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La grande épopée de la Nouvelle-France (CHAPITRE IV) : des « Trente Heureuses » au grand combat à mort entre Amériques française et britannique (1713-1754)
La grande épopée de la Nouvelle-France (CHAPITRE IV) : des « Trente Heureuses » au grand combat à mort entre Amériques française et britannique (1713-1754)
Dans le chapitre précédent, nous avons vu comment les rivalités commerciales entre puissances coloniales européennes dans l’Amérique du Nord-Est ont commencé à se transmuter en rivalités intercoloniales, marquées désormais par un affrontement latent entre les habitants des jeunes colonies elles-mêmes (bien que les enjeux commerciaux restent bien évidemment au premier plan). Déjà en grande tension avec la Nouvelle-France depuis le XVIIe siècle pour des raisons alors essentiellement commerciales (la concurrence pour la pêche et surtout pour le commerce des fourrures), les Treize Colonies étouffent de plus en plus sous le châssis français (et amérindien), dont la formidable expansion territoriale (qui porte le territoire revendiqué en Amérique par la France du golfe du Mississippi à celui du Saint-Laurent en passant par toute la région des Grands Lacs et même une partie des Grandes Plaines) bride leur développement alors même que les prospères colonies anglo-américaines enregistrent un essor démographique spectaculaire (passant de 50 000 habitants vers 1650 à plus de 250 000 courant 1700 – contre à peine 15 000 âmes côté Nouvelle-France à la même époque).
Au fur et à mesure que les Amériques française et britannique se développent, la tendance va être ainsi à voir la rivalité économique entre les deux ensembles coloniaux (enjeu de contrôle des réseaux commerciaux continentaux) se transformer de plus en plus en une rivalité territoriale (enjeu de contrôle des terres elles-mêmes), puis même – à mesure que la France et l’Angleterre vont s’affirmer comme les deux superpuissances du monde colonial et maritime de l’époque – en une rivalité impériale. Bientôt, en effet les populations de Nouvelle-France et des Treize Colonies ne prendront plus la peine d’attendre que leurs Métropoles respectives se trouvent en situation de guerre officielle pour s’en prendre l’une à l’autre. Ceci au point-même que – situation inédite – leur rivalité structurelle finira même par rattraper l’Europe au milieu du XVIIIe siècle et le combat à mort entre Français et Britanniques d’Amérique du Nord contraindre Londres et Versailles à la guerre généralisée (comme nous le verrons dans le cinquième et dernier chapitre). Mais à cette future “guerre de la Conquête”, nous ne sommes pas encore, et avons d’abord rendez-vous avec le dénouement des guerres du castor et la survenue des deux premières guerres intercoloniales. Bonne lecture !
Le sommaire complet de ce quatrième et avant-dernier chapitre, dont l’accès intégral est réservé aux abonné(e)s (alors abonnez-vous ou débloquez l’ensemble du contenu du site pour 1 mois pour seulement 5€, et soutenez ainsi mon travail et mon indépendance ! 🙏😉)
1713-1744 : une longue période de paix qui prépare le grand choc franco-britannique en Amérique du Nord
En définitive, le Grand Roi avait cédé l’Acadie – non sans avoir vainement proposé en échange les îles antillaises de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy – mais conservé le Cap-Breton, échangé contre la ville de plaisance à Terre-Neuve.
François Ternat, Partager le monde : Rivalités impériales franco-britanniques (1748-1756), p. 75
Comme nous l’avons vu en détail dans le chapitre précédent, les possessions de la Nouvelle-France ont constitué un enjeu très important des négociations entre la France, l’Angleterre et leurs alliés respectifs qui menèrent au traité d’Utrecht (1713), lequel mit donc fin à la guerre de Succession d’Espagne. Il est peu dire que la France d’un Louis XIV vieillissant y perdit quelques plumes en Amérique… : la baie d’Hudson, l’Acadie historique et Terre-Neuve sont alors définitivement cédés aux Anglais. Les Acadiens, comme nous l’avons vu également, sont « tolérés », mais à la condition de rester neutres en cas de nouveau conflit.
À consulter en complément pour les intéressé(e)s : un article du site consacré aux tenants et aboutissants de la méconnue et très conséquente guerre de Succession d’Espagne, le dernier grand conflit louis-quatorzien !
Du point de vue français, la paix de 1713 et les cessions territoriales qui l’accompagnèrent eurent pour effet de placer la Nouvelle-France entre deux territoires britanniques, la baie d’Hudson au nord et la Nouvelle-Angleterre au sud. En revanche, Louis XIV avait sauvé l’essentiel avec une position forte dans le golfe du Saint-Laurent, un droit de pêche à Terre-Neuve et la protection de son marché intérieur pour le sucre de ses colonies. Pour certains historiens les dispositions du traité d’Utrecht portent un coup fatal au projet impérial français en Amérique du Nord et le condamnent à être un « uncertain empire » ou encore un « elusive empire ». D’autres, comme le canadien Dale Miquelon, considèrent que 1713 marque plutôt une réorientation de la pensée impériale française. Il souligne que l’empire français d’Amérique septentrionale devient davantage mercantile et maritime. En 1713, la Nouvelle-France et les Antilles en sont les deux espaces productifs au service de la métropole, mais n’entretiennent que peu de rapports entre eux. La dimension continentale de la présence française demeurait néanmoins importante, puisque l’axe Grands-Lacs/Mississippi/ Louisiane devint, dans les premières décennies du XVIIIe siècle, une frontière militaire majeure face aux colonies anglaises d’Amérique du Nord.
Dessin imaginaire de la garnison française surveillant le Fort Niagara depuis le Fort-aux-Bœufs. Dès la fin du XVIIe siècle, Français et Britanniques ont investi la région des Grands Lacs et ont commencé à la fortifier en vis-à-vis. (source : Les Pionniers du Nouveau Monde, tome 2, p. 3)
Le traitement des questions américaines dans les différents traités signés à Utrecht en 1713 doit être envisagé dans la perspective de long terme des tensions accumulées depuis le milieu du XVIIe siècle. Et pour cause, si l’on privilégie la rivalité franco-anglaise, les accords conclus au cours des décennies précédentes étaient basés sur le statu quo ante bellum. On revenait à la situation d’avant-guerre, les problèmes n’étaient pas réglés et finissaient par ressurgir. Cette fois, c’est bien un nouvel ordre qui est mis en place, alors même que l’Amérique n’a été qu’un théâtre secondaire de la guerre de Succession d’Espagne. […] La configuration inédite du conflit permet de comprendre que sa conclusion fut différente des paix antérieures et qu’elle eut une portée plus importante. Il est significatif à cet égard que le premier article du traité franco-anglais précise que la paix doit être rétablie « tant au-dedans qu’en dehors de l’Europe », une précision qui ne figurait pas dans les dispositions convenues à Ryswick seize ans plus tôt. Le congrès d’Utrecht fonda, bel et bien, un nouvel équilibre économique et mercantile à l’échelle de l’Atlantique américain.
Éric Schnakenbourg, « Les dispositions sur l’outre-mer dans les traités conclus par la France – Du milieu du XVIIe siècle à 1713 : l’émergence d’une diplomatie atlantique » (in Une diplomatie des lointains : la France face à la mondialisation des rivalités internationales, XVIIe-XVIIIe siècles, pp. 34-35)
Face à la désormais Nouvelle-Écosse, les Français conservent donc plusieurs îles du golfe du Saint-Laurent dont l’île Royale, où ils construisent rapidement la remarquable forteresse de Louisbourg. Les frontières exactes de ces nouvelles possessions sont cependant mal tracées, et Français et Britanniques vont ainsi se disputer des zones limitrophes au nord (frontières entre la région de la baie d’Hudson – anglaise, et la région des Grands Lacs dite « Pays d’en Haut – française), à l’est (frontières entre Anglais et Français au niveau de l’Acadie continentale mal définie) et au centre (vallée de l’Ohio,…) du continent américain. Autant de futures zones d’affrontements décisives dans la grande guerre finale qui s’annonce…
L’Amérique du Nord après le traité d’Utrecht. On y voit bien apparaître en hachuré les territoires cédés par la France à la Grande-Bretagne (c’est-à-dire l’île de Terre-Neuve, l’Acadie péninsulaire et la baie d’Hudson – région stratégique pour le commerce des fourrures). Des zones toujours disputées malgré les clauses du traité au cours des décennies suivantes…
Au XVIIIe siècle, un écart qui continue de se creuser entre les deux colonies…
Même si une longue période de paix commence officiellement en 1713 entre la France et la Grande-Bretagne, en Amérique du Nord, les tensions restent vives. Plusieurs grands facteurs permettent de l’expliquer. Comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, la traite des fourrures, marché très profitable et qui connut un grand essor au XVIIe siècle, constitua longtemps un objet de contentieux majeur entre les deux colonies. C’est d’ailleurs tout au long de ce siècle le monopole de l’accès aux pelleteries et à ses fournisseurs qui motiva les grandes explorations menées en particulier par les Français dans les confins de l’Ouest américain, et qui justifia une politique de conquête et de contrôle territorial de ces grands espaces. Néanmoins, à partir du début du XVIIIe siècle, le commerce des fourrures est en grande perte de vitesse et n’a cessé de décliner (il ne représente bientôt plus qu’un chiffre d’affaire de 150 000 livres par an). Alors même que les immensités du bassin du Mississippi et des Grands Lacs ont donc perdu de leur valeur du point de vue économique, leur contrôle représente en outre une lourde charge financière pour la Nouvelle-France : il faut en effet y entretenir les postes, y déployer et renouveler les garnisons, y acheminer le ravitaillement, tout en continuant d’irriguer les alliés Amérindiens en marchandises pour l’entretien des alliances (marchandises qui devaient souvent être amenées depuis la Métropole et même vendues à perte afin de lutter contre la concurrence anglaise, dont les colonies peuvent maintenant fournir sur place de meilleurs produits à meilleur marché… !) :
Pour entretenir ces alliances, il fallait recourir à la « diplomatie des présents » qui consistait d’une part à acheter des fourrures et d’autre part à fournir des cadeaux aux Indiens afin de conserver leur amitié. Or Versailles ne cessait de trouver trop onéreuses ces distributions, pourtant indispensables, et rechignait à la dépense malgré les réclamations incessantes des gouverneurs et commandants de postes. Eccles cite ce chef du poste de La Baye, Joseph Marin de La Malgue, qui pour éviter une guerre entre les tribus du Wisconsin, leur distribua 10 000 livres tournois de présents. Souvent, déjà depuis Frontenac et La Mothe-Cadillac, les gouverneurs et leurs officiers durent assumer les présents sur leurs propres deniers. Plus encore sous Louis XV, ils préconisèrent la distribution de vivres et l’entretien des familles des guerriers indiens en campagne. Eccles a estimé à plus d’un million de livres tournois par an à partir de 1743 le coût pour l’État de cette politique.
La compétition face au concurrent britannique, dont les produits étaient moins chers, était de ce point de vue rude pour les Français. Un mémoire de 1748 décrit les pratiques anglaises employées pour débaucher les amitiés indiennes, recommandant de « fournir aux Indiens de l’alcool et des marchandises à bas prix dans ce poste, car c’est ce qui les a attirés à Chouaguen [poste britannique] ». Il importait donc aux Français de convaincre les Indiens de ne pas recevoir d’Anglais sur leurs terres, à ne pas les autoriser à traiter chez eux. Plus qu’une simple concurrence commerciale, il s’agissait de refuser une présence susceptible de saper les systèmes d’alliance à travers lesquels les Français entendaient exercer leur souveraineté sur les territoires indiens.
François Ternat, Partager le monde : Rivalités impériales franco-britanniques (1748-1756), p. 164
Malgré leur faible rentabilité économique, ce contrôle des immensités continentales demeure toutefois indispensable à l’avenir de la Nouvelle-France, car cet ensemble de postes à l’entretien coûteux a permis de dresser une barrière à l’expansion anglaise. C’est qu’une nouvelle donnée est en train de surpasser toutes les autres dans le grand jeu pour l’Amérique du Nord : l’essor démographique spectaculaire des Treize Colonies britanniques. Depuis le début du XVIIIe siècle en effet, l’écart de peuplement entre les colonies française et britannique n’a cessé de se creuser. Au moment où la Nouvelle-France peine à atteindre les 50 000 habitants d’origine européenne (pour un territoire grand comme trois fois la France !), l’Amérique anglaise est déjà forte de plus d’un million de colons. Et le différentiel ne cesse de grossir.
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Vous l’avez maintenant compris, les tensions en Amérique du Nord, à l’image du papillon et de la tempête, auront été l’étincelle d’un conflit planétaire : la guerre de Sept Ans, qui va encore dépasser en intensité et envergure le grand conflit qui l’avait déjà précédé, et dont l’Amérique du Nord ne constituera que l’un des théâtres (mais probablement le plus décisif vis-à-vis de l’Histoire du Monde).
Dans le quatrième et dernier chapitre (disponible ici), nous allons ainsi voir comment la série d’échauffourées qui se déroulent dans la vallée de l’Ohio en 1754-1755 vont achever de transformer une nouvelle guerre intercoloniale en une véritable guerre totale et mondiale entre la France et l’Angleterre, cette dernière s’apprêtant à déployer des moyens colossaux pour abattre une bonne fois pour toute le Canada français.
Les Franco-Canadiens, bien plus isolés et moins bien ravitaillés que les Treize Colonies, résisteront-ils à la force de frappe anglaise ?Parviendront-ils, grâce à leur mobilisation entière et à leur maîtrise de l’art de la guérilla, à contenir l’invasion britannique du Québec qui s’engage dès 1758 ? Vous connaissez probablement déjà la réponse, mais c’est toutefois ce que nous verrons dans le détail dans cet ultime chapitre, où nous nous intéresserons également à titre d’épilogue aux raisons profondes de la perte par la France de son empire américain, et à la mémoire et à l’héritage laissés par trois siècles de présence française en Amérique du Nord. À bientôt !
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