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La grande épopée de la Nouvelle-France (CHAPITRE III) : des guerres intercoloniales à la Conquête (1689-1754)

Dans les chapitres précédents, nous nous sommes penchés sur l’exploration puis l’implantation des premiers établissements permanents et fondations des premières villes de ce qui deviendra la « Nouvelle-France » (Chapitre I). Ceci avant de voir comment, sous l’impulsion de Louis XIV et de son secrétaire d’état à la Marine Colbert, ce qui restait un simple comptoir de commerce devint une véritable colonie royale, dotée d’une politique administrative, économique et de peuplement pensée, souhaitée, structurée et de grande envergure (Chapitre II). Calquée sur le modèle administratif et politique de sa métropole, la Nouvelle-France a accueilli des immigrants français de toutes sortes : artisans, prêtres, missionnaires, aristocrates, trappeurs, et bien sûr paysans, originaires de l’ensemble des régions de l’Ouest. La Nouvelle-France constitue ainsi un parfait microcosme de sa Métropole, une sorte de France miniature sur le continent américain, qui a rapidement développée sa propre culture, façonnée par les contraintes locales (climat, isolement, environnement, relations commerciales et métissage avec les populations amérindiennes).

Principal bassin de peuplement de la colonie, le Canada se démarque bientôt par une identité propre et marquée, et au début du XVIIIe siècle, on a déjà assisté à la naissance d’une nation canadienne, d’essence catholique et paysanne, mais aussi déjà largement métissée au fur et à mesure que les fameux coureurs des bois épousaient les femmes des tribus amérindiennes qu’ils avaient fréquentées ou issues des communautés réfugiées qui s’étaient désormais implantées au cœur de la jeune colonie suite aux guerres du castor. De façon générale, les Canadiens nés au pays considèrent la vallée du Saint-Laurent comme leur patrie.

Cela va pas mal de soi, mais au cas où vous atterririez directement ici, je recommande évidemment de commencer la lecture de cette série à son début ! 🙂

Grâce aux multiples explorations et expéditions menées dans les profondeurs du continent par les Jolliet et Marquette, les La Salle et les La Vérendrye, la Nouvelle-France a également enregistré une formidable expansion sur le plan territorial. Si le bassin du Mississippi et la région des Grands Lacs demeurent davantage une zone de contrôle forgée par l’établissement d’un réseau de postes et les alliances avec les nations autochtones qu’une véritable annexion coloniale, il est certain que l’influence française rayonne désormais sur l’ensemble de l’intérieur du continent et irradie les immensités américaines du golfe du Mexique à celui du Saint-Laurent, et des Appalaches aux Rocheuses.

Cette formidable expansion territoriale de la Nouvelle-France, qui s’étend désormais de la Louisiane au Canada en passant par le bassin du Mississippi et la région des Grands Lacs, n’a eu de cesse d’inquiéter ses populeuses voisines, les Treize Colonies britanniques, désormais enserrée entre la côte et les Appalaches. Déjà en grande tension avec la colonie française depuis le XVIIe siècle pour des raisons alors essentiellement commerciales (la concurrence pour la pêche et surtout pour le commerce des fourrures), les colonies anglo-américaines étouffent de plus en plus sous le châssis français (et amérindien), qui brident leur développement alors même que les Treize Colonies enregistrent un essor démographique spectaculaire (passant de 50 000 habitants vers 1650 à plus de 250 000 habitants en 1700 – contre à peine 15 000 à la même époque côté Nouvelle-France).

Au fur et à mesure que les Amérique française et britannique se développent, la tendance va être ainsi à voir la rivalité économique entre les deux ensembles coloniaux (enjeu de contrôle des réseaux commerciaux continentaux) se transmuter de plus en plus en une rivalité territoriale (enjeu de contrôle des terres elles-mêmes), puis même – à mesure que la France et l’Angleterre vont s’affirmer comme les deux superpuissances du monde colonial et maritime de l’époque – en une rivalité impériale. Bientôt, les populations de Nouvelle-France et des Treize Colonies ne prendront plus la peine d’attendre que leurs Métropoles respectives se trouvent en situation de guerre officielle pour s’en prendre l’une à l’autre, au point-même que – situation inédite – leur rivalité structurelle finira même par rattraper l’Europe au milieu du XVIIIe siècle et le combat à mort entre Français et Britanniques d’Amérique du Nord contraindre Londres et Versailles à la guerre générale (comme nous le verrons dans le quatrième et dernier chapitre). Bonne lecture !

Le sommaire complet de ce troisième et avant-dernier chapitre, dont l’accès intégral sera réservé aux abonné(e)s du blog (alors abonnez-vous ou débloquez l’ensemble du contenu du site pour 1 mois pour seulement 5€, et soutenez ainsi mon travail et mon indépendance ! 🙏😉)

Les première et seconde guerres intercoloniales (1688-1713) : quand la rivalité économique mute en adversité continentale

Nous l’avons déjà suffisamment répété au fil de cette grande série, mais il faut le dire et le redire : tout au long du XVIIe siècle, toute la politique de la Nouvelle-France tourne d’abord et avant tout autour de la question du commerce des fourrures. C’est elle qui justifie les alliances, qui soutient l’économie, qui alimente la dynamique d’expansion vers l’Ouest – et qui est évidemment à la racine des rivalités avec tous les voisins.

Question voisin, justement, un nouveau concurrent est en train d’émerger : il s’agit des colonies anglaises. Depuis que la Couronne britannique a récupéré la colonie néerlandaise de la Nouvelle-Amsterdam au milieu des années 1660, elle a en effet en quelque sorte récupéré ce qui constituait l’une des ressources principales de cette colonie, à savoir : le réseau de traite des fourrures le long du fleuve Hudson – qui depuis ses origines est en compétition avec celui du Saint-Laurent. Grâce nous l’avons vu aussi aux expéditions de Radisson et des Groseilliers, les Anglais ont également établi des comptoirs de traite dans la baie d’Hudson, qui concurrencent directement les réseaux français des Grands Lacs et détournent chaque année de Montréal un volume croissant de peaux de castor. Pour les négociants de la vallée du Saint-Laurent, en cette fin de XVIIe siècle, la situation est devenue intenable.

Au début de l’hiver 1686, les autorités coloniales décident de monter une opération inédite : attaquer les postes les plus méridionaux de la baie d’Hudson par voie terrestre. Un « commando » mixte d’une centaine d’hommes composé de troupes de la marine, de coureurs des bois et d’alliés autochtones est mis sur pied. Financée notamment par la fraîchement fondée Compagnie du Nord (qui a de gros intérêts dans l’affaire), l’expédition quitte Montréal : elle va franchir plus de 1.000 km de nature hostile en plein hiver – un exploit encore jamais réalisé a priori par aucun européen en ces contrées !

L’effet de surprise est total : en quelques semaines, les Français s’emparent de plusieurs forts britanniques de la baie James maigrement défendus, ravagent les infrastructures de la Compagnie et mettent la main sur des tonnes de fourrures. Un jeune homme participant à l’opération se démarque par sa bravoure et son sens de l’initiative : il s’agit de Pierre le Moyne d’Iberville, futur explorateur et fondateur de la Louisiane. Resté sur place quelques temps pour garder les postes capturés avec une partie des hommes de l’expédition, le fils du célèbre Pierre Le Moyne est de retour à l’été dans la vallée laurentienne avec une remarquable quantité de peaux. Convaincu de l’importance stratégique du contrôle de cette zone pour l’avenir de la Nouvelle-France, le Canadien fait la route vers la France dès l’année suivante pour rencontrer le ministre Colbert, et obtient de celui-ci l’organisation d’une expédition corsaire contre les postes anglais de la Baie d’Hudson dont il prend la tête (d’Iberville a en effet bien compris qu’il était plus facile de s’en prendre à ces derniers par voie de mer !). Entre l’été 1688 et l’automne 1689, il y mène plusieurs campagnes dévastatrices – qui ne suffisent pas néanmoins à chasser définitivement les Anglais de la zone (le principal poste de la Compagnie, York Factory, étant demeuré inviolé).


Zoom sur : la rivalité franco-anglaise, une adversité ancienne

Le travail héroïque des coureurs des bois et des explorateurs fut le cause de la rivalité franco-britannique : les treize colonies anglaises alignées le long de l’océan Atlantique étaient désormais enveloppées par nous.

Pierre Gaxotte, Le siècle de Louis XV, pp. 200-201

Montée en intensité au fil de l’ère coloniale, la rivalité franco-anglaise précède néanmoins de loin l’établissement des uns et des autres en Amérique du Nord. Les aristocrates normands au pouvoir en Angleterre ont vécu, pourrait-on dire, dans la rivalité avec la Couronne française depuis 1066 et la bataille de Hastings (bataille marquant la victoire décisive de Guillaume le Conquérant sur les Saxons qui contrôlaient alors l’Angleterre, et lui ouvrant la conquête et prise de contrôle du pays). On ne compte plus ensuite le nombre de guerres qui verront la France et l’Angleterre s’affronter, siècle après siècle.

Sur ce sujet aussi central que rarement abordé dans ses détails et finesses (ainsi que sur l’importance fondamentale des « princes du sang » dans l’ancien système monarchique français), je renvoie les intéressé(e)s vers cet autre article du blog !

La guerre la plus marquante dans l’imaginaire populaire demeurera certainement celle de Cent Ans (qui en durera en pratique cent vingt-six, entrecoupés de période de trêves !). Un interminable conflit larvé né de la prétention des Plantagenêt (une dynastie d’origine française occupant depuis un siècle le trône d’Angleterre) sur la Couronne vacante du royaume de France. Cette prétention faisait suite à la mort du dernier roi de la dynastie capétienne sans descendance mâle (un fils de Philippe le Bel) – couronne à laquelle prétendait également la dynastie française des Valois. Avec bien sûr, en arrière-plan, des enjeux économiques, politiques et territoriaux très importants (notamment la souveraineté et le contrôle des riches fiefs de la Guyenne – l’actuelle Aquitaine, terrain d’affrontements entre Plantagenets et Capétiens depuis plus de deux siècles).

L’ère coloniale : le retour de la franche rivalité entre la France et l’Angleterre

La rivalité franco-anglaise ne pouvait avoir d’autre fin que l’écrasement d’un des adversaires. Ou bien il fallait céder partout et toujours, ou bien il était vain de céder ici pour retenir là. En vérité, pourquoi la guerre aurait-elle cessé sur les confins de la Louisiane puisque subsistaient toutes les raisons qui l’avaient naguère provoquée ?

Pierre Gaxotte, Le Siècle de Louis XV, p. 239

De même, à consulter pour celles et ceux qui souhaiteraient mieux connaître et comprendre cette épisode capital de l’histoire politique anglaise (et à la répercussion in fine mondiale !).

À l’époque moderne, c’est plutôt comme puissance protestante (et commerciale) que l’Angleterre s’affirmera contre l’Espagne et la France. Suite à un XVIIe siècle marqué par l’essor et la propagation de l’Église réformée à travers toute l’Europe (et par les dramatiques guerres de religion qui l’accompagne), l’Angleterre voit en effet pour mémoire sa Couronne basculer dans le giron protestant en 1688, avec l’arrivée au pouvoir du hollandais Guillaume III d’Orange-Nassau, en lieu et place de la dynastie des Stuart (dont les derniers monarques s’étaient convertis au catholicisme). Se définissant lui-même comme un « champion de la cause protestante », Guillaume III (et ses successeurs) s’attacheront à donner une coloration religieuse à la politique intérieure et extérieure de la Grande-Bretagne, favorisant ainsi les alliances avec les grandes puissances protestantes du Continent (notamment les Provinces-Unies et l’Autriche), et la positionnant a contrario en grand adversaire de l’hégémonie continentale de l’Espagne et de la France, épicentres du renouveau catholique (« Contre-Réforme ») qui traverse alors le continent en réaction à la Réforme (et alors tristement connus pour leurs persécutions à grande échelle des protestants de leur pays…).

Cette dimension religieuse revêtit en particulier une importance de premier plan en Amérique du Nord au XVIIe siècle. La Nouvelle-France est en effet une terre de mission catholique, qui attire des dévots, où se sont établis de nombreux missionnaires et entreprises d’évangélisation (particulièrement de la part des Jésuites). La Nouvelle-Angleterre est elle, a contrario, un refuge pour les puritains, persécutés en Angleterre, qui souhaitent y créer un pays en accord avec leur foi. La tension semble ainsi inévitable. L’intolérance prononcée des puritains autorise même à parler d’une véritable haine des « papistes » (terme péjoratif désignant les catholiques), nourrie par la peur. Ces premiers n’auront à ce titre de cesse, pour certains d’entre eux, de tenter de convaincre Londres d’anéantir Louisbourg et d’envahir le Canada.

Scène de troc entre Amérindiens et Canadiens en Nouvelle-France
Une scène de troc entre Amérindiens et Canadiens dans les Grands Lacs. L’accès aux fourrures et le monopole de leur commerce ont constitué l’une des principales racines de la rivalité franco-britannique en Amérique du Nord.

Mais la rivalité franco-anglaise en Amérique du Nord ne se limite pas bien sûr qu’aux considérations démographiques et culturelles. Elle se nourrit également puissamment de dimensions économiques et commerciales, présentes en Nouvelle-Angleterre, mais particulièrement évidentes par exemple avec la colonie de New-York, plus tolérante sur le plan religieux. Alliée des Iroquois, cette dernière considérait le Canada comme un rival permanent dans la traite des fourrures, principale richesse de la région (et objet d’une guerre commerciale impitoyable), ainsi qu’un obstacle majeur à son expansion vers l’ouest :

L’enjeu de l’affrontement [mondial franco-britannique] est avant tout économique ; en un temps où le grand commerce maritime et colonial assure des énormes plus-values, la possession et l’exploitation de colonies est essentielle, dans la mesure où celles-ci fournissent des produits exotiques dont la consommation s’accroît en Europe continentale (sucre, tabac, café puis thé). […] De même les compagnies des Indes orientales sont en concurrence et bientôt en conflit pour le commerce dans le sous-continent indien. […] De la même manière, Français et Anglais sont rivaux pour obtenir l’accès au marché de l’Amérique latine, qui demeure un prodigieux débouché pour les produits manufacturés et les esclaves. […] À cette rivalité purement économique il faut ajouter des raisons stratégiques, basées sur les craintes anglaises. […] Les autorités de Whitehall sont poussées par les colons anglo-américains qui redoutent que les Français ne les coincent définitivement entre les Appalaches et la côte atlantique, en s’emparant de la vallée de l’Ohio et du bassin du Mississippi, reliant solidement la vallée du Saint-Laurent à la Louisiane.

Jean Meyer et Jean Béranger, La France dans le monde au XVIIIe siècle, pp. 21-22

Témoignant de cette rivalité franco-anglaise historique, notons le fait que chaque conflit officiel entre la France et l’Angleterre durant l’époque coloniale se répercutera en Amérique du Nord : guerre de la Ligue d’Augsbourg, guerre de Succession d’Espagne, guerre de Succession d’Autriche, et bien sûr, la guerre de Sept Ans, qui poussera cette rivalité jusqu’à ses limites de coexistence possible. Cela avait cependant commencé très tôt : dès 1629, des corsaires anglais prenaient possession du poste de Québec (où se trouvait alors Champlain), mais celui-ci fut finalement rétrocédé en 1632 à la suite du traité de Saint-Germain-en-Laye (rétrocession pour laquelle Champlain aura pesé de tout son poids dans les négociations).

Mais au-delà même de la répercussion des conflits de leurs puissances-mères sur leurs colonies, existait parallèlement et tout aussi fortement une franche rivalité intercoloniale, qui fut souvent telle que les colonies étaient toujours prêtes à en découdre, nourrissant d’innombrables affrontements (comme nous allons l’étudier de près dans ce chapitre).


Aussi timides en tout cas qu’ils puissent encore paraître, ces premiers affrontements directs entre Français et Britanniques en Amérique n’en marquent pas moins l’ouverture d’un cycle de conflits intercoloniaux qui ne s’arrêtera pour ainsi dire jamais (en fait plus exactement qui se terminera par la conquête nette et définitive de l’un des adversaires par l’autre). Avant toutefois de nous plonger dans le récit détaillé de ces fameuses “guerres intercoloniales” (via lesquelles vont donc progressivement s’affronter colons de Nouvelle-France et de Nouvelle-Angleterre), il est une donnée qu’il est fondamental de ne pas oublier en guise de préalable, à savoir : combien préexiste à cette rivalité franco-britannique en Amérique du Nord la rivalité franco-iroquoise, et combien en quelque sorte la seconde est une forme de prolongement et de continuité de la première, tant la principale menace pour l’implantation française en Amérique du Nord fut d’abord longtemps sa rivalité permanente avec les nations de la Confédération iroquoise (en particulier les Mohawks) !

Une guerre avec les colons de Nouvelle-Angleterre liée de près pour la Nouvelle-France à la guerre “première” avec les Iroquois

Nous l’avons longuement étudié rappelez-vous dans le premier chapitre : dès la fondation des premiers établissements français dans la vallée du Saint-Laurent (au départ purement commerciaux), la clé de cette implantation fut la conclusion d’une vaste alliance avec les nations amérindiennes occupant ou fréquentant la région de l’estuaire du Saint-Laurent – en premier lieu desquels les Innus et les Algonquins. Or, en ce début de XVIIe siècle, ces nations (et à vrai dire la quasi-totalité de celles occupant la rive nord de la vallée laurentienne) étaient en guerre avec les Cinq-Nations de la Confédération iroquoise, la puissance régionale majeure de la rive sud (et même à vrai dire de toute cette partie de l’Amérique du Nord-Est – pour faire très simple et très schématique !). Pour s’implanter durablement dans la zone et se doter de partenaires commerciaux pérennes (ce qui restait l’objectif n°1 du moment) – et parce que l’une des conditions de ce partenariat franco-autochtone reposait sur le soutien militaire –, les Français n’ont donc eu d’autres choix que de s’engager aux côtés de leurs nouveaux alliés dans leurs conflits du moment – en l’occurrence : contre les Iroquois. Problème : la puissante confédération iroquoise n’a jamais pardonné aux Français leur implication dans ce conflit intra-autochtone, et les ont aussi rapidement perçu comme une menace à leur hégémonie régionale. En choisissant d’une certaine façon le “réseau concurrent” comme fournisseur officiel de pelleteries, les Français se mettaient durablement les Iroquois à dos, de même que la progression des marchands de Nouvelle-France vers l’intérieur du continent risquaient de couper toutes les routes commerciales entretenues par la Confédération alors même que le commerce des fourrures occupait une place toujours plus importante dans son économie (notamment du fait de la dépendance croissante contractée par les Premières Nations vis-à-vis des produits échangés avec les Européens – outils en métal, armes à feu, etc.).

Dès la fin des années 1640, nous l’avons vu – et face à l’épuisement de la ressource en castor sur leur propre territoire –, les Iroquois (et en particulier les Mohawks, la nation la plus puissante et la plus belliciste de la Confédération en même temps que la plus immédiatement voisine des établissements français !) prenaient l’initiative en effectuant une série de raids dévastateurs sur la Confédération Huronne-Wendat, aboutissant à la désintégration de la Huronie et ce faisant à la perte pour les Français de ceux qui constituaient en même temps leurs principaux alliés continentaux ET leurs principaux fournisseurs de fourrures. Dans les années qui suivent, les Iroquois infligent le même sort aux nations voisines des Neutres, des Pétuns puis des Ériés, mettant ainsi la main sur de nouvelles zones de chasse tout en se débarrassant de concurrents plus ou moins structurels dans le commerce des peaux.

En plus de la dépopulation massive qu’elle génère des régions correspondant aux pourtours du lac Ontario et du lac Érié, non-contente de déstabiliser les alliés et les réseaux commerciaux des Français, la Confédération iroquoise fait également régner au cours de la décennie 1650 une menace constante sur les implantations françaises de la vallée du Saint-Laurent, particulièrement celles de la région de Montréal – la plus exposée aux attaques de la Nation mohawk car se trouvant immédiatement à ses frontières géographiques. C’est toute la raison de l’envoi par Louis XIV d’un régiment entier de son armée régulière dans la petite colonie canadienne : sécuriser sa frontière sud et produire une démonstration de force à même de contraindre les Iroquois à la paix – ce qui sera chose faite à la fin de la décennie 1660.

Après la phase de “sécurisation’ de la décennie 1660, la décennie 1670 est marquée pour rappel pour la Nouvelle-France par une dynamique d’exploration et d’expansion (tant à l’intérieur que vers l’extérieur). Au cours de ces années-là en effet, les Français ont pénétré dans la vallée de l’Ohio et commencé à fréquenter les immensités des plaines du Mississippi – y étant d’autant mieux accueilli qu’ils partagent avec les tribus de la région l’adversité avec les Iroquois. Ces derniers, d’ailleurs, réagissent rapidement à la progression continentale française, dévastant notamment le poste de traite que les Français ont établi à Tassinong (dans l’État moderne de l’Indiana), mais n’empêchant pas néanmoins ces derniers de s’aventurer toujours plus loin dans le bassin du Mississippi et d’y établir des alliances aussi bien commerciales que diplomatiques (globalement en contournant la menace iroquoise en passant par les lacs Huron et Michigan). Pour contenir néanmoins les Iroquois et permettre le développement de la traite des fourrures vers l’intérieur du continent, Frontenac fait ériger le Fort Cataracoui à la confluence du Saint-Laurent avec le lac Ontario (site hautement géostratégique qui verrouille tant la rive nord du Grand Lac que l’accès fluvial vers la vallée du Saint-Laurent et Montréal).

Arrivée vers le milieu de la décennie 1680, forte de sa croissance démographique remarquable, de sa milice désormais bien organisée et de ses nouvelles compagnies franches de la Marine (créées en 1683), la Nouvelle-France commence à se sentir assez forte pour engager une politique plus agressive vis-à-vis de ses voisins iroquois. Un moment déstabilisé par la perte de leur allié (et fournisseur) néerlandais et quelques peu épuisés par trois décennies d’intenses activités guerrières dans quasi-toutes les directions, la Confédération bénéficie désormais d’un appui potentiel de taille grâce à l’alliance développée avec les Anglais de New York (en relais des néerlandais). Si plus aucune attaque d’envergure n’a été menée par les Mohawks sur le cœur de la colonie française depuis le départ du régiment de Carignan-Salières, les frictions aux frontières n’ont néanmoins jamais cessé, en raison notamment d’une concurrence qui reste vive (et qui tend même à s’accentuer) pour le contrôle des réseaux de traite des fourrures. De façon générale, depuis ses origines, l’Iroquoisie constitue une menace structurelle pour le Canada français, beaucoup trop proche, toujours prête à frapper, et susceptible en plus d’unir ses forces avec la puissance montante anglaise. Dans le palais des gouverneurs de Québec, on se dit qu’on est peut-être maintenant suffisamment fort pour briser cette menace…

* * *

Été 1687. Une armée comme le Canada n’en a encore jamais vue (plus de 1.600 troupes de la marine et miliciens accompagnés de 400 alliés autochtones) vient de quitter Montréal. Objectif : les rives du lac Ontario et le Fort Frontenac, où des échauffourées ont eu lieu régulièrement depuis le début de la décennie et que les Mohawks ont attaqué et pillé à plusieurs reprises. Au lieu toutefois de s’aventurer en pays mohawk et de s’en prendre aux villages de ces derniers, le contingent français opère une rafle de villageois iroquois vivant à proximité du fort (autrement dit à des Iroquois “neutres” comme il y en avait des milliers résidant à proximité des établissements français du Saint-Laurent). Plusieurs centaines d’hommes, de femmes et d’enfants sont capturés, et les premiers se voient convoyés vers la France pour aller servir dans les galères (il s’agissait là des instructions de Versailles, contre l’avis du gouverneur Denonville, qui aurait volontiers préféré les garder stratégiquement comme otages sur place…). Évidemment, l’événement est immédiatement jugé comme un acte déloyal et de traîtrise du côté de la Confédération iroquoise, et celle-ci va immédiatement répondre à cette agression par une politique de guérilla aux frontières…

Au cours de l’année suivante (1688), tandis que les Français accompagnés de leurs alliés hurons effectuent des raids chez les Sénécas (la nation la plus septentrionale de la Confédération iroquoise), les mêmes Sénécas assiègent le fort Denonville fraîchement bâti par les Français, privant ces derniers de tout ravitaillement et causant la perte de presque l’intégralité des cents hommes de la garnison (morts de faim ou du scorbut). Question maladie, le Canada va connaître une catastrophe bien pire : la même année en effet, une épidémie de rougeole et de variole arrivée par bateau tue 1.400 des 11.000 habitants de la colonie, affaiblissant grandement toute la vallée laurentienne. Inquiet de la situation générale, Denonville initie des pourparlers avec les Iroquois et invite les différents chefs de la Confédération (en l’occurrence des représentants des Mohawks, des Onondeigas, des Oneidas et des Cayugas) à venir discuter une trêve. Les Anglais s’emploient alors à saboter les tentatives de négociation, arguant que les Iroquois étant désormais sujets de la Couronne britannique, il ne leur est pas possible de signer des traités sans leur accord (le gouverneur de New York instrumentalisera d’ailleurs au maximum l’envoi aux galères des prisonniers iroquois pour pousser ces derniers à la guerre avec les Français).

Grâce aux efforts des missionnaires jésuites implantés sur place, une délégation diplomatique iroquoise se rend tout de même à Montréal et engage les négociations avec Denonville. Une trêve est déclarée et les Français s’engagent à rapatrier les Iroquois envoyés en France comme galériens. Les diplomates iroquois doivent se représenter de leur côté dans quelques mois pour ratifier le traité de paix. Malheureusement, en chemin pour Montréal, celle-ci est embusquée par un contingent huron qui prétend agir sur sollicitation des Français. Les survivants reviennent chez eux et ayant reçu des explications des Français, se préparent à revenir, quand ils reçoivent une convocation du nouveau gouverneur de New York. Celui-ci leur apprend qu’une révolution vient de se dérouler en Angleterre et que la France et la Grande-Bretagne sont désormais officiellement en guerre. Sachant qu’ils bénéficieront désormais du soutien total de leurs alliés anglais dans leur nouvelle guerre avec les Français, les Iroquois ne voient désormais plus aucune raison de négocier une trêve avec Montréal…

***

Août 1689. En Europe, la guerre de la Ligue d’Augsbourg a débuté depuis près d’un an déjà, mais l’information vient à peine d’atteindre la lointaine colonie laurentienne. Frontenac a été rappelé en France depuis 1682 suite à ses querelles permanentes avec son administration, et le gouverneur de Montréal, le chevalier de Callière, se trouve lui aussi en Métropole. Denonville est très inquiet : depuis plusieurs mois, il n’a plus aucune nouvelle des diplomates iroquois qui devaient revenir signer le traité de paix, et pour arranger le tout, les navires qu’il espérait voir arriver de Métropole ramenant les Iroquois envoyés aux galères ne se sont jamais manifestés. Cependant, dans la vallée du Saint-Laurent, on relâche la garde, n’ayant perçu aucun signe d’hostilité la part des Iroquois depuis des mois.

Lachine, 5h du matin. Aussi inattendus que la tempête de grêle qui vient de faire rage, 1.500 guerriers iroquois s’abattent sur la petite bourgade du sud de l’île de Montréal. La surprise est totale : 30 colons sont tués sur place, une petite centaine embarqués comme prisonniers. La contre-attaque s’organise rapidement, mais les mauvaises décisions du commandant en chef des troupes de la Marine, Vaudreuil, font rater l’occasion de détruire une partie du contingent iroquois isolé sur une colline et trop ivre pour combattre. Dans les jours qui suivent (les Iroquois ayant pu repasser sans encombre sur la rive sud avec leurs captifs), les Canadiens peuvent voir de loin les feux de joie autour desquels les agresseurs fêtent leur victoire et torturent leurs prisonniers (des rumeurs font alors même état que plusieurs enfants auraient été mangés…). Quelques semaines plus tard, un autre village (de la rive nord cette fois), Lachenaie, fera lui aussi l’objet d’une attaque meurtrière. Après deux décennies de tranquillité, la colonie est sous le choc. En quelques semaines, la terreur s’empare à nouveau de l’ensemble du Saint-Laurent, et le Canada entier brûle de désir de vengeance.


La première guerre intercoloniale : dès la fin du XVIIe siècle, une rivalité explosive entre colonies françaises et anglaises d’Amérique

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… Fin du Chapitre III …

Vous l’avez maintenant compris, les tensions en Amérique du Nord, à l’image du papillon et de la tempête, auront été l’étincelle d’un conflit planétaire : la guerre de Sept Ans, qui va encore dépasser en intensité et envergure le grand conflit qui l’avait déjà précédé, et dont l’Amérique du Nord ne constituera que l’un des théâtres (mais probablement le plus décisif vis-à-vis de l’Histoire du Monde).

Dans le quatrième et dernier chapitre (disponible ici), nous allons ainsi voir comment la série d’échauffourées qui se déroulent dans la vallée de l’Ohio en 1754-1755 vont achever de transformer une nouvelle guerre intercoloniale en une véritable guerre totale et mondiale entre la France et l’Angleterre, cette dernière s’apprêtant à déployer des moyens colossaux pour abattre une bonne fois pour toute le Canada français.

Les Franco-Canadiens, bien plus isolés et moins bien ravitaillés que les Treize Colonies, résisteront-ils à la force de frappe anglaise ? Parviendront-ils, grâce à leur mobilisation entière et à leur maîtrise de l’art de la guérilla, à contenir l’invasion britannique du Québec qui s’engage dès 1758 ? Vous connaissez probablement déjà la réponse, mais c’est toutefois ce que nous verrons dans le détail dans cet ultime chapitre, où nous nous intéresserons également à titre d’épilogue aux raisons profondes de la perte par la France de son empire américain, et à la mémoire et à l’héritage laissés par trois siècles de présence française en Amérique du Nord. À bientôt !


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