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La guerre du Viêt Nam (1955-1975) : une guerre pour rien ? (PARTIE II)

Je me sens le besoin d’écrire et de partager cette dense histoire et réflexion qui me travaille depuis le revisionnage de l’excellent documentaire de Ken Burns sur la guerre du Viêt Nam (plus exactement : série documentaire en 10 épisodes, diffusés à l’époque sur Arte). Un documentaire qui nous raconte l’histoire détaillée, dans toutes ses composantes, de ce qui fut le conflit le plus important de la guerre froide, et qui dura au total plus de trente ans, de la fin de la 2nde guerre mondiale au retrait définitif des troupes américaines, en 1973.

La guerre du Viêt Nam sera d’abord la guerre d’Indochine Française, du nom de l’ensemble de la colonie et des protectorats français qui contrôlent alors le Viêt Nam actuel. De la fin de la présence française (après la célèbre défaite de Diên Biên Phu) à l’engagement des Etats-Unis dans le conflit en 1955, s’ensuivront 20 ans d’implication croissante jusqu’à totale des troupes américaines au Viêt Nam, le « pays des Viets du sud ». Vingt ans d’une guerre terrible et sans pitié, qui ravagera les deux pays et qui n’empêchera pas le dénouement tant redouté : l’indépendance vietnamienne sous l’égide d’un parti communiste.

En France, on ne connaît presque pas (ou si peu) cette guerre, si ce n’est au travers des films, ainsi que des musiques emblématiques de cette époque. Elle est pourtant extraordinaire, hors-normes, et riche d’enseignements. C’est dans cette histoire décisive du cours de l’Histoire du monde que je vous propose de vous plonger aujourd’hui.

Après vous avoir raconté (je l’espère de façon factuelle et précise) l’histoire de la guerre du Viêt Nam et de son déroulement dans la partie I de l’article (disponible ici), je souhaite aborder dans cette seconde partie plusieurs dimensions et réflexions qui me semblent très intéressantes et importantes concernant ce conflit démesuré et emblématique, qui a durablement marqué l’Histoire du monde.

Des aspects et enseignements (bien mis en relief par la série documentaire de Ken Burns) qu’il me semble que l’on peut tirer de cette longue et tragique guerre, et qui ne sont pas sans présenter quelques résonances avec le monde et les guerres d’aujourd’hui, marqués par la triste actualité du conflit ukrainien et de ce qui peut s’apparenter à une nouvelle guerre froide en devenir.

Le Viêt Nam : une guerre sans fronts

Contrairement aux grands conflits précédents, au Viêt Nam, en fait, il n’y a pas de front. Si la guerre oppose bien deux territoires bien définis – un Viêt Nam du Nord dirigé par le parti communiste (avec l’appui humain et matériel de la Chine et de l’URSS), et un Viêt Nam du Sud dirigé par un gouvernement ami de Washington (et où combattent successivement conjointement et parallèlement soldats sud-vietnamiens et américains), la frontière, elle, est au Viêt Nam entre les villes et campagnes “pacifiées” d’une part, et le reste du territoire d’autre part, où évoluent respectivement le Viêt-Cong (en quelque sorte l’opposition indépendantiste “intérieure”) et les troupes infiltrées nord-vietnamiennes.

Les soldats américains n’y défendent pas une ligne ou un front, mais sont déployés et envoyés ici ou là défendre un avant-poste, détruire une base ennemie, “pacifier” une région, tendre une embuscade à un contingent ennemi. On dépose des compagnies en hélicoptère au pied ou sommet d’une colline en territoire hostile – souvent en situation d’appât – pour mener une opération ciblée (destruction d’un point ennemi, embuscade, contre-embuscade, etc.). Les indépendantistes vietnamiens mènent une guerre d’infiltration, d’embuscade, de guérilla, contre une armée conventionnelle qui pense et fait encore la guerre comme la précédente. Les soldats américains évoluent continuellement sur un terrain qui leur est inconnu, dans une jungle épaisse, avec un ennemi invisible qui quand il vous tombe dessus, recherche systématiquement le contact, afin d’éviter d’être annihilé par l’artillerie et les frappes aériennes (un immense avantage américain effectivement annulé lorsque ceux-ci ne peuvent plus opérer car les troupes amies et ennemies sont tout simplement trop proches).

Ainsi, contre toute intuition logique d’une guerre ayant opposé le Nord et le Sud d’un pays, les combats de terrain ne se sont in fine jamais étendus au Viêt Nam du Nord. Hormis concernant les bombardements aériens, toute la guerre du Viêt Nam s’est en effet déroulée sur le territoire du Sud Viêt Nam : dans les campagnes peuplées des plaines côtières d’une part contre le Viêt-Cong, et dans les collines et les montagnes de l’arrière-pays d’autre part contre les soldats de l’armée nord-vietnamienne. Au sortir de la guerre, le Viêt Nam sera ainsi un pays ravagé, particulièrement dans les régions montagneuses et frontalières avec le Laos et le Cambodge voisins, où passait la piste Hô Chi Minh (des régions qui ont fait l’objet de campagnes de bombardements massifs, d’une envergure comparable avec ceux subis par l’Allemagne durant la 2nde guerre mondiale).

Vietnamiens : une indépendance “quoiqu’il en coûte”

Difficile de ne pas éprouver une immense admiration pour le courage et la détermination absolue du peuple vietnamien à arracher aux Américains son droit à disposer de lui-même. Le prix payé par les Vietnamiens pour leur indépendance laisse en effet sans voix : plus de trois millions de morts, une jeunesse sacrifiée, et un pays ravagé (le Viêt Nam a reçu sur son territoire plus de bombes que le Japon et l’Allemagne réunis durant la 2nde guerre mondiale – sans même parler des milliers d’hectares de jungle et de cultures détruits à l’agent orange).

Le peuple vietnamien a enduré trente ans de guerre contre « l’envahisseur » étranger – français puis américain. Il a donné ses fils, ses filles, ses frères, ses pères, à la cause de l’indépendance. Les dizaines de milliers de combattants ainsi que les centaines de milliers de personnes participant à la logistique de la guerre (notamment ceux chargés de la conduite et de l’entretien des convois rejoignant les lieux des combats par la piste Hô Chi Minh) étaient très jeunes, souvent âgés d’entre 15 et 20 ans. La plupart des membres non-combattants de l’armée régulière nord-vietnamienne étaient des jeunes femmes : ce sont elles qui conduisaient les camions, réparaient la nuit les routes bombardées le jour par les avions américains, acheminaient les vivres. Elles paieront un prix très élevé à cette guerre, qui de façon générale, aura principalement touchée (et littéralement décapitée) la jeunesse vietnamienne.

Les soldats nord-vietnamiens se battaient en chemise contre les Marines américains. Ils ont attaqué (et parfois défait) les redoutables hélicoptères de combat américains au fusil et au lance-roquettes. Dans le combat, malgré les pertes effroyables infligées par les mitrailleuses et les M-16 américains (sans parler des tirs de roquettes et napalm qui venaient les brûler vifs depuis le ciel), ils venaient systématiquement au contact des soldats américains, presque à bout portant – la seule façon de défaire ces derniers dans cette lutte structurellement inégale. Ils sont morts par milliers, par dizaine de milliers, durant les grandes offensives engagées contre les villes, sur-défendues par les armées sud-vietnamiennes et américaines. Ils ont été capturés, torturés, gazés, tués à la grenade dans les galeries où ils se cachaient la journée, et où les Américains les trouvaient parfois. Leurs familles ont été déchirées, expropriées, affamées, détruites par la guerre. Ils ont pourtant collectivement tenus bons. Et payent toujours aujourd’hui le prix de leur indépendance chèrement acquise, de nombreux Vietnamiens continuant de développer des maladies (cancers, fausses couches, malformations génitales,…) provoquées par les produits chimiques (tout particulièrement l’agent orange) utilisés en masse durant les dix années d’intervention américaine, et qui y auront considérablement et durablement contaminé l’environnement (une catastrophe écologique et humaine qui fait toujours l’objet de poursuites devant les tribunaux internationaux au titre de crimes de guerre et contre l’Humanité par des collectifs vietnamiens).

N’oublions pas également le courage des soldats de l’armée sud-vietnamienne, un courage notamment sous-estimé par les dirigeants américains durant la guerre (qui avaient tendance à les juger aussi notoirement incompétent que cela pouvait leur permettre de majorer leur importance dans la guerre). Ainsi, malgré des problèmes de corruption endémiques dans leurs rangs (qui ont à ce titre substantiellement érodé leur efficacité), les soldats sud-vietnamiens se seront battus aussi vaillamment que leurs compatriotes du Nord, et compteront près de 100 000 morts à eux seuls durant le conflit. De façon générale, les plus courageux et plus à plaindre ont peut-être été le peuple vietnamien dans son ensemble lui-même, qui vivra plus de trente années dans le contexte d’une guerre fratricide, qui peut se ranger tant dans la catégorie de la guerre d’indépendance que dans la guerre civile, une tragédie universelle pour les nations qui voient jusqu’aux frères et aux familles s’entretuer au nom d’une cause (le refus du communisme, le rejet de l’impérialisme, l’impératif de l’indépendance), aussi transcendante et nécessaire ou accessoire que ces grandes causes puissent être jugées de l’extérieur.

Dans ce qui reste pour lui avant tout une guerre d’indépendance nationale couplée à une guerre civile, le peuple vietnamien aura ainsi fait preuve dans son ensemble d’un courage et d’une ténacité extraordinaires, qui ont d’ailleurs suscité une large admiration de nombreux soldats et officiers américains, empreints d’un certain respect devant la détermination sans failles des Vietnamiens.

Un hélicoptère américain en plein épandage d’agent orange (un puissant herbicide produit par la firme Monsanto – du nom de la couleur des bandes sur les fûts dans lesquels il était stocké) sur la campagne vietnamienne.

Des soldats américains d’une bravoure, d’une intégrité et d’une résilience remarquables

Il est difficile parallèlement de ne pas éprouver un profond respect et empathie pour ces jeunes soldats américains, dont beaucoup n’ont pas 20 ans, qui vont se battre dans des conditions terribles, et dans la terreur sans nom de cette guerre de jungle et d’embuscade.

Il ne faut jamais oublier qu’à l’image de la jeunesse vietnamienne, les jeunes américains n’avaient rien demandé. Ils ont été envoyés se battre à l’autre bout du monde au nom de la défense de leur pays, d’une guerre qu’ils croyaient juste. Il faut bien avoir en tête que les premiers soldats américains arrivant au Viêt Nam sont pour beaucoup des volontaires, qui se sont enrôlés dans l’Armée pour défendre leur pays. Ce sont souvent des jeunes issus des populations modestes et de la classe ouvrière, au fort patriotisme, souvent des enfants de vétérans de la 2nde guerre mondiale ou qui ont grandi parmi ces derniers, et pour qui ils nourrissent une grande admiration ; ou bien des jeunes issus des minorités ethniques, qui voient leur engagement comme un devoir patriotique et une opportunité d’intégration.

Les populations afro-américaines et hispaniques en particulier seront en effet surreprésentées parmi les engagés : les Noirs américains à eux seuls représenteront jusqu’à 1/3 des effectifs combattant au Viêt Nam (alors qu’ils ne représentent que 10% environ de la population américaine), et y subiront ainsi une mortalité disproportionnée comparativement à la population blanche – dont de nombreux, en particulier au sein des couches aisées, parviendront à échapper à la guerre via différentes méthodes (études universitaires, objection de conscience, émigration,…).

Il faudra attendre la totalisation de la guerre des années 1966-1967 pour que le nombre de soldats mobilisables parmi les volontaires et effectifs de l’Armée deviennent insuffisants au regard des besoins toujours plus importants d’hommes à envoyer au front, et que le Gouvernement soit alors contraint d’avoir recours à la conscription (c’est-à-dire l’enrôlement automatique de toute une classe d’âge) ; les étudiants et jeunes majoritairement issus des classes moyennes et supérieures ayant jusque-ici largement échappé à la guerre. C’est d’ailleurs précisément la mobilisation de la jeunesse des campus qui va déclencher le développement exponentiel de la protestation contre la guerre et le refus de centaines de milliers de jeunes américains d’aller se battre et mourir au Viêt Nam – un mouvement d’ailleurs regardé avec beaucoup de critique et de dégoût par la jeunesse des milieux modestes, qui avait payée jusque-ici à elle seule la quasi-totalité de l’effort et de la mortalité de la guerre.

La plupart des soldats américains qui se sont battus au Viêt Nam avaient entre 18 et 21 ans. Ils s’y sont battus avec un grand courage, dans un terrain inconnu, dans des conditions terribles (évolution dans une jungle hostile, dans l’angoisse permanente de l’attaque ennemie, à la fois partout et nul part, qui peut vous tomber dessus à tout moment, qui cherche avant tout à vous éliminer, dans des combats d’une violence inouïe). L’histoire de la guerre du Vietnam regorge ainsi de ces actes d’héroïsme où de jeunes américains vont mettre leur vie en péril et parfois se sacrifier pour sauver leurs camarades. La doctrine des Américains, et en particulier des Marines est de tout tenter pour protéger et secourir les blessés – une méthode d’ailleurs bien repérée par l’ennemi vietnamien, qui a pour tactique de laisser les soldats s’approcher des blessés pour les abattre à leur tour. Il y eut aussi la terrible guerre des tunnels, les galeries utilisées par le Viêt-Cong, qui seront le théâtre de lutte silencieuse et impitoyable où les soldats se battent dans le noir et à mains nues. Et même en dehors des combats, le quotidien du soldat américain est une lutte permanente pour la survie : dans une campagne sud-vietnamienne truffée de mines, le simple fait de sortir du camp pour marcher dans les rizières et les montagnes peut à tout moment vous coûter une jambe ou la vie (les mines représenteront d’ailleurs jusqu’à 80% des pertes américaines dans certaines provinces). Dans cette guerre terrible dont ils ne contrôlaient par l’emballement et ne mesuraient pas en amont la violence, les soldats américains, à l’image de leurs alter-ego vietnamiens, ont ainsi fait preuve également d’un courage extraordinaire.

Un courage qui ne s’est d’ailleurs pas arrêté à la jungle vietnamienne, de nombreux vétérans de la guerre du Vietnam ayant fait face à une indifférence voire une hostilité terrible à leur retour aux Etats-Unis, où ils furent largement conspués et marginalisés par le reste de la jeunesse américaine en particulier. Beaucoup rejoindront les mouvements pacifistes et anti-guerre, et constitueront pour ceux-ci un précieux témoignage de l’absurdité et des ravages (pour les populations des deux camps) de la présence américaine au Viêt Nam, tout en insufflant également un nécessaire mouvement de protection et d’accompagnement des centaines de milliers de jeunes américains revenus de la guerre, traumatisés, marginalisés, qui se sont battus bravement sans n’avoir jamais rien demandé, et sans n’avoir jamais porté atteinte à la vie des populations civiles vietnamiennes.

Un soldat américain en opération dans la campagne sud-vietnamienne

Le racisme et la haine : des outils indispensables de la guerre

Une guerre aussi absolue n’aurait pu être endurée par les soldats, particulièrement américains, sans une vision inhumaine de l’ennemi. Plus qu’une conséquence, le racisme a été une condition indispensable à l’exercice de cette guerre par ses belligérants. Dès l’entraînement, on apprend aux soldats à haïr dans le profond de leur âme et de leur chair l’ennemi qu’ils s’apprêtent à affronter. Dans les casernes américaines, on déshumanise préalablement le futur ennemi, et on apprend au soldat américain à tuer les « gooks » : les asiatiques – un terme qui s’était répandu pendant la guerre de Pacifique pour désigner l’ennemi japonais, et qui sert désormais à désigner le vietnamien.

Le racisme est également fortement présent à l’intérieur même du camp américain : les Noirs américains y font l’objet de nombreuses démonstrations de racisme de leurs camarades blancs : refus d’être commandé par un officier afro-américain, insultes, disrespect et inégalité chroniques de traitement par les officiers des soldats noirs, drapeaux confédérés érigés au-dessus des tentes et sur les chars. Mais il est à noter que ces tensions raciales s’effacent quasi-systématiquement dans les combats, où les hommes redeviennent soudés. Comme le souligne un officier d’origine afro-américaine ayant combattu au Viêt Nam : les balles se moquent bien en effet de la couleur de peau des soldats.

La perspective vietnamienne est peut-être moins raciste qu’idéologique et patriote : pour les soldats nord-vietnamiens, les Américains sont des envahisseurs, des impérialistes, des ennemis du socialisme et de l’émancipation sociale : ils doivent être rejetés hors du pays sans pitié, pour permettre l’advenue du communisme (mais plus prosaïquement, pour la plupart des combattants vietnamiens, pour permettre la libération de leur pays). Ce combat pour la liberté n’est évidemment pas sans produire une détestation voire haine absolue de l’envahisseur américain et de ses combattants, nourries pour l’infinité des atrocités de la guerre – les villes bombardées, les fermes brûlées, les proches tués ou assassinés,…

Dans la perspective américaine, l’affaire est plus complexe, car les Américains ne sont pas sans savoir qu’ils ne se battent pas chez eux. A la différence des nord-vietnamiens dont la finalité est perceptible et concrète (chasser les américains et réunifier le pays), il est bien difficile pour les soldats américains d’avoir l’impression de lutter au nom du grand principe avancé (le combat contre le communisme), quand le quotidien du soldat consiste à battre la campagne en arrêtant (ou en abattant en cas d’attaque ou fuite) de jeunes et pauvres paysans, un père, un fils. Ou en se voyant ordonner de brûler tel ou tel village ou ferme, seule et indispensable possession de toute une famille (ce dont les jeunes américains ont globalement bien conscience, et qui ne manque pas de les interroger sur le bien-fondé de cette guerre). Face à la violence et l’absurdité de ce conflit, loin des grands idéaux qui pouvaient avoir éventuellement motivée sa présence au Viêt Nam, le quotidien du soldat américain devient ainsi guidée essentiellement par l’objectif de survie – une survie continuellement menacée par la violence de la résistance ennemie, et une agressivité à laquelle va répondre l’agressivité.

Soldats américains intervenant dans un village infiltré par le Viêt-Cong

Le rapport des soldats américains à l’ennemi nord-vietnamien et Viêt-Cong est ainsi teinté d’un racisme construit et nécessaire à la menée des combats qui viennent : les soldats vietcongs et nord-vietnamiens sont inhumains, ce sont des bêtes. En témoignent les atrocités (bien réelles) qu’ils commettent sur les soldats américains qui auront le malheur de tomber entre leurs mains. Après des embuscades où des pelotons (les fameux « platoon »), voire des bataillons entiers seront littéralement annihilés en pleine jungle par l’ennemi, les troupes venues à la rescousse ou chercher leurs morts découvriront parfois un spectacle d’horreur : cadavres mutilés, yeux crevés, oreilles arrachées, prisonniers ou blessés abattus à bout portant,… Avec une conséquence d’interprétation immédiate : les soldats vietnamiens se comportent comme des bêtes sauvages, comme des monstres dénoués d’humanité ; ce sont des barbares. Et on ne répond à la barbarie qu’avec sa propre barbarie.

Dans les deux camps, les entorses à la convention de Genève sur le traitement des prisonniers seront légions, et le sort de ces derniers bien peu enviable. Considérant l’intervention américaine dans leur pays comme illégitime et illégale, le camp vietnamien jugera bien souvent que les principes de la convention de Genève ne s’y appliquent pas, et le traitement des prisonniers américains sera terrible (très peu survivront en effet à la capture et détention jusqu’à la médiatisation et le conditionnement par les Américains de l’avancée des négociations à l’amélioration des conditions de détention des prisonniers américains – qui sera notable à partir de 1969). Le camp américain ne sera pas non plus en reste d’exactions, et de nombreux soldats vietnamiens capturés n’atteindront jamais les camps de prisonniers (sans parler des dizaines de milliers de civils bombardés ou abattus, des milliers de viols commis sur les sud-vietnamiennes, ainsi que la perpétration de plusieurs massacres comme celui de My Lai, qui seront jugés comme des crimes de guerre).

L’utilisation massive de défoliants chimiques comme le célèbre agent orange sera jugé comme un crime de guerre et contre l’Humanité par des collectifs vietnamiens, et l’accusation portée devant les tribunaux (sans débouché jusqu’à présent).

Ce racisme dans les têtes se doit néanmoins d’être nuancé par l’empathie des cœurs humains qui se manifestera tout de même partout sur les champs de bataille. Plus qu’un racisme respectif, c’est peut-être finalement une ambivalence de haine et de sympathie que se portent mutuellement Américains et Vietnamiens : si chaque camp est évidemment présenté par l’autre comme le monstre, le Mal, les soldats se rendent bien compte, dans le quotidien des combats, que les hommes qui les opposent sont comme eux : ils souffrent, ils pleurent leurs morts, ils prient, ils s’entraident et se secourent, ils prennent soin les uns des autres, ils veulent vivre dignement et être libres. Les Américains, s’ils haïssent ces soldats qui représentent pour eux une menace permanente et les tuent sans pitié, comprennent généralement le sens du combat vietnamien, dans une analogie pertinente avec la guerre d’indépendance américaine, où leur peuple s’est battu pour s’émanciper d’une tutelle considérée comme étrangère et jouir ainsi du plein droit de décider par lui-même de son destin.

Des simples soldats aux officiers américains, un grand respect existe de la détermination et du courage des Vietnamiens. Beaucoup d’américains expliqueront d’ailleurs que s’ils avaient été vietnamiens, ils auraient probablement combattu dans l’autre camp. Une démonstration parmi d’autres de l’absurdité de cette guerre du point de vue du camp américain ; une guerre qui n’aurait peut-être jamais eu lieu sans la puissance des idéologies et des jeux d’intérêts de la guerre froide.

Une image qui, je trouve, résume bien la guerre du Viêt Nam.

Cet article a 3 commentaires

  1. Jean Baptiste

    J’ai visité le Vietnam,
    Ils parlent encore beaucoup de la guerre

  2. Fasquelle

    Un énorme merci pour ce sublime reportage et explicatif. Un vrai régal de vous lire .

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