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Beauport (Côtes-d’Armor) : à la découverte d’une magnifique abbaye maritime en ruines.. [Photoreportage]

Côte de granite rose, Côte d’Emeraude, baie de Saint-Brieuc, abbaye de Beauport, Saint-Malo, île de Bréhat,… autant de lieux et une côte nord de la belle Bretagne que l’on m’avait dite si magnifique que je rêvais de la découvrir depuis bien longtemps…

C’est chose faite au cours d’une chouette virée réalisée en août-septembre dernier avec le copain Corentin, une belle aventure comme nous les aimons tous les deux sous le signe de la sobriété, de l’improvisation, de la rencontre, du savourage du moment présent et d’une simple ligne directrice : l’Ouest, constamment imprégnés du doux sentiment de gratitude et de plénitude qui vous envahit parfois (toujours plus) devant la beauté de la nature et du monde..

Ce joyeux périple vers l’Ouest le long de la côte nord bretonne nous amène un beau jour de la fin août en approche de Paimpol, où nous avons bien noté l’existence d’une splendide abbaye maritime en ruines, un des joyaux de la région aux dires de tous les guides patrimoniaux, et que nous ne voulions évidemment pas manquer. Et effectivement, accompagnés d’une belle lumière de fin d’été qui viendra sublimer la dimension déjà hautement romantique du lieu, la découverte sera belle..

Lithographie des ruines de l'église de l'abbaye de Beauport au XIXe siècle
Une superbe lithographie de l’abbaye, illustrant bien le caractère hautement romantique du lieu..

Un nouveau photoreportage de la France itinérante, vous proposant donc un chouette retour en images dans l’histoire et l’environnement de cette remarquable abbaye de Beauport, de mon point de vue un modèle de restauration et de préservation du patrimoine, tant architectural que naturel (et dont le mérite revient notamment à notre précieux Conservatoire du Littoral).


L’histoire de l’abbaye de Beauport..

La fondation de l’abbaye

Après l’échec d’un premier établissement religieux sur l’île de Saint-Rion, le comte Alain de Goëllo, comte de Ponthièvre, fonde l’abbaye de Notre-Dame de Beauport sur le littoral, non loin de Paimpol. Il appelle à Beauport un ordre de chanoines réguliers, les Prémontrés de l’abbaye normande de la Lucerne d’Outremer. Leur vie spirituelle est marquée par la célébration de la Vierge Marie, mère de l’ordre tout entier, et le culte des reliques de saint-Maudez et de saint-Rion, reçues à la fondation de l’abbaye.

Une partie de la communauté assure le service paroissial dans les 13 paroisses sous leur autorité et les 9 paroisses anglaises cédées par le fondateur, dont la famille obtint des terres en Angleterre suite à la victoire de Guillaume le Conquérant. Les Chanoines, vivant à l’abbaye, suivent les principes de la vie monastique.

Un XIIIe siècle prospère

L’abbaye de Beauport, véritable seigneurie médiévale, possède un domaine très étendu répondant bien au-delà des besoins élémentaires de la communauté et du devoir d’assistance aux pauvres.

L’abbaye de Beauport vue depuis la grande digue (qui sépare les zones humides exploitées de la mer et les marées)

Les productions supplémentaires sont vendues, assurant une certaine aisance à l’abbaye, lui permettant même de prêter de l’argent à très faible intérêt pour soutenir les départs en croisade. La collecte de la dîme, impôt perçu sur les récoltes en contrepartie du service rendu en paroisses, et les droits et privilèges cédés par les seigneurs de la région pour le salut de leur âme, contribuent également à l’augmentation des revenus de l’abbaye.

Le renouveau du XVIIe siècle

A partie du XVIe siècle, la rigueur de la vie spirituelle et du cadre économique de l’abbaye médiévale se dégradent.

Au milieu du XVIIe siècle, les bâtiments conventuels sont remis en état et adaptés au confort de l’époque. Le dortoir commun est remplacé par des cellules individuelles. Les aménagements extérieurs marquent la recherche d’un certain prestige par les chanoines.

L’abbaye (et notamment la salle au duc à gauche) vue depuis les jardins abbatiaux

Dans les jardins abbatiaux redessinés, un jardin à la française accueille des statues et un portail monumental. Les chanoines y introduisent des essences rares dans la région comme les pins, les figuiers et myrthes.

Un domaine à exploiter et un paysage façonné au fil des siècles

Dès leur installation, afin de protéger l’abbaye des assauts de la mer, les religieux construisent une digue nommée le Grand Talus.

Au cours du XIIIe siècle, les chanoines aménagent également un réseau hydraulique, surnommé la pompe de l’abbaye. Une partie de l’eau canalisée alimente la fontaine et le lavatorium du cloître, puis la cuisine, rejoignant ensuite le vivier situé dans le jardin. Un autre circuit permet d’évacuer les eaux sales des latrines.

A droite : les ruines du réfectoire à l’étage. Les circuits de canalisation de l’eau (potable et usée) passent sous le bâtiment, depuis le cloître et la cuisine, et débouchent légèrement en aval (à gauche de la photo hors-cadre).

A partir du milieu du XVIIe siècle, les abords de l’enclos abbatial sont asséchés et de nouvelles digues sont construites pour poldériser les marais afin de créer des jardins et de gagner de nouvelles prairies.

Après la Révolution, le Grand Talus à l’abandon laisse entrer l’eau de mer dans l’étang salé. Une nouvelle digue est alors aménagée le long de l’ancien rivage pour protéger les cultures.

Une abbaye romantique

Au XIXe siècle, l’abbaye offre l’image d’une ruine romantique, attirant voyageurs et intellectuels en quête d’un Moyen-Âge légendaire. Cet intérêt nouveau pour l’art gothique amènera archéologues et intellectuels à s’intéresser à l’abbaye, si bien que grâce à leurs témoignages et aux demandes des propriétaires, celle-ci est classée monument historique en 1862.

Durant ce même siècle, l’image romantique de Beauport se diffuse à grande échelle à travers les lithographies. Ces vues retravaillées (permettant d’imprimer des images à faible coût), si elles n’ont pas de valeur scientifique, contribuent à nourrir l’idée d’un patrimoine national, mis à mal par le « vandalisme révolutionnaire ».

Un monument à restaurer et site naturel à préserver

Patrimoine architectural et patrimoine naturel font du site de l’abbaye un lieu exceptionnel soumis à de nombreuses pressions, notamment immobilières, qui pousseront alors le Conservatoire du Littoral à acquérir le site en 1992 et à y engager, avec le département des Côtes d’Armor, des actions de sauvegarde du monument et du site naturel.

Pendant 20 ans, des travaux ont ainsi été menés pour préserver les bâtiments existants et rendre lisible la circulation dans le monument. La difficulté était alors de restaurer l’abbaye sans porter atteinte à la biodiversité installée dans ces lieux.

La gestion de ce domaine de 130 hectares, préservés définitivement, s’attache à conserver les riches écosystèmes présents sur le site. Dès 1994, un chantier de restauration de la digue du XVIIIe siècle a été mené afin de protéger le domaine maritime. Des travaux hydrauliques ont également été réalisés pour réguler le niveau des eaux en provenance de la mer et des ruisseaux.

Dans la forêt, l’entretien a pour objectif de maintenir la biodiversité de cette zone boisée aux différentes variétés. Seuls quelques arbres sont abattus chaque année, permettant ainsi de conserver un paysage naturel.

Photographie de la baie de Saint-Brieuc vue depuis l'arrière de l'abbaye de Beauport (Côtes d'Armor, Bretagne)
Les prairies et zones d’exploitation et de culture des chanoines vues depuis l’arrière de l’abbaye de Beauport

Enfin, plusieurs circuits balisés permettent de découvrir toute l’ampleur de l’abbaye de Beauport, offrant notamment de beaux points de vue sur le site, que je vous propose maintenant de découvrir plus en détail autour de quelques-unes de mes plus belles photographies du site, s’attardant sur nombreux détails supplémentaires des différents espaces structurants de l’abbaye.

Plan d'ensemble de l'abbaye de Beauport (Côtes d'Armor, Bretagne)
Plan d’ensemble de l’abbaye de Beauport

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À la découverte de l’abbaye.. !

Le cloître

A la fois espace de circulation et lieu de méditation, le cloître est l’illustration la plus emblématique de la façon dont la Règle religieuse détermine non seulement le rythme de vie des Prémontrés, mais aussi leur cadre bâti.

Photographie du cloître de l'abbaye de Beauport (Côtes d'Armor, Bretagne)
Vue panoramique du cloître (à noter l’ancienne présence au centre du cloître d’un frêne pluri-centenaire, que les responsables de l’abbaye ont malheureusement été contraint

Inspiré du plan cistercien, le cloître dessert ainsi 4 ailes, abritant chacune une fonction spécifique : au sud, le lieu de prière ; à l’est, les salles consacrées à la vie commune des chanoines ; au nord, les espaces consacrés à la vie matérielle et enfin à l’ouest, l’aile dédiée aux hôtes et aux domestiques (une organisation que l’on retrouve dans de nombreuses abbayes).

Une photographie de l’abbaye en 1995, où l’on peut encore voir le frêne bicentenaire qui trônait alors encore au milieu du cloître.

Malade, le Conservatoire du se résoudre (après trois expertise) à le faire abattre..

Une cérémonie fut organisée en invitant les habitants. Alain le Goff, le conteur breton, raconta le mythe d’Yggdrasil (le frêne dans la culture celte qui relie la terre au ciel), et Laurence (directrice de l’Abbaye qui pilota durant 18 ans la renaissance du lieu) écrivit et récita un superbe poème où le frêne raconte sa vie, ce qu’il vécu et vu durant les 200 ans de sa vie, et ce qu’il voulait devenir entre les mains de menuisiers et charpentiers ..

Existe d’ailleurs quelque part en France une bibliothèque construite avec des planches de cet extraordinaire personnage

(merci infiniment à Cormoran Huppé pour cette histoire et ce témoignage, écrit sous le photoreportage initialement publié sur la page Facebook du site !).

Les jardins abbatiaux

Ils conservent les empreintes des différentes périodes d’occupation des lieux. Rosiers et jardins fruitiers représentent aujourd’hui une collection de variétés anciennes et plus récentes. Des arbres remarquables témoignent également de l’histoire ancienne de l’abbaye.

Après plusieurs années de restauration, la nature a gardé sa place dans l’enceinte du monument, à l’image du verger conservatoire implanté à proximité des bâtiments.

Photographie des jardins abbatiaux de l'abbaye de Beauport (Côtes d'Armor, Bretagne)
Les jardins abbatiaux sous un beau soleil d’août (l’abbaye est derrière, et la mer au fond)

La préservation des variétés anciennes du site rappelle l’activité cidrière, installées dans la salle au Duc au cours du XXème siècle. Cidre et jus de pomme sont toujours produits chaque année.

La salle capitulaire et le réfectoire

Chaque matin, les chanoines s’y retrouvent sous l’autorité de l’abbé. Cette réunion est capitale pour la vie quotidienne dans le respect de la Règle de Saint-Augustin. Elle commence par la lecture d’un chapitre de la Règle.

Lieu d’expression, les chanoines ont voix au chapitre, et prennent part aux décisions importantes en votant. Lieu de confession publique, ils se font également “chapitrer”, c’est-à-dire punir après avoir avoué leurs fautes.

La salle au duc

Située hors de l’enceinte du cloître, ce bâtiment a eu de multiples fonctions encore difficiles à établir. Si son emplacement laisse penser qu’elle était destinée à accueillir des hôtes importants, les campagnes de fouilles archéologiques ont déterminé la présence de bronziers, et donc d’une vocation artisanale de la salle.

Vue panoramique de l'ancienne salle au Duc de l'abbaye de Beauport (Côtes d'Armor, Bretagne)
Vue panoramique de la salle au duc (bâtiment à droite de la photographie)

Au XVIIe siècle, la salle est cloisonnée et sert de cuisine, puis de salpêtrière après la Révolution, avant d’être enfin transformé en cidrerie au début du XXe siècle.

Les celliers

Au Moyen-Âge, le territoire de Beauport s’étend sur 13 paroisses et 4 îles. Son exploitation offre des ressources variées qui sont en partie stockées dans les celliers.

Les terres cultivées produisent des céréales, auxquelles s’ajoutent les légumes du potager, les fruits du verger et les œufs de la basse-cour. Les pâtures sont entretenues par l’élevage des ovins et des bovins.
L’emplacement de l’abbaye sur le littoral favorise également la consommation de poissons et crustacés. Grâce à leur droit d’épave, les chanoines récupèrent notamment les phoques, marsouins et cachalots échoués, appréciés pour leur graisse. Le domaine forestier sert enfin quant à lui à la récolte de bois, miel, châtaignes,…

Photographie des celliers de l'abbaye de Beauport (Côtes d'Armor, Bretagne)
Les celliers de l’abbaye vue depuis une de leurs entrées extérieures

Pour pouvoir cultiver les terres de l’abbaye, les paysans versent des redevances, souvent en nature. Celles-ci sont en partie stockées dans les celliers mais aussi dans les granges réparties sur le domaine.

Intérieurs et décorations

L’abbaye possède un décor sculpté et peint d’une grande richesse. Au moment de sa fondation au XIIIe siècle, un soin particulier est apporté à son décor qui illustre les liens privilégiés avec la Normandie et l’Angleterre. Elle sera également redécorée à partir du XVIIe siècle, période de faste et de renouveau religieux.

L’environnement naturel

Littoral et forêt offrent des ressources variées aux chanoines de l’abbaye.

Photographie du domaine de l'abbaye de Beauport (Côtes d'Armor, Bretagne)
Vue des prairies et zones d’exploitation et de culture de l’abbaye (située juste derrière)

Sur les étendues découvertes à marée basse, les chanoines pratiquent la pêche à pied. Des pêcheries et des sècheries permettent de stocker et de revendre les poissons.

Dans l’anse, des abris naturels servent de lieux d’échouage.

Le domaine forestier, quant à lui, permet l’approvisionnement en petit gibier et la pratique de l’élevage des porcs.

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Pour aller plus loin.. (en Bretagne, par exemple ?)

Au-delà de cette magnifique abbaye – qui présente tout le charme hautement romantique de ce qui fut autrefois debout, majestueux et beau, et auquel l’abandon et la ruine ont conféré une autre beauté, une beauté d’ailleurs tout aussi singulière et grandiose, je ne peux que recommander l’idée d’un voyage et d’un séjour dans la belle côte nord bretonne (et ses habitants vont peut-être me détester pour cela.. ! 🙃).

Bien qu’un peu trop urbanisée et « entropisée » à mon goût, c’est une côte, ou plus exactement un ensemble côtier incroyable, où alternent de hautes falaises de grès ou de granite (cap Fréhel, falaises de Plouha,…) et de petites à grandes baies et criques d’une eau allant du bleu-vert émeraude à un bleu digne des atolls du Pacifique (ne manquant pas de donner une touche assez surréaliste à cette mer), où de belles plages de sable ou de galets se nichent entre les promontoires et récifs rocheux qui caractérisent si bien généralement les côtes bretonnes.

De la bordure littoral aux terres et contreforts des petites montagnes armoricaines, la région présente en outre, au-delà de ses différentes merveilles naturelles (îles de Bréhat, aux Moines, Vierge, landes et chaos granitiques, falaises et gouffres,…), un patrimoine historique et culturel d’un foisonnement rare, des milliers de mégalithes (menhirs, dolmens,…) qui parsèment toute la zone côtière aux magnifiques châteaux de granite et de grès rose construits dans les terres.

Et cela encore, sans parler des mignons petits ports lovés au fond d’une crique entre deux caps et des grandioses vestiges des fortifications et des places fortes qui protégeaient une côte aussi indispensable pour la (sur)vie économique et matérielle (pêche, culture, commerce,…) de ses habitants que porte d’entrée de toutes les incursions et invasions possibles venues de la mer (raids et pillages, attaques anglaises,…), de même que théâtre de tant de drames humains (les naufrages ayant été extrêmement nombreux de tous temps sur cette côte sauvage combinant des milliers de récifs, de violents vents et courants, de rudes tempêtes et encore tant d’autres dangers qui coûtèrent la vie à tant de marins..).

Une côte que j’ai ainsi pu découvrir « dans la dentelle » à l’occasion d’une longue virée avec un ami en août-septembre 2022, de Saint-Malo à Brest, allant de château en port, de villes en cap, de falaises en île, de plages en site historique. Une côte qui a grandement dépaysé et ressourcé l’homme porteur d’un dur chagrin d’amour que j’étais alors, et qui l’a grandement surpris par la beauté et singularité de ses paysages, lui qui ne s’attendait pas en effet, grand habitué du bassin d’Arcachon et des Landes, à retrouver si souvent de bonnes odeurs de pinède, autant de pins maritimes, d’ajoncs et de fougères, sur une côte aussi au nord de la France. Lui qui également, amoureux des paysages de landes qu’il a découvert et retourne si souvent admirer dans la belle et secrète Lozère, était si heureux d’en retrouver autant sur cette lointaine côte bretonne, souvent sublimée par la belle lumière de la fin août..

Un voyageur et baroudeur, une fois n’est pas coutume, rempli d’admiration et de gratitude devant la beauté de la nature et du monde, et qui se fera ainsi un grand plaisir de partager d’éventuels conseils et recommandations sur la visite et découverte de cette abbaye et plus globalement de la côte nord bretonne dans laquelle elle s’inscrit, ainsi qu’à répondre à toutes les questions, remarques, points de vue, suggestions, avis et autres commentaires que cet article pourrait susciter à ses lecteurs.

Et à bientôt, sinon, pour un prochain photoreportage ou une prochaine histoire itinérante !


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