La Nouvelle-France… rien que le nom peut laisser rêveur. C’est par ce terme (ou également celui de « Neufve-France ») que fut nommé l’ensemble colonial que les Français bâtirent entre le XVIe et XVIIIe siècle en Amérique du Nord, et qui s’étendit à son apogée sur près de la moitié du continent nord-américain, du Canada au Mexique…
Née des explorations du malouin Jacques Cartier dans le golfe et la vallée du Saint-Laurent autour des années 1530, puis des expéditions du honfleurois Samuel de Champlain durant les premières décennies du XVIIe siècle (et qui fondera Québec, sa futur capitale, en 1608), la Nouvelle-France restera longtemps un simple établissement commercial. La colonie française d’Amérique ne va en fait véritablement commencer à se développer que sous l’impulsion de Louis XIV et de son secrétaire d’état à la Marine Colbert, dont la politique vont transformer ce qui restait jusqu’alors un simple comptoir de commerce en véritable colonie royale.
Deux symboles du développement et de l’expansion de la colonie française d’Amérique : l’habitation fondé par Champlain à Québec au début du XVIIe siècle, et un fort français dans la région du Mississippi un siècle plus tard.La Nouvelle-France, un ensemble colonial tout en contraste… (avec à gauche, Québec, capitale du Canada français ; et à droite, les espaces infinis de forêts, de lacs et de montagnes des immensités canadiennes…).
Dotée désormais d’une administration similaire à celle d’une province française (avec à sa tête un gouverneur, un intendant, et où est appliquée la législation française), la Nouvelle-France constituera ainsi sans doute le plus abouti des établissements et territoires coloniaux français d’outremer. Si l’Amérique française aura pour but premier l’exploitation des ressources de la colonie (c’est-à-dire celle des aires de pêche), ainsi que la lucrative traite des fourrures et l’exploitation du bois, l’agriculture sera également développée dans les régions-berceaux de la colonie que constitueront la vallée du Saint-Laurent et l’Acadie (actuelle Nouvelle-Écosse).
Grâce aux multiples explorations et expéditions menées dans les profondeurs du continent par les Jolliet et Marquette, les La Salle et les La Vérendrye, la Nouvelle-France a également enregistré sous le règne du Roi-Soleil une formidable expansion sur le plan territorial. Si le bassin du Mississippi et la région des Grands Lacs demeureront davantage une zone de contrôle (tenue grâce à un remarquable réseau de forts ainsi que surtout grâce aux alliances avec les Nations Amérindiennes) qu’une véritable annexion coloniale, il est certain qu’au Siècle des Lumières, l’influence française rayonne sur l’ensemble de l’intérieur du continent, et irradie les immensités américaines des Appalaches aux Rocheuses.
À son apogée, vers le milieu du XVIIIe siècle, la Nouvelle-Franceconstitue ainsi un territoire immense et grandiose, qui s’étend des Appalaches à l’Est aux grandes prairies à l’Ouest, et de la baie d’Hudson et du Labrador au Nord à la Louisiane et au golfe du Mexique au Sud, en passant par le bassin de Mississippi, les Grands Lacs, et aussi et surtout la vallée et le golfe du Saint-Laurent – le cœur de la colonie.Une immensité de forêts, de lacs, de marais, de montagnes et de prairies, seulement peuplée de 70 000 colons et de quelques centaines de milliers d’Amérindiens (ces derniers ayant alors déjà été grandement décimés en particulier par les maladies importées par les colons…). Natifs amérindiens avec lesquels les Français sont presque partout alliés et avec qui ils entretiennent de grandes alliances politiques et commerciales (sans parler de l’important métissage qui se développa dès la fondation de la colonie entre ces nations).
Grâce en particulier au travail exploratoire des truchements puis des coureurs des bois canadiens, la France a noué de grandes alliances avec les nations amérindiennes du continent. Tout au long de l’histoire de la Nouvelle-France, la qualité de la relation avec cette « tiers partie » constituera la clé de la pérennité de la présence française en Amérique du Nord. (source : Les Pionniers du Nouveau Monde, tome 1, p. 12 et 33)
L’ensemble des territoires d’Amérique du Nord ayant été à un moment ou un autre contrôlés par la France durant l’époque de la Nouvelle-France. À son apogée, celle-ci rayonnera sur la moitié du continent nord-américain.
Une colonie prospère et baroque mais vide, comparée tout particulièrement aux colonies anglo-américaines voisines, coincées entre les Appalaches et l’océan Atlantique, et dontle million d’habitants se sent bien vite très (trop) à l’étroit. Colons des fameuses « Treize Colonies » qui regardent vers le nord et l’ouest, vers les territoires de la Nouvelle-France, leurs contrées d’expansion naturelle… Déjà en grande tension avec la colonie française depuis le XVIIe siècle pour des raisons alors essentiellement commerciales (le monopole de la traite des fourrures), les colonies anglo-américaines étouffent en effet de plus en plus sous le châssis français, qui brident leur développement alors même que les Treize Colonies enregistrent un essor démographique spectaculaire. Au milieu du XVIIIe siècle, la rivalité pour la domination de l’Amérique du Nord finira par atteindre son paroxysme et par déboucher sur une inévitable logique d’affrontement généralisé, qui se traduira pour la France par la perte de son empire nord-américain durant la célèbre guerre de Sept Ans (1754-1763).
Dans ce petit article extrait de ma grande série sur les origines de la guerre de Sept Ans, ce conflit en forme de grand choc entre la France et l’Angleterre où se joua précisément la domination des Indes et de l’Amérique du Nord (et parfois considérée par les historiens comme la première véritable « guerre mondiale » de l’Histoire), je vous propose ainsi de revenir sur l’histoire et sur les grandes caractéristiques de cette immense colonie française d’Amérique du Nord, dont l’histoire est un peu (trop) oubliée aujourd’hui… Bonne lecture !
Quand la France partit elle aussi à la conquête du (Nouveau) Monde
L’histoire de la France comme puissance coloniale en Amérique du Nord débute au XVIe siècle, à l’époque des explorations européennes et des voyages de pêche. En ce début de la Renaissance, les Portugais puis les Espagnols ont en effet donné le coup d’envoi à la conquête du Nouveau Monde : les premiers ont longé puis doublé la pointe sud de l’Afrique, atteint le sous-continent indien et y ont fondé les premiers comptoirs européens ; les seconds ont ouvert la route de l’ouest, découvrant officiellement l’Amérique puis atteignant eux aussi les Indes et leurs richesses par le Pacifique (qui devient une « mare clausum » espagnole comme l’océan indien en est devenue une portugaise). Dans les pas de l’Espagne et du Portugal, l’Angleterre se lance elle aussi dès la fin du XVe siècle dans la course au Nouveau Monde, missionnant le vénitien Jean Cabot pour tenter de trouver lui aussi un passage vers les Indes par le Nord-Ouest (1497), suivi dans ce projet par les frères Corte-Real (Portugais). Dans cette fièvre exploratrice qui s’empare de toutes les grandes puissances européennes ouvertes sur l’Atlantique, la France, contre toutes attentes, apparaît bonne dernière à s’intéresser à l’exploration maritime :
Nulle part sur la route d’Asie, la France ne marque d’étape importante avant 1524. Il y a bien le voyage de Paulmier de Gonneville, mais il s’agit d’un accident de voyage. Ce capitaine de Honfleur avait mis le cap sur les Indes d’Asie ; parvenu au sud de l’Afrique, il avait été forcé de changer de direction, et avait abordé au Brésil, pour y séjourner en 1504, avant de rentrer en France en 1505, ramenant comme preuve indiscutable de son périple l’indigène Essomericq dont la descendance se prolonge en France jusqu’à la fin du XVIIe siècle. L’aventure Gonneville, strictement privée, prouve seulement que les Français pouvaient accomplir de longues navigations.
En 1506, Denis de Honfleur parcourait le golfe du Saint-Laurent ; deux ans après, Aubert de Dieppe suivait ses traces, et en 1518, le baron de Léry échouait dans une tentative d’établissement sur l’île des Sables, dont il ne resta que le bétail amené par lui et qui s’y multiplia. Puisque la France est habituée à la route de Terre-Neuve, ne manque ni de ressources matérielles, ni de pilotes, ni de dynamisme, comment expliquer que le pays atlantique le plus populeux soit le dernier à entrer dans la course de l’Asie ? D’où vient que la France n’intervienne que trente ans après la découverte de l’Amérique ?
On en trouve la réponse dans la politique extérieure des rois de France : c’est une politique méditerranéenne. Lorsque le Portugal et l’Espagne se réservèrent en 1494 toutes les terres nouvelles, le roi de France Charles VIII n’avait souci que de l’Italie : il ne songeait qu’à réclamer le royaume de Naples en invoquant ses droits sur l’héritage de la maison d’Anjou ; l’année suivante, il occupa Naples et ceint la couronne. Son successeur Louis XII eut les mêmes préoccupations italiennes : de 1499 à 1500, il conquit, perdit et reprit le duché de Milan, s’assurant en même temps l’ancienne république de Gênes ; en 1501, il recouvra Naples. Puissance fragile : en 1504, la capitulation de Gaëte élimina la France du sud de l’Italie, au profit de l’Espagne qui s’y maintiendra jusqu’en 1713.
Après Gaëte, la France s’obstina en Italie. En 1512, Pavie et Gênes se libérèrent. L’Empire germanique, l’Espagne et l’Angleterre se portèrent à l’attaque contre un Louis XII isolé en Europe. La paix se rétablit en 1514, mais l’année suivante François Ier reconquit Milan. Or voici que survint pour l’Espagne un regain de fortune qui rompit tout équilibre en Europe : en 1519, Charles Quint devint le successeur à la fois de son grand-père le roi d’Espagne et de son grand-père l’empereur Maximilien d’Allemagne ; l’Espagne, l’Empire germanique, les Deux-Siciles ne formèrent plus qu’une seule et même monarchie. Tout-puissant et désireux de recouvrer le Milanais, Charles Quint lança contre François Ier toutes les ressources de son immense empire : les guerres d’Italie recommencèrent en 1521.
En raison de cette politique axée sur la Méditerranée, on comprend que la France, depuis Louis XII, ne tenta rien du côté de l’Atlantique. Pressée d’agir par le retour de l’expédition Magellan, elle intervint en 1523, bien qu’elle fût encore en guerre contre Charles Quint. L’explorateur avait trouvé, pour gagner l’Asie, un lointain détroit au sud des colonies espagnoles : pourquoi n’y en aurait-il pas un autre au nord de ces colonies ? Il y avait beaucoup à gagner pour la France, et l’on ne pouvait se contenter indéfiniment de piller les galions espagnols.
Tout changea donc avec François Ier et ses successeurs. Jaloux des exploits et de la puissance politique de Charles Quint, le monarque français lui enviait aussi les trésors que les Indes versaient dans ses coffres. Avant son règne, qui débuta en 1515, il n’y avait pas de marine royale, à l’exception de quelques galères sur la Méditerranée. Aucun port sur l’océan n’était à la disposition du gouvernement. Les uns étaient villes libres, les autres relevaient de grands feudataires. Tout ce qui se passait sur l’océan était donc à peu près indifférent au roi. Les affaires maritimes ne le regardaient pas. Les négociants de La Rochelle ou de Dieppe, n’ignorant pas qu’il n’avaient à attendre aucune protection du gouvernement, s’en isolaient et ne lui donnaient même pas avis de leurs découvertes, ayant assez à faire de lutter contre les rois d’Espagne et du Portugal qui les poursuivaient sur toutes les mers.
François Ier intervint personnellement dans les affaires d’outre-mer. Il prit à sa solde des marins et des soldats, les couvrit de sa protection contre toute agression étrangère et essaya d’établir des comptoirs et des colonies. Ainsi, voyant les rois d’Espagne, du Portugal, d’Angleterre même, prendre une part directe aux entreprises maritimes, le roi de France comprit tous les avantages que retiraient ces souverains de l’exploitation des richesses encore presque inconnues du Nouveau-Monde. De plus, une question d’amour-propre le piquait au jeu. Les rois d’Espagne et du Portugal ne s’arrogeaient-ils pas la propriété exclusive de l’océan, prétendant traiter en pirates tous les étrangers qu’ils y surprendraient ? François Ier demanda d’abord, avec esprit, qu’on lui montrât l’article du testament d’Adam qui l’excluait d’Amérique ; puis, trouvant avec raison qu’un mot heureux ne suffisait pas, il se décida à envoyer un homme à lui faire un voyage de découvertes, qui serait comme l’annonce de plusieurs autres.
« 1524 : une expédition française découvre la baie de la future New York, baptisée Terre d’Angoulême », extrait d’un article publié sur le blog France Pittoresque
Longtemps restée donc à la traîne de la dynamique exploratrice et colonisatrice, la France de François Ier(qui passe ainsi les premières décennies du XVIe siècle à ne penser qu’à la conquête de l’Italie… !), finit elle aussi par rejoindre le mouvement général. Suivant les routes de leurs prédécesseurs, les Français se détournent enfin de leur politique maritime exclusivement méditerranéenne et partent à leur tour explorer les côtes de l’Afrique et surtout de l’Amérique du Nord, se concentrant particulièrement sur l’île de Terre-Neuve et le golfe du Saint-Laurent (régions de l’actuel Canada). C’est ainsi dans ce contexte que François Ier mande le malouin Jacques Cartier pour effectuer trois voyages de découverte vers ce Nouveau Monde. Arrivé dans le golfe du Saint-Laurent, celui-ci va prendre possession du territoire au nom du roi de France, en plantant une croix à Gaspé en 1534. L’année suivante, Cartier remonte le Saint-Laurent, hiverne à Stadaconé (site de l’actuelle ville de Québec) et se rend à Hochelaga (aujourd’hui Montréal). C’est dans ces régions (au climat bien plus rude que celui de la Métropole) que le royaume de France va ainsi établir – après de nombreuses tentatives infructueuses – ses premières grandes colonies outremer : celles de l’Acadie (actuelle Nouvelle-Écosse), et surtout celles de la vallée du Saint-Laurent, berceau du Canada français et du futur Québec (d’autres colonies seront également fondées par les Français au Brésil et en Floride, mais ne tiendront pas longtemps – cf. encadré plus bas).
Après avoir pris possession du golfe du Saint-Laurent au nom du roi de France (via l’érection symbolique d’une immense croix à Gaspé lors de son premier voyage, en 1534), et revenu l’année suivante avec trois navires, Jacques Cartier remontera cette fois le Saint-Laurent jusqu’à Stadaconé (futur Québec, à gauche), où il rencontrera plusieurs chefs de tribus amérindiennes et établira les premières alliances avec les Nations vivant dans la région.Les nombreux postes de pêche établis progressivement dans le golfe du Saint-Laurent par les marins français tout au long XVe et XVIe siècle (cartographie de gauche) permettront d’y entretenir l’ancrage et les contacts avec les tribus amérindiennes de la région, avant que ne débutent les premières réelles entreprises de colonisation au début du XVIIe siècle (cf. à droite : l’habitation de Port-Royal (Acadie), où le malouin Samuel de Champlain et son expédition, mandatés par le roi de France, s’établiront durant l’hiver 1604)
En aparté: les Scandinaves, premiers véritables découvreurs de l’Amérique
Lorsque Jacques Cartier appareille de Saint-Malo le 20 avril 1534 en direction du Nord-Ouest, ce n’est pas vers le total inconnu que sait prendre destination le futur grand explorateur malouin Quelques décennies plus tôt, un explorateur italien mandaté par le roi d’Angleterre, Jean Cabot, était déjà arrivé en vue et avait exploré de nouvelles terres inconnues, quelque part au sud-ouest du Groënland. Ce célèbre navigateur d’origine vénitienne, bercé par les récits décrivant toutes les richesses de l’Orient (et ayant appris la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb en 1492, après avoir lui-même tenté quelques voyages vers l’Ouest infructueux), réussit à convaincre le roi d’Angleterre de financer un voyage de découverte.
Cartographe accompli, Cabot a en effet calculé qu’en mettant le cap plein Ouest à travers l’Atlantique, l’on devrait atteindre les Indes orientales, et la fabuleuse Cathay. Après une année de patients préparatifs, Cabot quitte Bristol le 2 mai 1497, à bord d’un unique voilier et ses dix-huit hommes d’équipage. Après avoir suivi les côtes d’Irlande et s’en être éloigné, ils met le cap vers l’Ouest, vers le soleil couchant et l’océan infini.
Route (estimée) de Jean Cabot vers Terre-Neuve
Il fallait une bonne dose de courage et d’esprit d’aventures à ces navigateurs, ces hommes et ces femmes, qui se sont engagés de tous temps vers des destinations inconnues, bravant les flots et les dangers. Quand on sait à quoi peut ressembler une tempête sur l’Atlantique Nord, les vagues pouvant atteindre plusieurs dizaines de mètres, les icebergs et les glaces, les eaux glaciales surnageant les profonds abysses du vaste océan, on ne peut qu’éprouver une certaine fascination et un immense respect pour les peuples marins qui s’y aventurèrent si massivement – tels les Scandinaves “Vikings”, plus de cinq siècles avant les grandes puissances européennes (et sur des embarcations et avec des moyens bien plus sommaires que ceux qui prévaleront durant la période de la Renaissance).
Deux cartes détaillant les différentes routes maritimes et les trajets probablement empruntés par les explorateurs scandinaves vers l’Ouest, d’après les sagas islandaises (principalement la Saga d’Erik le Rouge et la Saga des Groenlandais).
Les différentes étapes de l’exploration de l’est de l’Amérique du Nord par les Scandinaves
Les Vikings en effet, depuis l’Islande (qu’ils avaient préalablement colonisé suite à d’importantes migrations démographiques depuis la Scandinavie), s’étaient aventurés un peu avant l’an Mil vers le Groënland, où ils avaient établi quelques colonies (leur meneur n’étant autre que le célèbre Erik le Rouge, dont la saga nordique raconte cette épopée). De là, quelques aventuriers étaient partis sur leur langskip (bateau de haute mer viking) prolonger l’exploration. D’abord vers le Nord puis l’Ouest, où ils ne rencontreront que des terres arides de pierres et de neige bordées par des eaux polaires. Redescendant vers le sud, ils découvriront une île fortement boisée, au relief très escarpé, correspondant à l’actuelle Terre-Neuve. Ils y camperont quelques jours au niveau d’une baie bien protégée des éléments, collecteront du bois (matière essentielle qui faisait cruellement défaut au Groënland) ainsi que des raisins secs trouvés sur des vignes sauvages (une des hypothèses qui expliqueraient l’origine du nom « Vinland » qu’ont donné les Vikings à cette nouvelle terre), puis rentreront.
Nourris par ces récits, plusieurs années plus tard, un autre groupe de Vikings mit voile vers les rivages de Terre-Neuve, décidé à y fonder une colonie. Les navigateurs y auraient séjourné trois années durant, au cours desquelles ils visiteront la région, sans toutefois parvenir à retrouver la baie initiale. Constamment sujets aux attaques des tribus esquimaux et amérindiennes vivant également sur l’île, contraints de guerroyer sans fin, ils finiront par préférer retourner au Groënland et abandonner la colonie.
Deux magnifiques peintures du XIXe siècle illustrant le voyage et la découverte de l’Amérique par l’islandais Leif Erikson. Connues par deux sagas et confirmées depuis par l’archéologie, ces expéditions maritimes (et les colonies qu’ils fondèrent) font des Scandinaves de l’âge viking la première civilisation européenne à atteindre l’Amérique ! Motivée par la recherche de ressources, dont le bois et surtout l’ivoire, et un esprit d’exploration, la colonisation commença donc à la fin du IXe siècle avec l’établissement au Groenland d’une colonie par un groupe de Scandinaves venus d’Islande, menés par Erik le Rouge. Depuis le Groenland, les Scandinaves exploreront ensuite une vingtaine d’années plus tard les voisinages occidentaux et méridionaux de leur nouvelle colonie, attribuant aux terres qu’ils découvriront successivement les noms de Helluland (Terre des pierres plates, probablement la Terre de Baffin), de Markland (la Terre des forêts, probablement le Labrador) et du fameux Vinland (Terre de la vigne, probablement Terre-Neuve et le golfe du Saint-Laurent).
Une excellente petite web-série du copain Damien d’EnQuête d’Histoire autour de cette question qui mérite davantage de développements que ne le proposent nos manuels scolaires : qui a vraiment découvert l’Amérique ? Réponses, pistes et indices dans cette riche série de 4 vidéos ! (mais vous avez probablement déjà deviné la réponse… 😉)
Durant les siècles qui suivirent, de nombreuses expéditions Vikings continueront néanmoins d’avoir lieu sur les côtes nord-américaines, pour y charger du bois. Dans le cadre de leurs expéditions de chasse (morse, baleine,…), ils se seraient même aventurés jusque dans la lointaine baie d’Hudson, officiellement découverte par le navigateur anglais du même nom au XVIIe siècle. Quoiqu’il en soit, les Vikings ont bien découvert à l’époque des terres faisant partie intégrante du Canada (et donc de l’Amérique). Ils auraient d’ailleurs noté d’innombrables renseignements sur les routes, les mers occidentales et les terres qu’ils avaient découvertes, des documents précieusement conservés par leurs descendants (démarche qui pourrait peut-être expliquer d’ailleurs le passage mentionné par certaines sources de Christophe Colomb en Islande avant d’entreprendre le périple qui le rendra si célèbre…).
Les expériences de colonisation vikings au Groenland et en Amérique du Nord ne resteront pas sans intérêt dans la grande histoire de l’exploration maritime européenne. Ces derniers ont, en effet, réalisé de nombreuses cartes des terres qu’ils ont découvertes, qui seront en partie récupérées par leurs successeurs portugais et espagnols, et qui s’avèreront hautement utiles à ces derniers pour leurs premières traversées à travers l’immense océan Atlantique à la fin du XVe siècle. Certaines sources évoquent notamment un voyage de Christophe Colomb en Islande avant son départ vers l’Amérique. Le célèbre explorateur génois aurait-il ainsi bénéficié d’anciennes cartes détaillant les côtes américaines reconnues par les marins vikings (comme la mappemonde ci-dessus intégrant la représentation des côtes du Vinland) avant de faire voile vers le Nouveau Monde ? Longtemps considérée comme la première représentation du continent nord-américain telle que décrite par les sagas scandinaves, la carte ci-dessus dite « du Vinland », acquise par l’Université de Yale dans les années 1950, s’est avérée être un faux daté du XXe siècle. Cette non-authenticité n’exclue toutefois aucunement la possibilité que des cartes décrivant les côtes visitées par les Vikings en Amérique du Nord aient pu exister, la colonisation scandinave du Vinland étant en effet attestée dès la fin du XIe siècle par un clerc allemand, et connue même de quelques érudits italiens à partir au moins du milieu du XIVe siècle, 150 ans donc avant que Christophe Colomb ne lance sa propre expédition vers l’ouest…
Découvert en 1960 par un explorateur norvégien venu chercher des traces des expéditions vikings en Amérique, le site de L’Anse aux Meadows à Terre-Neuve (à gauche, et aujourd’hui classé au patrimoine mondial de l’UNESCO) est venu apporter la preuve archéologique de la découverte et de la colonisation scandinaves du continent américain. Il pourrait s’agir de Straumfjörðr (« le fjord des courants forts »), un établissement colonial cité dans les sagas. Si les colonies fondées au Vinland ne conduisent pas à un établissement permanent, la présence scandinave au Groenland a, elle, duré jusqu’au début du XVe siècle (comme en témoigne les ruines de l’église de Hvalsey, à droite, où fut célébré le dernier mariage connu au Groenland scandinave en 1408… !). La non-tentative de colonisation du Vinland pourrait à cet égard s’expliquer par les frictions rencontrées localement avec les peuples autochtones (des traces de combats et des ossements de vikings percés de flèches ont été retrouvés dans les sites de Terre-Neuve), bien que certaines trouvailles archéologiques semblent suggérer que des liens commerciaux aient également pu exister entre ces derniers (il s’agirait alors historiquement des premiers échanges commerciaux et culturels entre Européens et Amérindiens, un demi-millénaire avant Colomb et Cartier… !).Sans nul doute, un mystère entoure encore les détails de la fréquentation scandinavo-viking de l’Amérique du Nord autour de l’An Mil. Les rivages visités par ces derniers dans la région de Terre-Neuve firent-ils l’objet de véritables tentatives de colonisation durable ? Ou bien les navigateurs scandinaves se contentèrent-ils d’y établir de simples campements épisodiques à l’occasion de leurs séjours plus ou moins longs sur place – des « visites » qui y auraient alors eu essentiellement pour objectif d’exploiter les ressources localement abondantes (bois, poissons) pour les ramener ensuite dans leurs colonies du Groënland voire en Islande ? Le Vinland, simple espace d’exploitation économique régulière pour les Vikings du Groënland ? Comme le raconte les sagas islandaises, c’est en tout cas possiblement là que Gudríd, la femme de Thorfinn Karlsefni, aurait donné naissance à Snorri, ce qui ferait de ce dernier historiquement le premier Européen à être né dans l’hémisphère ouest !
On ne sait exactement de quelle part de ces informations disposait Jacques Cartier lorsqu’il entreprit son grand voyage vers l’Ouest. S’attendait-il à ne rencontrer aucunes terres jusqu’aux Indes orientales, si loin de l’autre côté du monde ? Ou bien espèrerait-il juste trouver le passage entre d’éventuelles grandes îles situées là où les Scandinaves du Groënland les ont répertoriées – passage qui pourra le mener jusqu’à la fabuleuse Cathay ?
Bretons, Basques, Normands, Galiciens,… ils étaient à vrai dire nombreux à fréquenter les Bancs remarquablement poissonneux de Terre-Neuve dès les XIVe et XVe siècles. Les nombreux postes de pêche établis dans le golfe du Saint-Laurent en particulier par les pêcheurs français au cours des XVe et XVIe siècles, permettront historiquement d’y entretenir l’ancrage et les contacts avec les tribus amérindiennes de la région, avant que ne débutent les premières réelles entreprises de colonisation au début du XVIIe siècle.
Concernant la première question, il est permis d’en douter, car l’expédition de Cabot dont nous avons parlé plus tôt, après un voyage sévèrement chahuté, aborda sur une belle île boisée, au climat tempéré, et aux eaux poissonneuses (qui s’avèrera être l’île de Cap Breton, dans le golfe du Saint-Laurent, près de Terre-Neuve). Une information qui se propagera vite après son retour, car dans les décennies qui suivent, de nombreux pêcheurs des côtes occidentales françaises prennent déjà l’habitude d’entreprendre la traversée pour y faire leur saison de pêche, revenant les cales remplies de morue salée (une pratique qui perdurera durant des siècles jusqu’il y a quelques décennies, moment où l’épuisement de la ressource lié à la surpêche entraînera l’effondrement des pêcheries de Terre-Neuve).
Quoiqu’il en soit, c’est plein de détermination et sous l’autorité du roi que lui et son équipage mirent voile le 20 avril à Saint-Malo, filant droit vers l’Ouest. Le début d’un voyage héroïque qui, s’il restera loin des objectifs de sa mission, vaudra à Cartier une place parmi les grands de l’exploration maritime, et fera également de lui l’un des fondateurs du Canada français.
Zoom sur : le peuplement et l’organisation des Premières Nations lors de l’arrivée de Jacques Cartier et des Européens au Canada
Lorsque les premiers Européens abordent les rivages de l’Amérique du Nord puis commencent à en pénétrer les terres, inutile de dire qu’ils rencontrent tout sauf une terre vierge. Vivent là en effet, depuis plus de douze mille ans, des centaines de peuples, de nations et de tribus de ce que Christophe Colomb a faussement appelés les « Indiens » – et que le Canada et les États-Unis modernes dénomment désormais les « Premières Nations » (First Nations) ou « Nations autochtones » (Native Americans). Au début du XVIe siècle, selon les estimations modernes, l’Amérique du Nord comptent environ 1 à 2 millions de « Nord-Amérindiens », répartis sur un territoire représentant près de 30 fois la France actuelle. Ces populations autochtones sont alors organisées autour de deux grands groupes de nations, caractérisés par leur famille linguistique : celles de langue algonquienne (dont en particulier les ensembles de nations des Anichinabés, des Abénaquis et des Micmacs) et celles de langue iroquoienne (principalement regroupées pour leur part autour de deux grandes confédérations de nations : celle des Iroquois, et celle des Hurons).
Pour schématiser, au-delà de la question linguistique, on pourrait dire que ce qui distingue principalement ces deux grands groupes de nations amérindiennes est leur mode de vie. Pour résumer – et faire très simple : les peuples algonquiens sont nomades et/ou semi-nomades, alors que les nations iroquoiennes consistent globalement en des populations sédentaires. Si les premiers occupent en toute logique un bien plus vaste territoire que les secondes et représentent une population et une quantité de peuples bien plus importantes, nous verrons toutefois que ce sont probablement les nations iroquoiennes qui se révèlent les plus « structurantes » dans l’organisation de cette partie de l’Amérique du Nord, au sens où incarnant de véritables puissances géopolitiques régionales avec lesquels les colons français, hollandais et britanniques seront rapidement obligés de composer.
Avec le mode de vie (du nomadisme intégral à des formes graduelles de sédentarisation), la langue constitue le principal facteur de différenciation des centaines de peuples amérindiens habitant l’Amérique du Nord. À l’époque de l’arrivée des premiers Européens, le continent se caractérise ainsi par l’existence d’une trentaine de grandes familles linguistiques, qui constituent à ce titre le principal substrat des différents blocs civilisationnels structurant l’espace nord-américain (Algonquins, Iroquois, Inuits, Sioux, Pawnees, etc.).
Comme le met particulièrement en évidence cette carte, les nations algonquiennes (c’est-à-dire relevant de la famille linguistique algonquienne) sont présentes dans toute l’Amérique du Nord-Est, qu’elles occupent en quasi-totalité de la façade atlantique au Grand Ouest canadien. Ce, à l’exception notable de la zone centrale précisément occupée par les nations de langue iroquoienne, le long de l’axe laurentien.
Établis notamment sur les régions côtières (golfe du Saint-Laurent et rivages des futures colonies de l’Acadie et de Nouvelle-Angleterre), les nations nomades de langue algonquienne sont toutefois les premières avec lesquelles les Européens – et en particulier les Français – vont entrer en contact. Parmi elles, retiendront particulièrement notre attention celles qui par leur situation vont bientôt jouer un rôle et occuper une place centrales dans les balbutiements puis fondements de l’implantation française en Amérique du Nord : en l’occurrence, celles des ensembles de nations dites des Anichinabés, des Abénaquis et des Micmacs.
Établis sur un territoire allant du nord des Grands Lacs au golfe du Saint-Laurent et de l’Acadie à la baie d’Hudson, les Anichinabés (dont le nom signifie « peuple originel ») forment un ensemble de peuples et de tribus caractérisés par une langue et des cultures communes (ou du moins assez similaires). Incluant les Algonquins, les Outaouais, les Saulteaux, les Ojibwés, les Oji-Cris, les Mississaugas et les Potéouatamis, ces peuples sont tantôt nomades ou semi-sédentaires, et cultivent aussi bien le blé d’inde (maïs), les haricots et les courges qu’ils vivent de la chasse et de la pêche (ainsi que, bientôt, de l’échange de fourrures avec les colons européens). Ils vivent généralement dans de petits villages, qui ne dépassent que rarement la taille d’une bourgade, et se déplacent selon les saisons (en particulier entre l’été et l’hiver).
Sur ces deux cartes représentant l’organisation des Nations Autochtones à l’époque de l’arrivée des Européens, on peut constater les deux grands foyers ethniques et culturels que constituent d’une part les Nations algonquines autour des Grands Lacs et du Saint-Laurent (à droite) et la Confédération iroquoise (en rouge à gauche).
Parmi eux, les peuples algonquins, établis sur le territoire occupant le nord du fleuve Saint-Laurent, seront les premiers à entretenir des contacts puis à développer des relations militaires et commerciales durables avec les Français, dont les colons s’implanteront principalement sur leurs terres historiques (dans la vallée du Saint-Laurent le long de l’axe Montréal-Québec). Ennemis des Iroquois, ils seront notamment chassés par ces derniers de leurs régions de peuplement les plus septentrionales, vers la région de l’Outaouais, et trouveront également refuge dans les régions de peuplement français du Saint-Laurent.
Parmi les peuples de langue algonquienne qui vont tisser des relations étroites et durables avec les colons français, il est également important de parler des Micmacs, établis sur la côte nord-est d’Amérique (dans la région de la future Acadie). Lors de l’arrivée des Européens au XVIe siècle, les Micmacs (dont le nom signifie littéralement dans leur langue « les premiers hommes ») occupaient l’ensemble du pays au sud et à l’est de l’embouchure du fleuve Saint-Laurent, correspondant aux actuelles provinces maritimes du Canada et à la Gaspésie. Ces terres de plaine étaient alors densément boisées, parsemées de nombreux lacs et de rivières qui se déversaient dans de profonds golfes tout le long de la côte. Les hivers y sont rigoureux et les étés courts se prêtent peu aux cultures de légumes et de céréales, mais le réseau des rivières permettait de traverser rapidement le pays en canoë.
Les Micmacs furent vraisemblablement, avec les Béothuks, les premiers peuples d’Amérique du Nord à entrer en contact avec des Européens (et ce, possiblement, dès l’époque de la colonisation viking de Terre-Neuve). Lorsque Jacques Cartier mit au mouillage le 24 juillet 1534 dans la baie des Chaleurs, c’est par une multitude de canoës micmacs (dont les occupants brandissaient des peaux de castor) que son navire se trouva promptement encerclé. C’est d’ailleurs précisément l’arrivée des fourrures vendues par les Micmacs qui lança la mode des bonnets et chapeaux en fourrure de castor en France. Réservés aux plus fortunés, celle-ci gagna bientôt toute l’Europe et provoqua une hausse du prix des peaux de castor, qui fit de ces dernières un commerce très lucratif qui devait pendant deux siècles constituer l’un des principaux intérêts économiques des Européens pour l’Amérique du Nord.
Les Micmacs comptèrent parmi les premiers contacts des Français avec les peuples autochtones sur le continent. Ils noueront de nombreuses relations en Acadie, qui constituera l’une des premières régions d’implantation et de peuplement par les colons français. Le métissage entre ces derniers sera important, et lorsque les Britanniques engageront la déportation des colons francophones au XVIIIe siècle, de nombreux Acadiens trouveront refuge au sein des tribus micmacs.
Implantés entre les régions de peuplement micmac (à l’est) et iroquoise (à l’ouest), les Abénaquis (appelés parfois Wobanakis ou Waban-Aki), membre eux aussi de la famille linguistique et culturelle algonquienne, compteront également parmi les alliés les plus durables et loyaux des Français en Amérique du Nord. Poussés de leurs terres par l’expansion inexorable des colonies britanniques de Nouvelle-Angleterre, ils seront peu ou prou de tous les combats du côté des Canadiens lors des guerres intercoloniales successives, jusqu’à la dramatique chute de la Nouvelle-France lors de la guerre de la Conquête (qui sera l’objet du Chapitre III de cette série).
Sous le nom d’Abénaquis étaient en fait regroupées plusieurs nations indiennes, Malécites, Micmacs, Pentagoëts, Kennebec, Norridgewocks, premiers habitants de l’Acadie. L’ancienneté de l’alliance franco-abénaquie peut s’expliquer parce qu’une telle alliance laissait les Indiens maîtres de leurs terres, et par les liens que surent créer des Français vivant parmi eux.
François Ternat, Partager le monde – Rivalités impériales franco-britanniques (1748-1756), p. 155
Bien qu’ils développeront rapidement de fructueux partenariats commerciaux avec les Européens (et en particulier les Français, dont ils constitueront les plus fidèles alliés sur le continent), les Micmacs, tout comme les Algonquins et les Abénaquis, seront violemment impactés par les maladies importées par les marchands et les colons du Vieux Continent, qui décimeront jusqu’à 90% de leur population. Dès leurs premiers contacts au début du XVIe siècle, les pêcheurs européens ont en effet contaminé les peuples autochtones avec des maladies européennes, contre lesquelles ces derniers n’avaient pas encore développé d’immunité (les historiens parlent globalement de « choc colombien » pour désigner cette transmission biologique intercontinentale inédite dans l’histoire de l’Humanité).
La pleurésie, les angines, la grippe, la dysenterie ont ainsi fait des centaines de milliers de morts au sein des populations amérindiennes dès les premières décennies de la colonisation européenne, tandis que dans les deux siècles qui suivront, la guerre, l’alcoolisme et d’autres maladies (en particulier la variole) allaient encore accentuer le déclin démographique considérable des Premières Nations (les Micmacs par exemple, qu’un missionnaire jésuite estimait à une population d’environ 10 000 individus à l’époque de l’arrivée de Jacques Cartier, n’étaient plus que 2 000 au début du XVIIIe siècle…).
La première moitié du XVIIe siècle fut un épisode charnière dans l’histoire des peuples autochtones d’Amérique du Nord. Durant cette période, beaucoup d’entre eux avaient eu pour la première fois des contacts avec des Européens. L’arrivée de ces derniers sur le continent avait provoqué une véritable révolution technologique et culturelle du mode de vie autochtone, alors que les produits européens devinrent rapidement des nécessités de survie dans un monde de plus en plus violent. Éventuellement, le métal remplaça le silex et les os, des savoirs anciens furent oubliés et désormais, on requérait couteaux, haches, armes à feu et munitions pour mieux chasser et se défendre.
À propos des grands traits caractéristiques des cultures amérindiennes d’Amérique du Nord et plus globalement des civilisations précolombiennes, je renvoie les intéressé(e)s vers ce passionnant entretien avec le spécialiste d’histoire globale Laurent Testot. Il y explique bien les raisons du « choc microbien » qui va si violemment toucher et décimer les populations autochtones d’Amérique suite à l’arrivée des Européens sur le continent (notamment le fait que les Hommes préhistoriques dont descendent l’ensemble des occupants de l’Amérique précolombienne sont historiquement arrivés sur le continent via le détroit de Béring, la traversée de régions froides ayant alors en quelque sorte “stérilisé” et limité la présence de bactéries qu’ils auraient pu ainsi importer sur place. S’ajoute à cela l’autre fait majeur qui est que les Amérindiens, contrairement aux Européens, ne pratiquaient qu’assez modestement l’élevage et n’avaient donc pas bénéficié de l’immunité se développant naturellement au contact historique prolongé du bétail – et avec lui des nombreuses maladies que ce dernier véhiculait).
L’expansion de la population européenne fut également la cause d’un autre phénomène, celui-là beaucoup plus dramatique : l’introduction de maladies nouvelles provoquant la propagation d’épidémies catastrophiques. La cause de cette tragédie relevait d’un inéluctable processus historique du choc des civilisations et “d’unification microbienne” du monde qui se produisit, particulièrement entre le XVIe et le XIXe siècle, à l’échelle de la scène nord-américaine. D’un côté, il y avait les éleveurs d’Asie, d’Afrique et d’Europe qui vivaient depuis longtemps parmi de larges troupeaux de bétails domestiqués dont les agents pathogènes se transmettent aux humains. Au fil du temps, les populations de ces trois continents avaient ainsi pu développer des anticorps contre ces virus d’origine animale, notamment la rougeole, la grippe, le rhume, la variole et la peste. De l’autre côté, les peuples autochtones d’Amérique du Nord n’avaient domestiqué que le chien, qui ne transmettait que rarement des maladies à son meilleur ami. Sans défense immunitaire face aux microbes venus du Vieux Continent, leurs sociétés furent frappées de plein fouet juste au moment où les populations européennes commençaient à croître et que les contacts et interactions entre elles s’intensifiaient. Il s’agit là de l’un des développements historiques les plus cruels et malheureux de l’histoire moderne.
Marco Wingender, Le Nouveau Monde oublié – La naissance métissée des premiers Canadiens, chapitre « La tragique “unification microbienne” du globe »
Le « choc colombien » et son impact dramatique sur les Nations amérindiennes d’Amérique du Nord présentés par un coureur des bois canadien du XVIIIe siècle… (source : Les Pionniers du Nouveau Monde, tome 1, p. 20)
Parmi les centaines de peuples et de tribus amérindiens qui occupent et structurent la partie nord-est du continent américain (et en particulier l’espace laurentien), il est enfin deux « blocs civilisationnels » qui constituent en quelque sorte les deux grands acteurs (et puissances) géopolitiques de cette région – et dont l’existence va se révéler absolument fondamentale et décisive dans le processus de colonisation européenne : il s’agit de l’Iroquoisie (espace territorial correspondant à la région occupée par la confédération des nations iroquoises) et de la Huronie (même principe appliqué à la confédération des nations Hurons-Wendat). À la différence de la majorité des peuples amérindiens de ces régions (qui comme nous l’avons vu sont nomades ou semi-nomades), les Iroquois et les Hurons sont en effet des peuples semi-sédentaires, pratiquant massivement l’agriculture. Peuples « jumeaux » de langue et de culture, regroupés et organisés chacun au sein d’une grande confédération, les Iroquois et les Hurons sont chacun implantés d’un côté de l’axe formé par le Saint-Laurent puis par les lacs Ontario et Érié (les premiers au sud et les seconds au nord). D’un poids démographique comparable (un à plusieurs centaines de milliers d’individus), ces deux confédérations s’organisent autour d’un ensemble de bourgades et de villages vivant principalement de l’agriculture, et dans une moindre mesure de la chasse et de la pêche (à l’opposé donc de la plupart des tribus amérindiennes de ces régions, où c’est exactement le contraire).
Les Hurons comme les Iroquois sont des peuples dits “semi-sédentaires”. Cela signifie en fait qu’ils déplacent leurs villes et villages tous les 10 à 15 ans environ, afin de permettre aux terres cultivables de se regénérer. De façon générale, les peuples amérindiens avaient comme principe de fonctionnement fondamental la préservation de leur environnement. Il s’agissait de ne pas épuiser les ressources, et/ou de leur laisser régulièrement le temps de se reconstituer.
Avant même l’arrivée des Européens et le développement de la traite des fourrures, les Hurons-Wendat sont établis dans une région se démarquant déjà par sa position géostratégique remarquable à l’échelle de l’Amérique du Nord : il s’agit de la péninsule dite de Penetanguishene, sorte d’isthme séparant la baie Georgienne et le lac Huron au nord et les lacs Érié et Ontario au sud. Une position géographique remarquable qui a ainsi pour caractéristique de relier entre eux trois des quatre Grands Lacs, tout en constituant la connexion entre la vallée du Saint-Laurent et le nord du bassin du Mississippi. Une voie de passage obligée entre nord et sud et entre est et ouest du continent, et une zone qui ne fera que gagner en importance géostratégique au fur et à mesure que s’intensifieront les enjeux économico-commerciaux pour le contrôle des réseaux de traite des fourrures l’ayant pour nœud … La confédération iroquoise est située quant à elle juste en face de la Huronie, de l’autre côté du lac Ontario.
Vivant dans cette région carrefour que constitue donc la zone reliant l’espace laurentien et les Grands Lacs, les Hurons, en particulier, se caractérisent par l’importance de l’activité agricole qu’ils consacrent au maïs – qui est aux Amériques ce que le blé est à l’Europe, et le riz à l’Asie. On peut même, dans leur cas, parler de véritable « civilisation du maïs », comme l’ont été à leur façon les grandes civilisations d’Amérique du Sud (Incas,…) et de Méso-Amérique (Mayas, Toltèques, Aztèques,…). Les Hurons ont, en fait, bâti leur modèle économique et civilisationnel sur le maïs, qu’ils cultivent massivement et dont ils exportent leurs surplus auprès des peuples nomades habitant à leur voisinage. Au moment où les Européens arrivent en Amérique du Nord, la Huronie constitue en fait le centre et le nœud d’un réseau commercial local d’envergure, basé sur le commerce du maïs avec des produits de toute nature (dont beaucoup de peaux et de fourrures – que les peuples nomades algonquiens qui pratiquent donc beaucoup la chasse échangent aux Hurons contre leurs céréales).
Cet élément de contexte est fondamental à retenir : lorsque les premiers Européens commencent à s’établir en Amérique du Nord, le maïs huron – et dans une moindre mesure iroquois – est ainsi exporté et consommé jusqu’aux confins des grands espaces canadiens, et concoure ce faisant à nourrir cette partie du continent. Sa culture massive par les Hurons puis l’exportation des surplus loin dans les profondeurs du continent a en outre suscité le développement d’un système commercial, basé notamment sur l’échange céréales contre peaux et fourrures, faisant ainsi déjà de cette région des Grand Lacs un lieu d’échanges et un carrefour marchand en particulier en matière de traite des fourrures. Nous verrons à ce titre au fur et à mesure de cette série combien cette ressource jouera une importance capitale dans le développement de la Nouvelle-France, et comment la colonie française d’Amérique du Nord s’appuiera sur ces réseaux commerciaux préexistants pour développer les siens propres. Nous verrons également plus tard, lorsque nous aborderons l’éclatement des grandes guerres iroquoiso-huronne du milieu du XVIIe siècle (et la lutte quasi-génocidaire entreprise par les premiers contre les seconds), combien cette « centralité » économique – et ce faisant géopolitique – aura aussi été préjudiciable à la Huronie, ayant exacerbé la jalousie et la défiance de sa grande « confédération-sœur » (et grande rivale historique) : celle des Iroquois.
Une chouette vidéo de la brillante chaîne Historia Civilis ayant notamment l’intérêt de présenter en détail le système politique et l’organisation sociale de la Confédération iroquoise !
Dernière grande famille de Nations Autochtones dont l’histoire sera étroitement liée à celle du peuple canadien, impossible bien sûr de ne pas parler ici des Iroquois (qui se baptisaient eux-mêmes Haudenosaunee, « le peuple aux longues maisons » ; le terme iroquois – de l’algonquin Irinakhoi : « serpent venimeux » – étant celui qui était utilisé par les Français pour les désigner). Implantés au nord de l’actuel État de New-York, ceux que l’on appelle alors les Cinq-Nations (ou Cinq-Cantons) constituent une sorte de confédération, comptant à l’arrivée des Européens parmi les plus organisées et les plus nombreuses des populations autochtones d’Amérique du Nord. Peuple semi-sédentaire, les Iroquois vivent dans les régions forestières entre le lac Ontario et la vallée de l’Hudson. Autant chasseurs et agriculteurs qu’habiles artisans, ils vivent dans des villages de tailles conséquentes comparées à leurs voisins, autour desquelles ils cultivent le blé, le tournesol ainsi que les « trois-sœurs » (maïs, haricot, courge). Complétant leur alimentation par la pêche et la chasse, les hommes partent à l’automne et reviennent en hiver.
Une reconstitution assez fidèle d’une « Maison longue » huronne. D’une longueur de 20 à 60 m, cet habitat collectif traditionnel pouvait abriter jusqu’à plusieurs dizaines de familles d’une même tribu.
La maison longue traditionnelle huronne ou iroquoise était compartimentée en plusieurs foyers disposant chacun d’un feu, séparés par des rideaux. De chaque côté, des couchettes s’étageaient sur plusieurs niveaux, complétées d’espaces de rangement pour les ustensiles et objets du quotidien. (source : Les Pionniers du Nouveau Monde, tome 2, p. 18)
Des coureurs des bois canadiens visitant un campement d’une tribu amérindienne de la région des Grands Lacs. Au-delà des Iroquois, les maison longues étaient, de façon générale, caractéristiques des nations de culture algonquine. (source : Les Pionniers du Nouveau Monde, tome 4, p. 24)
Les nations des Grands Lacs comme les Hurons étaient, à l’image des Iroquois, des peuples semi-sédentaires. Ces deux ensembles de nations – Hurons et Iroquois – s’affronteront d’ailleurs dans de violentes guerre d’extermination à la fin du XVIIe siècle ; conflits où les Franco-Canadiens se positionneront en protecteur des premiers. (source : Les Pionniers du Nouveau Monde, tome 4, p. 25)
Si les nations implantées autour des Grands Lacs et du Saint-Laurent avaient pour la plupart adopté un mode de vie sédentaire ou semi-sédentaire, les tribus amérindiennes du bassin du Mississippi– comme les Crees ou les Sioux – se caractérisaient a contrario par un mode de vie beaucoup plus nomade, adapté à l’annualité des déplacements des troupeaux (notamment des bisons) caractérisant ces immenses régions de steppes et de prairies. (source : Les Pionniers du Nouveau Monde, tome 7, p. 20)
Les frontières de la Confédération des Cinq-Nations iroquoises (aussi appelée « Iroquoisie ») au début du XVIIe siècle. La Confédération des Iroquois était en effet composée d’abord des Cinq Nations, les Tsonnontouans, Oneyouts, Goyogouins, Agniers, (autrement dits Mohawks) et les Onontagués, puis des Six, quand s’y sont joints les Tascarorins (Tuscaroras) en 1722, et enfin Sept.
Situées dans une région se trouvant donc à la charnière de la colonie française de la vallée du Saint-Laurent (futur Québec) et des établissements hollandais et britanniques de la Nouvelle-Angleterre et de la Nouvelle-Néerlande, les Iroquois (comme à vrai dire la plupart des nations autochtones d’Amérique du Nord) vont être rapidement instrumentalisés par les nations européennes dans le cadre de leurs guerres intercoloniales (mais aussi pour des raisons défensives et offensives, les Français s’étant notamment alliés avec leurs ennemis Hurons). Rapidement armés par les colons hollandais de la Nouvelle-Amsterdam (future New-York), les Iroquois vont affronter les colons français dès l’époque de Champlain, dans le cadre de l’intervention de ce dernier en soutien à ces nouveaux alliés algonquins. Comme nous le verrons au fil de cette série, ils vont plus fondamentalement constituer les plus redoutables et permanents ennemis de la Nouvelle-France tout au long du XVIIe siècle, en fait jusqu’au remarquable apaisement apporté par la Grande Paix de Montréal de 1701 (que nous étudierons dans le Chapitre II).
* * *
EN RÉSUMÉ, c’est donc à une population à l’organisation très disparate – et globalement très peu nombreuse rapportée à la densité de l’Europe de la même époque (qui compte à ce moment près de cent fois plus d’habitants sur une superficie comparable !) – que les Européens débarquant en Amérique du Nord se retrouvent confrontés. Alors même que l’Europe du XVIe siècle s’organise déjà autour d’une dizaine d’États pour certains (comme la France, l’Angleterre ou l’Espagne) déjà remarquablement centralisés, les populations nord-amérindiennes sont elles divisées en centaines de nations (« tribus ») autonomes, rarement fédérées politiquement à l’exception notable de la « Ligue des Cinq nations iroquoises » et de la Confédération huronne. Si ces dernières partagent souvent entre elles de nombreux traits linguistiques et culturels (et ont plus ou moins toutes en commun une certaine vision spirituelle du monde et de leur environnement), les tribus sont profondément séparées entre elles par la langue, les distances et le mode de vie.
Un chasseur huron-wendat au XIXe siècle. Les fusils constitueront un des objets-clé du commerce entre Européens et Premières Nations. Les Nations Iroquoises seront les premières à bénéficier en masse de l’armement européen (les Hollandais leurs vendront des centaines de fusils dès le début du XVIIe siècle), ce qui leur confèrera un avantage tactique remarquable dans leurs guerres larvées contre ces mêmes Huron-Wendats et leurs alliés français.
Ce dernier facteur, en particulier, différencie fondamentalement les populations nord-amérindiennes, en faisant peu ou prou des civilisations distinctes. Le panel civilisationnel allant du nomadisme complet à la sédentarité aboutie en passant par le semi-nomadisme et la semi-sédentarité est en fait caractéristique de l’ensemble de l’Amérique du Nord. Au fur et à mesure de leur pénétration vers l’ouest du continent, les Européens y rencontreront ainsi de tout : chasseurs et pêcheurs comme les Algonquins ; agriculteurs sédentaires comme les Iroquois, les Creeks et les Cherokees ; cultivateurs de maïs comme les Hurons et les Hopis ; traqueurs de bisons comme les Cheyennes des Grandes Plaines ; éleveurs nomades comme les Apaches et les Navajos … À ceux que les Européens nommeront rapidement – et péjorativement – les « peaux-rouges » malgré leurs caractéristiques physiques variées, on ne peut finalement reconnaître qu’une constante indéniable : celle d’une civilisation d’une remarquable spiritualité reposant sur une profonde connaissance de la nature (mais qui demeure malheureusement assez mal connue dans ses détails aujourd’hui car les Nord-Amérindiens ignoraient dans leur grande majorité l’écriture – comme d’ailleurs le fer, le cheval et les armes à feu).
Un beau résumé en carte des trois voyages réalisés par Jacques Cartier dans le golfe et la vallée du Saint-Laurent entre 1534 et 1542.
Ce portrait de l’état de l’occupation autochtone du continent nord-américain maintenant établi et la nature du peuplement et de l’organisation de ce dernier maintenant mieux cernés, revenons à nos tentatives d’établissement des Français dans le Saint-Laurent à l’orée de l’ère moderne. En 1540-1541, une demie-douzaine d’années après ses deux premiers voyages sur place, Jacques Cartier revient et tente d’établir une colonie à l’embouchure de la rivière du Cap-Rouge. Si des objectifs religieux ont présidé à l’organisation de ces voyages, les motifs économiques sont encore plus évidents. L’espoir de trouver une route vers les Indes est constamment affirmé, mais également celui de découvrir « certaines îles et pays où l’on croit qu’il doit s’y trouver grande quantité d’or et autres richesses ». Lors de son dernier voyage, le découvreur se hâtera de rentrer en France rapporter ses minéraux qu’il croit être de l’or et des diamants, et qui ne s’avèreront n’être que du fer et du quartz. Face à cet échec ainsi qu’à celui de la tentative de colonisation de Roberval (rongée par le scorbut, et qui vire au fiasco), la France se désintéresse alors de cette lointaine contrée jusqu’à la fin du XVIe siècle.
Zoom sur : les autres tentatives (ratées) d’implantation française en Amérique
Cela est peu connu, mais les voyages de Jacques Quartier au nom de François Ier ne constituèrent pas les seules expéditions entreprises par la France en Amérique. Dès 1524, l’explorateur italien d’origine florentine Giovanni da Verrazzano avait été le premier Européen à explorer, au nom de la France, la côte atlantique de l’Amérique du Nord (c’est d’ailleurs lui qui donnera à ces nouveaux territoires le nom de « Nova-Gallia » – Nouvelle-France).
Le voyage de Verrazzano le long des côtes de l’Amérique du Nord en 1524. Les territoires découverts par l’explorateur italien seront ultérieurement colonisés par les Anglais et les Hollandais, et deviendront respectivement les colonies de Caroline, de Virginie, du Maryland, de la Nouvelle-Amsterdam et de la Nouvelle-Angleterre.
Dans le cadre de son premier voyage (qui précède de 10 ans celui de Jacques Cartier dans le golfe du Saint-Laurent), Verrazzano avait longé la côte des futurs États-Unis d’Amérique, de l’actuelle Caroline du Nord à la péninsule de Cap Cod (au niveau de ce qui deviendra Nouvelle-Angleterre). L’explorateur italien avait en outre donné à ces nouvelles terres des toponymes français (dont certains subsistent toujours), et avait même exploré la baie de la future ville de New York (découverte le 17 avril 1524), à laquelle il avait donné le nom de « Nouvelle-Angoulême », en hommage à François Ier, comte d’Angoulême.
De retour en France, Verrazzano prépare immédiatement un nouveau voyage en vue de trouver un passage vers l’Asie autre que le détroit de Magellan (découvert et contrôlé par les Portugais) – ce qui avait constitué le but premier de son expédition le long des côtes de l’Amérique du Nord. Après une tentative par l’est de l’Afrique à travers l’océan Indien, l’explorateur italien, toujours mandaté par le roi de France, tentera une ultime expédition vers l’Amérique, où il disparaîtra avec son équipage sans laisser de traces.
Les explorations faites par Verrazzano en 1524 aboutissent à la célèbre carte de 1529 dressée par son frère Girolamo, qui est la première de l’Histoire à nommer les lieux le long de la côte nord-américaine au nord de la Floride. Sur cette carte, de frère de l’explorateur italien représente même l’embouchure du fleuve Saint-Laurent (qu’il aurait donc exploré une décennie avant Cartier) et nomme le territoire Nova Gallia (Nouvelle-France), ce qui constitue la première évocation connue de l’Amérique française.
Un siècle avant la colonisation anglaise, la France avait donc exploré les rivages de la côte Est des futurs États-Unis d’Amérique, et même le site de la future colonie de la Nouvelle-Amsterdam (qui sera rebaptisée New-York suite à la conquête de la colonie portugaise par ses voisines anglaises). Où l’histoire de quand Big Apple aurait pu être française… ! (ci-dessous, une reconstitution de l’île de Manhattan à l’époque de sa découverte par Verrazzano)
Les voyages de Verrazzano ne constituèrent pas les seules tentatives d’exploration et d’implantation des Français en Amérique. Au milieu du XVIe siècle, des catholiques etprotestants français vont tenter (sans succès) de s’établir au Brésil puis en Floride. C’est d’ailleurs encore notre cher Verrazzano qui avait mené, vers 1523, plusieurs expéditions le long des côtes brésiliennes au nom de François Ier (qui n’acceptait pas le traité de Tordesillas, qui partageait le Nouveau Monde entre Portugais et Espagnols et faisait tomber le Brésil sous souveraineté portugaise). Depuis cette date, plusieurs navigateurs français étaient revenus secrètement explorer le littoral brésilien, récoltant les données nécessaires à une future expédition en vue de fonder un établissement colonial. Le site ciblé se situait dans la baie de Guanabara (emplacement actuel de Rio de Janeiro), choisi pour les relations nouées sur place avec les Indiens Tamoios, qui étaient en tension avec les Portugais.
Sur l’histoire des guerres de religion françaises et de leurs conséquences, je renvoie notamment les intéressé(e)s vers cet autre article du blog.
En 1555, deux navires commandées par le vice-amiral de Villegagnon quittent le Havre et gagnent le Brésil, où Villegagnon et ses hommes s’établissent sur une île au centre de la baie de Guanabara (toujours appelée l’île de Villegagnon aujourd’hui). Rapidement, ils y bâtissent le Fort Coligny (du nom du Gaspard de Coligny, grand amiral français sous François Ier) et des logements, mais la main d’œuvre d’indigène, qui réalise le plus dur du travail, finit par se rebeller. La discipline devient également problématique en raison du caractère rude et intransigeant de Villegagnon, qui force les Français entretenaient des relations avec les femmes indigènes de se marier devant notaire avec elles. Après quelques mois, comprenant la précarité de sa situation, il sollicite du souverain l’envoi de trois à quatre mille soldats professionnels et de centaines de femmes à marier sur place, ainsi que d’ouvriers spécialisés. Selon la lettre qu’il envoie au duc de Guise (le chef du parti catholique en France) en 1556, la colonie compte alors près de 600 habitants.
En ce milieu de XVIe siècle, le protestantisme est en plein essor en France, et la tension avec la population catholique commence à faire rage. Ouvert aux idées nouvelles, Villegagnon écrit à Calvin pour lui proposer d’accueillir des convertis à la Religion Réformée dans sa colonie et d’en faire une sorte de refuge protestant. En 1557, Jean Calvin, le célèbre théologien français du protestantisme, envoie Jean de Léry avec treize compagnons rejoindre la colonie française de la « France Antarctique » au Brésil, dans l’espoir de trouver une terre d’accueil pour ces protestants persécutés en France. Cependant, ils sont rapidement chassés de là par le chef de l’expédition (Villegagnon), qui ne supporte pas leur rigorisme, et finit par les exclure sur la terre ferme. Jean de Léry et ses compagnons protestants se retrouvent alors à vivre chez les Amérindiens « Toüoupinambaoults », qui les traitent « fort humainement ».
Une belle mise en récit des réflexions qui traversent l’ouvrage ethnographique du pasteur protestant, réalisée dans le cadre de l’exposition « Jean de Léry, l’expérience brésilienne », actuellement proposée au sein du Musée du Désert de Mialet (musée dédié à l’histoire de la guerre des Camisards, et plus globalement du protestantisme français).
Cette cohabitation de plusieurs mois entre Français et peuples autochtones au Nouveau Monde aura des conséquences culturelles très importantes, car Jean de Léry, ethnographe avant l’heure, va relater cette expérience dans un livre : Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, un récit captivant qui inspirera notamment Montaigne pour ses célèbres Essais.Ce texte de Jean de Léry est à plusieurs titres hautement remarquable pour l’époque, au sens où il offre un regard ouvert et curieux sur les divers aspects de ces terres nouvelles où tout est inconnu, qu’il s’agisse des animaux, des végétaux ou encore des hommes qui les habitent. Son interaction avec le peuple des Toüoupinambaoults et leur mode de vie aura une grande portée historique et philosophique. En effet, le texte du pasteur questionne la notion subjective de barbarie (qui sont toujours les autres du point vue ethnocentré de l’européen de l’époque), le rapport à l’autre, à l’étranger, à ses mœurs et coutumes si radicalement distinctes. En ce sens, il introduit déjà des réflexions de tolérance et d’humanisme s’inscrivant dans la future pensée des Lumières, faisant de son texte un ouvrage pionnier de la pensée moderne.
Les conflits dans la colonie ont cependant, pour en revenir à la France Antarctique, finit par remonter jusqu’à la Cour de France, et Villegagnon est rappelé pour justifier son action. En 1559, Villegagnon abandonne ainsi le Fort-Coligny et rentre en France (où il prendra part aux guerres de religion), laissant la colonie aux mains de son neveu Legendre de Bois-le-Compte. Les Portugais, qui voient d’un mauvais œil l’influence française se développer dans leur terre brésilienne, vont en profiter pour régler son compte à la France Antarctique. Après une belle résistance française, la petite colonie est finalement prise par les hommes d’Estacio en 1560.
Cinq ans après sa fondation, le rêve d’un Brésil français n’aura guère duré. Encore une fois, les Français s’étaient implantés dans un lieu appelé à une certaine postérité, puisque la baie de Guanabara constituera plus tard le site du développement de l’actuelle Rio de Janeiro, qui fut longtemps la plus grande ville du Brésil. Malgré sa faible durée, il demeure encore sur place quelques vestiges de cette colonisation française puisque, accueillant aujourd’hui une école militaire (l’école navale), le lieu d’établissement des Français est toujours appelé l’île de Villegagnon par les Cariocas.
Suite notamment à l’expérience (ratée) de la France Antarctique (et avant elle des expéditions de Verrazzano le long de la côte nord-américaine), le cartographe Nicolas Desliens réalise en 1566 l’une des premières mappemondes d’origine française. Réalisée de façon inversée à l’usage européen de l’époque (avec le Nord orienté au Sud), ce planisphère est remarquable pour sa représentation déjà relativement fidèle des contours des continents africains et américains ainsi que de l’océan indien. On peut notamment y observer les revendications françaises en Amérique du Nord faisant suite aux expéditions de Verrazzano le long de la côte nord-américaine, au travers de la mention d’une « Nouvelle France occidentale » (doublée des symboles de la fleur de lys) au niveau des territoires du golfe du Saint-Laurent et de la péninsule du Labrador. À noter également que cette carte intègre une immense Terra Australis, représentée avec la légende « Jave la Grande », reprenant les contours de l’actuelle Australie (qui ne sera pourtant officiellement « découverte » qu’en 1606 suite aux expéditions du néerlandais Janszoon).
Suite à l’échec de la tentative d’implantation effectuée au Brésil (et à l’espoir concomitant d’y faire coexister huguenots et catholiques), les Français n’abandonnent pas complètement le projet de la « France Antarctique ». Au début des années 1560, Gaspard de Coligny, l’un des grands chefs protestants, projette de créer en Amérique une nouvelle colonie française qui pourra constituer un refuge pour les huguenots, victimes dans leur pays de l’intolérance religieuse.À l’image des puritains anglais qui quitteront quelques décennies plus tard à bord du Mayflower le Vieux Continent en direction de la Nouvelle-Angleterre en quête de liberté religieuse, c’est la région de la Floride qui retient l’attention du chef protestant. Coligny pense en effet qu’une colonie huguenote aurait plus de chances de prendre souche dans la péninsule, espagnole depuis 1513, mais qui demeure relativement inhabitée.
Quelques toponymes portent encore aujourd’hui la trace de cette tentative de colonisation française de la Floride, comme les rivières Chenonceaux et Loire, ou même la future colonie anglaise de Caroline.
Sur la fondation des Antilles françaises et le formidable essor économique que celles-ci vont connaître au tournant du XVIIIe siècle, je renvoie les intéressé(e)s vers cet autre article du blog.
Ainsi naîtra la brève épopée de la « Nouvelle-France floridienne », qui sera elle encore un échec. En 1562, Jean Ribault quitte le Havre avec 2 navires et 150 hommes et atteint le nouveau continent à bord à l’embouchure de la rivière May, où il fonde un peu plus au nord la colonie de Charlesfort (future Charleston, dans l’actuel État de Caroline du Sud). Malheureusement, très vite, les difficultés s’accumulent, entre mauvaise cohabitation avec les tribus amérindiennes locales et maladies tropicales. Les renforts demandés depuis la Métropole n’arrivent pas, la France étant alors déchirée par la première guerre de religion. Après quelques années et plusieurs nouvelles tentatives de colonisation, la colonie est finalement capturée par les Espagnols, et ses colons tués ou emprisonnés. Après le Brésil, le rêve de la Floride française s’éteint à son tour. Les Français seront toutefois plus heureux dans les Caraïbes, où ils fonderont au XVIIe siècle les colonies de la Martinique et de la Guadeloupe puis de Saint-Domingue, qui feront, au XVIIIe siècle, la richesse de la France de Louis XV et de Louis XVI. Et puis bien sûr, plus au nord, il y aura la grande épopée de la Nouvelle-France…
La fondation du Québec par Samuel de Champlain
Empêtrée dans les dramatiques guerres civiles qui opposent Catholiques et Protestants sur l’ensemble du territoire durant tout la seconde moitié du XVIe siècle siècle, ce n’est qu’à partir de 1602 que le roi de France (Henri IV) va se réintéresser très sérieusement au Canada, et s’entourer de tous les hommes bénéficiant d’expérience dans la navigation et l’exploration de ses contrées. C’est dans ce cadre que la Cour fait mander Samuel de Champlain, qui se voit chargé de collecter toutes les informations nécessaires pour préparer une expédition coloniale sur le littoral de l’Amérique du Nord-Est, la « terre des Bretons » comme on l’a surnomme alors (en écho à la forte fréquentation des pêcheurs français de la zone en ce début de XVIe siècle). Henri IV songe à disposer là d’une base qui lui permettra de mener des attaques contre l’Amérique ibérique, dont les richesses contribuent largement à la puissance espagnole.
Originaire de Honfleur, Champlain fréquente assidûment les capitaines des navires de Dieppe et le gouverneur de ce grand port, Aymar de Chaste. Et lorsque celui-ci est nommé lieutenant-général en Nouvelle-France, au début de 1603, il charge Champlain d’aller reconnaître les possibilités offertes par la vallée du Saint-Laurent. Ce sous la conduite d’un Malouin installé à Honfleur, François Gravé, sieur du Pont, un explorateur expérimenté de ces régions qu’il fréquente tous les étés depuis au moins vingt-cinq ans. Pour cette expédition en Nouvelle-France, organisée en accord avec un groupe de nobles et de marchands, Samuel de Champlain est ainsi engagé comme historiographe et géographe. Au total, Samuel de Champlain effectuera onze voyages au Canada et n’aura comme bilan rien de moins que d’avoir ouvert le pays à la colonisation française.L’économie de la Nouvelle-France fut dans un premier temps axée sur deux ressources : les pêcheries et la fourrure. Les pêcheries apparurent les premières et demeurèrent les plus profitables. Outre les Basques, qui pêchaient les mammifères marins sans doute dès la fin du XVe siècle, ce sont les abondants stocks de morue qui attiraient chaque été des milliers de marins de Dieppe, Saint-Malo, La Rochelle, etc. Ces pêcheries, d’une ampleur phénoménale, acquerront d’ailleurs un rôle véritablement stratégique pour les marines française et britannique au XVIIIe siècle, en raison du nombre de marins qu’elles entretenaient en permanence, mobilisables en cas de guerre. Cela explique d’ailleurs que, malgré la cession du Canada en 1763, la France ait conservé jusqu’en 1904 des droits de pêche sur une côte de Terre-Neuve, la « côte française », sans oublier les îles de Saint-Pierre-et-Miquelon.
Exploré par Cartier et colonisé par Champlain, le golfe du Saint-Laurent constitua le berceau de la Nouvelle-France et du Canada français. C’est en effet dans cette région que se sont centrés l’essentiel des fondations d’établissements (villes) et peuplements (maigres) issus de la Métropole (tout particulièrement dans la région entre Montréal et Québec, ainsi qu’en Acadie continentale et insulaire).
Pour davantage de détails sur les premiers temps du Canada français, de son exploration par Cartier à sa véritable fondation par Champlain, je vous renvoie vers ce premier chapitre de ma grande série sur l’histoire de la Nouvelle-France, dont le présent récit est extrait !
De 1608 à 1663, l’administration de la colonie va être confiée à des compagnies de commerce formées de marchands de diverses villes de France. Les compagnies qui se succèdent s’engagent à peupler et à développer l’Amérique, en retour du privilège d’exploiter ses ressources. La Compagnie des Cent-Associés — une création du grand ministre de Louis XIII, le cardinal de Richelieu — gère la Nouvelle-France directement ou par des compagnies subsidiaires de 1627 à 1663. La Compagnie n’atteint cependant pas les résultats escomptés. En 1663, la population dépasse de peu les 3 000 personnes, dont 1 250 enfants nés au pays. Moins de 1 % des terres concédées sont exploitées. Samuel de Champlain, en 1618, anticipe des revenus annuels de 5 millions de livres, grâce à la pêche, aux mines, au bois, au chanvre, aux toiles et à la fourrure. Cependant, seule cette dernière est rentable, et encore moins que prévue. L’évangélisation ne connaît pas de meilleurs succès.
Au cours de son premier demi-siècle d’existence, la Nouvelle-France connaît néanmoins une véritable épopée missionnaire. En 1632, les Jésuites fondent la mission de Sainte-Marie-des-Hurons. Ville-Marie, qui deviendra Montréal, est l’œuvre de mystiques et de dévots. Mais les missionnaires ne réussissent finalement qu’à convertir un petit nombre d’Autochtones.
En 1663, la ville de Québec, quant à elle, n’est encore qu’un comptoir commercial. L’exploitation de la fourrure s’y oppose à celle de l’agriculture. La rencontre des cultures s’avère de surcroît partiellement néfaste aux nations autochtones, décimées par la guerre et la maladie. La population française est numériquement très faible. L’administration de la colonie par des exploitants s’avère un échec.
La Nouvelle-France et les territoires des colonies voisines, vers le milieu du XVIIe siècle. Notez qu’à cette époque, la région avoisinant le fleuve Hudson est encore une colonie hollandaise autonome, appelée la Nouvelle-Néerlande (sa capitale, la Nouvelle-Amsterdam, est d’ailleurs appelée à une certaine postérité : il s’agit de rien de moins en effet que de la future New-York… !). Peu nombreux et bientôt encerclés par les colonies anglaises voisines de la Virginie au sud et de Nouvelle-Angleterre au nord (eux-mêmes d’ailleurs encerclés plus tard par la Nouvelle-France), les Hollandais ne pourront guère résister longtemps à l’invasion de leur territoire par des colons anglais en 1664. Décidément, il y a quand même une “légère” tendance à l’expansionnisme et à l’invasion sans déclaration de guerre des territoires voisins chez les Britanniques de l’outremer…
Dans cette décennie noire que traverse la Nouvelle-France, elle ne peut malheureusement guère compter sur la France, elle-même empêtrée dans de graves soucis de politiques intérieures (correspondant à l’époque troublée de la Fronde). Néanmoins, au début des années 1660, les choses changent du tout au tout. Après la signature de la Paix des Pyrénées (1659), qui vient mettre fin à la guerre contre l’Espagne, et surtout, avec l’arrivée au pouvoir de Louis XIV (suite à la mort de Mazarin en 1661) et le début de son gouvernement personnel, une nouvelle donne se met en place. Bien conseillé par son brillant et célèbre Jean-Baptiste Colbert, qui est convaincu que la grandeur de la France passe par sa marine et ses colonies, c’est une toute nouvelle politique coloniale que Versailles va mettre en œuvre en direction de sa Nouvelle-France : bien plus ambitieuse, bien mieux administrée, et qui va se traduire par un grand développement démographique et économique dans le siècle à venir.
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Du comptoir de commerce à la colonie royale
Sur les bords du Saint-Laurent, la France, depuis Richelieu, avait établi une véritable colonie, un morceau d’elle-même, un prolongement de la mère patrie. Par le recrutement de sa population autant que par son régime administratif, le Canada était bien une province du royaume.
Pierre Gaxotte, Le Siècle de Louis XV, pp. 197-198
Bien avisé par son secrétaire d’État de la Marine Colbert (ministère auquel est rattachée la gestion des colonies), le jeune monarque donne dès le début de son règne un véritable coup de barre en direction de sa Nouvelle-France. Dans un premier temps, Louis XIV met fin à l’ère des compagnies commerciales et instaure une administration calquée sur celles en vigueur dans les provinces de France (faisant en quelque sorte de la Nouvelle-France une province française ultramarine, à l’image de nos départements d’outre-mer d’aujourd’hui).
Cela va pas mal de soi, mais je recommande évidemment de commencer la lecture de cette série à son début ! 🙂
L’administration de la Nouvelle-France qui prévalait jusque-là (et qui consistait à confier l’administration de la colonie à une compagnie qui exerçait un monopole sur la traite des fourrures, et devait en contrepartie s’occuper du peuplement) n’avait pas donné de brillants résultats. Durant toute cette période, la Nouvelle-France demeura une colonie-comptoir, où l’essentiel de la chasse fournissant les pelleteries était le fait des partenaires commerciaux autochtones des Français.
On imagine bien que dans ce cadre de fonctionnement, l’importation de colons ne présentait donc que bien peu d’intérêts économiques pour les compagnies qui se succédaient : il leur suffisait d’entretenir les trois grands postes de traite que constituaient Tadoussac et Québec pour le Canada et Port-Royal pour l’Acadie. Même la tentative de la Compagnie des Habitants, où les coloniaux formèrent eux-mêmes la compagnie détenant le monopole, se solda par un échec (bien aidé il est vrai par la situation catastrophique de la Nouvelle-France durant cette période, où la guerre avec les Iroquois faisait rage).
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Dès son arrivée au pouvoir, Louis XIV met donc fin à ce régime avec l’instauration du gouvernement royal. À partir de 1663, le gouverneur de la Nouvelle-France (représentant du roi détenant l’autorité du commandement militaire) se voit ainsi assisté d’un intendant, haut-fonctionnaire compétent recruté au sein d’une bourgeoisie émergente, et ayant à s’occuper des affaires de police, de justice, des finances, et plus globalement, du développement économique et démographique de la colonie. Un « conseil souverain » est également mis en place, ayant vocation à réunir au sein d’un même collège les deux dignitaires (gouverneur et intendant), l’évêque, ainsi que quelques notables triés sur le volet.
Mise en place dans la continuité de la grande réforme de l’administration territoriale conduite en France en 1661, la province canadienne voit néanmoins quelques spécificités lui être accordées, notamment des gouverneurs qui y conservent une importance plus grande qu’en France, du fait de l’isolement de la colonie et des risques encourus sur le plan militaire face aux Iroquois et aux Anglais.
Zoom sur : l’organisation territoriale de la Nouvelle-France
Vaste territoire toujours en expansion, la Nouvelle-France était divisée en plusieurs districts nommés « gouvernements particuliers ». Le gouverneur général siégeait à Québec, au château Saint-Louis. Son autorité s’étendait en principe sur toutes les colonies de la Nouvelle-France, des prairies de l’Ouest à l’Acadie, de Terre-Neuve à la Louisiane. Le Canada lui-même était divisé en trois gouvernements. Celui de Québec était gouverné directement par le gouverneur général. S’ajoutaient les gouvernements des Trois-Rivières et de Montréal, ce dernier contrôlant tout l’hinterland du Canada, en perpétuelle expansion vers l’ouest.
La Nouvelle-France en 1664. Les connaisseurs noteront une petite coquille sur cette carte : en effet, la Nouvelle-Orléans, qui apparaît ici dans les territoires espagnols, ne sera fondée qu’en 1718, durant la Régence (et précisément en l’honneur de la lignée du Régent lui-même, Philippe d’Orléans !).
Certains territoires y connurent même une colonisation, comme la région du Détroit (Michigan actuel) et le pays des Illinois, plus tard rattaché au gouvernement de Louisiane. La situation en Acadie était plus instable, en raison des nombreuses invasions britanniques venant de Grande-Bretagne et surtout de Nouvelle-Angleterre (après le traité d’Utrecht et le passage de Port-Royal sous gouvernement britannique, la capitale des territoires demeurant sous contrôle français deviendra ainsi Louisbourg, sur l’île du Cap-Breton). La Louisiane formait un autre gouvernement particulier. Tout comme, jusqu’à sa cession par le traité d’Utrecht, Terre-Neuve, dont la capitale française fut Plaisance.
L’intendant jouait en Nouvelle-France un rôle très important, en particulier en matière de politique de peuplement et de développement économique. Il était représenté par des subdélégués (commissaires-ordonnateurs) dans les gouvernements particuliers ou les régions éloignées comme Détroit. En réalité, certains relevaient directement de la capitale, comme ceux de Louisbourg ou de la Nouvelle-Orléans. À défaut de Parlement, un conseil souverain fut aussi institué en 1663 à Québec pour conseiller le gouverneur général et servir de cour d’appel. Le gouverneur, l’intendant et l’évêque (dont le diocèse englobait toute la Nouvelle-France) en étaient les membres les plus éminents. L’Église jouait bien sûr un rôle essentiel dans l’administration, puisque les services comme l’instruction ou les hôpitaux relevaient d’elle (sous l’Ancien Régime, et selon une analogie moderne, on peut ainsi considérer que l’Église assuraient gratuitement les « services publics » de la santé et de l’éducation auprès des populations).
La Nouvelle-France étant cependant aussi vaste que peu densément peuplée, même au Canada, l’absolutisme louis-quatorzien y rencontra de nombreux obstacles pratiques. Beaucoup de paroisses n’avaient pas de curé, tout comme de nombreuses seigneuries se trouvaient sans seigneur résident. Le véritable relais de l’autorité centrale sur place était le capitaine de milice, coopté par ses pairs et avalisé par le gouverneur. Instituée en 1669 depuis Versailles par le grand Roi-Soleil, la milice mobilisait théoriquement tous les hommes âgés de 16 à 60 ans. Outre leur autorité militaire, on confia également aux capitaines le soin de transmettre et de faire respecter les directives du gouvernement, et d’autres responsabilités comme celles de servir d’auxiliaires locaux de justice ou d’organiser le recensement.
Pour celles et ceux à qui les « diocèses », « généralités » et autres « gouvernements » d’Ancien Régime demeureraient des concepts obscurs, je vous renvoie vers ce riche article du blog, qui explique en détail, domaine par domaine (justice, fiscalité, religion, etc.), comment fonctionnait et s’organisait la société d’Ancien Régime française !
Le (difficile) peuplement de la Nouvelle-France
Dans le dénombrement des premiers immigrants, on relève toutes les professions, toutes les variétés de la société française : des prêtres, des moines, des gentilshommes, d’anciens officiers, des marchands, des chirurgiens, des médecins, un notaire, un procureur, des soldats, des maçons, des charpentiers, des forgerons, enfin et surtout des paysans. De véritables paysans de chez nous : Normands, Percherons, Picards, Poitevins, Angevins, Saintongeais. Tous les pays de l’Ouest sont représentés. Dans le nombre, il y avait une majorité de journaliers, mais aussi des fils de laboureurs qui s’expatriaient pour ne pas diviser l’héritage paternel. Pendant et après les guerres de religion, il vint beaucoup de fervents catholiques.
Pierre Gaxotte, Le Siècle de Louis XV, p. 198
Mais revenons à notre Nouvelle-France. Dans le cadre de cette nouvelle politique d’envergure de développement de la Nouvelle-France, l’un des premiers gros dossiers arrivant sur la table de Colbert est celui du sous-peuplement chronique de la colonie. Celui-ci résulte notamment des politiques mercantilistes appliquées par les compagnies de traite des fourrures successives, et qui ont fait que très peu de colons ont été en pratique encouragés ou financés pour venir s’installer en Nouvelle-France.
Depuis près d’un siècle, ceux-ci arrivent aux compte-gouttes : on considère ainsi l’agriculteur Louis Hébert et son épouse Marie Rollet, installés dans la colonie en 1617, comme les premiers véritables colons de la Nouvelle-France. Si au milieu des années 1630, quelques familles de la région du Perche choisissent Québec et la Nouvelle-France, cela reste des cas isolés. En 1640, la colonie ne compte guère plus de 400 habitants. En 1661, ils seront à peine 2 500, sur un territoire théoriquement grand comme une ou deux fois la France (bien que l’essentiel des colons se concentrent dans la vallée du Saint-Laurent).
Des chiffres à mettre en perspective avec les colonies anglaises voisines, qui au même moment, comptent déjà plus de 30 000 habitants, une population qui plus est en forte croissance. Alors que la France est alors de loin le pays le plus peuplé d’Europe, cette dernière fournit donc incomparablement moins de colons nord-américains que les îles Britanniques. Il existe à cet égard de nombreux éléments contextuels permettant d’expliquer cette dissymétrie.
Les Britanniques ont, en effet, bien davantage de raisons de quitter leurs pays natal et de venir s’installer au Nouveau Monde que les Français de la même époque. Au-delà même du climat plus rude des îles Britanniques (surtout en cette époque du petit âge glaciaire), il y a tout d’abord les persécutions religieuses qu’y endurent là-bas une frange importante de la population. Mais aussi, encore plus structurellement, la politique d’enclosure qu’y mènent depuis la fin du Moyen-Âge les riches propriétaires terriens, phénomène qui s’est beaucoup intensifié à la Renaissance et qui prive de nombreux paysans modestes de terres à cultiver. Autant de paramètres qui, combinés à une croissance démographique soutenue, ne pouvaient que favoriser ce vaste mouvement d’émigration des classes pauvres et religieusement persécutées vers les territoires tempérés et « libres » des colonies anglaises d’Amérique.
Deux autres facteurs importants (dont ne bénéficiait pas la Nouvelle-France) joueront aussi substantiellement en faveur du peuplement des Treize Colonies : leur facilité d’accès par mer douze mois par an, et leurs terres riches au climat doux, propices au développement de l’agriculture vivrière comme aux activités agricoles à finalité commerciale (notamment les cultures de plantation axées sur les produits exotiques – tabac, coton, etc.).
Une superbe peinture représentant le célèbre Mayflower quittant Plymouth pour l’Amérique. Nombre des Britanniques qui émigreront de leurs îles natales pour l’Amérique seront des minorités religieuses, persécutés pour leur catholicisme (devenu minoritaire en Grande-Bretagne) ou a contrario pour leurs formes plus “radicales” de protestantisme en rupture avec l’anglicanisme (ce qui sera le cas par exemple des Puritains, des Baptistes, des Millénaristes ou encore des Quakers, des mouvances internes au calvinisme marquées par un important rigorisme et que pour certaines par un profond mysticisme et messianisme). Les passagers du Mayflower sont ainsi des Puritains venus trouver dans les colonies anglaises du Nouveau Monde leur « terre promise et « Nouvelle-Jérusalem ». Se sentant opprimés dans une Grande-Bretagne où ils ne peuvent appliquer totalement leur philosophie religieuse, ces derniers, à l’image du peuple hébreu fuyant l’Égypte, se voient comme le nouveau peuple élu traversant la « nouvelle Mer Rouge » que constituerait l’océan Atlantique, dans une démarche construite ainsi selon un parallèle complet avec les textes de l’Ancien Testament (auquel les protestants redonnent globalement une place centrale comparée au catholicisme – basé lui structurellement sur les Évangiles).
Lorsque les migrants [anglais] arrivent en Amérique au début du XVIIe siècle, il y a cette idée puritaine très présente sous Cromwell qu’ils sont le peuple élu venu bâtir une sorte de société chrétienne idéale.
Stéphane Haffemayer, dans un entretien donné au magazine Historia pour son numéro spécial « Cromwell, la république anglaise », p. 39
La Nouvelle-France, quant à elle, se voit à l’époque beaucoup moins attractive pour les populations françaises et leur riche pays agricole au climat agréablement tempéré. En métropole, en effet, la Nouvelle-France n’a pas bonne presse : traversée longue et éprouvante (en moyenne 10% des passagers y perdent la vie), hivers difficiles et climat extrêmement hostile, implantation très laborieuse pour des Français majoritairement ruraux, attaques iroquoises surprises, souvent suivies de tortures… Rien pour susciter des vocations ! À l’heure où la traversée du vaste océan Atlantique nord sur de fragiles bateaux en bois demeurait un voyage hautement dangereux et périlleux, s’expatrier en Nouvelle-France constituait en définitive rien d’un moins qu’un véritable périple initiatique, comme le rappelle par le menu l’historien québécois Marco Wingender :
Les paysans et les artisans français qui n’avaient vraisemblablement jamais vu la mer devaient y penser à deux fois avant de s’embarquer dans une aventure aussi périlleuse et aller tenter leur chance dans la nature sauvage nord-américaine. Pour arriver à bon port, il fallait s’enfermer dans le ventre d’un navire pour un mois et demi, deux mois, voire trois. Tous les passagers, peu importe leur rang, devaient endurer les montagnes russes qui ballottaient le vaisseau et le grondement incessant du bois dans leurs quartiers sombres et humides où l’eau salubre se faisait rare. […] Pour le voyageur transatlantique, le mal de mer, l’eau rance, la puanteur, l’étroitesse des cales, la promiscuité, un régime lassant, les fièvres de navire, les parasites, les dommages de l’eau salée sur les vêtements et les bagages ainsi que des tempêtes violentes constituaient les misères quotidiennes. Si des vents contraires ou le calme plat perduraient, on courrait le risque de voir les réserves de nourriture s’épuiser avant de toucher terre. Apparaissait alors la menace du scorbut, telle une épée de Damoclès pendue au-dessus de la tête des passagers. En 1662, rien de moins que le tiers des engagés transportés dans les navires du roi ne survécurent pas à leur traversée. Aussi tard qu’à la moitié du XVIIIe siècle, si moins de 10 % des personnes à bord décédaient durant une traversée, celle-ci était considérée comme un bon voyage !
Débarquer en Amérique, c’était un peu comme renaître pour entreprendre une nouvelle vie. D’ailleurs, après avoir atteint les bancs de Terre-Neuve, les marins baptisaient les voyageurs qui réalisaient leur première traversée en guise de rite de passage. En s’expatriant, les arrivants français laissaient derrière eux leur coin de pays pour se livrer à un véritable continent. Celles et ceux qui débarquaient dans la vallée du Saint-Laurent découvraient alors un univers sans commune mesure avec ce qu’ils avaient connu en France et l’immensité de sa nature vierge ne pouvait que les dépasser. Ils venaient de remonter un fleuve aux dimensions colossales trônant entre des paysages majestueux de montagnes et de forêts aux arbres géants — habitées d’une flore et d’une faune diversifiées et abondantes — qui s’échelonnaient à perte de vue. L’expression “Nouveau Monde” revêtait certainement un sens bien réel et concret pour ces gens dont aucun texte ou aucune image n’avait pu les préparer à une telle expérience de vie.
Marco Wingender, extrait du chapitre « La traversée de l’Atlantique nord : une renaissance initiatique », issu de son remarquable ouvrage Le Nouveau-Monde oublié – La naissance métissée des premiers Canadiens
Une émigration française existe bien à vrai dire à cette époque, mais elle va se diriger plutôt vers les colonies des Antilles (où la mortalité est pourtant très forte en raison des maladies tropicales), ainsi que vers la péninsule ibérique, où les artisans aussi bien que les travailleurs non qualifiés sont alors attirés par les bons salaires. Par contraste, la Louisiane, l’Acadie, et par-dessus tout la vallée laurentienne avec son hiver sibérien et ses attaques iroquoises, conserveront longtemps leur mauvaise réputation. Les autorités en charge du développement de la Nouvelle-France vont donc devoir trouver urgemment des moyens d’attirer des colons et de peupler cette grande colonie vide.
Une illustration de l’hiver canadien pour les colons français (#MaCabaneAuCanada)
La première mesure que met en place le secrétariat de la Marine répond directement à un grave problème dans le problème dont pâtit la colonie concernant sa problématique démographique : celui du déséquilibre des sexes. En effet, non seulement la colonie souffre depuis son origine d’un grave déficit de colons, mais supplémentairement, presque tous les immigrants sont des hommes, très peu de familles s’étant installées pour défricher des terres (une des raisons qui pourraient également expliquer pourquoi Champlain s’était pragmatiquement montré aussi ouvert au métissage).
Afin de remédier à ce premier problème, dès 1663, est mis en place un programme de recrutement de « filles à marier ». De 1663 à 1673, près de 770 orphelines d’origine très modeste, munies d’un certificat de bonnes mœurs fourni par le curé, traversent ainsi l’Atlantique et font souche en Nouvelle-France. Elles donneront naissance à elles-seules à 4 500 bébés. Appelées les « Filles du Roy », ces orphelines provenaient pour la plus grande partie d’entre elles de l’hôpital général de Paris, où étaient placées des filles de différentes classes sociales, dont des familles de gentilshommes indigents. Il est ici intéressant de noter que la forte proportion de parisiennes parmi ces femmes de familles pionnières entraînera une rapide uniformisation des parlers dans la colonie en faveur du « français du roi » (la France parlant à l’époque, selon les régions, des patois très différents – breton, basque, occitan, etc.).
L’une des célèbres « filles du Roy » lors de son arrivée en Nouvelle-France (gravure du XVIIe siècle). Entre 1663 et 1673, plus de 770 jeunes femmes parties de France débarqueront à Québec, envoyées par Louis XIV pour prendre mari et contribuer au peuplement de la Nouvelle-France. Parmi les 327 Filles du Roi originaires de Paris, près des deux tiers proviendront de l’Hôpital Général, un établissement de sinistre réputation fondé par les dévots de la Compagnie du Saint-Sacrement pour y « renfermer » les mendiants (dans le cadre d’une vaste tendance à la criminalisation et à la concentration des pauvres dans des établissements spécialisés qui caractérisera toute l’Europe des XVIIe et XVIIIe siècles, des « hôpitaux généraux » des grandes villes françaises aux Working House anglaises ; un phénomène que Michel Foucault a d’ailleurs étudié et immortalisé sous le nom de « Grand Renfermement » – voir cet autre article du blog sur ce sujet méconnu et dramatique… !).
Une autre anecdote aussi cocasse que navrante à noter sur ce thème est le choix de l’État français de mettre un terme à ce programme en 1673 et de ne plus encourager aussi fermement l’émigration au Canada de peur de… « dépeupler le Royaume » ! Il était convenu que désormais, c’est par croissance naturelle que la population du Canada (qui avait doublée durant la période) devrait se faire, selon l’idée d’alors que cela permettrait « au caractère distinct des Canadiens de s’en affirmer que plus rapidement ». Cette croissance naturelle, il est vrai, était importante : en moyenne, la population doublait tous les vingt-cinq ans, pour atteindre 12 000 personnes vers 1700.
Les colons français de Nouvelle-France seront majoritairement issus du nord-ouest de la France, tout particulièrement des régions du Perche et du Poitou.
Comme le soulignait dès 1744 le père Charlevoix, les premiers habitants du Canada étaient « ou des ouvriers qui y ont toujours été occupés à des travaux utiles, ou des personnes de bonnes familles qui s’y transportèrent dans la vue d’y vivre plus tranquillement et d’y conserver plus sûrement leur religion qu’on ne pouvait le faire alors dans plusieurs provinces du royaume où les religionnaires étaient forts puissants ». Contrairement à l’image qui en a abusivement été donnée notamment par les « philosophes » des Lumières au XVIIIe siècle (et qui se plaisaient alors à dépeindre la Nouvelle-France comme un « ramassis de filles malades et d’anciens galériens »), les immigrants français au Canada n’étaient ni des aventuriers, ni des malingres, ni des déportés, ni des misérables. Certes, il y eut bien quelques centaines de bagnards acheminés en Louisiane à l’époque de la compagnie du Mississippi de John Law (sous la Régence), puis plus tard un millier de prisonniers envoyés de France entre 1723 et 1749 pour parer à la crise de main d’œuvre. Mais ces volumes demeurent négligeables rapportés à la masse des immigrants issus essentiellement de la paysannerie, du clergé ainsi que de la petite bourgeoisie et petite noblesse des régions de l’Ouest de la France.
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La nécessaire défense de l’Amérique française
Quoiqu’il en soit, investi sur le devenir de sa Nouvelle-France, Louis XIV se voit également soucieux de renforcer la sécurité de la colonie et de ses habitants qui lui a tant manquée durant toute la première moitié du XVIIe siècle. À cette fin, notamment en vue de diminuer la menace iroquoise, le gouvernement de Louis XIV décide enfin de dédier la colonie de troupes régulières, avec l’envoi du régiment Carignan-Salières (représentant environ 1 200 hommes). Arrivés sur place en 1665, les soldats se mettent immédiatement à l’ouvrage : leur première tâche consistera à construire un réseau de fortifications le long de la rivière des Iroquois (aujourd’hui le Richelieu), qui relie le Saint-Laurent au lac Champlain et à la rivière Hudson (soit aux confins des zones de rayonnement respectives des Français et des Anglais – qui seront plus tard le théâtre des grands affrontements entre ces derniers… !).
Des guerriers iroquois observent un convoi français remontant une rivière. Privilégiant les tactiques de la « petite guerre », ces derniers ont en outre l’avantage de disposer de fusils modernes, qui leur ont été vendus par les colons de Nouvelle-Hollande dès les années 1650 pour les armer face à leurs concurrents français du nord (avec lesquels ils sont déjà rivaux dans le commerce des fourrures).
Ce travail accompli, dès l’année suivante, afin de produire une démonstration de force, des expéditions sont menées dans les marches des territoires iroquois, avec des résultats assez mitigés (les Iroquois, comme tous les Amérindiens, ne pratiquent pas en effet la guerre conventionnelle, frontale, à découvert, où ils se savent inférieurs en puissance, lui préférant la guerre d’embuscade et les attaques surprises). Les premiers affrontements avec les guerriers des nations iroquoises vont effet constituer un rude apprentissage pour ces soldats français venus depuis l’autre côté de l’Atlantique. Bien que sélectionnés parmi les militaires les plus initiés aux combats non-conventionnels, ces derniers devront ainsi s’habituer aux contraintes spécifiques du terrain nord-américain (immensité des espaces, hiver long et glacial, complexité du ravitaillement logistique,…) et à sa redoutable « guerre des bois » :
Jusqu’au début des années 1660, les autorités coloniales françaises avaient adopté une attitude surtout défensive dans le conflit les opposant à la puissante Confédération iroquoise. La prise en charge personnelle de la colonie par le roi Louis XIV et son premier ministre Jean-Baptiste Colbert marqua un tournant dans cette rivalité afin de renverser la vapeur.
En 1665, afin de sécuriser les établissements canadiens et de mater la menace iroquoise, quatre compagnies de troupes régulières de l’armée française furent envoyées à Québec, dont le régiment Carignan-Salières, totalisant plus de 1 200 soldats. Lors de trois campagnes militaires qui s’avérèrent de cuisants échecs, ces soldats apprirent à la dure ce que signifiait la guerre dans les forêts d’Amérique du Nord contre des guerriers aussi chevronnés que les Iroquois. Au cours de l’une de ces campagnes, initiée imprudemment en janvier 1666, les Français subirent plus de pertes qu’ils ne purent en infliger à leurs adversaires. Plusieurs des blessés survécurent grâce à la charité des Hollandais qui leur offrirent un sanctuaire, geste pour lequel les Français furent d’ailleurs des plus reconnaissants. Ce ne fut qu’à l’automne 1666 que les Français réussirent à porter un coup décisif à leurs rivaux quand Alexandre de Prouville, seigneur de Tracy, mena en pays iroquois — près du lac Champlain — 600 soldats, autant de miliciens canadiens et une centaine de guerriers wendats et algonquins. Voyant une armée aussi imposante s’avancer bruyamment au son des tambours, les Mohawks — les “frères aînés” de la Ligue des Cinq-Nations iroquoises — renoncèrent à l’affrontement et s’enfuirent avec femmes et enfants dans les profondeurs de la forêt, abandonnant du même coup leurs villages. Quatre d’entre eux furent pillés et brûlés. Aucun Mohawk ne fut tué ou capturé, mais pour eux cette destruction n’en fut non moins dommageable, étant déjà aux prises avec leurs ennemis traditionnels à l’est, les Mohicans. Face à cette puissance militaire considérable déployée par les Français, ils décidèrent alors qu’il valait mieux conclure une paix avec eux.
Cette première grande alliance conclue Français et Autochtones dans la région du Saint-Laurent offrira deux décennies de pays aux jeunes Canadiens et préfigurera la grande paix de Montréal du tournant du XVIIIe siècle.
Dans la même période, les quatre autres nations de la Confédération iroquoise — les Oneidas, les Onondagas, les Cayugas et les Senecas — démontrèrent elles aussi une ouverture à un accord, alors qu’elles venaient d’encaisser des pertes importantes dans leurs guerres contre les nations algonquiennes à l’ouest. […] Au printemps 1667, à la lumière de ces déroutes et devant l’annonce de l’arrivée imminente de renforts militaires français, une délégation de Mohawks s’amena à Montréal afin de s’entendre sur la fin des hostilités avec l’alliance franco-autochtone. Suite à des pourparlers qui s’avérèrent féconds pour les deux partis, une paix sera conclue à l’été. Celle-ci durera près de deux décennies.
Marco Wingender, extrait du chapitre « Conflit franco-iroquois (1667) : le retour de la paix dans la vallée du Saint-Laurent », issu de son ouvrage Le Nouveau-Monde oublié – La naissance métissée des premiers Canadiens
Zoom sur : le régiment de Carignan-Salières et les troupes de marine, les premières armées permanentes du Canada français !
Deux figures emblématiques des militaires de la Nouvelle-France : un soldat du régiment de Carignan-Salières (à gauche) et un soldat des compagnies franches de la Marine (à droite). Les hommes ainsi envoyés renforcer les défenses de la Nouvelle-France seront généralement recrutés parmi les « troupes de parti » de la Métropole, c’est-à-dire l’équivalent de ce que l’on appellera plus tard l’infanterie légère (il s’agissait en résumé des hommes spécialisés dans les missions d’éclairage, d’avant-garde des régiments réguliers en temps de guerre, ainsi que chargés de l’occupation et du contrôle des zones conquises – ce qui leur conférait aussi une sorte de fonction de police).
Les premières compagnies de soldats du régiment de Carignan-Salières débarquent à Québec en juin 1665. L’événement a sûrement de quoi impressionner : près de 1 500 hommes en uniforme, marchant au rythme du tambour sous le claquement des énormes drapeaux régimentaires, arrivent dans une colonie qui compte à peine 3 000 âmes (certains historiens estiment d’ailleurs que plus d’un million de Canadiens et Canadiennes descendraient aujourd’hui de ces soldats venus défendre la Nouvelle-France, dont un Québécois sur 10 !).
Que retenir du passage de ces hommes ? Premièrement, leur venue marque une rupture nette dans la gestion de la colonie : depuis 1663, celle-ci est sous la gouverne directe du roi de France, et non plus entre les mains de compagnies marchandes comme celle des Cent-Associés. Québec prend une toute nouvelle place dans l’administration royale, dont une des premières manifestation est l’envoi des troupe du Carignan-Salières. Ces soldats vont également servir aux projets de colonisation du Canada encouragés par le Roi. Une fois le pays pacifié, la Couronne va fortement inciter les soldats à s’établir au Canada en leur offrant des terres. Cette proposition généreuse va convaincre environ 400 soldats à rester. De ce nombre, 283 se marieront et auront une descendance, dont plusieurs avec des filles du Roy. La région où les seigneuries concédées aux officiers du régiment sont le plus concentrées se situe à l’embouchure de la rivière Richelieu sur le fleuve Saint-Laurent: Berthier, Lanoraie, Lavaltrie, Sorel, Contrecoeur et Verchères, par exemple, portent toujours les noms de ces officiers. Leur passage va également permettre à d’autres colons de s’installer dans les zones nouvellement sécurisées, notamment le long de la rivière Richelieu, mais aussi d’étendre la colonisation au bas du fleuve et en Gaspésie. Cette paix nouvelle va également inaugurer une période de prospérité durable.
« Le Régiment de Carignan-Salières : piliers de l’histoire canadienne », extrait d’un article du site web québécois Anecdotes Historiques
Une bonne vidéo de synthèse de la chouette chaîne québécoise L’Histoire nous le dira revenant sur l’arrivée du régiment de Carignan-Salières en Nouvelle-France et son rôle fondamental dans l’histoire canadienne !
Quand aux célèbres « troupes de marine » (que l’on peut considérer comme la première armée canadienne), leur nom a pour origine leur rattachement au Ministère du même nom (dont dépendent les colonies) plutôt qu’à celui habituel de la Guerre. Leur organisation diffère de celle d’un régiment classique : les compagnies de troupes de la marine sont dites « franches » car indépendantes les unes des autres bien que partageant un même uniforme (le fameux gris-blanc et bleu). Les premières seront déployées en 1683 (un moment fondateur car c’est la première fois que des troupes sont envoyées au Canada pour y demeurer de façon permanente !) et leur nombre ne cessera de grossir (cf. tableau ci-dessous) pour atteindre près de 2 000 soldats au début de la guerre de Sept Ans.
À la différence de la Métropole, l’avancement y est bien plus méritocratique et la proportion d’officiers d’origine canadienne atteindra les 2/3, témoignant de l’enracinement de ces troupes. Mises en échec lors de leurs premières interventions contre les Iroquois, les compagnies franches de la Marine s’adapteront rapidement à la réalité des combats sur le continent nord-américain et adopteront à l’instar des miliciens canadiens (avec lesquels ils menaient de nombreuses opérations combinées) les tactiques de la « petite guerre », ce qui expliquera largement leur succès à tenir en respect malgré leur nombre restreint les populeuses Treize Colonies voisines !
Les officiers qui arrivent d’Europe à la fin du XVIIe siècle constatent rapidement que ce qu’ils connaissent de l’art de la guerre n’a que peu d’utilité dans ce nouveau pays. En 1684, une petite armée de 1 200 soldats des compagnies franches, miliciens et amérindiens envoyés par le gouverneur La Barre marche tambour battant vers les villages iroquois. Ayant vu venir l’ennemi de loin, les amérindiens désertent le village, et l’armée française doit se retirer sans avoir combattu. Trois ans plus tard, le gouverneur général Denonville renouvelle l’expérience avec 2 000 soldats, sans plus de résultat. Non seulement la menace iroquoise est demeurée intacte, mais le 5 août 1689, les Iroquois ripostent violemment en mettant à feu et à sang le village de Lachine, tout près de Montréal. Cet événement déclencheur va changer la manière de concevoir la guerre au Canada.
Sous l’impulsion d’officiers tels que Charles Le Moyne et Joseph-François Hertel de Fresnière accompagnées de leur fils, on assimile les techniques militaires autochtones, qui consiste à tendre des embuscades aux ennemis, et les combinent au commandement et la discipline européenne. En 1686, un premier essai regroupant 30 soldats et 70 miliciens voyageurs prend totalement par surprise les Anglais de la baie d’Hudson, dont ils s’emparent des forts après une formidable expédition. En 1690, trois autres expéditions mènent au pillage des villages de Schenectady (New York), Portsmouth (Massachussetts) et Casco (Maine), après avoir traversé des centaines de kilomètres en pleine forêt. Dès lors,cette tactique devient la principale doctrine de guerre au Canada et le demeurera jusqu’à la Guerre de Sept Ans. Les officiers des troupes de la Marine jouent une grande part dans le perfectionnement de ce qu’on appelle communément la « petite-guerre ». En plus d’avoir du succès contre les Anglais, cette méthode donne de bons résultats contre les villages iroquois, ce qui attire le respect des autres Premières Nations, qui reconnaissent les capacités martiales des Français et recherchent leur protection. Les bénéfices de la guerre à l’amérindienne sont ainsi tant militaires que diplomatiques.
« Les troupes de marine : une première armée canadienne », extrait d’un article du site web québécois Anecdotes Historiques
En miroir de la première, une autre vidéo de L’Histoire nous le dira consacrée elle à l’histoire des compagnies franches de la Marine et leur rôle central dans la défense du Québec !
Mais avant de nous projeter déjà loin dans l’avenir et le destin de la Nouvelle-France, revenons en si vous le voulez bien à l’arrivée de notre régiment de Carignan-Salières dans la jeune colonie canadienne. Ses premières interventions sont, nous l’avons vu plus haut, dirigées contre la menace iroquoise, et impulsent bientôt un nouveau cycle de conflits avec ces derniers, alimentés notamment par les actions entreprises par le nouveau gouverneur de Québec, le comte de Frontenac. Dès sa prise de fonction en 1672, celui-ci engage en effet la construction d’un fort sur le lac Ontario (actuelle ville de Kingston), afin de développer le commerce des fourrures dans l’Ouest. Cette expansion provoque à partir de 1675 une vive réaction des Iroquois, qui cherchent à prendre le contrôle de la vallée de l’Ohio (région vers laquelle commence aussi à regarder très sérieusement les Anglais, bientôt enserrés dans leurs Treize Colonies, encerclées par la Nouvelle-France de la Louisiane à l’Acadie).
Malgré plusieurs avertissements de Colbert, Frontenac s’entête dans de vaines querelles et finit par être rappelé en France. Il est néanmoins de retour à son poste en 1689, en pleine guerre de la Ligue d’Augsbourg contre les Britanniques et leurs alliés iroquois (les guerres entre puissances européennes se répercutant désormais systématiquement dans leurs empires coloniaux respectifs !). Il réorganise alors les forces de la colonie, passe à l’attaque en 1690 et résiste au siège de Québec par William Phips qui vient de piller l’Acadie. Le conflit s’enlise alors dans une guerre de raids menés de part et d’autres jusqu’en 1697. Frontenac n’en oublie pas pour autant le développement du commerce des fourrures à l’Ouest : des postes sont établis dans des régions de plus en plus éloignées jusque chez les Sioux (les Hurons n’étant plus là pour assurer le relai de l’ancien réseau). Il entreprend également plusieurs opérations d’envergure contre les Iroquois, qui perdent du terrain. Son attitude déterminée aura contribué à placer la France en position de force lors de la grande conférence de Montréal qui se tiendra en 1701, et qui aboutira à une grande paix amérindienne.
Au temps de la colonisation française, la région des Grands Lacs était appelée le « Pays-d’en-Haut » et constituait l’un des territoires administratifs de la Nouvelle-France(carte de gauche, réalisée par Jacques-Nicolas Bellin en 1755). Situé à l’emplacement actuel de la ville de Détroit, le fort Pontchartrain du Détroit en formait le principal établissement. Ce fort constituait à ce titre la clef de voûte de la présence militaire française dans la région, qui s’y appuyait également sur les forts Niagara (1678), Michillimakinac (1715), et Chagouamigon (1718). Ces forts, à la fois garnisons et postes de traite, servaient ainsi à affirmer la souveraineté française et à faciliter le commerce des voyageurs. À droite, on peut voir une représentation d’époque du Fort Frontenac, l’un des verrous de la frontière franco-britannique érigé par le gouverneur à la fin du XVIIe siècle.
Agriculture, pêche et fourrures : les trois mamelles du développement économique de la Nouvelle-France
Longtemps demeurée uniquement axée sur les activités liées à la pêche et à la traite des fourrures, l’économie de la Nouvelle-France, tout particulièrement dans son berceau du Saint-Laurent, va connaître d’importantes mutations avec la mise en place de la colonie royale. En effet, la nouvelle dynamique de peuplement impulsée par le programme des « filles à marier », ainsi que l’arrivée modeste mais constante de familles de colons venues de France qui se mirent en place à partir des années 1660, vont entraîner graduellement une diversification de l’économie.
Après l’instauration du gouvernement royal en 1663, comme nous l’avons vu plus haut, la population canadienne commença à croître naturellement de façon beaucoup plus rapide. Dans ce nouveau contexte, la majorité des Français du Canada, et tout particulièrement les nouvelles familles pionnières, délaissèrent la traite des fourrures pour se consacrer au développement de l’agriculture, avec le défrichage de terres et la construction de fermes et de moulins le long des rives du Saint-Laurent, essentiellement entre Québec et Trois-Rivières, où les terres étaient bonnes à cultiver.
La prospérité des possessions anglaises et françaises d’Amérique du Nord reposa longtemps sur ce qu’on appelait la « traite indienne », c’est-à-dire le commerce des peaux précieuses, en particulier des peaux de castor. Ces dernières en particulier étaient très recherchées en Europe, car elles servaient à réaliser les chapeaux portés par les plus fortunés, ce qui avait rendu leur commerce très lucratif. Bien que toutes sortes de fourrures fussent vendues, le castor était de loin le produit phare de l’industrie, divisé en deux catégories : le « castor sec » (dont la peau était séchée aussitôt après la chasse), et le « castor gras », le plus prisé. Confectionné en manteau, porté tout un hiver par le chasseur (amérindien), il avait eu le temps d’être assoupli et de perdre ses poils longs pour ne conserver que son duvet. Celui-ci, séparé du cuir par les chapeliers européens, servait de matériau de base aux chapeaux de feutre qui resteront à la mode sur le Vieux Continent jusqu’au début du XXe siècle !Sous le règne de Louis XIV, Colbert encouragea toutefois les Français du Canada et d’Acadie (et tout particulièrement les nouvelles familles pionnières) à délaisser la traite des fourrures pour se consacrer au développement de l’agriculture. Ces derniers s’employèrent alors au défrichage de terres et à la construction de fermes et de moulins le long des rives du Saint-Laurent, essentiellement entre Québec et Trois-Rivières, où les terres étaient bonnes à cultiver. Colbert incita également les intendants de Nouvelle-France à stimuler certaines activités, y compris des industries, pour le marché local. Les efforts menés permirent à la colonie de développer avec succès les productions de blé, de pois, de lin, de chanvre ainsi que l’élevage (bovins, porcins, ovins, chevaux), qui stimulèrent à leur tour le développement d’industries locales (moulins, tissage, tannerie, cordonnerie,…).
Colbert incita également l’intendant Talon à stimuler certaines activités, y compris des industries, pour le marché local. Ses initiatives en matière d’agriculture eurent du succès, avec le blé, les pois, le lin, le chanvre et l’élevage (bovins, porcins, ovins, chevaux), qui stimulèrent à leur tour le développement d’industries locales (moulins, tissage, tannerie, cordonnerie,…). Cependant, d’autres restèrent bloquées à l’intendant canadien : on lui interdit ainsi par exemple la culture du tabac afin de ne pas concurrencer les autres colonies françaises (en particulier celles des Antilles, ses précieuses « îles à sucre »).
Comme je vous le raconte dans cet article, les colonies françaises des Antilles constituèrent une source très importante de richesses pour la Métropole à partir de la fin du XVIIe siècle (assurant jusqu’à 10% de ses ressources fiscales au milieu du XVIIIe siècle !).
Durant la même période, l’Acadie, elle-aussi entrée dans le périmètre de la colonie royale et de son administration, voit enfin également sa situation s’améliorer. Comme l’ensemble de la Nouvelle-France avant 1663, elle avait été laissée aux bons soins des compagnies à monopole, dont l’objectif était bien avant toute chose d’exploiter la fourrure et la morue que de faire venir des colons. Après les maigres réussites d’implantations permanentes à l’époque de Champlain, il y avait néanmoins eu une grande année fondamentale dans l’histoire du peuplement de l’Acadie : celle de 1632, marquée par l’arrivée de 300 hommes, bientôt suivi de colons qui fonderaient des familles et feraient de l’Acadie une colonie à vocation agricole.
Le développement agricole de la colonie prend alors une identité particulière en raison du recours à la remarquable technique des aboiteaux, ces digues qui permettent aux Acadiens de gagner sur la mer et les fleuves des terres à cultiver. Un système qui fonctionne tant et si bien qu’à compter de ce moment, la colonie aura la réputation d’être pratiquement autosuffisante sur le plan alimentaire. Elle en vient même à générer des surplus, qu’elle exporte vers la Nouvelle-Angleterre en échange de biens de consommation que la France ou le Canada n’arrivent pas à lui fournir en quantité suffisante pour répondre à ses besoins.
Une magnifique peinture représentant la campagne acadienne, et qui témoigne bien de l’accent agricole de la seconde grande région de peuplement français de l’Amérique du Nord après la vallée du Saint-Laurent (actuel Québec).
Un remarquable schéma du système des aboiteaux utilisé pour l’aménagement et le développement agricole de l’Acadie au XVIIe siècle. Ce dernier permet de drainer les marais pour optimiser les surfaces de terres cultivables, tout en constituant des digues protégeant des vagues et des grandes marées.
Les échanges réguliers et intenses avec les colonies anglaises d’Amérique auront en outre pour effet de forger chez les Acadiens un certain esprit d’accommodement. C’est ainsi notamment qu’ils en viendront à comprendre et intégrer qu’en raison de la vulnérabilité de leur colonie aux impératifs géopolitiques européens et nord-américains (et coincés entre les colonies anglaises et le Canada français qu’ils sont), la neutralité – concept pourtant assez impensable sous l’Ancien Régime – pourrait constituer une option politique viable. L’histoire tourmentée de cette région leur donnera à la fois tort et raison.
* * *
L’expansion de la Nouvelle-France dans le Grand Ouest américain
Les Canadiens ne s’étaient pas contentés de mettre en valeurs les rives du Saint-Laurent. Ils avaient poussé vers l’ouest et le sud, atteint les grands lacs et pénétré dans le bassin supérieur du Mississippi, par un des nombreux portages qu’utilisaient depuis longtemps les Indiens. […] En 1672, l’intendant Jean Talon lançait, à la découverte du Mississippi, un marchand, Jolliet, et un missionnaire, le Père Marquette. Ils rentraient après avoir découvert l’Illinois, l’Ohio, le Missouri, exploré le grand fleuve jusqu’à son confluent avec l’Arkansas, et baptisé cette région immense, aux limites incertaines, du beau nom de Louisiane.
Pierre Gaxotte, Le siècle de Louis XV, p. 200
La fin du XVIIe sièclen’est pas seulement marquée par la restructuration de la colonie (entreprise par Louis XIV et Colbert dès leur prise de pouvoir), par l’important développement économique et démographique que cette nouvelle administration va impulser, et par les grands succès diplomatiquesqui aboutissent à l’établissement d’immenses alliances franco-indiennes, de l’axe laurentien à la région des Grands Lacs (cela pour rappel dans l’objectif d’obtenir le monopole de la traite des fourrures dans ces régions au détriment des Anglais, permettant du même coup de contrecarrer l’expansionnisme britannique vers ces mêmes régions). Elle est également remarquable (et remarquée) par une expansion française très impressionnante, voire héroïque, sur les immenses territoires américains encore inconnus. Aujourd’hui oubliées (ou parfois assimilées à de viles entreprises coloniales), les prouesses des explorateurs et des coureurs des bois, ces voyages aux confins du continent, ont permis en effet d’immenses et authentiques découvertes, ainsi que de grands progrès de la cartographie ! Autant d’entreprises d’exploration glorieuses, et qui résultent presque toujours de rencontres fructueuses avec les nombreuses tribus amérindiennes qui guidèrent ces aventuriers.
Au milieu des années 1660, les Relations des Jésuites avaient fait état de la grande rivière Missipi, qui, selon certaines tribus autochtones, conduirait à une mer. Cette piste du Mississippi fut ainsi celle que suivirent Louis Jolliet et Jacques Marquette puis René-Robert Cavelier de La Salle, dont les expéditions les menèrent jusqu’à l’embouchure du grand fleuve dans le golfe du Mexique. Puis, dans les pas de La Salle, il y eut l’expédition de Pierre le Moyne d’Iberville, qui y revint par mer pour fonder officiellement la Louisiane en 1699 (un accomplissement qui lui valut d’être le premier canadien à se voir remettre des mains de Louis XIV la Croix de Saint-Louis – la plus haute distinction du royaume !).
Au XVIIIe siècle, ce sont les aventures de Pierre Gaultier de la Vérendrye et de ses fils qui retiendront l’attention. En canot et à pied, ces hommes auront franchis des distances colossales. De 1731 à 1741, les La Vérendrye fondent six forts dans l’Ouest canadien et établissent de nouvelles relations commerciales avec les autochtones rencontrés. En janvier 1743, deux de ses fils se rendront même jusqu’au pied des Rocheuses, le grand massif montagneux qui sépare les Grandes Plaines du Pacifique. Bien avant Daniel Boone ou Davy Crockett, ce sont ainsi en quelque sorte ces descendants des Français qui auront parcourus l’Amérique et, les premiers, tissés des liens durables avec les Amérindiens. Ayant pris forme au tournant des années 1670, leurs aventures se poursuivront jusqu’au XIXe siècle.
Sur ces deux belles cartes, on peut voir les expéditions menées entre 1679 et 1687 par Cavelier de La Salle dans le bassin du Mississippi, ainsi que les itinéraires suivis par les différentes expéditions de les La Vérendrye père et fils dans le Grand Ouest canadien. Jamais explorateurs européens ne s’étaient alors enfoncés aussi loin en terre nord-américaine… !Suite à l’ensemble des explorations menées par les La Salle et les Joliet et Marquette puis par leurs successeurs dans le bassin du Mississippi, la France prend officiellement possession de ces régions situées entre les Grands Lacs et la Louisiane, qu’elle nomme le « Pays des Illinois ». Rapidement, les Franco-Canadiens commencent à s’y établir et fondent des comptoirs et des postes pour le commerce des fourrures. D’abord gouverné depuis le Canada, le Pays des Illinois est ensuite rattaché officiellement à la Louisiane sous Louis XV (moment où la région prend le nom de « Haute-Louisiane »). C’est le Fort de Chartres, bâti au point de rencontre du fleuve Mississippi et du Meramec, qui deviendra le chef-lieu de cette nouvelle subdivision administrative. Sa population, composée essentiellement de colons canadiens et vivant d’étroites fréquentations avec les Nations Autochtones, restera très faible et se regroupera autour de quelques villages – généralement d’anciens sites de peuplement amérindien (Kaskaskia, Cahokia, Prairie du Rocher, Sainte-Geneviève, Saint-Philippe, Vincennes,…). De nos jours, ce que l’on nomme parfois le français du Missouri (Paw Paw French en anglais) constitue d’ailleurs une survivance de cette lointaine présence française dans cette partie du centre des États-Unis ! Durant ces grandes expéditions dans les territoires du Grand Ouest américain (et qui deviendront les régions dites du « Pays des Illinois » et des « Pays-d’en-Haut »), des petits postes seront construits par les explorateurs, généralement sur des sites stratégiques le long des rivières – qui constituaient la principale voie de déplacement à travers les immensités continentales (confluences, lacs,…). Ils deviendront plus tard le site de forts plus importants et parfois même de petites colonies de peuplement ou de missions jésuites. Parmi ces forts qui serviront ensuite de maillage et de relais de communication à travers les immensités de la Nouvelle-France (ou de réseaux de postes pour le commerce des fourrures), citons par exemple les forts Miami (1679), Crèvecœur (1680), Saint-Louis-du-Rocher (1682) Saint-Joseph (1691), Massiac (1702), Kaskaskia (1703), La Baye (1717), Ouiatenon (1717), Cavagnial (1724), Beauharnois (1727), Bourbon (1741), Dauphin (1741),… (ci-dessus, les forts Massiac et Beauharnois, situés respectivement près de la confluence de l’Ohio et du Mississippi, et non-loin des sources du fleuve).De même, suite à l’exploration puis à la fondation de la Louisiane, des forts seront rapidement bâtis pour défendre le nouveau territoire revendiqué par la Couronne de France, en particulier le long des côtes du golfe du Mexique, menacées et attaquées dès leur prise de possession par le voisin espagnol (implanté depuis le XVIe siècle au Mexique et en Floride). Sur les illustrations ci-dessus, on peut ainsi voir le fort Saint-Louis-de-Mobile, construit au débouché de la rivière du même nom sur la mer des Caraïbes, ainsi que le fort Condé, qui se trouve aujourd’hui au cœur de la ville moderne de Mobile, dans l’État de l’Alabama !
Un extrait de ma carte sur l’application Mapstr (que je présente et partage à la fin de cet article), via laquelle j’ai cartographié la plupart des anciens forts et postes de la Nouvelle-France. Une carte qui permet ainsi d’apprécier l’envergure géographique de l’ancienne Amérique (sous influence) française (les postes les plus méridionaux de la Nouvelle-France se trouvaient en effet au pied des Rocheuses américaines et canadiennes, à 1.000 km seulement du Pacifique !).
EN RÉSUMÉ : Concernant l’évolution générale de la Nouvelle-France, nous l’avons vu : l’entrée en scène de Louis XIV a favorisé l’essor de cette colonie, dont il fait une véritable province de France. Il l’a doté d’une organisation administrative hiérarchisée, veillé au peuplement, étendu son emprise territoriale et permis la multiplication des entreprises économiques. La sécurité de la colonie a également été apportée à sa jeune population européenne, grâce notamment à l’arrivée du régiment de Carignan-Salières, qui a érigé des forts, ravagé des villages ennemis (iroquois) et s’est plus globalement employé à démontrer la puissance militaire française.
Sur le plan économique aussi, la colonie s’est développée. L’intendant Jean Talon, solidement appuyé depuis la Métropole par le ministre Jean-Baptiste Colbert, a amorcé un dynamique programme de développement. À l’agriculture et au commerce des fourrures (dont le réseau commercial a été réorganisé et étendu avec les nations autochtones), l’intendant de la Nouvelle-France ajoute la construction navale, le commerce avec les Antilles, les cultures industrielles (lin, chanvre,…) et les entreprises de pêche. Au tournant du XVIIIe siècle, la colonie s’est ainsi autonomisée : elle possède désormais ses champs de blé, de chanvre et de lin, ses filatures, ses pêcheries, ses forges, sa route royale, ses ateliers de construction, ses ports, ses brasseries, ses troupeaux, sa flottille maritime, lacustre et fluviale. Le Canada est né.
Agriculture au Canada et cultures de plantation en Louisiane : telles seront les deux grands leviers de développement économique (et de recherche d’autosuffisance alimentaire) soutenues par les autoritésde la Nouvelle-France en complément de la traite des fourrures (qui connaîtra un essoufflement important à partir du début du XVIIIe siècle) et d’une petite industrie naissante (forges, pêcheries, filatures, chantiers navals, etc.).
Calquée sur le modèle administratif et politique de sa métropole, la Nouvelle-France a en outre accueilli; nous l’avons vu, des immigrants français de toutes sortes : artisans, prêtres, missionnaires, aristocrates, trappeurs, et bien sûr paysans, originaires de l’ensemble des régions de l’Ouest. Cette nouvelle société coloniale répond à ses propres coutumes et ses libertés, et l’on peut déjà y voir la naissance d’un peuple canadien. Des institutions religieuses sont implantées pour contrôler cette nouvelle population hybride (sans parler des nombreuses missions – notamment jésuites – qui s’y établiront de leur propre initiative), avant que la colonie de la Nouvelle-France ne devienne une possession pleine de la Couronne (et se voit ainsi dotée d’une administration similaire à une province française, avec à sa tête un gouverneur et un intendant).
À la fin du XVIIe siècle, les territoires sous contrôle de la colonie ont enfin continué de s’étendre considérablement, du fait notamment de la nouvelle vague d’explorations encouragée par Louis XIV. En 1670, le tour des Grands Lacs est ainsi réalisé, et en 1682, Cavalier de La Salle descend le Mississippi et revendique au nom du royaume de France toute la région, qu’il nomme Louisiane en l’honneur de son roi. En seulement un siècle, la Nouvelle-France est ainsi passée d’un réseau de comptoirs à une immense et prospère colonie royale s’étendant sur près de 4 fois la France, faisant taire (pour un temps seulement) les ambitions espagnoles puis anglaises sur cette partie de l’Amérique.
La Nouvelle-France au XVIIIe siècle, de l’apogée à la chute
Au début du XVIIIe siècle, la Nouvelle-France atteint son maximum d’extension territoriale, couvrant alors près des deux tiers de l’Amérique du Nord. Environ 250 personnes vivent dans une dizaine d’agglomérations à Terre-Neuve. L’Acadie compte près de 15 000 habitants et habitantes. Quelques centaines de personnes s’établissent à l’embouchure du Saint-Laurent et autant dans la région des Grands Lacs. Quelques centaines de personnes pratiquent de façon saisonnière la pêche sur les côtes du Labrador. Le bassin de la rivière Saguenay, qui constitue le Domaine du Roi, contient quelques postes de traite. Le Canada de l’époque compte quelque 20 000 habitants et habitantes.
Les gens du Canada sont agriculteurs ou agricultrices pour la plupart, répartis en un long ruban de peuplement entre Québec et Montréal. À l’ouest, une série de postes de traite et de forts jalonnent les voies de communication. Enfin, un peu plus tard, La Vérendrye déroule la carte du continent jusqu’aux pieds des Rocheuses. Mais la Nouvelle-France est un colosse aux pieds d’argile. Les colonies britanniques américaines sont 20 fois plus populeuses et se sentent encerclées et menacées. Par le Traité d’Utrecht en 1713, qui marque la fin de la Guerre de la succession d’Espagne, la France cède à ce titre à l’Angleterre, Terre-Neuve, la péninsule de l’Acadie et la baie d’Hudson. La Confédération Haudenosaunee (iroquoise) passe sous la protection des Britanniques.
L’Amérique française du tournant du Siècle des Lumières constitue, nous l’avons vu, un parfait microcosme de sa Métropole, une sorte de France miniature sur le continent américain, qui a développée sa propre culture, façonnée par les contraintes locales (climat, isolement, environnement, relations commerciales et métissage avec les populations amérindiennes). Principal bassin de peuplement de la colonie, le Canada se démarque bientôt par une identité propre et marquée, et au début du XVIIIe siècle, on a déjà assisté à la naissance d’une nation canadienne, d’essence catholique et paysanne, mais aussi déjà largement métissée au fur et à mesure que les fameux coureurs des bois épousaient les femmes des tribus amérindiennes qu’ils avaient fréquentées. De façon générale, les Canadiens nés au pays considèrent la vallée du Saint-Laurent comme leur patrie.
Le XVIIIe siècle s’ouvre, néanmoins, sur une crise majeure dans l’économie coloniale. Le principal produit d’exportation (les fourrures) est touché par une mévente en Europe, impliquant une qualité à la baisse et des coûts de revient qui deviennent bien moins attrayants. Les nombreux jeunes gens qui viennent de s’établir n’ont donc d’autre choix que de se replier sur la terre. La reprise économique est bien lente, mais elle connaît un essor sans précédent au cours de la longue période de paix qui s’étend de 1713 à 1744. Pour protéger ses zones de pêche, son territoire et les échanges commerciaux avec la colonie, la France a donc érigé une imposante forteresse à Louisbourg. Le développement de l’agriculture rapporte des surplus qui, à compter de 1720, sont exportés vers l’île Royale et les Antilles françaises. Le territoire du Canada compte environ 200 seigneuries. Le peuplement accéléré par un taux de natalité très élevé entraîne la création de paroisses.
Concernant l’évolution économique du Canada français au XVIIIe siècle, à cette époque, c’est donc toujours l’agriculture qui, sans surprise, continue d’occuper la majorité des Canadiens. La vallée du Saint-Laurent se caractérisait par une longue bande ininterrompue de villages, hameaux et fermes, constituant en quelque sorte le grenier à blé du Canada. La population urbaine, quant à elle, comptait en outre de nombreux artisans, lesquels bénéficiaient d’un régime beaucoup plus libéral qu’en métropole. Autour des années 1730, peu avant la guerre qui devait bientôt signer la fin de la Nouvelle-France, le Canada connaissait même un embryon de développement industriel avec l’essor des forges du Saint-Maurice, qui permettaient désormais à la colonie d’être autonome dans la production d’une multitude de produits du fer (chaudrons, boulets de canon, poêles, etc.), ainsi qu’avec le développement d’une (modeste) industrie de la construction navale.
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Une colonie de trappeurs et de paysans
L’exploitation du fer débute en 1733, à environ 12 kilomètres de la rivière Trois-Rivières. Un ruisseau qui se jette dans la rivière Saint-Maurice fournit la force hydraulique, et, pour faire fondre le minerai, on utilise du charbon produit localement.
D’un point de vue sociologique, concernant le Canada français (le cœur de la Nouvelle-France), il est intéressant d’y noter que la société coloniale, influencée par l’élite française qui gère sa destinée, se modèle sur celle de la mère patrie. Elle s’en éloigne toutefois à cause de la faiblesse numérique de la population et d’un contexte économique et géographique radicalement différent. Nobles, bourgeois et bourgeoises, officiers militaires, seigneurs, administrateurs civils et négociants et négociantes s’allient entre eux ou elles. Ensemble, ils et elles forment une haute société très sensible aux faveurs des autorités de la colonie.
Cependant, 80 % de la population vit sur la terre et des produits de la terre. Chaque génération produit de nouveaux pionniers et pionnières qui recommencent à défricher, peupler, s’acclimater aux saisons, aménager une nouvelle portion de territoire et à s’associer à ses voisins. L’importance de la terre, du bien paternel, de l’indépendance économique caractérisent l’appropriation de ce territoire d’Amérique par des descendants de Français.
Un constat qui dresse le portrait d’une forte dichotomie entre les élites dirigeantes et la haute-société de cette Nouvelle-France, parfois bien éloignées de leur devoir de bonne gestion et développement de la colonie, et sa population urbaine et rurale, qui réalise depuis des siècles un remarquable travail d’exploration et d’alliance avec les autochtones, de développement de l’agriculture, du commerce, de l’artisanat et de l’industrie. Une population ayant forgé son identité franco-canadienne et qui se caractérise par un fort ancrage et attachement à son pays, un fort patriotisme pour le défendre, qui contraste avec la certaine corruption qui peut exister dans les strates de la haute-société coloniale.
L’intérieur d’une maison canadienne du XVIIIe siècle : simple, rustique, mais guère différent d’un foyer paysan de la ruralité française, si ce n’est la rigueur (et longueur) toute particulière des hivers…
Quant à la Louisiane, suite à l’implantation réussie de Pierre Moyne d’Iberville puis à la fondation de la Nouvelle-Orléans au début du XVIIIe siècle et l’arrivée de colons, l’économie s’y orientera immédiatement vers la production de plantations que son climat bien différent du canadien rendait propice. Production qui décolla dès les années 1710 et 1720, d’abord axée sur l’exportation du tabac (régie par la puissante Compagnie des Indes), mais aussi sur du riz pour le marché local. Ce focus sur le développement de la Louisiane constitue à ce titre l’occasion d’évoquer la question de la pratique de l’esclavage dans les colonies de la Nouvelle-France. Du fait de son économie axée sur les plantations, l’esclavage fut en effet beaucoup pratiqué en Louisiane, bien qu’à une relativement petite échelle comparée aux Treize Colonies anglaises ou aux Antilles (la Louisiane comptait en effet environ 7 000 ou 8 000 esclaves au milieu du XVIIIe siècle, pour environ autant d’Européens).
Deux esclaves sous l’œil de leur contremaître en Louisiane…
Quant au reste de la Nouvelle-France (Canada, Acadie,…), l’esclavage y fut globalement marginal. Quelques esclaves amérindiens (faits captifs par d’autres tribus, et que l’on nommait les panis), furent achetés par des Français, essentiellement dans la région du Missouri, ceux-ci étant ensuite revendus au Canada ou en Louisiane, où l’on tentait de les faire travailler dans les plantations. Quant à l’importation d’esclaves noirs au Canada, elle fut interdite jusqu’au XVIIIe, après quoi elle devint significative avec environ trois cents Africains qui furent transportés au Canada, ce qui reste peu à nouveau par rapport au Treize Colonies, à la Louisiane ou surtout aux Antilles. L’économie du Canada ne fut cependant pas esclavagiste : l’achat d’un esclave correspondait à l’affichage d’un statut social élevé. On les retrouvait ainsi chez de riches particuliers ou au sein de grands établissements qui les utilisaient comme domestiques (propriété en ville, grands domaines seigneuriaux, Églises, hôpitaux,…).
Zoom sur: le premier empire colonial français (1534-1763)
Au début du XVIIIe siècle, l’espace colonial françaispeut être divisé en trois grandes zones géographiques distinctes: la Nouvelle-France (la grande colonie française d’Amérique du Nord), les Antilles (Saint-Domingue, Martinique, Guadeloupe,…), et l’ensemble des possessions françaises aux Indes (régions de Pondichéry et de Yanaon) et sur la route de ces dernières (comptoirs africains du Sénégal,…). Développées essentiellement sous le règne de Louis XIV, chacune de ces zones coloniales dispose globalement de ses propres ressources, ainsi que d’un système administratif et commercial qui lui est propre.
Les possessions antillaises : les précieuses « îles à sucre » de la France
Si les Espagnols sont les premiers à s’installer aux Antilles après leur découverte par Colomb, les Français (comme les Anglais et les Néerlandais) colonisent les îles à l’époque de Richelieu – exploitant déjà le déclin consommé de la puissance espagnole. Rapidement, l’implantation de la canne à sucre s’y manifeste comme la plus profitable des économies de plantation, et l’arrivée de colons comme l’esclavage se développe. En quelques décennies, les Antilles françaises deviennent densément peuplées et voient l’apparition de nombreuses villes et ports marchands, où sont également présents de nombreux flibustiers ou boucaniers. Déjà théâtres de nombreuses batailles à la fin du siècle (répercussion outremer des guerres – Hollande, Ligue d’Augsbourg – qui déchirent alors le continent et les puissances européennes), les Antilles voient alors fortement diminuer la présence hollandaise et espagnole au profit des Anglais et surtout des Français, qui tirent désormais de très gros profits de leurs îles à sucre.
En 1697, par le traité de Ryswick (qui met fin à la guerre de la Ligue d’Augsbourg), la France fait entériner sa souveraineté sur toute la partie occidentale de l’île de Saint Domingue (historiquement sous domination espagnole, et initialement baptisée Hispaniola), où des corsaires et comptoirs français se sont établis depuis près d’un siècle. Cette région (future Haïti) deviendra, avec la Martinique et la Guadeloupe, l’un des lieux centraux de l’expansion sucrière française (qui verra le royaume devenir premier exportateur mondial de sucre au tournant des années 1720).
L’essor de la compagnie des Indes orientales
Du côté de l’Asie enfin, si toute la première vague de compagnies commerciales et de colonisations impulsées par Richelieu puis Colbert (Inde, Madagascar,…) s’y solde par de cuisants échecs, la fin du XVIIe siècle y voit le vent tourner par les Français et ces derniers y développer un commerce florissant. Grâce en particulier au grand comptoir commercial de Pondichéry (Inde), ainsi qu’à sa grande base navale de l’Isle de France (précieuse étape aux navires de commerce et de guerre sur la route des Indes), la compagnie des Indes orientales fondée quelques décennies plus tôt par Colbert connaît en effet un essor fulgurant, permettant d’asseoir solidement l’implantation des Français sur le continent asiatique. Si la compagnie connaîtra des difficultés durant les guerres franco-hollandaises (et ne sera jamais en situation de contrôle de l’océan indien), elle bénéficiera toutefois pleinement au début du XVIIIe siècle de la perte de vitesse de la marine et du commerce néerlandais, se mettant ainsi à engranger de fabuleux bénéfices (cf. encadré sur les compagnies des Indes).
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Un empire mondial à l’importance économique vitale pour le Royaume
En cette époque de grand développement du commerce international, l’ensemble des possessions françaises outremers (appelées ultérieurement les « vieilles colonies ») constituent ainsi en premier lieu les attributs d’une politique économique (connue sous le nom de mercantilisme) pensée et développée à l’échelle mondiale. Les Antilles jouent le rôle de pourvoyeuses de sucre ré-exportable vers le reste de l’Europe (un commerce hautement rentable et véritable « machine à cash » de l’État français de l’époque) ; le Sénégal, le réservoir et fournisseur de « main d’œuvre servile » (via la traite négrière et le commerce triangulaire) ; Saint-Pierre et Miquelon, la morue (les Grands Bancs de Terre-Neuve constituant alors la plus importante zone halieutique du monde !) ; les Indes françaises, les épices et les produits de luxe ; et la Réunion, enfin, une base stratégique ainsi qu’un apprécié lieu de relâche…
Au tournant des années 1750, les établissements français des Indes occidentales (Antilles) et de l’Amérique du Nord représentent plus du quart du commerce français d’outremer, et auront suscité depuis un siècle le développement considérable d’un grand nombre de ports de la façade atlantique. La cité portuaire de Saint-Malo devient ainsi florissante grâce au produit de la pêche dans l’Atlantique nord et dans le golfe du Saint-Laurent ; La Rochelle constitue l’entrepôt du commerce des fourrures (la plus importante des activités économiques du Québec et de la région des Grands Lacs) ; Nantes est la plaque tournante du commerce du café, et Bordeaux, enfin, le centre de (re)distribution du sucre qui arrive en masse des Indes occidentales françaises (et notamment de Saint-Domingue, qui est alors devenu l’un des territoires les plus riches et les plus productifs du monde !).
Au XVIIIe siècle, les Antilles constituent l’une des principales sources de richesses de la Monarchie française. Vers le milieu du Siècle des Lumières, la France contrôle la quasi-totalité des îles antillaises entre Puerto Rico et la côte guyanaise (dont en particulier, ses deux riches colonies de la Martinique et de la Guadeloupe, qui deviendront un jour des départements d’outre-mer). Mais la perle des Antilles françaises demeure de loin Saint-Domingue, véritable « grenier à sucre » de l’Europe (qui compte à elle seule plus d’un demi-million d’esclaves…).
Dans ce contexte où la France du milieu du XVIIIe siècle tient avant tout à sanctuariser ses colonies des Antilles et le commerce colonial qui va avec, si la valeur économique de la Nouvelle-France demeure donc limitée pour Versailles, il en est cependant tout autrement de son importance sur le plan géostratégique. En cette époque où la France de Louis XV est en effet devenue la seconde puissance maritime de la Planète et est engagée de fait dans un duel mondial avec la Grande-Bretagne, la Nouvelle-France semble ainsi avoir acquise une fonction stratégique (et assez cynique du point de vue de ses colons dont elle constitue désormais la patrie) : occuper et mobiliser des forces considérables d’Albion à peu de frais :
Il suffit de s’en tenir aux « isles », joyaux de la couronne des Lys outre-mer, pour résumer comment l’entreprise coloniale était conçue en France. Les instructions royales de 1755 sont à cet égard très explicites : « Les Antilles ne sont absolument que des établissements de commerce ». Malgré ce dogme mercantiliste, l’idée d’un domaine royal au-delà des mers transparaît néanmoins des courriers diplomatiques, que les cartes ne manquent pas non plus de projeter. De ce point de vue, les considérations stratégiques plus qu’économiques dans l’estime de l’Amérique du Nord l’emportent, comme l’illustrent les mémoires de La Galissonnière et du maréchal de Noailles sur la défense du Canada et des empires espagnol et français. Ainsi la colonie était-elle vue comme un front de diversion pour protéger l’essentiel, les Antilles, argument principal justifiant sa défense – et les dépenses conséquentes. On conviendra que ce point de vue, qui était celui du pouvoir, pouvait ne pas être partagé par les habitants de la Nouvelle-France.
François Ternat, Partager le monde : Rivalités impériales franco-britanniques (1748-1756), p. 537
En réalité, le Canada et l’Amérique française ont une importance stratégique, car les Anglais attachent une telle importance à leurs colonies continentales d’Amérique qu’ils distrairaient des forces importantes pour les défendre, forces qu’ils ne pourraient employer en Europe. Or si la vallée de l’Ohio, qui relie les grands lacs au Mississippi, est abandonnée, le commerce du Canada est perdu, la Louisiane menacée et le Mexique, qui appartient à l’allié espagnol, est également menacé. Il faut donc encercler les colonies anglaises pour inquiéter le gouvernement de Londres, qui immobilisera alors flotte et armée. On pourra sauver le commerce français avec les Antilles et mettre un terme à l’expansion britannique sans même avoir une marine capable de lutter à armes égales avec la Royal Navy. En construisant des forts dans l’Ohio, on peut très bien se passer de la flotte qui correspondrait normalement à l’importance des intérêts économiques et coloniaux de la métropole. Le raisonnement est hardi, il correspond aux nécessités de l’heure et préfigure la stratégie de Napoléon, qui, avec le blocus continental, croyait vaincre l’Angleterre après Trafalgar, sans disposer d’une flotte de guerre capable de vaincre la Royal Navy.
Jean Meyer et Jean Béranger, La France dans le monde au XVIIIe siècle, pp. 204-205
De façon générale, vous l’aurez compris, ce que l’on a appelé le « premier empire colonial français » s’apparente en fait davantage à un empire économico-commercial, moins basé sur le peuplement de territoires lointains que sur le contrôle de territoires outremers tournés vers la production de denrées coloniales, ensuite exportées et transformées en France ou revendus à l’étranger (et fournissant ce faisant de juteux bénéfices commerciaux dont la taxation alimentent structurellement les caisses de la Royauté). Un empire mondial dont la Nouvelle-France et le Canada ne constitue en pratique, malgré la présence de dizaine de milliers d’habitants d’origine française, qu’un espace d’importance secondaire…
De Madras aux rives du Saint-Laurent, de Praya à la Chesapeake, de Pondichéry à Louisbourg, le XVIIIe siècle – celui de Montcalm et de Wolfe, celui de la Galissonnière et de Byng –, s’inscrit en un moment de l’histoire où la mer devient l’élément privilégié du monde, faisant de Gibraltar un verrou anglais à partir de 1704, de Minorque (française de 1756 à 1763) ou de Belle-Isle (anglaise de 1761 à 1763) d’indispensables monnaies d’échanges en 1763, du Canada, mais surtout des îles à sucre et des treize colonies,des espaces à rentabiliser, à exploiter, à peupler, donc à défendre ou à conserver.
Michel Vergé-Franceschi, La Marine française au XVIIIe siècle, pp. 14-15.
Une rivalité devenue paroxystique entre Amérique française et britannique
Dès l’instant qu’il y avait sur ce continent un million d’Anglais, contre à peu près 70 000 Français, la cause était entendue […]. Bien avant Voltaire, la colonisation et surtout le peuplement n’étaient pas le souci essentiel du pouvoir. À la crainte de la dépopulation de la France, mal fondée (d’ailleurs)… s’ajoutaient les difficultés et soucis internes. Si bien que, compte tenu de l’importance respective des deux pays, il est parti d’Europe environ 30 Anglais pour 1 Français. Étrange disproportion des causes et des effets : si la langue anglaise et la culture qui l’accompagne dominent le monde aujourd’hui, c’est parce que quelques bateaux ont, tous les ans, transporté d’infimes contingents de personnes, au reste en majorité illettrées.
ALFRED SAUVY, CITÉ PAR FERNAND BRAUDEL DANS SA GRAMMAIRE DES CIVILISATIONS, P. 605
Si les autorités métropolitaines et coloniales auront encouragé, nous l’avons vu, le développement de l’agriculture (essentiellement en Acadie et dans la vallée du Saint-Laurent), la traite des fourrures – marché très profitable et qui connut un grand essor au XVIIe siècle – a longtemps constituée la principale manne économique de la Nouvelle-France (de même que le principal objet de contentieux avec les colonies britanniques !). C’est d’ailleurs tout au long de ce siècle le monopole de l’accès aux pelleteries et à ses fournisseurs qui motiva en premier lieu les grandes explorations menées en particulier par les Français dans les confins de l’Ouest américain, et qui justifia une politique de conquête et de contrôle territorial de ces grands espaces.
Un fort et poste de traite français dans la région des Grands Lacs au XVIIIe siècle.
Une belle visualisation 3D de la Nouvelle-France au moment de son expansion maximale, au milieu du XVIIIe siècle. Notez toutefois que ce territoire demeure sous « contrôle » français surtout sur le papier. Dans la pratique, des milliers de km² demeurent vides ou presque de toute présence française. Aussi, en dehors des zones de peuplement et de présence d’établissements français, serait-il plus juste de parler d’aire d’influence ou de territoires revendiqués par la France. C’est d’ailleurs cette dernière considération qui est probablement la plus décisive, car c’est bien de cette double-revendication – française et britannique – de certains territoires (de Terre-Neuve, de la baie d’Hudson, de l’Acadie, puis plus tard plus gravement de la vallée de l’Ohio) que vont naître les tensions frontalières menant droit à la guerre froide puis chaude que vont se mener bientôt la Nouvelle-France et les Treize Colonies anglaises…
Néanmoins, à partir du début du XVIIIe siècle, le commerce des fourrures est en grande perte de vitesse et n’a cessé de décliner (il ne représente bientôt plus qu’un chiffre d’affaire de 150 000 livres par an). Alors même que les immensités du bassin du Mississippi et des Grands Lacs ont donc perdu de leur valeur du point de vue économique, leur contrôle représente en outre une lourde charge financière pour la Nouvelle-France : il faut en effet y entretenir les postes, y déployer et renouveler les garnisons, y acheminer le ravitaillement, tout en continuant d’irriguer les alliés Amérindiens en marchandises pour l’entretien des alliances (marchandises qui devaient souvent être amenées depuis la Métropole et même vendues à perte afin de lutter contre la concurrence anglaise, dont les colonies peuvent maintenant fournir sur place de meilleurs produits à meilleur marché… !).
Malgré leur faible rentabilité économique, le contrôle des immensités continentales demeure toutefois indispensable à l’avenir de la Nouvelle-France, car cet ensemble de postes à l’entretien coûteux a permis de dresser une barrière à l’expansion anglaise. C’est qu’une nouvelle donnée est effectivement en train de surpasser toutes les autres dans le grand jeu pour l’Amérique du Nord : l’essor démographique spectaculaire des Treize Colonies britanniques !
Regroupées sur une bande côtière plus étroite, les Treize Colonies britanniques sont en effet déjà peuplées d’environ 1,5 million d’habitants au milieu des années 1740 (elles n’en comptaient que 4 700 vers 1630 !). La croissance démographique est due à l’émigration – volontaire et surtout forcée – des minorités religieuses protestantes (Puritains, Quakers,…) venues trouver leur terre promise de l’autre côté de l’Atlantique (mais aussi – et à la différence de la Nouvelle-France, d’un certain nombre « d’indésirables » sur le sol britannique : mendiants, vagabonds, prisonniers, ainsi que de nombreux paysans pauvres chassés de Grande-Bretagne par la politique d’enclosure). L’identité religieuse des Treize Colonies n’en pas moins très marquée : les colons anglo-américains détestent les « papistes » (catholiques) canadiens, qui le leur rendraient bien : « la Nouvelle-France arbore son unité catholique comme un étendard » (Edmond Dziembowski).
Au socle « anglo-saxon » (Anglais, Écossais, Irlandais) qui constitue la part la plus importante des arrivants, vient s’ajouter l’immigration d’Europe centrale et septentrionale, ainsi que bien sûr l’apport africain alimentant la main d’œuvre servile des colonies médianes et méridionales. Comme en Nouvelle-France, la majorité des colons vivent à la campagne, mais les villes portuaires (Philadelphie, New York, Boston,…) sont alors en pleine croissance. Face à de telles disparités de peuplement et de cultures, le choc entre les deux colonies semble donc assez inévitable…
Zoom sur : le poids du peuplement français et britannique en Amérique du Nord au milieu du XVIIIe siècle
Tandis que dans leur pénétration vers l’intérieur, les colons anglais s’étaient laissé arrêter ou retarder par la barrière boisée des Alleghanys [l’un des massifs des Appalaches, NDLR], les Français avaient tourné l’obstacle aux deux bouts et borné par avance la marche de leurs ennemis. Si l’occupation française se consolidait, les colonies anglaises ne formeraient bientôt plus qu’une longue enclave, enserrée par nous de trois côtés. Mais cette position diminuée devait leur paraître d’autant plus insupportable que si elles n’avaient pas eu l’audace, elles avaient au moins le nombre : un million d’habitants en 1740, contre 40 000.
Pierre Gaxotte, Le siècle de Louis XV, p. 201
La formidable expansion territoriale qu’a connue la Nouvelle-France depuis le tournant du XVIIIe siècle (Nouvelle-France qui s’étend ainsi désormais de la Louisiane au Canada en passant par le bassin du Mississippi et la région des Grands Lacs), n’a effectivement eu de cesse d’inquiéter ses populeuses voisines, les Treize Colonies britanniques, désormais enserrée entre la côte atlantique et les montagnes des Appalaches. Déjà en grande tension avec la colonie française depuis le XVIIe siècle pour des raisons alors essentiellement commerciales (le monopole de la traite des fourrures), les colonies anglo-américaines étouffent ainsi de plus en plus sous le châssis français, qui brident leur développement alors même que les Treize Colonies enregistrent un essor démographique littéralement spectaculaire.
Au-delà des questions économiques et commerciales, il existe en effet une différence fondamentale dans les dynamiques d’ensemble qui caractérisent les deux colonies rivales : leur différentiel démographique. Il n’y a à vrai dire aucune comparaison possible entre les flots de population qui débarquent de façon presque continue dans les ports de la Virginie ou de la Nouvelle-Angleterre depuis le milieu du XVIIe siècle, et l’émigration au compte-goutte vers la Louisiane ou la vallée du Saint-Laurent.
Pays immense comparable à l’époque à la Chine d’aujourd’hui, la France de l’Ancien Régime demeure un pays d’essence rurale et agricole, où les nouveaux bras sont toujours les bienvenus et où les terres ne manquent pas. Soit tout le contraire des îles Britanniques de la même époque, objets d’une croissance démographique importante et que le pays n’est guère en capacité d’absorber, en particulier sur le plan agricole, l’ère étant alors à l’enclosure (la privatisation par de riches propriétaires fonciers des anciennes terres communales, et leur transformation quasi-systématisée en pâturages exclusifs pour des troupeaux de moutons, dans le cadre du commerce de la laine alors en pleine expansion). Les paysans britanniques manquent de terres et connaissent une grande paupérisation depuis le début de l’époque moderne. Aussi sont-ils nombreux, à la différence de leurs voisins d’outre-Manche, à prendre le risque du grand voyage à travers l’Atlantique dans le rêve d’une vie meilleure (ils seront nombreux à « s’engager » avec leurs familles sur démarchage actif des riches colons et marchands, et ce seront par bateaux entiers qu’ils gagneront les colonies américaines).
Petites et désormais surpeuplées et hostiles au paysan libre, les îles Britanniques exportent ainsi en Amérique leur excédent démographique. Au début du XVIIIe siècle, c’est tous les jours en moyenne un navire qui quitte la Grande-Bretagne pour l’Amérique du Nord, chargé de familles de paysans fauchés, de cadets de famille sans perspective, de puritains en quête de liberté exclusive, de vagabonds et de délinquants de droit commun qui se voient ainsi offrir une seconde chance (des historiens britanniques estiment que ce serait entre 50 000 et 120 000 prisonniers – de droit commun, politiques et de guerre – qui auraient été déportés par l’Angleterre vers ses colonies américaines entre 1610 et 1776). Oppressés par la domination anglaise, les Irlandais et les Écossais vont également émigrer en masse vers les colonies britanniques d’Amérique, qui offrent un refuge et la perspective d’un pays plein de promesses, où la misère et la disette n’existent pas, et où la terre abonde. Des milliers de protestants d’origine suisse, hollandaise, allemande, scandinave,… complètent pour finir ce flux en direction de l’Amérique anglaise, qui aura donc pour caractéristique fondamentale de se peupler dix fois plus vite que sa voisine (et bientôt rivale) française. La perspective d’un ennemi commun va alors achever de cimenter toutes ces disparités de cultures et d’origines :
Le besoin de vivre et de se protéger imposa [aux émigrés anglais, écossais, irlandais, suisses, allemands, etc. des Treize Colonies] une vie commune. Ils se groupèrent contre les Indiens, contre les Hollandais, contre les Espagnols, contre les Français. Le sentiment du danger en fit un corps uni et vigoureux, toujours prêt à l’attaque comme à la défense.
Pierre Gaxotte, Le Siècle de Louis XV, pp. 201-202
Tous les colons de l’Amérique anglaise n’étaient pas hostiles aux catholiques. La colonie de Pennsylvanie, fondée par les disciples de l’anglais William Penn, célèbre initiateur du mouvement quaker, se démarquait par exemple par sa tolérance religieuse et par son ouverture aux autres cultures européennes. C’est notamment dans cette région que s’étaient établis les Amish, une communauté originaire d’Allemagne, dont les descendants sont toujours connus aujourd’hui pour leur vie simple, pacifique et austère.
L’Amérique du Nord vers 1750. Un rapide coup d’œil sur la carte générale permet immédiatement de saisir le pourquoi du sentiment d’encerclement qui travaille et agite si fortement les colonies britanniques (de même que la flagrante disproportion de peuplement qui distingue tout particulièrement l’Amérique française et anglaise… !). Cette carte a enfin le mérite de rappeler une dernière réalité trop souvent ignorée de la lutte européenne pour l’Amérique du Nord : l’existence de l’immense Nouvelle-Espagne, et son expansion et rayonnement jusqu’aux confins du Texas et de la Californie, à l’interface de la zone d’influence française (les deux puissances sont alors gouvernées toutes deux par la famille royale des Bourbons et ont déjà commencé à faire front contre la menace britannique dont l’expansionnisme colonial et maritime suscitent de lourdes inquiétudes à Versailles comme à Madrid – bien que cette alliance demeurera sous-exploitée et se traduira par peu d’actions combinées malgré les intérêts communs).
Je renvoie celles et ceux que l’histoire spécifique de la Nouvelle-France intéresse vers l’autre série du blog que je lui consacre. Une grande fresque autour de l’histoire de l’ancienne Amérique française qui vous portera de la découverte du Canada par Cartier à l’exploration du continent par les Canadiens, et de la fondation des premiers comptoirs de commerce et des alliances amérindiennes à la chute de la colonie royale !
Au début des années 1740, la Nouvelle-France et la Louisiane comptent, pour leur part, à peu près 50 000 habitants, dont les familles souches proviennent essentiellement de la France de l’Ouest. Depuis les années 1700, le flux de l’émigration s’est limité pour l’essentiel aux militaires et aux marins. La croissance démographique de la colonie française (qui se limitait à 2 000 habitants en 1660, 16 000 vers 1700) est due à une natalité exceptionnelle de l’ordre de 65 pour 1 000.
Malgré cette vitalité démographique, l’État n’a guère encouragé les Français à s’installer en Nouvelle-France et en Louisiane, voire y a même pris des mesures restrictives (comme l’interdiction faite aux Protestants de s’établir au Canada). L’interminable hiver canadien a aussi rebuté nombre de candidats potentiels à l’émigration. En 1755, le quart de la population canadienne vit dans les villes de Québec (7 à 8 000 habitants), Montréal (4 000 et Trois-Rivières (1 000). Un effort est également fait pour accélérer le peuplement de Détroit (dont la ville américaine porte toujours le nom), la clé de voûte des Grands Lacs. La Louisiane, colonie presque marginale, compte alors quant à elle à peine 4 000 habitants d’origine française.
Face à cet écart démographique croissant et le risque qu’il fait peser sur l’avenir de la colonie, depuis le début XVIIIe siècle, les gouverneurs de la Nouvelle-France ont adopté une politique défensive (nous pourrions dire de containment). En s’appuyant sur le réseau de postes de traite qui maillent ses immensités du golfe du Mexique à celui du Saint-Laurent, et à défaut de parvenir à la peupler, il s’agit de fortifier la Nouvelle-France, et surtout de garantir l’unité entre les grands bassins de peuplement (relatifs) que constituent le Canada et la Louisiane. Loin de rassurer ses voisins toujours plus nombreux par son caractère a priori simplement défensif, cette politique de fortification aura pour paradoxe de ne faire que majorer l’inquiétude des colons britanniques et, in fine, de pousser ces derniers à l’offensive…
Québec (à gauche) et Montréal (à droite) dans les années 1750. Malgré leur importance à l’échelle de la Nouvelle-France, les deux cités laurentiennes ne souffrent pas la comparaison avec leurs rivales des Treize Colonies ou pire encore avec leur Métropole : la capitale de la Nouvelle-France demeure en premier lieu une ville-forteresse, tandis que la seconde n’est encore qu’une grosse bourgade, comme la France de Louis XV en compte des milliers… (source : Les Pionniers du Nouveau Monde, tome 1, p. 4)
À l’époque où Québec et Montréal peinent en effet à dépasser les 10 000 âmes, New York est déjà une très grande ville, comparable en taille avec les plus importantes cités portuaires du Vieux Continent… (source : Les Pionniers du Nouveau Monde, tome 2, p. 33)
Le port et la ville de Philadelphie aux alentours de 1750. Certaines villes anglo-américaines comme Boston ou surtout New-York, témoins de croissance urbaine et économique comme Amsterdam et Londres avaient pu en connaître respectivement deux et un siècle plus tôt, comptent déjà à elles seules presque autant d’habitants que toute la population francophone de la Nouvelle-France réunie (grande pourtant comme trois ou quatre fois la France) !
De la défense à la Conquête : les derniers sursauts de la Nouvelle-France
Depuis le début du XVIIIe siècle, l’écart de peuplement entre les colonies française et britannique n’a donc cessé de se creuser. Au moment où la Nouvelle-France peine à atteindre les 70 000 habitants d’origine européenne (pour un territoire grand comme trois fois la France !), l’Amérique anglaise est ainsi déjà forte de vingt fois plus de colons. Et le différentiel ne cesse de grossir.
Fleuron de l’architecture navale, c’est peu dire que Louisbourg occupait une place centrale sur l’échiquier géostratégique français des Amériques. Construite sur l’île de Cap-Breton pour compenser la perte de Port-Royal (Annapolis) suite au traité d’Utrecht (1713), la forteresse servait en effet depuis cinq décennies à contrôler l’estuaire du Saint-Laurent et à protéger l’accès au Canada, dont elle constitue en quelque sorte la sentinelle indispensable. Dernier port libre de glaces en toutes saisons, et étape essentielle pour ne pas dire incontournable pour les navires se rendant à Québec, la cité portuaire abrite en permanence une escadre ainsi qu’une garnison de Troupes de la Marine, et peut également se transformer en nid de corsaires en temps de guerre. Louisbourg sera assiégée et capturée une première fois durant la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748), puis récupérée dans le cadre du traité d’Aix-la-Chapelle avant de retomber définitivement aux mains des Britanniques en 1758, un an avant Québec – dont sa chute aura ouvert la route… (source : Les Pionniers du Nouveau monde, tome 4, p. 3)
Mais plus encore que ce grand différentiel de population, c’est la politique de contrôle des vastes territoires revendiqués par la France, couplée à l’expansionnisme territorial des colonies anglaises, qui vont mettre définitivement le feu aux poudres en Amérique du Nord. À partir des années 1720, les gouverneurs successifs de la Nouvelle-France n’ont à vrai dire qu’une seule obsession : unifier les deux colonies séparées par des milliers de kilomètres, contrôler ces vastes espaces et les protéger de l’expansionnisme des colonies anglaises. Des colonies qui, bientôt à l’étroit, ne demandent en effet qu’à s’étendre vers l’ouest et le nord – vers les immensités sauvages et sous-peuplées de la Nouvelle-France.
Cette politique de défense de la Nouvelle-France va prendre la forme d’une politique de fortification. De la même façon que la forteresse de Louisbourg sera bâtie pour verrouiller l’entrée maritime de la Nouvelle-France, les Français vont ériger à l’intérieur du continent un remarquable réseau de forts et de postes avancés qui, du Mississippi au Saint-Laurent en passant par les Grands Lacs, maillent les immenses territoires de la Nouvelle-France, et en particulier sa région-frontière avec les colonies anglaise de la côte Est. Cette politique défensive montre que de Dubois à Fleury, les gouvernements de Louis XV, bien qu’engagés dans une diplomatie pacifique avec l’Angleterre, ne négligèrent pas les intérêts français en Amérique du Nord. Mais malheureusement – et paradoxalement, cette grande politique de fortification ne va faire que majorer l’inquiétude des colons britanniques, et faire encore monter d’un cran la tension entre les deux grands ensembles coloniaux d’Amérique du Nord.
Bâti sous la Régence, le Fort Niagara (à droite), à l’image de la forteresse maritime de Louisbourg, illustre parfaitement cette stratégie de contrôle territorial qui caractérise la politique française vis-à-vis de son immense colonie d’Amérique du Nord à partir des années 1720. De la Louisiane à Montréal, un remarquable réseau de forts, de fortins et de postes avancés garnissent ainsi la frontière franco-anglaise sur des milliers de kilomètres, ce qui, ajoutés aux raids récurrents des Canadiens et de leurs alliés amérindiens jusqu’au cœur de leurs territoires, n’a pas peu contribué au sentiment d’encerclement et de vulnérabilité des colons britanniques vis-à-vis de leur voisine aussi immense que sous-peuplée de la Nouvelle-France… Sur la carte de gauche, on peut voir également les forts Duquesne et Carillon, qui seront bâtis par les Français lors de l’éclatement de la guerre de Conquête (1754-1755), en complément du dispositif existant de défense de la Nouvelle-France.À défaut de colons en masse, la Nouvelle-France est en fait un pays de forts… La vallée du Saint-Laurent, le berceau et le cœur du Canada français, est probablement la région la plus fortifiée de toute la colonie, avec des dizaines de forteresses et de forts bâtis tout le long du grand fleuve, du golfe aux Grands Lacs (avec par exemple à gauche, le Fort Rémy, bâti pour défendre le sud de l’île de Montréal ; ou encore à droite le Fort de la Présentation, qui garde le sud de la vallée laurentienne, tant contre les incursions éventuelles des iroquois que pour dissuader toute attaque britannique depuis la Nouvelle-Angleterre…).Des confins des Grands Lacs au frontière de la Pennsylvanie, et du bassin du Mississippi à Montréal, ce sont en fait des dizaines de forts et des centaines de petits fortins et de postes de traite qui maillent les immensités de l’Amérique française ! De gauche à droite, on peut ainsi voir les forts de Chartres en Illinois, Machault et Le Bœuf. Le premier constituait la sentinelle de la Prairie du Rocher, siège de l’administration de la Haute-Louisiane, au centre du bassin du Mississippi. Le second et le troisième constituaient des maillons importants du dispositif défensif de la Nouvelle-France contre les colonies anglaises de la Virginie et de Pennsylvanie, notamment vis-à-vis de la vallée de l’Ohio. Sur la carte ci-dessous représentant les possessions françaises dans la région des Grands Lacs, on peut également observer la présence des forts Chicago et Pontchartrain du Détroit, qui donneront leurs noms aux villes modernes du même nom (tandis que le fort Duquesne sera bâti à l’emplacement de l’actuelle Pittsburgh).
La chute de la Nouvelle-France durant la guerre de Sept Ans (1754-1763)
Durant les décennies 1720 et 1730, tandis que les Treize Colonies britanniques enregistrent un développement économique et démographique sans précédent, la Nouvelle-France se garnit donc de forts. Les gouvernements du cardinal de Fleury (1726-1743) en France et de Robert Walpole à Londres demeurant soucieux de la paix et de la stabilité européenne, aucune guerre franco-britannique sur le Vieux Continent ne vient se répercuter en Amérique, et les deux colonies continuent de tracer leur chemin de leur côté (non sans quelques échauffourées et accrochages réguliers à leurs frontières). L’éclatement de la guerre de Succession d’Autriche en 1740 en Europe va néanmoins provoquer un retour des franches hostilités de l’autre côté de l’Atlantique, et enclencher le jeu d’engrenages qui mèneront bientôt au grand choc de la guerre de Sept Ans (1754-1763).
La Nouvelle-France sera conquise par les Britanniques durant le conflit que les Québécois nomment la « guerre de la Conquête », qui correspondra au théâtre nord-américain de la guerre de Sept Ans.
Bien qu’elle constitue la colonie la plus aboutie du premier empire colonial français, la grande disparité de peuplement entre la Nouvelle-France et ses voisines britanniques (et encore plus fondamentalement, la différence globale de vision et de politique de la France et de la Grande-Bretagne vis-à-vis de leurs empires coloniaux respectifs) auront in fine raison de l’Amérique française. Alors que les Treize Colonies britanniques rêvent de se débarrasser de l’encombrant voisin français pour s’étendre à l’ouest et que l’État britannique se démarque chaque année par une vision toujours plus claire, globale et cohérente de l’avenir colonial et maritime de son pays (et tend à se donner toujours davantage les moyens de ses ambitions), il en sera peu ou prou tout le contraire de la Francede Louis XV, dont la richesse dépend prodigieusement d’un Empire qu’elle ne se semble pourtant pas se donner les moyens ni même l’ambition de conserver… Une divergence de volonté et de stratégie fondamentale qui, si elle ne sera pas trop préjudiciable au monde colonial français durant la première moitié du XVIIIe siècle, finira par lui être fatal lors de la désastreuse guerre de Sept Ans, conflit en forme de grand tournant de l’Histoire du Monde moderne. Mais ceci est une autre histoire… 😉 (voir liens et encadré ci-dessous !)
Ce petit épisode de la série des « Il était une fois… » du blog centré sur l’histoire de la fondation et du développement de l’ancienne grande colonie française d’Amérique du Nord est en fait extrait de mes deux grandes séries consacrées respectivement à l’épopée de la Nouvelle-France et à la guerre de Sept Ans. Si l’histoire du Canada français et plus globalement celle des empires coloniaux et du « grand XVIIIe siècle » vous intéressent (ce fut en effet une période charnière de l’Histoire moderne), je vous oriente ainsi vers la découverte de ces deux riches séries documentaires.
La première, de l’exploration du Canada à la cession de la Louisiane par Napoléon, des premiers comptoirs de commerce à la colonie royale, des alliances amérindiennes au grand conflit final avec l’Angleterre et ses colonies américaines voisines (et au travers de multiples et superbes cartes et illustrations), vous emmènera ainsi à la découverte de l’ancienne Amérique française, à l’histoire aussi épique que riche d’enseignements !
Et la seconde (consacrée à la guerre de Sept Ans) pour découvrir en profondeur l’histoire de cet immense conflit, considéré par de nombreux historiens comme l’une si ce n’est “la” première guerre véritablement « mondiale » de l’Histoire. Un conflit qui débutera (et se propagera) en effet dans l’ensemble des empires coloniaux du monde, lui conférant ainsi une dimension planétaire et maritime inédite. Une guerre constituant en outre le plus grand choc de l’intense conflit global qui opposera tout au long du XVIIIe siècle la France et la Grande-Bretagne pour la domination (de la mondialisation) du monde ; une suite ininterrompue de conflits, de Louis XIV à Waterloo, d’ailleurs qualifié de « Seconde guerre de Cent Ans » par certains historiens. Une passionnante série d’articles en forme de grande fresque historique, qui vous portera ainsi des Grandes Découvertes à la chute du Canada et des Indes françaises, et de la fondation des grandes empires coloniaux européens outremers et de la naissance de la mondialisation maritime et de la globalisation économique à l’émergence du capitalisme, du libéralisme et plus globalement d’un nouvel ordre mondial caractérisé par l’hégémonie planétaire britannique (sur les plans maritime, colonial, économique, culturel, géopolitique, etc.). Une grande série qui vous amènera aussi à mieux comprendre tant les racines de la guerre d’Indépendance américaine que celles de la Révolution française et des guerres napoléoniennes ; autant d’événements qui structureront décisivement notre monde contemporain !
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Une carte pour partir sur les traces de la Nouvelle-France…
Pour les curieux et passionnés d’Histoire et de patrimoine et qui souhaiteraient partir à la découverte de la mémoire de trois siècles de présence française en Amérique du Nord, je vous renvoie vers la riche carte que j’ai développée sur le sujet. Sur cette chouettecarte en ligne, figurent en effet près d’une centaine de lieux liés aux temps de la Nouvelle-France et à l’héritage architectural et culturel laissés par les Français dans les actuels Canada et États-Unis (anciens forts, citadelles, postes de traite, musées, mémoriaux liés à la déportation des Acadiens, sites de bataille, habitations des gouverneurs de la Nouvelle-France, etc.), ainsi qu’un certain nombre de lieux en France liés aux figures de l’exploration et de la fondation de la Nation Canadienne francophone (maison, sépulture et statues de Jacques Cartier dans la région de Saint-Malo, monuments de commémoration à Samuel de Champlain à Honfleur, mémorial des Acadiens de Nantes, etc.). Autant de lieux qui vous permettront ainsi d’arpenter les traces et les mémoires de la Nouvelle-France « sur le terrain » et d’en apprendre davantage sur ces différents grands et petits lieux et personnages ayant participé à l’écriture de l’histoire de l’Amérique française, dont l’héritage est encore bien vivant aujourd’hui, tant au Québec qu’en Louisiane… !
Quatre captures de ma carte Mapstr au niveau des États-Unis et du Canada. On peut bien y voir le réseau de dizaines et de dizaines de forts et de postes qui maillaient l’immense Nouvelle-France le long des vallées du Mississippi, de l’Ohio, du Saint-Laurent, autour des Grands Lacs jusqu’aux confins des forêts canadiennes … !
La région des Grands Lacs constitua probablement, après celle du Saint-Laurent (le berceau et le principal bassin de peuplement de la colonie depuis sa fondation), la région la plus fortifiée de l’histoire de la Nouvelle-France, du fait de sa situation hautement géostratégique et névralgique (celle-ci était en effet devenue en quelque sorte le barycentre de la Nouvelle-France à son apogée, nœud de communication vital entre nord (Canada) et sud (Pays des Illinois et Louisiane), et entre est (Québec et Acadie) et ouest (Prairies et Pays-d’en-Haut).
De nombreux anciens forts français des États-Unis et du Canada ont fait l’objet d’une reconstitution moderne : de gauche à droite et de haut en bas, on peut ainsi aujourd’hui visiter une réplique du Fort Saint-Jean Baptiste des Natchitoches (Louisiane), du Fort Toulouse (Alabama), du Fort et de la mission jésuite de Sainte-Marie-au-Pays-des-Hurons (Ontario), ou encore du Fort Dauphin (province canadienne du Manitoba).Plus de trois siècles après sa construction, la citadelle de Québec, elle, par contre, n’a pas bougé… !
Une carte où vous trouverez également, parmi des milliers d’adresses, des centaines et des centaines de lieux à découvrir et visiter autour de l’Histoire de France, de la Préhistoire à nos jours !
À noter que cette carte en ligne s’inscrit plus globalement dans la carte générale du blog, que j’ai développée sur l’application française Mapstr. Une riche « bibliothèque cartographique » comptant actuellement plus de 6.000 adresses de lieux de patrimoine (naturel, architectural, culturel,…) remarquables, à découvrir partout en France et dans le monde ! Une carte que je réserve évidemment aux abonnés du site étant donné le travail monstrueux qu’elle m’a représenté (et qu’elle représente toujours car je l’enrichis continuellement !), et que je présente dans cet autre article du blog, pour celles et ceux que cela intéresse (et qui souhaiteraient donc bénéficier des adresses liées à l’histoire de la Nouvelle-France et du Canada français !).
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Et sinon, pour les intéressés et autres curieux, vous pouvez prendre connaissance de tous mes articles, (photo)reportages, récits de voyage, documentations et cartes liés plus globalement à l’histoire, à la géographie ainsi qu’au patrimoine (naturel, architectural, culturel,…) de la France (de l’Antiquité à nos jours), en consultant mes rubriques respectivement dédiées à ces deux domaines – notamment sa riche cartothèque (accessibles ici : catégorie « Histoire de France » et catégorie « Géographie de France »).
Et si d’autres sujets et thématiques vous intéressent, n’hésitez pas également à parcourir ci-dessous le détail général des grandes catégories et rubriques du site, dans lesquels vous retrouverez ainsi l’ensemble de mes articles et cartes classés par thématique. Bonne visite donc et à bientôt !
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