France, si celle-ci est évaluée en espace/temps et non en milles nautiques).

Au-delà de son intérêt géostratégique, les sommes gigantesques dépensées par la Marine pour la construction de Louisbourg s’étaient également révélées un excellent investissement commercial. En 1740, Louisbourg bénéficiait en effet d’un trafic commercial presque égal à celui du Canada entier : le port recevait alors jusqu’à cinq cents navires par an et servait de base avancée aux pêcheurs de Terre-Neuve. Louisbourg apparaissait donc comme une réussite qui est tout à l’honneur de la Marine et de l’autorité royale, même si le Canada était demeuré le « petit dernier » de l’Empire en termes de richesse et de peuplement (mais devant la Louisiane cependant). Sa perte s’apparente donc à un désastre pour la France et sa colonie nord-américaine, dont les jours apparaissent désormais comptés…


Grâce à des marins français capturés (et qui maîtrisent la navigation dans le dangereux chenal garnis d’écueils qui connecte la baie du Saint-Laurent aux abords de Québec), un capitaine anglais ouvrira la voie à la flotte en balisant le chemin des passages difficiles pour le reste des navires. Ce capitaine : un certain James Cook, le futur grand explorateur anglais, qui découvrira pour son pays l’Australie et la Nouvelle-Zélande, et traversera le Pacifique. Et contre toutes attentes, alors qu’à Québec, on attendait des renforts de la métropole (qui ne peuvent arriver que par voie de mer), lorsque des voiles apparaissent enfin à l’horizon début juillet, ce ne sont pas les pavillons blancs français, mais bien les rouges couleurs anglaises qu’arborent la multitude de navires.

La défense de Québec

Si l’on se désespère de l’arrivée de l’armada britannique, qui retire tout espoir d’un secours venant de la mer (la marine française de l’époque ne pouvant rivaliser avec celle de son adversaire historique, bien mieux équipée et entraînée, et contrôlant l’Atlantique), on peut encore s’appuyer sur quelques forces de l’intérieur. Notamment quelques milliers de soldats qui avaient pu venir renforcer la défense de la Nouvelle-France, lors du dernier convoi qui était parvenu à passer entre les mailles anglaises quelques mois plus tôt.

Et puis la première défense de Québec reste la configuration de la ville elle-même : bâtie au sommet d’une falaise dominant un rétrécissement du fleuve (Québec signifiant littéralement dans le dialecte amérindien dont son nom français dérive « là où la rivière se rétrécit »), la cité est puissamment fortifiée. Des rangées de canons garnissent en effet la puissante forteresse (qui épouse le bout de la falaise rocheuse), complétées des puissantes batteries installées à hauteur du fleuve, autour de la ville basse et sur la longue plage située en aval de la cité (défenses aménagées à l’initiative de Montcalm, devant l’imminence de l’arrivée ennemie).

Carte du siège de Québec par les Britanniques en 1759 (gravure publiée en 1884)

Québec demeure ainsi quasiment imprenable frontalement. Et le temps ne joue pas en faveur des Britanniques. Dès le début de l’automne, la baie du Saint-Laurent est prise dans les glaces (la Nouvelle-France n’étant ainsi accessible que six mois par an), et la flotte anglaise et son armée se retrouveraient alors bloquées sur place, sans ravitaillement, quand Québec peut compter en partie sur celui de son arrière-pays : le bassin du Saint-Laurent, de Montréal à Trois-Rivières, la région la plus peuplée de la Nouvelle-France. Wolfe enverra bien ses troupes ravager l’arrière-pays, brûler les fermes, détruire les récoltes, mais pendant des semaines, Québec tient bon (bien que durement bombardée par les puissants vaisseaux de lignes anglais et surtout les batteries installées face à la ville).

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L’assaut (raté) des falaises du Montmorency

Campant sur l’île en face de Québec (dénommée l’Isle d’Orléans), déterminé à prendre pied sur l’autre rive pour prendre la ville à revers, Wolfe tente un assaut sur un lieu appelé le Montmorency : une petite faille dans les falaises boisées situées un peu en aval de Québec. Les chaloupes chargées de grenadiers anglais glissent dans la nuit sur le fleuve, débarquent leurs hommes sur la petite plage que domine la falaise, et retournent aux vaisseaux réembarquer de nouveaux hommes. Ils sont accueillis par quelques canons français, qui font des ravages. Quelques chaloupes sont sacrifiées. Mais rapidement les grenadiers débarqués mettent en déroute les canonniers qui fuient vers les hauteurs. Ils doivent alors attendre le reste des troupes de débarquement, et notamment la jonction prévue avec les hommes de Townshend (le général en second du corps expéditionnaire britannique). N’écoutant pas les ordres mais seulement leur fierté – eux les héros de la prise de Louisbourg, ils se lancent à l’assaut pénible des pentes pierreuses et rendues boueuses par la pluie de la veille.

Débarquement britannique sur la plage sous les falaises du Montmorency, une attaque s'inscrivant dans le cadre du siège de Québec, capitale et verrou de la Nouvelle-France (extrait de la BD Les pionniers du Nouveau Monde, tome 5, « Le sang et la boue »)
Le débarquement britannique sur la plage sous les falaises du Montmorency, une opération ayant pour but de parvenir à établir une tête de pont sur la rive droite du fleuve, pour pouvoir ensuite marcher sur Québec
(extrait de la BD Les pionniers du Nouveau Monde, tome 5, « Le sang et la boue »)

L’ascension est difficile, et pire encore : à mi-chemin la falaise est entaillée par de petits ravins où des fortifications de rondins ont été rapidement établies par les miliciens canadiens et Français, qui les attendent… Les mouvements des bateaux anglais ont en effet été décelés par les guetteurs, et dans la nuit, Montcalm, le général français commandant la défense de Québec et de la Nouvelle-France, a envoyé en hâte des compagnies de soldats et de miliciens canadiens prendre position sur les falaises, cachés dans les bois. Les alliés amérindiens des Français sont là aussi. La guerre d’embuscade et de contact, ils la connaissent bien, c’est la façon de se battre dans laquelle ils excellent.

L'assaut britannique sur les falaises du Montmorency, une attaque s'inscrivant dans le cadre du siège de Québec, capitale et verrou de la Nouvelle-France (extrait de la BD Les pionniers du Nouveau Monde, tome 5, « Le sang et la boue »)
Partant à l’assaut téméraire des falaises, n’écoutant plus leurs officiers, les grenadiers britanniques tombent sur les soldats franco-canadiens proprement retranchés derrière les anfractuosités de la falaise, et c’est la débâcle…

N’ayant pas attendu le débarquement complet et l’assaut méthodique de la falaise prévu par leur général, les téméraires grenadiers britanniques se retrouvent ainsi pris sous le feu français, bien protégé derrière les arbres et les divers couverts que l’environnement leur offre, et c’est la boucherie. Les soldats d’élite redescendent comme ils peuvent la falaise de feu quand un orage éclatant vient ajouter à la catastrophe. En quelques instants, la roche devient très glissante, tandis que les terres se détachent et dévalent vers la plage. Les Anglais glissent, s’embourbent, leur poudre est mouillée. Et tandis que les troupes d’élite alourdies par leur équipement pataugent misérablement dans la boue, essayant de regagner la plage, les soldats amérindiens, s’employant à mener la guerre à leur façon, se jettent sur eux avec leurs hachettes en poussant des cris terribles, et les taillent en pièce.

Pour mettre un terme à ce qui se transforme en une violente boucherie, Montcalm se voit même obligé d’envoyer ses troupes régulières mettre un terme au massacre. Pour le corps expéditionnaire britannique, l’opération est un désastre. Le commandement de Wolfe est sérieusement remis en question par ses seconds, notamment par l’ambitieux Townshend, son rival, qui le déteste. On accuse Wolfe de cet échec, le presse de faire demi-tour et de refaire voile vers l’Angleterre : en effet, la métropole demande main-forte pour les combats maritimes également vigoureux en Europe. Mais Wolfe ne veut partir sans avoir offert la prise de la ville à son pays.

L'échec de l'assaut britannique sur les falaises du Montmorency, une attaque s'inscrivant dans le cadre du siège de Québec, capitale et verrou de la Nouvelle-France (extrait de la BD Les pionniers du Nouveau Monde, tome 5, « Le sang et la boue »)
En pleine retraite vers la plage, les soldats survivants, englués dans la boue, voient leur tomber dessus les Amérindiens qui vont tailler les malheureux en pièce, jusqu’à l’arrivée du commandant de Montcalm, qui fera cesser la boucherie… (« Nos amérindiens sont parfois de bien encombrants alliés », aurait d’ailleurs cyniquement déclaré celui-ci)

L’Anse au Foulon

12 septembre 1759, à nouveau. Notre sentinelle entend un craquement dans le bois, quelque part en-dessous d’elle. « Halte ! Qui va là ? ». Elle n’aura pas le temps de le savoir. Un poignard habilement lancé file dans la pénombre et vient transpercer la poitrine de notre homme. Des centaines d’ombres glissent furtivement le long d’un sentier dans les bois qui relient le pied de la falaise à la plaine qui domine Québec.

Les éclaireurs Ecossais ouvrant la voie au débarquement de l'anse au Foulon et à la bataille des plaines d'Abraham, qui débouchera sur la prise de Québec par les Britanniques (extrait de la BD Les pionniers du Nouveau Monde, tome 6, « La mort du loup »)
Les Ecossais, éclaireurs d’élite, auront la charge d’ouvrir la voie pour le reste de l’armée britannique…
(extrait de la BD Les pionniers du Nouveau Monde, tome 6, « La mort du loup »)

La mer est pleine de chaloupes qui font des allers-retours entre les fiers vaisseaux de lignes et frégates anglaises et la falaise, débarquant dans la nuit des milliers et des milliers d’hommes – presque toutes les forces disponibles.

James Wolfe supervisant le débarquement de l'anse au Foulon, prélude à la bataille des plaines d'Abraham, qui débouchera sur la prise de Québec par les Britanniques (extrait de la BD Les pionniers du Nouveau Monde, tome 6, « La mort du loup »)
Les éclaireurs écossais confirment que la voie est libre. Les chaloupes commencent à débarquer leurs soldats qui grimpent le sentier pour aller se déployer sur le champ de bataille là-haut, offrant à l’aube à Montcalm la vision d’une armée britannique parfaitement déployée face à la ville et en ordre de bataille…

D’ordinaire, le général Bougainville et ses hommes patrouillent la zone, mais cette nuit, ils étaient bien loin de là, attirés par de fausses menaces à l’ouest. Le lever du soleil s’accompagne d’une vision d’horreur pour la garnison de la ville : toute l’armée de Wolfe est déployée sur les plaines d’Abraham, face au côté le moins bien défendu de la cité. Et les 3 000 hommes qui patrouillent continuellement la plage située en aval de Québec pour y prévenir tout débarquement britannique sont de l’autre côté de la cité. Ils vont en revenir à marche forcée, fatigués d’avance du rude combat qui s’annonce. Wolfe a fait parfaitement aligner ses grenadiers, des soldats d’élite, d’une discipline rare. Ils ont armé leurs fusils d’une double charge, et n’ont ordre d’ouvrir le feu que lorsque l’ennemi ne sera plus qu’à 40 pas. Un feu dévastateur, pour qui est prêt à endurer le feu adverse jusqu’à ce que ce dernier n’arrive enfin à portée…

Montcalm constatant le succès du débarquement britannique sur l'anse au Foulon, prélude à la bataille des plaines d'Abraham, qui débouchera sur la prise de Québec par les Britanniques (extrait de la BD Les pionniers du Nouveau Monde, tome 6, « La mort du loup »)
Lorsqu’il en est enfin averti par les sentinelles, c’est une vision d’horreur qui s’offre à Montcalm : Wolfe est en train de finir de déployer toute son armée dans la plaine face aux murs de la ville.

La bataille pour la Nouvelle-France (13 septembre 1759)

Il est maintenant 10 heures, et les Français, réunis sous les murs, se préparent à l’attaque. Montcalm a décidé d’accepter le combat, une décision que les historiens ont toujours du mal à comprendre aujourd’hui étant donné la configuration de la bataille (des renforts étant alors susceptibles d’arriver à tout moment et de prendre ainsi à revers les troupes de Wolfe, sans compter les francs-tireurs qui harcèlent les Britanniques depuis les flancs et leur infligent des pertes importantes). Les régiments français chargent dans le désordre, gênés dans leurs manœuvres et leurs formations par les miliciens canadiens, qui combattent en se plaquant à terre (les tactiques de la guérilla des non-soldats de métier et autres coureurs des bois se mariant effectivement fort mal à la discipline indispensable d’une bataille rangée…).

100 mètres, 80 mètres, 70 mètres… Des grenadiers de première ligne tombent, mais les ordres sont formels, et les fusils anglais restent muets.

60 mètres, 50 mètres, 40 mètres,… Enfin l’ordre des officiers tombent. « FIRE ». La première volée décime les premières lignes françaises. Les grenadiers rechargent, et enchainent les salves. Les soldats français désorganisés peinent à opposer un contre-feu efficace.

10h15. Les régiments écossais dégainent leurs célèbres grandes épées, et font des ravages. Les soldats sont maintenant au contact. Quelques centaines de miliciens et d’amérindiens embusqués dans les bois latéraux font bien du dégât aux Britanniques, mais le rapport est trop inégal : de nouveaux renforts arrivent sur la plaine, et les Français se replient.

Les pertes sont lourdes des deux côtés. Wolfe, à cheval en train d’encourager ses hommes, s’est pris une balle en pleine poitrine, et meurt sur le champ de bataille (en ayant comme dernière vision la grande victoire qu’il vient d’offrir à la Couronne britannique).

La mort de James Wolfe durant la bataille des plaines d'Abraham, qui débouchera sur la prise de Québec par les Britanniques (extrait de la BD Les pionniers du Nouveau Monde, tome 6, « La mort du loup »)
La mort du loup… ultime extrait de la BD Les pionniers du Nouveau Monde (tome 6)

Également mortellement touché alors qu’il manœuvrait au milieu de ses hommes, Montcalm est emmené à l’hôpital, où il décèdera dans la nuit. C’est l’une de ces rares batailles de l’Histoire où les commandants des deux camps seront morts durant l’affrontement, au milieu de leurs hommes. Le lendemain, Québec se rend. Le rempart de la Nouvelle-France est tombé.

Plus rien ne s’oppose désormais à l’invasion britannique, si ce n’est quelques derniers milliers d’hommes menés par le chevalier de Bougainville, qui avaient été appelés en renforts. Renforts qui arriveront à 11 heures le jour même de la bataille des plaines d’Abraham, et qui, si Montcalm avait choisi de temporiser et de les attendre, auraient pu changer le cours de la bataille et de l’Histoire…

Zoom sur : la bataille des plaines d’Abraham (1759)

Si l’année 1759 va être pour les Anglais l’Annus Mirabilis (« l’année des miracles ») de cette guerre de Sept Ans en Amérique, l’été 1759, avec la prise de Québec, en est le zénith. Pourtant, lorsque la grande flotte transportant les 8 500 soldats de Wolfe jette l’ancre dans le chenal au nord de l’île d’Orléans le 21 juin, la tâche monumentale de prendre par la force la plus grande forteresse du continent parait immense. En septembre, malgré un siège pénible et démoralisant pour la population, les bombardements incessants et la destructions générale de la ville et des villages de la région, Québec tient bon et Wolfe n’a toujours pas réussi à détruire l’armée de Montcalm qui en garde les accès, solidement retranchée sur la côte de Beauport. Wolfe tente alors le tout pour le tout et ordonne à ses brigadiers d’embarquer 3 600 hommes pour une expédition en force sur la rive nord du Saint-Laurent.

Dans la nuit du 12 septembre, les hommes de sept régiments de tuniques rouges débarquent au lieu dit l’Anse au Foulon, à environ 3 kilomètres à l’ouest de la ville, au pied d’une falaise abrupte en haut de laquelle mène un petit sentier oublié, dont Wolfe a appris l’existence par la bouche d’un anglais, prisonnier à Québec l’année précédente. Les Highlanders ayant rapidement maîtrisé les sentinelles françaises en haut de la falaise et réduit la batterie de Samos située tout près, Wolfe peut dès 8 heures aligner ses troupes sur le plateau ondulant connu sous le nom des Plaines d’Abraham, parcouru des chemins de Sillery et de St-Foy, débouchant respectivement sur les portes St-Jean et St-Louis de la ville fortifiée.

Montcalm ayant finalement eu vent des événements, dépêche en vitesse ses réguliers (qui patrouillaient la plage de l’autre côté de la ville) vers les Plaines et à la surprise de voir les Anglais « là où ils ne devraient pas être », ce qui l’abat complètement. A 10 heures, tous ses réguliers étant en ordre de bataille sur les Buttes à Neveu, et malgré l’absence d’une partie de ses auxiliaires, il décide d’attaquer. Cette décision, lourde de conséquences, va précipiter le résultat de la bataille sans donner d’avantage réel à Montcalm. En effet, les hommes de Wolfe essuient depuis très tôt le matin un feu dispersé mais harcelant de la part des francs-tireurs canadiens et amérindiens qui sont embusqués sur les flancs du plateau. Les brigadiers ayant du mal à garder l’ordre des troupes, Wolfe s’est résigné à autoriser les hommes à se coucher au sol pour se protéger des balles qui sifflent à leurs oreilles.

La bataille des plaines d'Abraham, qui débouchera sur la prise de Québec par les Anglais
Célèbre peinture représentant le débarquement britannique sur l’Anse au Foulon

La ligne française, en partie sur les hauteurs à l’ombre des remparts, est en excellente position pour se replier à l’abri en cas de besoin et domine le terrain. Wolfe n’a pas ce luxe avec la falaise à droite, un escarpement infesté de francs-tireurs à gauche, Montcalm devant et le corps de Bougainville, environ 3 000 hommes qui menace de déboucher sur ses arrières à tout moment. Malgré sa position avantageuse et le temps qui joue en sa faveur, Montcalm craint pourtant que Wolfe puisse s’incruster si près des murs de la ville dans des tranchées improvisées sans être capable de l’en déloger. Comme ses hommes montrent des signes d’impatience pour se battre, il ordonne de charger la ligne anglaise. Les 4 800 soldats français s’élancent sur un nombre comparable d’Anglais fin prêts à recevoir le choc. Les francs-tireurs canadiens, que Montcalm a incorporés à ses régiments réguliers se jettent au sol pour recharger leurs armes, ce qui a comme effet de briser l’ordre français, déjà passablement défait par l’impétuosité de certaines unités.

Carte des plaines d’Abraham, montrant le déroulement de la bataille et les différentes manœuvres

Les habits rouges, en deux lignes bien disciplinées et ayant reçu l’ordre de ne tirer qu’au dernier moment, comblent les pertes dans leurs rangs, ajustent leur Brown Bess et font feu à l’unisson, « tel un coup de canon ». La décharge, doublée à la demande expresse de Wolfe, brise l’ensemble de la ligne française : la déroute est générale. L’armée française se replie dans le chaos vers la ville et vers Beauport au-delà du pont de bateaux de la rivière Saint-Charles. Les Canadiens et Indiens couvrent avec succès momentanément la fuite des réguliers et c’est à ce moment-là que Montcalm est mortellement atteint. Il parvient avec l’aide de ses officiers à rentrer dans la ville où il meurt le lendemain matin. Wolfe reçoit aussi d’un franc-tireur un coup fatal et il expire sur le champ de bataille, avec la satisfaction de voir l’ennemi en déroute. Bougainville apparaît avec son avant-garde sur le chemin Ste-Foy vers 11 heures, mais renonce à livrer bataille en constatant la situation. Le sort de Québec s’est joué à une heure…

Au total, après à peine plus d’un quart d’heure de bataille, les Britanniques comptent environ 600 tués, blessés ou manquants, et les Français entre 900 et 1 200 ; les estimations varient beaucoup. Ce qui est incontestable, c’est que cette première bataille rangée de la guerre de Sept Ans en Amérique, bien que très courte, a comme conséquence directe de faire perdre aux Français le lieu stratégique premier du continent et, dès l’année suivante, l’ensemble de la colonie. Le sort du monde, parfois, se joue à bien peu de choses…


La chute de la Nouvelle-France

Un an plus tard, Montréal tombe. Tout le Canada français passe sous contrôle britannique. En 1763, à la fin de la guerre de Sept Ans, lors des accords de paix et des négociations de territoires, la France abandonne à la Grande-Bretagne ses provinces canadiennes, préférant sauver ses précieuses « îles à sucre » des Antilles françaises, bien plus importantes et stratégiques économiquement. La chute de Québec marquera à tout jamais la fin de la Nouvelle-France, une si épique et étonnante aventure coloniale pour la France, loin des idées reçues et des dramatiques pratiques ultérieures (Antilles, Afrique, Indochine,…). Une fascinante aventure qui avait ainsi commencée trois siècles plus tôt, au début du XVIe siècle. Mais c’est une autre histoire… 😉 (voir liens et encadré ci-dessous !)

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Épilogue : la France a-t-elle abandonnée la Nouvelle-France ?

Une des questions que tout lecteur est a priori amené à se poser en cette fin d’histoire et d’article est : la France a-t-elle abandonnée sa Nouvelle-France ? Eh bien : à la fois oui, et non.

Dans ce cadre de la guerre de Sept Ans, la France n’a pas initialement abandonné la Nouvelle-France dans le conflit. Elle l’a appuyé, a envoyé des troupes dès 1755, et déployé sa marine qui put, par exemple, empêcher le siège de Louisbourg en 1757. Mais lorsque les tactiques britanniques se firent plus agressives contre la flotte française en 1758 et 1759, elle se retrouva bientôt privée des moyens de protéger sa Nouvelle-France. Mais même au sein de cette Nouvelle-France, en 1759, malgré la chute de Louisbourg et la destruction imminente de la flotte française, les Canadiens comptaient encore sur les défenses naturelles du fleuve et leurs alliances amérindiennes. Ils ne savaient pas que les Britanniques avaient déjoué leurs plans et cartographié le fleuve et la région grâce à un puissant réseau d’espionnage, ni qu’ils avaient su détourner contre toutes attentes suffisamment de nations amérindiennes de leur alliance avec le gouverneur français pour rendre possible l’invasion du Canada.

Pour les intéressé(e)s de l’histoire de la guerre d’Indépendance américaine et de l’engagement et du rôle décisifs que jouera la France dans ce conflit, je vous renvoie justement vers cette autre série d’articles produite également par votre serviteur… 😉

Autant de coup de massues auxquels il faut également ajouter un dernier facteur ayant puissamment pesé et qui n’était pas joué d’avance : à savoir que pour la première fois, Londres et les Treize Colonies parvinrent à unifier leurs efforts dans une stratégie offensive cohérente pour abattre la Nouvelle-France. Benjamin Franklin notamment (encore lui) favorisa cette unité des Treize Colonies, avec son influente caricature Join, or Die, restée célèbre. Même si cette unité se retournerait bientôt contre les intérêts britanniques, offrant au passage à la France une occasion de revanche dont elle ne manquera pas de saisir avec la guerre d’Indépendance américaine, la cession définitive ultérieure de la Louisiane, ultime nouvelle marque de faiblesse, confirma bientôt la fin du rêve d’une Amérique française (pour l’anecdote, ce qui donne une idée de la vision(non-naire) des acteurs-clés de l’époque, Choiseul avait convaincu Louis XV que la perte du Canada serait plus que compensée par l’acquisition de la Corse… !).

Mais cette faiblesse, ce manque de moyens et de vision, précisément, ne concernait pas seulement le Canada, mais l’empire colonial français entier ! Aux Indes, dans les comptoirs africains, aux Antilles, dans les bases de la stratégique pêche à la morue comme Louisbourg, la France perdit partout au profit de la Grande-Bretagne. En misant autant sur un déploiement massif de troupes dans l’Empire germanique pour affronter Frédéric II de Prusse et conquérir le Hanovre cher à Georges II (le roi d’Angleterre) qui en était prince-électeur, ce sont en quelque sorte ses intérêts comme puissance économique et coloniale rivale de la Grande-Bretagne que la France aura négligés. Et malgré certains éléments de reprise, voire de revanche, avant la Révolution Française, comme le rebond du commerce du sucre français et la Révolution américaine, cette défaite fut décisive et assura la domination britannique sur les mers et son rang de première puissance mondiale, qui se maintiendra tout au long du XIXe siècle.

La question de l’abandon de la Nouvelle-France se pose en revanche avant et après la guerre de Sept Ans. Avant le conflit, la colonie était vulnérable parce que le peuplement français était resté faible malgré l’immense richesse démographique de la France, comparée à ses rivales. À l’issue de la guerre, les Canadiens, les Acadiens et les Louisianais pouvaient avoir le sentiment d’avoir été abandonnés par la France. La cession de la Louisiane, non conquise mais partagée entre Espagne et Grande-Bretagne (selon l’option alors favorisée par Choiseul), peut difficilement être présentée autrement. D’ailleurs, les Louisianais se révolteront contre le gouvernement espagnol en 1768. La tentative de retour de la Louisiane à la France à l’époque de Napoléon se terminera en queue de poisson avec sa vente aux États-Unis en 1803. Quant aux Acadiens, ils subiront la déportation et la dispersion.

En résumé, la première et principale raison de la perte de la Nouvelle-France – pourtant la colonie la plus aboutie du premier empire colonial français, demeure la grande disparité de peuplement entre la colonie française et ses voisines britanniques, et encore plus fondamentalement, la différence globale de vision et de politique de la France et de la Grande-Bretagne à leurs égards. Alors que le gouvernement britannique d’un William Pitt se démarque par une vision claire, globale et cohérente de l’avenir colonial et maritime de son pays (et se donne les moyens de ses ambitions en engageant une guerre TOTALE – militaire, mais aussi économique, commerciale, diplomatique, démographique, politique, culturelle, etc. – contre la France, sa Marine et ses colonies), c’est tout le contraire de la France de Louis XV, dont la richesse dépend prodigieusement d’un Empire qu’elle ne se donne pourtant pas les moyens ni même l’ambition de conserver… Une divergence de volonté et de stratégie fondamentale que souligne bien cet extrait d’un dossier dédié du Magazine Guerres & Histoire :

Le Canada perdu faute de moyens ? Certes, mais ce manque n’est que l’expression d’une fondamentale différence de politique et de volonté. Dès le début des opérations, les points de vue et les capacités britanniques et françaises obèrent lourdement les chances de succès des seconds. Les Anglais, sous la direction de William Pitt, développent une stratégie dirigée contre les colonies françaises, qui reçoit l’appui des colons américains, Washington et Franklin en tête [les futurs leaders de la guerre d’Indépendance américaine contre l’Angleterre une décennie plus tard, NDLR]. Côté français, cette unité n’est pas de mise. Le marquis de Vaudreuil, gouverneur général de la Nouvelle-France en 1755, est né à Québec et veut développer la colonie, et surtout la conserver à la France ; le marquis de Montcalm, commandant des troupes françaises depuis 1756, considère très tôt que la perte du Canada ne serait pas irréparable dans une guerre où le principal doit se jouer sur les champs de bataille européens. Dans ces conditions, la grande disparité des moyens à disposition des belligérants est pratiquement impossible à compenser. Tout d’abord, à l’époque des faits, la colonie française rassemble environ 70 000 habitants contre 1 500 000 pour les colonies britanniques. Cela se justifie par un afflux annuel limité à 56 immigrants entre 1608 et 1760 pour les premiers contre environ 1000 pour les seconds. Le nombre est donc pleinement favorable aux Anglais. Les Français cherchent à compenser en s’alliant aux populations amérindiennes qui sont elles aussi largement impliquées dans le conflit. Mais surtout, la maîtrise des mers par la Royal Navy permet aux Britanniques de recevoir plus de renforts et d’approvisionnements. Ils peuvent ainsi disposer d’environ 50 000 hommes contre environ 22 000 soutenus par des alliés amérindiens : un rapport de force tel que le Canada n’a aucune chance de rester français.

Patrick Bouhet, « La France pouvait-elle garder son “empire” américain ? », encadré thématique extrait du dossier « La guerre de Sept Ans : le Premier Conflit mondial » paru dans le n°21 du Magazine Guerres & Histoire (octobre 2014)

Certes, la domination du commerce mondial passant par le contrôle des océans, les moyens mis en œuvre par la France dans sa stratégie coloniale et maritime pendant la guerre de Sept Ans ne furent pas à la hauteur des ambitions de sa diplomatie, telles qu’elle les exprima après le congrès d’Aix-la-Chapelle [dont le traité met fin à la guerre de Succession d’Autriche en 1748, NDLR]. Mais en tout état de cause, l’idée ressassée d’un « abandon du Canada », avant le tournant de 1761, est un mythe, au vu des efforts consentis par la couronne pour défendre, conserver, puis récupérer la colonie par l’effort de guerre, et peut-être plus encore, par la négociation. La France a perdu la guerre de Sept Ans à cause de la suprématie de la Royal Navy que ses armées n’ont pas pu compenser par une victoire en Europe, à la différence de la guerre précédente de Succession d’Autriche.

François Ternat, « Partager le monde – Rivalités impériales franco-britanniques (1748-1756) », pp. 537-538

Pour celles et ceux qui souhaiteraient mieux comprendre les racines de la guerre de Sept Ans, je vous renvoie vers mes deux articles consacrés à la guerre de Succession d’Autriche. Un conflit d’origine européenne en forme de véritable « Acte I » du grand choc global et planétaire entre la France et la Grande-Bretagne qui se matérialisera ensuite avec tant d’envergure durant la guerre de Sept Ans – qui ne suit la première que de quelques années… !

Les Canadiens se débrouillèrent – c’est le mot – dans l’isolement après 1763. La reprise des relations officielles se fit sous Napoléon III avec la visite d’un vaisseau, La Capricieuse, à Québec, dans un contexte d’entente entre le Royaume-Uni et la France. La question du rapport entre la France et les descendants de ses anciens sujets au Canada était logiquement subordonnée à ces intérêts. Entre-temps, les rébellions des Patriotes avaient eu lieu en 1837-1838, confirmant l’isolement des Canadiens, qui contrastait avec les nations d’Europe qui se soulevaient à l’époque, comme les Irlandais, les Polonais, les Italiens, etc., lesquelles pouvaient jouer sur les rivalités entre puissances européennes pour secouer le joug de leur colonisateur. Alfred de Vigny, qui séjournait alors à Londres, découvrit par hasard l’existence des Canadiens et leur écrasement en écoutant les débats du Parlement britannique évoquant les Rébellions, et se désola de l’abandon par sa patrie de centaines de milliers de « Français du Canada ».

Après un certain rapprochement dans la foulée de la Grande Guerre, la première visite officielle d’un chef de l’État français au Canada fut celle du général De Gaulle en 1967. Symbolisé par le fameux discours de ce dernier en faveur du « Québec libre », elle constitua un tournant et mit fin à l’isolement du Québec, qui développa au même moment ses relations internationales. Peuple québécois, peuple de descendants de colons français qui, à l’heure des échanges transnationaux, du voyage et du tourisme et des moyens de communication d’aujourd’hui, nous est (re)devenu plus proche qu’il ne l’a jamais été, un peu comme un lointain cousin, voire même comme un peuple-frère.

En guise de clôture, je me permets de vous proposer cette belle citation que n’a pas peur de déclarer l’Encyclopédie Canadienne :

« La France aura donné à l’Amérique un legs inestimable : le peuple canadien-français. Ils et elles résisteront aux tentatives d’assimilation et réussiront à s’affirmer. Protégés par leur langue, leur religion et leurs institutions, et regroupés sur un territoire restreint, difficile à pénétrer, ils et elles ont développé un mode de vie, des pratiques sociales et des traditions qui leur sont propres. »

article sur LA « nouvelle-France », sur le site de l’encyclopédie Canadienne

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En aparté : 1759, l’année « miraculeuse » de l’Angleterre, et le grand tournant de l’histoire moderne

Il n’est probablement pas d’année plus décisive dans l’histoire du monde moderne que l’année 1759. Plus qu’une année charnière, 1759 est une année pivot : celle où l’histoire du monde prit un grand tournant, un tournant décisif, global, irrémédiable, et qui ne connut jamais de véritable retour en arrière.

Pour la France, 1759 est l’année des désastres : désastre sur terre, d’abord, avec du côté du théâtre européen, la lourde défaite de Minden, où une armée française supérieure en nombre et a priori surqualifiée se voit infliger une sévère déculottée par la coalition anglo-prussienne ; et du côté de l’Amérique du Nord, la défaite à la portée incalculable de la prise de Québec, suite à la désastreuse bataille des Plaines d’Abraham. Bataille où un Montcalm choisit contre toute rationalité de sortir affronter l’assiégeant britannique, pour mieux perdre en 15 minutes Québec – et avec elle, le Canada français…

Désastre(s) sur terre, oui, hélas, mais pas seulement : désastres sur mer, aussi, surtout, avec les deux affrontements navals successifs de Lagos puis des Cardinaux. Plus que deux défaites à vrai dire : deux véritables catastrophes maritimes, qui voit la Marine royale peu ou prou rayée de la carte en l’espace de quelques mois par la Royal Navy. Laissant désormais ce remarquable et redoutable instrument de la maîtrise des mers, libérée de la menace d’invasion de son île-mère, totalement libre de faire tomber une à une ce qu’il reste des possessions de l’empire colonial français partout à travers le globe…

Si pour la France, 1759 est l’année des désastres (et probablement l’année la plus noire de son histoire navale), pour l’Angleterre a contrario, 1759 est « l’Annus mirabilis » : l’année miraculeuse, celle qui vient de faire d’elle la nouvelle maîtresse du monde. En l’espace d’une année et de quatre batailles décisives (deux terrestres et deux navales), l’Angleterre de William Pitt a complètement retourné la situation : du parti en difficulté qu’elle était, elle vient de mettre échec et déjà mat son adversaire, qui n’aura plus les moyens d’intenter quoique ce soit pour rééquilibrer la situation jusqu’à la signature du traité de Paris.

En lui offrant définitivement la totale suprématie des mers, ainsi que la domination complète des deux espaces coloniaux aussi vitaux que peuvent constituer les Indes et l’Amérique du Nord, les victoires (et les dynamiques qui les sous-tendent et les accompagnent) de cette année 1759 constitue ainsi l’acte de naissance de l’Empire britannique en devenir. Plus encore même que cela, elle constitue le moment fondateur d’un nouvel ordre mondial, marqué par l’hégémonie (coloniale, maritime, économique et culturelle) britannique – puis après elle de son fils spirituel américain. Oui : c’est durant l’année 1759 que se sont joués les événements aboutissant à ce que le monde parle anglais et que les États-Unis (et les Britanniques avant eux) domine (encore) le globe. Sans 1759, pas de perte définitive du Canada, de la Louisiane et de son empire des Indes par la France, et ce faisant pas d’hégémonie britannique subséquente en Amérique du Nord et en Asie. Et donc, mécaniquement, pas d’États-Unis d’Amérique tels que nous les connaissons. C’est aussi simple que cela.

En fait, même, c’est encore plus que cela : en perdant les Indes, un sous-continent qui représente alors le quart de la production de richesse mondiale, la France se voit fermée pour un siècle la porte de l’Asie. Permettant ce faisant aux Britanniques de fonder leur Empire des Indes, puis de coloniser bientôt l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Vraiment, il faut mesurer la profondeur de la portée géopolitique de cette situation : la possession complète d’une aussi riche région que les Indes est en effet d’une telle importance qu’elle est probablement la principale raison pour laquelle l’Anglais est devenue la langue internationale (bien avant le contrôle de l’Amérique du Nord), tout en ayant constitué l’un des grands moteurs et accélérateurs de la Révolution Industrielle qui s’était déjà engagée sur les Îles Britanniques.

1759, Lagos, Minden, Québec, Quiberon : 1 date, 4 lieux qui résument à eux seuls l’année où la Grande-Bretagne est devenue la nouvelle maîtresse du monde. Qui forment l’acte de naissance et le moment fondateur d’un Empire sur lequel, bientôt, « le soleil ne se couchera jamais ». Au grand dam de la France, qui vient de perdre violemment – et à jamais – sa prétention au grand jeu de la domination du monde.


Pour aller plus loin… 🔎🌎

Ce petit épisode de la série des « Il était une fois… » du blog est en fait extrait de mes deux grandes séries consacrées respectivement à l’épopée de la Nouvelle-France et à la guerre de Sept Ans. Si l’histoire du Canada français et plus globalement celle des empires coloniaux et du « grand XVIIIe siècle » vous intéressent (ce fut en effet une période charnière de l’Histoire moderne), je vous oriente ainsi vers la découverte de ces deux riches séries documentaires.

La première, de l’exploration du Canada à la cession de la Louisiane par Napoléon, des premiers comptoirs de commerce à la colonie royale, des alliances amérindiennes au grand conflit final avec l’Angleterre et ses colonies américaines voisines (et au travers de multiples et superbes cartes et illustrations), vous emmènera ainsi à la découverte de l’ancienne Amérique française, à l’histoire aussi épique que riche d’enseignements !

Et la seconde (consacrée à la guerre de Sept Ans) pour découvrir en profondeur l’histoire de cet immense conflit, considéré par de nombreux historiens comme la première véritable « guerre mondiale » de l’Histoire. Un conflit qui débutera (et se propagera) en effet dans l’ensemble des empires coloniaux du monde, lui conférant ainsi une dimension planétaire et maritime inédite. Une guerre constituant en outre le plus grand choc de l’intense conflit global qui opposera tout au long du XVIIIe siècle la France et la Grande-Bretagne pour la domination (de la mondialisation) du monde ; une suite ininterrompue de conflits, de Louis XIV à Waterloo, d’ailleurs qualifié de « Seconde guerre de Cent Ans » par certains historiens. Une passionnante série d’articles en forme de grande fresque historique, qui vous portera ainsi des Grandes Découvertes à la chute du Canada et des Indes françaises, et de la fondation des grandes empires coloniaux européens outremers et de la naissance de la mondialisation maritime à l’émergence d’un nouvel ordre mondial caractérisé par l’hégémonie planétaire britannique (sur les plans maritime, colonial, économique,…). Une grande série qui vous amènera aussi à mieux comprendre tant les racines de la guerre d’Indépendance américaine que celles de la Révolution française et des guerres napoléoniennes ; autant d’événements qui structureront décisivement notre monde contemporain !

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Et sinon, pour les intéressés et autres curieux, vous pouvez prendre connaissance de tous mes articles, (photo)reportages, récits de voyage, documentations et cartes liés plus globalement à l’histoire, à la géographie ainsi qu’au patrimoine (naturel, architectural, culturel,…) de la France (de l’Antiquité à nos jours), en consultant mes rubriques respectivement dédiées à ces deux domaines – notamment sa riche cartothèque (accessibles ici : catégorie « Histoire de France » et catégorie « Géographie de France »).

Et si d’autres sujets et thématiques vous intéressent, n’hésitez pas également à parcourir ci-dessous le détail général des grandes catégories et rubriques du site, dans lesquels vous retrouverez ainsi l’ensemble de mes articles et cartes classés par thématique. Bonne visite donc et à bientôt !

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