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La Réforme et la naissance du protestantisme : un nouveau paradigme pour l’Europe du début de l’ère moderne

Comment ne pas revenir un instant sur la naissance du protestantisme et les raisons qui président à la création de cette nouvelle confession de la religion chrétienne, qui constitue un schisme comme encore jamais l’Europe n’en avait connu depuis la naissance du christianisme puis la scission des Églises d’Orient et d’Occident de 1054 ?

Suite à la diffusion des idées de Martin Luther puis de Jean Calvin, l’Europe du XVIe siècle voit en effet s’affirmer une nouvelle religion, en rupture avec l’Église romaine et la Papauté, mais plus encore que cela porteuse d’une nouvelle philosophie et spiritualité impactant tous les compartiments de la vie publique et quotidienne. L’enracinement du protestantisme, en particulier dans les pays d’Europe de l’Ouest et du Nord ainsi que dans certaines régions de France, provoqueront nous allons le voir des mutations profondes des rapports aux questions spirituelles et religieuses, mais aussi plus fondamentalement économiques, sociales, culturelles, politiques. L’arrivée de la religion réformée constitue de fait l’un des plus grands tournants de l’Histoire de l’Europe moderne, et il est peu dire que le continent ne sera, après cela, plus jamais le même. Le Vieux Continent se voit désormais divisé en deux grands espaces socioculturels, entre Europe protestante du Nord et Europe catholique du Sud. Autant de puissances et d’États modernes qui, après s’être déchirés au travers de terribles « guerres de la Religion » internes, vont développer des trajectoires sensiblement différentes (et entrer globalement et pour longtemps en grande tension et rivalité structurelles).

Dans ce petit article extrait de ma grande série sur l’histoire (vraie) de la Bête de la Gévaudan, je vous propose ainsi de revenir sur les tenants et aboutissants de la Réforme, de ses origines et des raisons de sa survenue historiques dans le contexte de l’Europe de la Renaissance, puis dans ses conséquences à moyen/long terme, et de constater le nouveau paradigme qu’elle installe dans l’Europe du début de l’ère moderne (qu’elle a considérablement participée à façonner). Bonne lecture !


31 octobre 1517, cathédrale de Wittemberg, Allemagne. Un jeune prêtre allemand du nom de Martin Luther vient de placarder sur la porte de la chapelle du château de Wittenberg ses « 95 thèses » contre les indulgences – ces rémissions des péchés accordés aux fidèles contre de l’argent. La critique n’est pas nouvelle. Mais par l’un de ces jeu d’engrenages dont l’Histoire a le secret, la contestation va s’emballer, et ce simple acte de dissidence donner naissance à une nouvelle confession de la religion chrétienne.

Qui est Martin Luther ? Et d’où prend racine sa contestation des pratiques de l’Église romaine et de la Papauté ? Pour le comprendre, il nous faut comme d’habitude rembobiner un peu la cassette, et dresser le portrait de la Chrétienté du début du XVIe siècle. Une Chrétienté marquée par les hérésies du Moyen-Âge (Cathares, Vaudois,…), et traversée en profondeur par les idées nouvelles de la Renaissance.

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Au début de la Renaissance, un désir ancien (et croissant) de « réformes » de l’Église catholique…

La contestation de l’Église de Rome, de sa doctrine et de la structuration de la foi chrétienne qu’elle promeut (et impose) est à vrai dire aussi vieille que le christianisme. Dès ses débuts, l’Église catholique « apostolique et romaine » a connu des mouvements hétérodoxes. Ce furent déjà, dès le Ier et le IIe siècles, le marcionisme, le docétisme, le montanisme. Vinrent ensuite, parmi foule de ce que l’Église qualifiera systématiquement d’« hérésies » (et combattra farouchement) : le manichéisme, l’arianisme, le donatisme, le macédonianisme, le nestorianisme, le monophysisme, le pélagianisme, l’iconoclasme,… et bien sûr le gnosticisme dans toutes ses variantes. Les plus fameuses de ces hérésies furent sans conteste, au Moyen-Âge, le catharisme et le bogomilisme. Nous ne ferons pas ici l’histoire des Cathares. Mais il est peu dire que la répression d’une violence inouïe de cette « hérésie » marqua les consciences, et constitua un profond traumatisme au sein du Languedoc médiéval, dont l’économie et la culture brillante et rayonnante (on pourrait même parler de civilisation occitane) ne se relevèrent pour ainsi dire jamais. De façon générale, tout au long de l’Histoire, l’Église va combattre très durement toutes ces hérésies. En France, Vaudois et surtout Cathares seront sévèrement réprimés, dans une orgie de sang.

Zoom sur : la « religion des œuvres » de la fin du Moyen-Âge

Bien qu’ils demeurèrent tous relativement minoritaires, ces divers mouvements religieux chrétiens hétérodoxes (que l’Église désigna généralement par le mot « secte » pour les discréditer) font écho à une réalité indéniable de l’Europe du Moyen-Âge : l’intensité de la vie spirituelle et des préoccupations religieuses et morales des populations de ce temps. Profondément chrétienne, l’Europe médiévale est en effet le lieu d’une société inquiète du séjour dans l’au-delà. Dès le XIIIe siècle, les sermons des prêcheurs ont inculqué au peuple la crainte du péché et du jugement de Dieu, des peines de l’Enfer et du Purgatoire. En ces temps, au sein de la population lambda, la crainte de la damnation éternelle en Enfer est bien réelle, de même que le passage par le Purgatoire (qui effraie en effet tout autant car il est dépeint par les clercs comme un « Enfer provisoire »). C’est à ce moment que l’Église catholique – qui fait ici il faut bien le dire à la fois les questions et les réponses… – a mis en place et promu tout un ensemble de pratiques de rachat de leurs pêchés par les fidèles, encadrées par le clergé : sacrement de pénitence (avec la confession détaillée des péchés au curé), indulgences, œuvres de charité, messes… Les grandes et terribles pestes du XIVe siècle, en suscitant une véritable angoisse collective de la mort et de l’au-delà, ont ensuite encore conduit à amplifier le mouvement. C’est à ce moment que ce que l’on a parfois désigné comme la « religion des œuvres » connaît son apogée, avec des chrétiens, clercs et laïcs conduits à multiplier les dévotions et les « bonnes œuvres » (charité, culte des saints, multiplication des intercesseurs, messes pour les défunts, processions, legs pieux, etc.) pour assurer leur salut.

La célèbre enluminure représentant l’expulsion des « cathares » de Carcassonne en 1209 durant la croisade contre les Albigeois. La société languedocienne n’échappe pas à la préoccupation spirituelle qui anime l’ensemble de l’Europe chrétienne. Mais, comme partout ailleurs sur le continent, les mouvements considérés par l’Église comme « hérétiques » ont quasiment été extirpés par l’Inquisition et par l’action du clergé séculier et régulier (notamment par les Dominicains). Le catharisme (qui ne s’est d’ailleurs jamais implanté dans les Cévennes) y a été pratiquement éliminé. Le mouvement vaudois a lui aussi disparu du Languedoc, mais demeure néanmoins implanté en Provence, dans le Lubéron, et dans les vallées alpines du Piémont. Cathares et Vaudois ont été, rappelons-le, des phénomènes très minoritaires sur le plan religieux (mais évidemment pas sur les plans politique et social). Jusqu’aux années 1520, l’immense majorité de la population du Languedoc est ainsi restée fidèle à la religion d’État, le catholicisme.

Pour garantir son accès au paradis, dans toute la société chrétienne, on « œuvre » ainsi à obtenir le salut de son âme en faisant des dons à l’Église et en donnant aux nécessiteux pour les plus riches, et par la ferveur du culte des saints et par les pèlerinages pour les plus pauvres. L’Église et la Papauté se positionnent à ce titre comme promoteurs et complices actifs de cette surdévotion matérielle, en multipliant le commerce des indulgences et en offrant la vie éternelle et le salut à qui participerait à la croisade en Terre Sainte (ou contre les hérétiques…), ou à qui financerait les travaux de rénovation ou d’embellissements de telle ou telle église…

Dans cette tendance qui n’a fait que s’intensifier, le reproche qui est fait est donc que le salut de l’âme du Chrétien ne serait plus fondamentalement affaire de foi et de grâce divine (démarche relevant de la spiritualité et de la consciences propres à chacun), mais davantage de dons et de réalisations pratiques envers l’Église. Pour les grands critiques du commerce des indulgences que constitueront bientôt les protestants, celui-ci ne revient à rien de moins qu’à acheter le salut, la place au paradis, par des versements sonnants et trébuchants aux œuvres de l’Église et aux prêtres qui les gèrent (ce qui mènerait à leur enrichissement tout en augmentant leur tolérance envers ce qui est considéré comme un non-respect de l’évangile). Pour ses détracteurs, les actions réalisées dans le monde matériel semblent ainsi avoir pris, en rupture avec la piété promue par les Évangiles, plus d’importance pour l’Église catholique que celles relevant du monde spirituel. Et ce n’est pas, loin de là, la seule dérive qu’un nombre toujours plus élevé de contestataires reprochent au Saint-Siège et à son clergé…


En ce tournant du XVIe siècle, au sein d’une société chrétienne profondément soucieuse d’assurer son salut (et qui a ainsi vue se multiplier les dévotions – à la Vierge, aux saints, au « saint sacrement » … – et les bonnes œuvres), les vices qui caractérisent le fonctionnement de l’Église (et en particulier de la Papauté) ont parallèlement commencé à devenir intolérables à de nombreux croyants. Corruption, népotisme, orthodoxisme, bellicisme, intolérance, privilèges inouïs dans une société au fonctionnement féodal et gangrénée par les inégalités socioéconomiques,… les objets et motifs de reproches sont légion. L’élection et le comportement des Papes les plus récents, en particulier, ont tourné au scandale. Tout en haut de l’appareil ecclésiastique, les populations chrétiennes d’Europe semblent en effet assister au spectacle d’un haut clergé totalement corrompu – pape, évêques et cardinaux en tête ! (on peut se souvenir à ce sujet de la fameuse série télévisée Les Borgia, mettant en scène la réalité historique d’une famille de papes de père en fils et totalement amoraux…). Le pape Alexandre VI – Rodrigo de Borja, né Roderic Llançol i de Borja (1431-1503) – est il est vrai l’exemple le plus caricatural de cette dérive népotique de la Papauté. Élu par simonie (c’est-à-dire par achat de votes) en 1492, il est le père de pas moins de six enfants reconnus (il en aura huit de trois maîtresses différentes… !), dont les tristement célèbres Lucrèce et César Borgia (ce dernier servira d’ailleurs de modèle à Machiavel pour son livre Le Prince, César y représentant nul autre que le tyran…). Le pape Léon X (1513-1521), manquant d’argent pour construire la basilique Saint-Pierre de Rome, se démarquera quant à lui en vendant en masse des indulgences (c’est-à-dire qu’il promet la rémission des péchés et le paradis) à quiconque en financera la construction.

Dans ce contexte d’une moralité douteuse au plus haut niveau de l’Église, la rigueur morale exigée par le petit clergé catholique envers les simples fidèles de tous pays semble ainsi devenue absolument insupportable – et précisément amorale. Le phénomène de contestation des pratiques de l’Église catholique prend à cet égard d’autant plus de vigueur que la période est traversée par un contexte culturel nouveau, marqué par de grandes mutations et innovations dans le champ socioculturel. En effet, l’arrivée de l’imprimerie (mise au point par Gutenberg vers 1455) a permis la multiplication rapide des textes (100, 500 ou 1000 exemplaires) – quand les ouvrages écrits n’étaient jusque ici produits qu’au compte-goutte par le patient travail des moines copistes. Cette nouvelle technologie a favorisé le développement des écoles, qui ont elles-mêmes entraînées dans les villes une part croissante d’alphabétisation. Cet essor remarquable des populations lettrées (en particulier au sein des classes supérieures de la société – nobles, bourgeois, artisans, commerçants, magistrats, etc.) entraîne à son tour une rupture culturelle, la lecture n’étant désormais plus réservée à l’élite que constitue le clergé.

Ce phénomène d’alphabétisation et d’essor de la lecture se couple avec le mouvement humaniste, qui se développe parallèlement au tournant du XVIe siècle. Les humanistes (qui sont globalement des « littéraires ») puisent dans l’Antiquité pour y rechercher les textes les plus anciens, qu’ils étudient dans leur langue d’origine, pour retrouver le sens originel, débarrassé des commentaires traditionnels. Ce retour aux sources s’applique aussi aux textes bibliques, en hébreu et en grec. En 1516, le célèbre Érasme de Rotterdam (celui qui a donné son nom au programme Erasmus !) publie à Bâle le Nouveau Testament en grec, avec une traduction latine qui corrige la Vulgate. Le Hollandais va même encore plus loin, en appelant à l’ouverture de l’Évangile à tous les laïcs, par la multiplication des traductions de la Bible en langue « vulgaire » (c’est-à-dire en langue du peuple, et non plus seulement en latin).

Ce sont ainsi ces changement sociétaux fondamentaux du début de l’ère moderne qui expliquent pourquoi les contestataires de l’ordre établi n’ont fait que se multiplier, et pourquoi un nombre toujours plus élevé de croyants appellent désormais de leurs vœux à une profonde réforme de l’Église catholique et romaine, afin de la rendre enfin conforme aux idéaux évangéliques.

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Dans cette Europe profondément chrétienne, sans vouloir aller globalement jusqu’à la constitution d’Églises dissidentes telles que purent l’incarner les Cathares ou les Vaudois, l’aspiration aux « réformes » de l’Église (mais aussi de l’État) se trouve donc partagée par de nombreux Européens de toute l’échelle sociale (petit peuple, mais aussi papes, rois, princes, clercs et laïcs). Du milieu à la fin du Moyen-Âge, des penseurs et théologiens comme Pierre Valdo (1140-1217), John Wycliff (1330-1384), Jan Hus (1373-1415) ou encore Jérôme Savonarole (1452-1498) avaient d’ailleurs déjà émis de vives critiques du fonctionnement de l’Église et de la Papauté, et tenté d’insuffler un mouvement de réforme du catholicisme. Tous ont néanmoins fini pendus ou sur le bûcher pour leurs idées… (ils seront d’ailleurs ultérieurement considérés et reconnus par les Protestants comme des précurseurs !)

NOTA BENE : QUI ÉTAIENT PIERRE VALDO ET LES VAUDOIS ?

À l’image des Cathares à la même époque, les Vaudois étaient pourchassés comme hérétiques depuis le XIIIe siècle. Leur nom se rattache à celui de Pierre Valdo (1140-1206), marchand lyonnais, prêchant l’évangile sans l’autorisation de l’église. En 1532, les prédicateurs vaudois se sont ralliés à la Réforme et ont financé (à hauteur de 500 écus d’or) l’édition d’une bible en français.


Martin Luther (1483-1546), moine allemand, ordonné prêtre en 1507, obtient le diplôme de docteur en théologie en 1511. Il cherche passionnément le chemin du salut jusqu’au moment où il comprend la doctrine de l’apôtre Paul (l’un des pères fondateurs de la théologie chrétienne) : la justification par la foi (« Vous êtes sauvés par la grâce, par le moyen de la foi »). C’est le fameux « Sola Gratia, Sola Fide » (« la Foi seule, la Grâce seule »). Luther s’insurge contre le trafic des indulgences allègrement pratiqué par l’Église catholique et le principe même de celles-ci. Finalement, le 31 octobre 1517, il affiche sur les portes de l’église du château de Wittenberg ses 95 thèses en latin, qui condamnent violemment le fameux commerce des indulgences et, plus durement encore, les pratiques du haut clergé (principalement de la Papauté). Cette action – qui marque le début de la Réforme – lui vaudra l’excommunication en 1521, ce qui ne l’empêchera pas de traduire la Bible en langue courante (c’est-à-dire en allemand), en 1534.

En fait, il faut bien le dire, en ce tournant des années 1500, le mot « réforme » n’a évidemment pas le même sens pour tous. Faut-il revenir loin en arrière et tendre au rétablissement de l’Église primitive (et opérer ainsi le retour à la pureté supposée des origines, c’est-à-dire des temps apostoliques) ? Ou bien s’engager dans une simple rénovation ? Ou bien encore prendre le chemin de l’innovation ? La question demeurait assez ouverte, jusqu’à ce célèbre jour du 31 octobre 1517 où un moine augustin, notre fameux Martin Luther (1483-1546), placarda sur la porte de l’église de Wittemberg ses 95 thèses…

En ayant initialement la simple intention de réformer l’Église de l’intérieur (comme ses prédécesseurs partisans du changement), Luther va effectivement initier une rupture (qui prendra le nom de « Réformation ») – une rupture qui va prendre l’allure d’une réaction en chaîne. L’événement de Wittemberg aurait pu en effet s’arrêter à une révolte avortée, comme les précédentes. Cette fois, cependant – et cette fois pour de bon, le processus de réforme est lancé, et ne s’arrêtera pas. De façon totalement imprévue, comme souvent dans l’Histoire, le mouvement va s’emballer, et un simple désir de « réformes » va se retrouver à provoquer rien de moins que l’éclatement confessionnel de l’Europe. Ainsi allait naître LA Réforme, un événement à la portée considérable, et qui marque un tournant décisif de l’Histoire du continent.

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La diffusion des idées de Luther puis de Calvin : Réforme et naissance du protestantisme

Par sa révolte en 1517 (95 thèses sur les indulgences), Luther (1483-1564) est entrainé dans une dynamique qui le mène à la rupture avec Rome, la papauté. Elle est consommée en 1521, à l’occasion de la diète de Worms, quand Luther refuse de se rétracter. Ses ouvrages théologiques rencontrent rapidement un immense succès en Allemagne, progressivement gagnée par la Réforme. Les idées luthériennes se répandent en Europe (France, Danemark, Norvège, Suède…) dès la fin des années 1520.

Jean-paul Chabrol et jacques Mauduy, Atlas des Camisards, p. 9

Pour celles et ceux qui souhaiteraient en savoir davantage sur la nature et le fonctionnement du Saint-Empire romain germanique à l’époque de Luther, je les renvoie vers cet autre article du blog !

Avril 1521, Allemagne, à la Cour de la Diète de Worms. L’assemblée a été solennellement réunie pour juger un certain Martin Luther, dont les thèses secouent depuis quatre années le monde chrétien germanique. C’est le nouvel empereur d’Allemagne, Charles Quint, qui l’a convoqué pour défendre ses opinions devant la Diète (c’est-à-dire le Parlement du Saint-Empire romain germanique), muni d’un sauf conduit. Les amis de Luther, lui rappelant le sort de Jean Hus, condamné au bûcher par le concile de Constance en 1415, ont bien tenté de le dissuader de s’y rendre, mais Martin Luther leur a répondu : « Quand il y aurait à Worms autant de diables qu’il y a de tuiles sur les toits, j’y entrerais ». Le moine rebelle en route s’est donc mis en route vers Worms (il a même composé, durant ce voyage, les paroles et la musique du cantique qui deviendra ultérieurement célèbre sous le nom de « chorale de Luther »).

Le 17 avril 1521, les membres de la Diète demandent donc à Luther de se rétracter. Celui-ci leur répond qu’il le fera si l’on est capable de lui démontrer que ses critiques sont contraires à l’Écriture Sainte (c’est-à-dire à la Bible). Le moine allemand se serait alors écrié d’une voix humble mais ferme : « À moins d’être convaincu par le témoignage de l’Écriture, car je ne crois ni à l’infaillibilité du pape, ni à celle des conciles, je suis lié par les textes bibliques et ma conscience est prisonnière de la Parole de Dieu. Je ne puis ni ne veux rien rétracter, car il n’est ni sûr ni honnête d’agir contre sa propre conscience. Que Dieu me soit en aide ! ».

Finalement, et contre toutes attentes, Luther sort libre de son procès face aux instances impériales. Néanmoins, il n’en est pas moins excommunié par le Pape, et mis au ban de l’Empire par Charles Quint. Les idées et les principes qu’il promeut, cependant, rencontrent un écho favorable chez de nombreux chrétiens du monde germanique, des simples fidèles aux princes d’Empire. Ayant trouvé refuge dans le château de Frédéric de Saxe, Luther se consacre, pendant un an, à traduire le Nouveau Testament en allemand. Il s’emploie parallèlement à préciser ses idées, qui sont reprises avec intérêt et passion par d’autres penseurs et théologiens du monde chrétien. Ce que l’on appellera bientôt « La Réforme » se diffusent alors à tout le nord et l’est de l’Europe, de l’Autriche à la Scandinavie, et de la Pologne aux îles Britanniques (avec Ulrich Zwingli à Zurich, puis Martin Bucer à Strasbourg et plus tard Jean Calvin à Paris et Genève).

En aparté : qui était vraiment Martin Luther, et de quoi sa pensée était-elle le nom ?

À l’origine d’une philosophie religieuse (et donc sociale et culturelle) qui allait changer l’Europe et le monde, Martin Luther demeure un personnage mystérieux et à plusieurs facettes, dont certaines assez méconnues. Originaire d’une famille paysanne de Thuringe (une région du nord de l’Allemagne actuelle), Martin était prédestiné à être paysan, comme son père. Enfant brillant, il suit toutefois des études dans les écoles ecclésiastiques et obtient un diplôme de maître en philosophie à 22 ans. C’est suite à une « apparition » qu’il décide ensuite de se faire moine et d’entrer dans les ordres, contre la volonté de son père.

Reconnu par ses pairs pour son intelligence, Luther n’en est pas moins objet d’une psychologie troublée, qui évoque ce que l’on qualifierait aujourd’hui de « trouble anxieux généralisé ». C’est un personnage extrêmement angoissé, pessimiste, fataliste, sujets aux crises d’angoisse, et qui craint énormément de « faire le mal ». Luther se démarque également de ses pairs catholiques par sa croyance dans l’idée de « prédestination », dont il est important de dire ici deux mots, tant ce concept sera au cœur d’une certaine philosophie protestante (puis plus tard de la pensée janséniste).

Sur la complexité de la personnalité et de la pensée de Luther, je renvoie les intéressé(e)s vers cette passionnante interview de Marion Cigaut, dont les analyses ont inspiré l’ajout de cet encadré thématique.

La prédestination consiste à penser que l’homme est prédestiné à être ce qu’il va être – bon ou mauvais. Selon ce raisonnement, et d’une certaine façon dès la naissance, tout est déjà joué. Peu importe ce que vous pourrez faire ou ne pas faire : vous avez la grâce, ou vous ne l’avez pas, et selon si vous l’avez ou pas, vous ferez le bien, ou vous ferez le mal. Dans ce schéma de pensée, ce ne sont donc pas les actes qui comptent, mais la foi. Si vous avez foi d’être bon, alors vous ferez le bien via tous vos actes, peu importe ces derniers. Idem pour le mal.

À l’époque de Luther, comme nous l’avons développé plus haut, les « bonnes œuvres » (et toutes les dérives qui accompagnent cette tendance, comme le commerce des indulgences) ont pris une importance considérable dans la foi catholique. L’idée est ainsi de racheter les pêchés et de sauver les âmes du purgatoire par les dévotions, c’est-à-dire par les actes – actes de pénitence, actes de piété, actes de charité, etc. Luther se démarque donc au sein de ses contemporains catholiques par une toute autre conception du salut et de la grâce. Le prêtre allemand ne pense pas en effet que Dieu accorde sa grâce à tout le monde (il pense par exemple que les païens ne peuvent fondamentalement pas bénéficier de la grâce divine). De façon plus générale, Luther se caractérise par une vision très pessimiste et manichéenne de l’Homme. À l’opposé de la pensée humaniste qui connaît un essor considérable à l’époque (puis plus tard de philosophes comme Rousseau), il ne pense pas que l’Homme soit fondamentalement bon. Certains historiens vont même jusqu’à l’analyser comme un individu profondément misanthrope.

La position que Luther a développé vis-à-vis de la question de la grâce et de la foi l’amène à se poser en fervent critique de la pratique des indulgences, qui est alors également critiquée par d’autres de ses contemporains. Le jour où un célèbre moine dominicain promoteur de cette pratique est de passage à Wittemberg, Luther profite ainsi de l’occasion pour afficher ses critiques et ses propositions de réforme sur le portail de l’église. Dans ses thèses, il affiche notamment son idée de la prédestination, qui s’oppose alors frontalement à la doctrine chrétienne de l’époque (selon les canons catholiques, Dieu peut en effet accorder sa grâce à tout le monde, et tout pêché peut être racheté par les « œuvres », ainsi que le salut de l’âme).

Le « coup politique » de Luther va avoir (sans que cela ait été probablement son intention) une portée sociale considérable, notamment au sein de la paysannerie. Durant les années 1524-1525 (c’est-à-dire quelques années après la parution puis diffusion des idées de Luther), des révoltes paysanne de grande ampleur secouent l’Allemagne. Les paysans réclament la diminution voire la suppression des privilèges féodaux, notamment des impôts aux seigneurs et à l’Église (dîme), et souhaitent récupérer tout ou partie des communaux (terres collectives gérées directement par les communautés villageoises) qu’ils ont perdu au cours des derniers siècles. Selon certains historiens, les idées luthériennes ont étroitement été à la racine de ces révoltes, par la remise en cause qu’elles ont portée de l’autorité papale et ecclésiastique (et donc par extension de l’Autorité tout court). Il est important également de rappeler qu’en ce début de XVIe siècle, l’Europe est lourdement impacté par les conséquences économiques et sociales de la découverte du Nouveau Monde. L’afflux des métaux précieux en provenance des Amériques a en effet entraîné une forte augmentation du numéraire en circulation sur le Vieux Continent, qui a elle-même entraîné une forte inflation. Ce renchérissement des prix des produits du quotidien conduit en corollaire de nombreux seigneurs à augmenter leurs redevances, ce qui a pour effet de majorer encore davantage la contraction du pouvoir d’achat que subit la classe paysanne (qui représente alors jusqu’à 90% de la population de certaines régions). C’est cette dégradation de grande ampleur des conditions de vie matérielles des Européens, couplée aux idées luthériennes de remise en cause de l’autorité sur le plan pratique, qui sera à la racine des révoltes des années 1524-1525 en Allemagne.

Loin de soutenir les revendications des paysans qui se nourrissent en partie de ses idées, Luther va au contraire violemment condamner les révoltes, et même appeler à une répression féroce de ces dernières. Dans le pamphlet qu’il publie en 1525 en réaction aux soulèvements, le théologien allemand va en effet jusqu’à comparer les révoltés à des « hordes sataniques », tout en incitant ni plus ni moins les seigneurs aux massacres pour éteindre le soulèvement :

(…) tous ceux qui le peuvent doivent assommer, égorger et passer au fil de l’épée, secrètement ou en public, en sachant qu’il n’est rien de plus venimeux, de plus nuisible, de plus diabolique qu’un rebelle (…). Ici, c’est le temps du glaive et de la colère, et non le temps de la clémence. Aussi l’autorité doit-elle foncer hardiment et frapper en toute bonne conscience, frapper aussi longtemps que la révolte aura un souffle de vie. (…) C’est pourquoi, chers seigneurs, (…) poignardez, pourfendez, égorgez à qui mieux mieux.

Extrait du texte Contre les meurtriers et les hordes de paysans voleurs publié par Luther en 1525

Au final, la répression de ces soulèvements populaires (entrés dans l’Histoire sous le nom de « Guerre des paysans allemands ») fera plus de 100.000 morts. Par sa violence et ses dimensions de guerre civile, cette révolte de grande envergure préfigurera la terrible guerre de Trente Ans, conflit autant religieux que social qui déchirera durant trois décennies l’ensemble du Saint-Empire romain germanique (et qui décimera jusqu’à 60% de la population de certaines régions d’Europe centrale). Martin Luther, de son côté – et malgré son engagement monastique, se mariera et aura plusieurs enfants. Il mourra à 62 ans à Eisleben, sa ville natale.


En proposant toutefois une autre manière de vivre sa foi chrétienne (établie cette fois uniquement sur la Bible, dont l’Écriture devient la seule autorité), en dénonçant les œuvres méritoires et les indulgences, et mettant en avant le principe biblique de la grâce seule par foi seule (Sola scriptura, sola gratia, sola fide), le luthéranisme répond aux aspirations et aux attentes de nombreux Allemands. À partir de 1529, on les désigne désormais sous le nom de « protestants ». Ce premier protestantisme se répand rapidement dans les pays scandinaves (Danemark, Suède, Norvège, Islande,…). La « Réformation » touche également l’Angleterre avec Henry VIII, en rupture avec la Papauté à partir de 1533. C’est la naissance de ce qu’on appellera plus tard l’anglicanisme, religion qui conserve des rites catholiques tout en étant substantiellement influencée par le calvinisme (dont nous allons bientôt parler). Les protestants écossais sont, quant à eux, très majoritairement devenus calvinistes (presbytériens).

Contre les consignes du Saint-Siège, les princes allemands (sauf la Bavière), les princes des Provinces-Unies (Hollande), les villes suisses, les souverains et princes du nord de l’Europe puis l’Écosse, le Pays-de-Galles et l’Angleterre vont protéger et soutenir les réformateurs. L’Église catholique ne pourra ce faisant pas, pour ainsi dire, « mettre la main dessus et les donner au bras séculier pour les brûler ». Bientôt, les guerres de Religion vont commencer. Elles vont ensanglanter les pays d’Europe durant près de deux siècles. Catholiques et protestants vont se livrer, partout, des guerres sans merci.

La Réforme en Angleterre : la naissance de l’anglicanisme

Le schisme en Angleterre survient lorsque le célèbre Henri VIII (1491-1547), roi d’Angleterre et d’Irlande de 1509 à sa mort, est interdit de divorce par le Pape. Le souverain anglais décide, en réaction, de plusieurs législations entre 1532 et 1537 pour structurer l’Église d’Angleterre naissante qu’il vient de créer, et affaiblir l’influence du Pape.

Ce tableau (intitulé « Les Hommes de la Réforme ») représente les grands réformateurs : Martin Luther et Philip Melanchthon (1497-1560) pour les Églises luthériennes, Jean Calvin pour les Églises presbytériennes, Huldrych Zwingli (1484-1531) pour les Églises en Suisse, et le héros des protestants durant la guerre de Trente Ans : Gustave Adolphe de Suède (1594-1632). Il associe également trois théologiens reconnus comme des précurseurs de la Réforme : John Wyclif (1330- 1384), Jean Hus (1369-1415) ainsi que son disciple Jérôme de Prague (1379- 1416), les deux derniers s’étant vus condamnés comme hérétiques par le Concile de Constance et brûlés…

En 1534, Henri VIII fait rédiger « l’Acte de suprématie » qui fait du roi (et de ses successeurs) « le chef unique et suprême de l’Église d’Angleterre ». En 1539, le Bill ou Acte des six articles organise l’Église anglicane, et en 1562, Élisabeth Ière fait promulguer la confession de foi de l’Église. Ce n’est cependant qu’en 1559, avec le Règlement élisabéthain, que la situation religieuse commence à se stabiliser en Angleterre et que l’anglicanisme prend véritablement forme, avec notamment l’introduction totale du Livre de la prière commune. Des églises sœurs sont fondées en Écosse et en Irlande dès cette époque. L’Église anglicane, appelée aussi parfois épiscopalienne (notamment aux États-Unis), est ainsi née.

Pour le résumer de façon simple, l’Église anglicane se situe quelque part à la croisée de la doctrine de l’Église catholique et de celle des Réformés. Elle fait totalement siens les grands principes de la Réforme (avec notamment l’adoption en 1646 de la confession de foi de Westminster), mais garde – en particulier dans sa liturgie (c’est-à-dire dans ses rites, cérémonies et prières) – une influence catholique. Le culte reste imposant et l’on garde les évêques. Le roi (ou la reine) est désormais érigé au rang de chef de l’Église d’Angleterre (devenue Église d’État), et l’anglicanisme devient en corollaire religion d’État.

En Écosse (où la Réforme s’est également solidement implantée), les protestants sont très majoritairement calvinistes (presbytériens). Durant des décennies, on y assistera à une rivalité latente entre l’Église épiscopalienne (anglicane) et l’Église d’Écosse (réformée).


La pensée de Calvin et la diffusion de la Réforme à la France

La Réforme prend un nouvel essor avec Jean Calvin (1509-1564), dont l’œuvre majeure, L’Institution de la religion chrétienne, est publiée en 1536. De Genève, où il s’installe définitivement en 1541, les idées calvinistes se diffusent à leur tour en Europe et notamment en France. « Dressées » sur le modèle genevois, les églises se multiplient dans le royaume et plus particulièrement dans l’Ouest et le Midi.

Jean-paul Chabrol et jacques Mauduy, Atlas des Camisards, p. 9

Les idées luthériennes pénètrent tôt en France, où elles rencontrent les aspirations réformatrices de nombreux Français. Mais la « Réformation » hexagonale va surtout se développer sous l’effet de la pensée du français Calvin, dont les idées se diffusent en Europe à partir de 1534.

Jean Calvin (1509-1564), réformateur français, études fait de brillantes universitaires et, à 24 ans, il se rallie aux idées luthériennes (1533). Il publie sa fameuse Institution de la religion chrétienne en 1536. Toujours pénétré du mot d’ordre qui fut le sien « Soli Deo Gloria » (« à Dieu seul la gloire »), il tente de faire de Genève un modèle de cité chrétienne. Le culte, ramené à sa simplicité primitive, s’adressera uniquement à Dieu et ne s’exprimera que dans la langue connue des fidèles. La constitution de l’Église sera presbytérienne : les pasteurs et les laïques gouverneront ensemble.

Né en Picardie et ayant fait ses études à l’Université d’Orléans, Jean Calvin adopte dès le début des années 1530 les nouvelles idées de la Réforme protestante. Devenu pasteur et accusé d’hérésie en raison de ses liaisons étroites avec d’autres prédicateurs influents du moment, il fuit à Bâle. Là, influencé par Luther, Melanchthon, Oecolampade, Zwingli et Bucer, il rédige et publie en 1536 l’Institution Chrétienne, traité de théologie et texte fondateur du protestantisme qui s’apparente à la synthèse de la doctrine réformée. Dans la continuité de Luther, et contre ceux qui défendent le mérite des œuvres et le purgatoire (voire qui « payaient »pour être pardonnés), Calvin y reprend et parachève la conception luthérienne du salut : celle du salut gratuit par la foi et par la foi seule.

L’ouvrage rencontre un franc succès et Calvin, maintenant installé à Genève (qu’il organise en une Église-cité originale dont le modèle est bientôt copié en France et dans d’autres parties de l’Europe), s’emploie à organiser les communautés réformées de langue française. En vertu du grand principe réformé voulant en revenir à la seule Écriture et à la rendre accessible à tous, il supervise la traduction de la Bible en français à partir des textes originaux (démarche réalisée notamment par Robert Ollivier, dit Olivétan).

Parallèlement à leur concentration sur la Bible et « l’Écriture Sainte », les protestants se démarquent rapidement partout en Europe par leur refus du culte des saints et des idoles. Les chrétiens réformés le sont effectivement devenus parce qu’ils étaient scandalisés par les dépenses somptuaires des princes de l’Église, et par les riches dorures et ornements qui caractérisaient les églises et statuaires catholiques. Ils veulent ainsi retrouver la simplicité et la pauvreté du Christ et des premiers apôtres, et se comporter à l’image notamment de Saint-François d’Assise (qui œuvrait lui aussi retrouver une certaine pauvreté). Le nouveau culte protestant se dépouille en conséquence de tout décorum inutile. Le Temple protestant est à cet égard d’une sobriété absolue. Il consiste généralement en une Église à l’architecture et surtout à la décoration extrêmement réduite, s’apparentant à une pièce vide avec une Bible en évidence, une simple croix de bois et un promontoire pour que le pasteur fasse son sermon. On détruit les statues, les reliques. Le Traité des reliques de Calvin est d’ailleurs d’un humour féroce sur cette forme particulière de dévotion. Le grand théologien de la Réforme va ainsi jusqu’à compter le nombre de crânes et d’ossements de saints existants de par le monde, ainsi que les innombrables « morceaux de la vraie Croix » du Christ recensés dans la Chrétienté.

Loin des fastes et de l’ostentation qui caractérisent ainsi le culte catholique dans la plupart des pays, le culte protestant se concentre donc sur l’étude de la Bible et s’organise en conséquence autour du sermon du pasteur – où la lecture de la Bible et son commentaire deviennent obligatoires. Les protestants (et particulièrement les protestants calvinistes) sont, à ce titre, souvent qualifiés d’austères par leurs contemporains. Ils sont connus pour s’habiller en noir et pauvrement, et pour renier les différents « plaisirs » de la vie. En effet, les calvinistes suppriment le jeu, sont très sobres et réticents à écouter de la musique profane – à l’exception des psaumes chantés en chœur lors du culte dominical.

Zoom sur : les grands principes du protestantisme (et ses conséquences sociales, économiques et culturelles dans l’Europe de la Renaissance)

La foi protestante : une piété qui ignore le rituel

Le mouvement Humaniste, en prônant le retour à la lecture des textes anciens, actualise l’exigence de la soumission du chrétien à la seule parole de Dieu. « Sola scriptura », proclament les réformateurs qui demandent avec force que la Bible représente désormais l’unique vecteur de la Parole de Dieu. Une refondation culturelle et religieuse de la société est ainsi engagée.

Révolté par la campagne des « Indulgences », Luther affirme en 1517 une idée en rupture, à savoir que le croyant ne sera pas sauvé par ses œuvres mais par grâce, par le seul moyen de la foi dans l’œuvre du Christ. À cette idée du salut gratuit, le prêtre allemand joint celles de l’autorité souveraine de la Bible et du sacerdoce universel, qui place clercs et laïcs au même plan et abolit donc le principe hiérarchisé de l’Église romaine. La relation à Dieu devient ainsi directe et individuelle. Ses convictions se diffusent en Europe en dépit de la persécution.

La Réforme se positionne donc fondamentalement en réaction des turpitudes de l’Église. Elle se construit autour de quelques principes simples résumés par ces cinq expressions latines : Sola gracia (la Grâce seule), sola fide (la Foi seule), sola scriptura (l’écriture – c’est-à-dire la Bible –seule), soli Deo gloria (À Dieu seul la Gloire), solus Christus (le Christ seul). En conséquence, la piété réformée va se détourner avec force du rituel qui a cours dans la religion catholique romaine. Être réformé, c’est en effet refuser des pratiques qui semblent idolâtres et paraissent irréconciliables avec le culte réformé « en esprit et en vérité ». Le protestantisme refuse ainsi :

  • Le « mystère » de la messe c’est-à-dire le sacrifice du Christ symboliquement opéré par le prêtre quotidiennement.
  • L’Eucharistie et la théorie de la transsubstantiation par laquelle le pain et le vin sont réellement convertis en corps et sang du Christ après la consécration.
  • Les signes de croix, les processions, les génuflexions, le culte des reliques, le culte marial, celui des saints et des images pieuses.
  • Le purgatoire et l’autorité papale.

En s’écartant ainsi d’un cérémonial perçu comme entaché de superstitions, le protestantisme va permettre à chacun de pratiquer sa religion dans un espace d’intimité, au sein de la famille ou sur le lieu de ses activités quotidiennes. Sur les sept sacrements reconnus dans la tradition catholique, l’homme réformé ne va en pratique en conserver que deux : le baptême, et la sainte cène (c’est-à-dire le partage du pain et du vin entre les participants lors d’un office).

L’organisation et le fonctionnement des Églises réformées

Dès le milieu des années 1520, avec la diffusion des idées luthériennes, de nouvelles Églises se constituent au sein du Saint-Empire romain germanique ainsi qu’en Suisse, à l’appel des prédicateurs du mouvement de Luther et de Zwingli. Il s’agit d’Églises nouvelles, séparées de Rome, organisées par les autorités politiques de villes libres ou d’États territoriaux (Saxe, Suède, etc.). Dans les villes comme dans les États « évangéliques », la communauté de base est la paroisse ou Église locale.

Le nouveau clergé n’a rien à voir avec l’ancien clergé catholique : le clergé protestant est en effet « sécularisé » (c’est-à-dire marié et salarié) tout en étant fortement réduit, limité aux pasteurs ou aux « ministres » (serviteurs) de la parole. Les offices sont centrés sur la prédication biblique. Toute la liturgie, avec chant de l’assemblée, est en « langue vulgaire » (langue du peuple) et non plus dans un latin inaccessible des masses. Les seuls sacrements – ceux considérés comme ayant été institués directement par le Christ – sont le baptême et la cène. Les lieux de culte sont vidés des statues, images et reliques des saints, et du saint-sacrement.
Des conseils réunissant pasteurs et autorités laïques prennent en mains les programmes de réforme morale, l’instruction des enfants par l’école (politique d’alphabétisation), le catéchisme et le secours aux nécessiteux.

Concernant le nom de leurs nouvelles églises, les réformés se sont prévalus du mot « Temple » par allusion au temple de Jérusalem, une référence biblique qui rappelle que le sacrifice du Christ a mis fin au culte sacrificiel antique. À la différence de l’établissement catholique, le temple protestant n’est pas un espace sacré, mais la maison où les fidèles se réunissent pour écouter l’Évangile. Le bâtiment étonne souvent par sa modestie et son dépouillement ; l’art architectural ne devant pas substituer l’émotion artistique à l’émotion religieuse. Au nom du Décalogue, toute image concernant Dieu, Jésus-Christ, et surtout la Vierge et les saints (dont rien dans la tradition biblique ne permettrait d’établir le culte), est écartée du mobilier ecclésiastique. Le même rejet frappe eau bénite, scapulaire, cierges, cloches, et toutes les significations qui leur sont attachées. Le temple s’organise ainsi autour de la chaire, longtemps surélevée, au centre de l’espace cultuel. Une place essentielle est ainsi donnée à la Parole, entendue, écoutée, proclamée, prêchée. La table de communion complète le mobilier et souvent un verset biblique s’impose pour tout décor.

Même la croix, si centrale dans le culte chrétien, est touchée par la Réforme. L’usage de la croix latine dans la religion catholique et son utilisation magico-religieuse (signe de la croix, croix peinte sur les habitations, etc.) est en effet considéré par les huguenots comme une superstition idolâtre, et rapidement banni. De façon générale, le protestantisme peut se percevoir et s’analyser comme le retour à un culte chrétien plus « rationnel » (voire rationnaliste), purgé des pratiques jugées païennes et superstitieuses – pratiques que le Christianisme romain avait justement eu l’habilité d’intégrer à son culte afin de se concilier avec les nombreuses traditions « païennes » des campagnes (magie, mysticisme, culte marial recyclant l’ancien culte très important de la Terre-Mère et de la Déesse-Mère, etc.).


L’Éthique protestante : responsabilité individuelle, alphabétisation généralisée et dynamisme économique

En fondant la doctrine du sacerdoce universel, la Réforme a rendu la parole au peuple. L’éthique protestante, fondée sur la responsabilité de l’individu, sollicite le chrétien réformé à assumer ses réflexions, ses décisions et ses actes. Ce faisant, celui-ci est appelé à s’engager dans la création d’un espace de droit à la parole, à l’existence sociale. Nombreux sont les historiens à avoir ainsi considéré que le système d’organisation de l’église réformée calviniste (portant l’appellation lourde de « presbytérien synodal ») portait en lui les germes de la démocratie. Appliqué depuis le XVIe siècle, le système calviniste est en effet bâti sur une instance élue : le conseil d’anciens, désigné par l’assemblée cultuelle. Il comprend également des instances de représentativité au niveau national : les synodes régionaux et nationaux, où sont délégués des représentants des conseils d’anciens des églises locales. Un fonctionnement qui se pose donc en rupture radicale avec le fonctionnement pyramidal et élitiste de l’Église romaine, avec ses évêques « parachutés » dans les territoires sur décision de la Papauté (et souvent lobbyisme parallèle de la Royauté et des seigneurs locaux), et peu ou prou aucun système de représentation allant du bas vers le haut.

La Bible, traduite en langue vernaculaire, imprimée puis colportée, devient en outre, nous l’avons déjà bien souligné, la pierre angulaire de la piété populaire protestante. La lecture des Écritures est pratiquée de façon collective lors des offices religieux, mais innovation encore plus importante : elle l’est aussi quotidiennement au sein de la famille. La Réforme, en imposant la lecture de la Bible, va ainsi accomplir, dans tous les pays où le culte réformé s’enracine, un vaste travail d’alphabétisation (en allemand dans les pays germaniques, en anglais dans les îles Britanniques, en langue française dans les régions « réformées » de France,…). Bastion du protestantisme français, les Cévennes et leurs habitants développeront par exemple un goût pour la lecture qui sera un sujet d’étonnement pour les étrangers à la région. En 1935, un inspecteur d’académie notera ainsi : « Les Cévenols lisent éperdument ». L’école laïque, dont les Cévennes seront aussi plus tard un bastion, se révélera de surcroit être un efficace vecteur de promotion sociale pour les paysans des montagnes. Mais l’impact de la Réforme dans l’évolution de la culture et des mœurs ne s’arrête pas aux seules questions socioculturelles, car le protestantisme va aussi avoir un remarquable effet sur les dynamiques économiques.

Le formidable boom économique qui caractérise les Provinces-Unies du XVIIe siècle peut aisément être corrélé avec l’enracinement local du protestantisme. Converties très tôt à la Réforme, et devenues rapidement le refuge des minorités opprimées de tout le continent (Protestants, Juifs,…), les Provinces-Unies jouissent d’une tolérance religieuse et d’une liberté intellectuelle et politique sans égale dans l’Europe du siècle des grandes guerres de Religion. L’afflux des protestants de France et des riches Pays-Bas espagnols – autant de populations très qualifiées sur le plan socioprofessionnel et bénéficiant d’un certain capital économique et culturel – va y jouer un rôle absolument central dans l’essor économique de ce petit pays de seulement deux millions d’habitants, qui va pourtant s’ériger en un siècle comme la première puissance maritime et marchande au monde !

Le christianisme médiéval avait en effet eu tendance à valoriser la contemplation au détriment du travail manuel. Luther, puis Calvin rompent radicalement avec ce mépris à l’égard des activités séculières. En valorisant le quatrième commandement, les réformateurs rappellent ainsi le caractère impératif du travail sur six jours, tandis que dans le même temps, le repos hebdomadaire est sacralisé par le clergé protestant. Cette dignité nouvelle accordée au labeur des paysans ou aux tâches des artisans doit assurer la prospérité sur leur maisonnée, en référence à un texte célèbre de l’Ancien Testament : « …parce que tu écouteras le Seigneur ton Dieu : tu seras béni dans la ville et tu seras béni dans la campagne. Le fruit de ton ventre, le fruit de ta terre, le fruit de ton bétail, la reproduction de tes bovins et les portées de ton petit bétail seront bénis. Ta corbeille et ta huche seront bénies » (Deutéronome 28, 2-5). Ce postulat d’une réussite matérielle considérée comme une bénédiction divine est aussi innovant que décisif : il a ainsi permis à des économistes tels que Max Weber (1864-1920) de rattacher éthique protestante et prospérité économique, et de tisser un lien historique entre les deux. Il est d’ailleurs éclairant de constater à ce sujet que les pays qui enregistreront les mutations et développements économiques les plus remarquables au cours des XVIe et XVIIe siècles (en particulier sur le plan du développement industriel et commercial) seront quasi-systématiquement des pays à majorité protestante (Provinces-Unies, Angleterre, Prusse,…) !

Dès le XVIe siècle, Olivier de Serres, agronome protestant du Vivarais, avait d’ailleurs revendiqué dans un ouvrage largement répandu, un libéralisme économique novateur : « …étant votre maison recognue pour celle de Dieu, Dieu y habitera y mettant sa crainte; et la comblant de toutes sortes de bénédictions vous fera prospérer en ce monde, comme est promis en l’écriture » (Le Théâtre d’Agriculture et Mesnage des champs, livre 1, 1600). Mais au-delà de cet encouragement à la prospérité agricole, ce seront surtout les métiers de la laine et du cuir (puis plus tard de la soie) qui hériteront de ce principe moteur et qui verront se développer, au cours des siècles suivant, un capitalisme huguenot particulièrement dynamique (dont la Hollande et sa capitale Amsterdam s’afficheront bientôt comme les premiers champions !).


En aparté : l’éthique protestante aux racines du capitalisme ?

Avec Jean Calvin, l’incitation au travail est renforcée par la notion de prédestination. Selon celle-ci, Dieu aurait choisi ceux qui seront damnés et ceux qui seront sauvés, sans que l’individu ne puisse rien y faire. Cette prédestination aurait constitué une grande source d’angoisse si elle n’était déchiffrable au cours de la vie terrestre par des signes tels que la réussite économique.

Extrait de la page Wikipédia consacrée à l’« Éthique protestante du travail »

La philosophie de la vie propre à la doctrine protestante a-t-elle constituée la matrice intellectuelle et culturelle du capitalisme moderne ? C’est une question fort intéressante, qui a travaillée de nombreux historiens et sociologues, et qui mérite de s’y attarder un moment.

L’idée d’un lien historique entre l’enracinement du protestantisme et le développement du capitalisme a été théorisée pour la première fois par Max Weber au début du XXe siècle, dans son ouvrage L’Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme, une œuvre fondatrice de la sociologie moderne. À la différence de Karl Marx qui situe les origines du capitalisme moderne dans l’évolution des conditions matérielles et des infrastructures (modes de production), c’est dans les questionnements théologiques sous-jacents à la Réforme (grâce, foi, salut) et dans l’évolution des mentalités religieuses induites par cette dernière que Weber voit l’acte de naissance de ce qu’il nomme « l’action économique capitaliste ». Pour comprendre cette analyse, il faut une nouvelle fois revenir à la place occupée par le travail dans la théologie protestante et au fameux concept de prédestination dont nous avons déjà parlé plus haut.

Comme le souligne Weber, Luther et les penseurs qui ont repris ses idées ont introduit une véritable transformation dans la représentation du travail et de l’activité professionnelle. Il faut bien avoir en tête qu’à l’époque où nous nous situons, la question du salut de l’âme et l’idée d’accéder à la vie éternelle obsèdent littéralement les populations et sont au centre des préoccupations spirituelles du corps social, du marchand au paysan. Or, dans la doctrine catholique de l’époque, la réussite professionnelle (et plus globalement la réussite matérielle dans le monde matériel) n’a pas valeur en soi pour la recherche du salut. La recherche du profit en tant que fin en soi (et non comme moyen de subsistance) est, au contraire, jugée amorale et contraire aux principes de charité chrétienne (le plus condamnable aux yeux de l’Église étant toutefois moins la possession de richesses que le fait de se reposer dessus et d’en jouir – d’où notamment l’interdiction de l’usure et le mépris des « rentiers » qui caractérisent le monde chrétien catholique). À l’inverse, le refus de la recherche des « biens du monde », voire la démarche de retrait hors du monde (par l’engagement monastique, le don aux bonnes œuvres, les pratiques de pèlerinage, d’ermitage…), sont valorisés et même fortement encouragés par l’Église catholique en tant que voies de salut.

À rebours de cette valorisation de la pauvreté matérielle et de la contemplation (considérée à ce titre par certains penseurs protestants comme une valorisation de « l’oisiveté »), Luther et ses successeurs vont s’appuyer sur certains passages des Évangiles pour reconsidérer le rapport au travail et à la réussite matérielle, perçus désormais comme des signes de vertu et même comme une bénédiction divine. Les luthériens (puis encore davantage les calvinistes) considèrent en effet que le travail professionnel est une activité voulue par Dieu. La profession et le métier deviennent ainsi une activité consubstantielle à l’existence de l’Homme, une tâche que Dieu lui a donné à accomplir. Le travail n’est donc plus seulement un moyen de subsistance matériel : il devient aussi une valeur, une mission divine.

Ce renversement du rapport au travail et au monde matériel va de pair avec la théorie de la prédestination, introduite déjà par Luther et qui va surtout prendre son essor avec la propagation de la pensée calviniste. En effet, Calvin reprend l’idée que le monde se divise entre élus et non-élus, entre ceux qui ont reçu la grâce divine et ceux qui ne l’ont pas reçu et qui ne l’auront donc jamais. Cette idée est absolument fondamentale, car elle se pose en rupture totale avec la doctrine catholique. Selon cette dernière en effet, Dieu accorde sa grâce (le « souffle divin ») à tous, et chacun est ensuite libre de faire le bien ou non. On obtient ainsi le salut par la foi, mais aussi (et surtout) par ses actes, par le « mérite des œuvres », qui peuvent permettre même de racheter une conduite jugée « mauvaise » et qui valait damnation (et donc privation de la vie éternelle). Au contraire, pour Calvin et les calvinistes, n’accéderont à la vie éternelle et au salut que les élus qui ont reçu la grâce, ce que ces derniers savent par leur foi et par le biais de certains signes, indépendamment de leurs actes :

Nous appelons Prédestination, le conseil éternel de Dieu, par lequel il a déterminé ce qu’il voulait faire de chaque homme. Car il ne les crée pas tous en pareille condition, mais ordonne les uns à la vie éternelle, les autres à l’éternelle damnation. Ainsi selon la fin pour laquelle est créé l’homme, nous disons qu’il est prédestiné à la mort ou à la vie… […] Or comme le Seigneur marque ceux qu’il a élus en les appelant et justifiant, aussi, au contraire, en privant les réprouvés de la connaissance de sa parole ou de la sanctification de son Esprit, il démontre par tel signe quelle sera leur fin et quel jugement leur est préparé.

Calvin, Institution de la religion chrétienne (III, XXI, 5), De la prédestination.

Dans ce contexte où le protestantisme considère parallèlement le travail comme une tâche divine, la réussite professionnelle et matérielle apparaissent ainsi pour les croyants de la religion réformée comme des moyens de confirmation de son statut d’élu, à ceci près que ces derniers ne recherchent pas ses richesses pour elles-mêmes, ni ne cherchent à en faire l’étalage (les protestants – en particulier luthériens – se démarquant au contraire à l’époque par leur caractère austère voire ascétique). Si la recherche de profit n’est donc pas une fin en soi pour les calvinistes, elle cesse néanmoins d’être proscrite et jugée négativement par ces derniers, devenant au contraire un marqueur de réussite dans le travail et l’activité professionnelle, et ce faisant un signe de grâce et de bénédiction divines :

Si Luther a contribué à l’essor du rationalisme moderne, pour Weber, c’est dans le calvinisme que le capitalisme trouve sa véritable source. En effet, si Luther transforme la représentation du travail, il reste attaché à une vision conservatrice du monde. Le calvinisme exercera, lui, une influence proprement révolutionnaire. Weber en trouve l’origine dans les effets psychologiques exercés chez les fidèles par le dogme calviniste de la prédestination. Selon Jean Calvin, Dieu a de toute éternité destiné certains hommes au salut et condamné les autres à l’enfer (dogme du double décret ou de la prédestination). Le fidèle calviniste va alors chercher dans son activité professionnelle les signes de sa confirmation : la réussite dans la recherche des richesses lui semblera être le témoignage de son statut d’élu. Seuls, en effet, les élus peuvent avoir du succès dans l’activité que Dieu a donné à accomplir aux hommes pour sa plus grande gloire, c’est-à-dire dans le Beruf (la profession) comme vocation. Pour s’assurer de leur statut d’élu, les calvinistes vont ainsi transformer leur vie en une recherche méthodique des richesses dans le cadre de leur profession ; bien entendu, il est hors de question de transformer les richesses ainsi produites en luxe ou démonstrations ostensibles. C’est dans cette ascèse, centrée sur l’acquisition rationnelle de richesses, que le capitalisme trouvera selon Weber l’impulsion fondamentale à son essor.

Extrait de la page Wikipédia consacrée à L’Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme de Max Weber

Il est important toutefois de noter que la recherche de richesses matérielles et de réussite professionnelle qui caractérise une fraction importante des calvinistes n’est pas une quête d’accumulation individuelle de richesses. Autrement dit, les calvinistes ne cherchent pas spécialement à devenir riche en tant que fin en soi, ni à accumuler des fortunes et à vivre dans le luxe. Au contraire, ils font preuve d’un grand ascétisme en la matière, et ont plutôt pour pratique de réinvestir les richesses produites et/ou gagnées. Cette circulation de l’argent et des richesses (et non concentration et accumulation) aura justement pour effet de concourir au dynamisme économique des pays où ils sont significativement installés :

Weber remarque aussi que le protestantisme, celui de Luther, Calvin et des autres fondateurs de la Réforme est austère et s’oppose à toute recherche pour elles-mêmes des richesses, qui doivent être réinvesties, afin que l’argent circule et fructifie. Pour Weber, c’est dans cet esprit austère, ascétique qu’il faut chercher la source du capitalisme. […]

Max Weber montrera que les entrepreneurs protestants, pour la plupart « parvenus » de l’artisanat, ont inventé un « capitalisme moderne » et inventif, prenant de vitesse des banquiers plus riches qu’eux, par l’intériorisation des bénéfices, en baissant les prix pour gagner de nouveaux clients, en dépensant pour adapter les produits et en sélectionnant les meilleurs travailleurs, quitte à payer plus cher et sacrifier la rentabilité à court terme. Ce capitalisme de l’ascèse, vise la croissance, au détriment de la rente et des plaisirs matériels. Il dérive du monachisme occidental, qui a pu rentrer dans le monde laïque grâce à la Réforme. Le protestant, ayant conquis le pouvoir politique notamment en Europe du Nord et dans les pays anglo-saxons, réinvestit ou intériorise ses bénéfices, pour donner à son peuple une place dans l’avenir et répondre à l’appel de Dieu à une vie éternelle, en espérant qu’il fait partie des élus secrets.

Extrait de la page Wikipédia consacrée à la Prédestination

Par sa valorisation du travail professionnel, de l’exercice d’un métier qualifié, et de la réussite matérielle qui peut en découler, l’éthique protestante aura ainsi, selon toutes vraisemblances, participé à la création d’un environnement culturel favorable au développement du capitalisme moderne, qui connaîtra son grand essor surtout à partir du XVIIe et du XVIIIe siècle dans les pays d’Europe occidentale (Pays-Bas, Italie, Angleterre, France, Espagne,…). L’essor du capitalisme marchand et financier (puis industriel à partir de la fin du XVIIIe siècle) ne saurait toutefois se réduire à la seule propagation et enracinement de « l’éthique protestante », cette dernière ayant probablement moins constituée la matrice absolue du capitalisme moderne qu’un terreau remarquablement favorable à son développement. En effet, si l’on constate dès le début du XVIIe siècle un différentiel de richesse moyenne entre catholiques et protestants en de nombreuses régions (particulièrement en France), il faut bien relever que le capitalisme n’a pas entendu l’arrivée du protestantisme pour commencer à se développer en Europe, comme en témoignent l’exemple des grandes villes marchandes italiennes de la fin du Moyen-Âge (Venise, Milan, Florence,…), ou la prospérité de la cité catholique d’Anvers.

De façon générale, l’apparition du protestantisme coïncide historiquement avec la période du grand essor de la pensée mercantiliste, qui prône le développement économique des nations par l’enrichissement via le commerce extérieur, et qui encourage ce faisant le développement du commerce, de l’industrie adossée sur ce commerce et des activités marchandes. Ce nouveau courant de pensée économique, qui accompagne la découverte et la colonisation du Nouveau Monde, se développe considérablement au XVIe siècle dans toute l’Europe, où il prendra des formes différentes selon le pays (colbertisme en France, commercialisme aux Pays-Bas et en Angleterre,…). Il a néanmoins partout pour effet de contribuer à la résorption des valeurs religieuses et morales en ce qui concerne les considérations économiques (remettant notamment en cause le fait que l’usure soit un pêché, et positionnant l’enrichissement marchand comme une dynamique au service de l’intérêt général).

En fait, la pensée mercantiliste qui naît des (r)évolutions (techniques, maritimes, religieuses) de l’époque moderne est moins capitaliste que précapitaliste. En effet, contrairement au capitalisme (régime économique dont on rappelle qu’il se caractérise fondamentalement par la propriété privée des moyens de production), la pensée économique qui se développe partout au XVIe siècle se soucie moins de la richesse privée que de la puissance de l’État. Néanmoins, en ce qu’elle contribue à « promouvoir l’idée d’un développement volontaire, raisonné et construit de l’activité économique, en privilégiant les activités à rendements croissants, capables de dégager un surplus commercial lucratif », cette pensée suscite de nouvelles formes de développement économique qui préfigurent les évolutions futures. Les grandes compagnies commerciales privées comme les Compagnies des Indes, construites sur des principes de concentration de capitaux privés mais également de monopoles commerciaux conférés directement par les États, illustrent ainsi parfaitement cette idée de compromis entre mainmise de la puissance publique et enrichissement marchand.

Participant donc lui aussi à la légitimation de la recherche du profit et à l’enrichissement marchand, le mercantilisme aura probablement autant contribué que le protestantisme à l’émergence du capitalisme dans l’Europe moderne (les deux phénomènes se seront à vrai dire vraisemblablement combinés, les protestants s’étant en effet largement spécialisés dans les métiers qualifiés – artisanat, négoce, banque, proto-industries,… – dont l’explosion du commerce international a provoqué un considérable essor).

Terminons en effet par noter que selon l’anthropologue Emmanuel Todd, la réceptivité des pays germaniques et anglosaxons au concept de prédestination défini par Calvin puis le fait que le capitalisme moderne soit né dans les régions à majorité protestante s’expliquerait moins par des raisons religieuses que démographiques et culturelles. En effet, selon Todd, certaines régions d’Europe ont été tentées par la doctrine de la prédestination parce que les structures familiales y valorisaient la valeur d’inégalité entre frères, très ancrée notamment via les systèmes d’héritage (dans la typologie qu’il a conceptualisée, ces systèmes de valeurs correspondent aux familles dite « nucléaire absolue » et « souche »). Ce sont ainsi ces structures familiales qui auraient ensuite influé sur le développement de ces régions (la famille nucléaire absolue étant théorisée par Todd comme un terrain remarquablement favorable à des innovations économiques réclamant le déplacement de nombreuses personnes des campagnes vers les villes, ce qui expliquerait l’industrialisation précoce des régions où cette famille est très présente comme en Angleterre et aux Pays-Bas, puis aux États-Unis). Selon les travaux de Todd, la « famille souche » possèderait en outre le plus grand potentiel de développement culturel, ce qui expliquerait l’alphabétisation précoce des régions allemandes (où ce type de famille est très présente) puis son succès économique enregistré à long terme grâce notamment au développement d’une main-d’œuvre plus qualifiée.


Les guerres de Religion : quand le protestantisme déchirera l’Europe

De 1562 à 1598, huit guerres de Religion provoquent une crise sans précédent. En 1598, l’édit de Nantes instaure un régime de tolérance civile, avec l’autorisation du culte protestant. Mais, à partir de 1610, se met progressivement en place une politique qui vise à anéantir le « parti huguenot ». Le rétablissement du catholicisme en Béarn envenime les relations entre Louis XIII et les princes réformés. De 1621 à 1629, se déroulent les dernières « guerres de la Religion » dites de Rohan. La paix d’Alais, en 1629, ruine le parti huguenot.

Jean-paul Chabrol et jacques Mauduy, Atlas des Camisards, p. 9

À la fin du XVIe siècle, la chrétienté occidentale est devenue plurielle. Les diverses confessions (luthérienne, calviniste, anglicane, catholique) se territorialisent, notamment en Allemagne, selon le principe du Cujus regio, ejus religio (À chaque région, sa religion). Les constructions confessionnelles étatiques divisent désormais l’Europe. On utilise volontiers le mot de « confessionnalisation » pour désigner cette réalité nouvelle. Dans la partie septentrionale du Saint-Empire romain germanique et le monde scandinave, prédominent les États luthériens. Rois ou princes ont la main sur la direction ecclésiastique des Églises. En Angleterre, nous l’avons vu, la rupture avec la Papauté a abouti à la naissance d’un État anglican. Les États calvinistes (les Pays-Bas et l’Écosse) se sont pour leur part calqués sur l’organisation ecclésiale de la Genève de Calvin et de Théodore de Bèze, une « république » qui fait la part belle au consistoire réunissant pasteurs et laïcs. Partout ailleurs, les calvinistes se trouvent à l’intérieur d’États catholiques (la France) ou luthériens (l’Allemagne) où ils s’organisent, eux aussi, sur le modèle calvinien.

Les religions et les États en Europe à la fin du XVIe siècle
(source : Atlas des Camisards, p. 19)

L’unité religieuse qui peut ressortir de cartes comme celle de droite ne doit cependant pas faire illusion. Dans chaque État européen, quelle que soit la confession dominante, existent ici et là des minorités religieuses, plus ou moins nombreuses, plus ou moins tolérées, plus ou moins reconnues, plus ou moins brimées et persécutées. À une époque où la tolérance (telle que nous l’entendons depuis Voltaire) n’existe pas, le sort des minorités et des dissidents est souvent précaire, menacé par le rêve vain d’assurer une unité confessionnelle à l’intérieur d’un territoire, d’une région ou d’un État. Très tôt, en Allemagne d’abord, s’est posée la question du pluralisme religieux, de la coexistence confessionnelle entre religions désormais rivales. En 1555, la paix d’Augsbourg imposée par Charles Quint (elle met fin aux hostilités entre les États luthériens et les États catholiques en Allemagne) a permis la coexistence des deux religions (luthérienne et catholique), bien que les autres ne soient pas reconnues. En France, en revanche, la coexistence entre des Protestants minoritaires et des Catholiques surmajoritaires (exceptés au sein de quelques territoires méridionaux) va demeurer un vœu pieu. Pire : elle va se traduire par trois décennies de violentes guerres civiles, qui vont littéralement déchirer le pays et qui resteront dans les mémoires comme les années les plus noires qu’aient probablement jamais connues la France. Ces conflits entre Catholiques et Protestants français, incomplètes à offrir aux seconds un véritable statut de citoyen à part entière, libre de culte et reconnu civilement, connaitront à ce titre encore plusieurs résurgences durant les deux siècles suivants. En fait, les conflits de religion et la persécution des protestants français ne trouveront leur fin définitive qu’avec l’édit de Tolérance de 1787 et surtout la célèbre Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de la Révolution française (qui reconnaîtra enfin les minorités religieuses comme des citoyens à part entière et leurs droits civils). Mais ceci est une autre histoire… 😉

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Pour aller plus loin… 🔎🌎

Ce petit épisode de la série des « Il était une fois… » du blog sur l’histoire de la Réforme et de la naissance du protestantisme est en fait extrait de ma grande série consacrée à l’affaire de la Bête du Gévaudan. Je renvoie ainsi les passionné(e)s de grandes énigmes historiques vers cette vaste fresque documentaire sur l’histoire incroyable (mais vraie) de cette célèbre « Bête dévorante » de l’histoire de France. Une histoire extraordinaire qui, loin d’une simple légende, a fait plus d’une centaine de morts dans le territoire correspondant à l’actuel département de la Lozère, et a profondément marqué les mémoires des paysans de ces hautes et rudes terres du Massif central à la croisée du Languedoc et de l’Auvergne (affaire où la question de l’ancienne organisation territoriale et administrative de la France d’Ancien Régime fut d’ailleurs centrale !).

L’histoire extraordinaire d’un fait divers devenu haute affaire d’État, et qui aboutira notamment à l’organisation des plus grandes battues de l’histoire du Monde jamais réalisées contre un animal féroce.

L’histoire extraordinaire de trois années de terreur paysanne et de cauchemar grandiose constituant la plus grande énigme du règne de Louis XV, et qui a traumatisé tout un territoire comptant alors parmi les provinces les plus pauvres et les plus reculées du royaume de France (et dont la Bête est devenue l’emblème).

Une histoire extraordinaire qui, au-delà de la résolution du mystère, a également beaucoup à nous apprendre sur la société et la France de l’Ancien Régime, entre crépuscule de la Royauté et montée en puissance des Lumières, entre condition et vie paysannes dans les hautes terres et quotidien de Cour, ainsi que sur l’histoire et la géographie d’une région d’une sauvage beauté, et qui correspond aujourd’hui globalement au département de la belle et secrète Lozère…

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