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[L’histoire en cartes] Le premier empire colonial français (XVIe-XVIIIe siècle)

La France du début du XVIIIe siècle a réussi à se constituer un grand empire colonial (connu aujourd’hui sous le nom de « premier empire colonial français »).

Longtemps restée une puissance maritime secondaire et à la traîne de la dynamique colonisatrice, la France se réveille d’abord au début du XVIIe siècle sous l’impulsion de François 1er, qui conteste l’hégémonie coloniale et le partage du monde entre Espagnols et Portugais que vient d’entériner le récent traité de Tordesillas. Défendant la thèse qu’une terre n’appartient pas à son inventeur mais à son possesseur, le roi de France finance les voyages de plusieurs grands navigateur (dont Cartier, qui explore et prend possession en son nom du fleuve Saint-Laurent en 1534).

Carte du traité de Tordedillas (1494), qui partage le monde entre Portugais et Espagnols
Le traité de Tordesillas entérine, sous la haute autorité du pape, le partage du Nouveau Monde entre Espagnols et Portugais

Les premières tentatives d’établissement outremer se soldent néanmoins toutes par des échecs, tandis que dans le même temps, le pays s’embourbe dans les tragiques guerres de religion et délaisse sa politique maritime et coloniale (néanmoins entretenue de facto par les pêcheurs de l’Atlantique qui se rendent à Terre-Neuve et nouent des contacts avec les Amérindiens, ainsi que par les flibustiers des Antilles, qui y installent quelques bases).

Empêtrée ensuite dans les guerres de religion, ce n’est que vers le milieu du XVIIe que la France s’intéresse de nouveau à l’outremer sous l’impulsion du cardinal de Richelieu, qui engage la construction d’une importante flotte de guerre en même temps que la colonisation des Antilles. Mais c’est véritablement avec la régence de Louis XIV et la nomination de Colbert que commence la grande politique maritime et coloniale qui va permettre en quelques décennies à la France de s’imposer sur la mer.

Conscient du lien étroit qui unit désormais Marine et commerce (le maintien des colonies et leur lucrative exploitation nécessitant un contrôle des routes maritimes), Colbert entreprend de faire de la Marine française la plus puissante d’Europe (ce qui ne manque pas d’inquiéter ses deux puissantes rivales : les Provinces-Unies et l’Angleterre). Afin de lutter contre l’hégémonie commerciale de ces deux dernières, Colbert met notamment en place de grandes compagnies de commerce exerçant des monopoles d’exploitation ou d’importation (qui deviendront bientôt connues sous le nom de compagnies des Indes), avec plus ou moins de succès.

Zoom sur : les compagnies des Indes

La « compagnie des Indes » est le terme générique qui désignait une compagnie gérant le commerce entre une métropole européenne et ses colonies. Ces grandes entreprises commerciales (qui existaient en symétrique dans plusieurs grands pays européens de l’époque) exerçaient notamment un monopole sur le commerce atlantique (vers les « Isles » des Antilles) et/ou l’océan Indien (ce dernier correspondant au trafic avec les Indes orientales, un commerce majoritairement axé sur des produits de luxe – cotonnades, porcelaine, thé, épices, etc. – alors très à la mode chez les élites urbaines). Une situation de monopole commercial qui leur était attribué par l’Etat – bien souvent le premier actionnaire de ces compagnies.

Vue d’un comptoir de la Dutch East India Company au XVIIe siècle (les Indes orientales – actuelle Indonésie – resteront longtemps sous contrôle hollandais, dont ils participeront grandement de la richesse).
L’empereur moghol Shah Alam s’entretenant avec des représentants de la British East India Company au XVIIIe siècle

Ainsi, ce type de compagnie n’était globalement pas à proprement parler une affaire privée, puisque placée sous la tutelle de l’Etat de leur pays de rattachement (par exemple en France, la Compagnie des Indes dépendait du Contrôleur général des finances). Ces compagnies avaient généralement pour plus gros actionnaires la noblesse de Cour (dont bien souvent le roi lui-même), mais également des plus petits nobles de robe ou d’épée, ainsi que les grands banquiers et négociants. D’autres milieux étaient aussi représentés, comme dans le cas de la compagnie française : un membre de l’Académie, un journalier d’un petit hameau normand, ou encore un certain Voltaire…

Ces compagnies n’étaient pas uniquement de simples entreprises économiques et commerciales, mais également de véritables machines géopolitiques et diplomatiques. Un précieux cheval de Troie des grands pays européens pour ainsi installer et ancrer leur influence et emprise dans des contrées aussi lointaines géographiquement qu’hautement stratégiques économiquement et militairement (ce dans le cadre d’une concurrence considérable entre les différentes compagnies nationales). La compagnie des Indes française par exemple (qui abandonne vers 1730 le monopole atlantique pour se recentrer sur le trafic avec les Indes dites « orientales » – Inde, Ceylan, Indonésie, (Indo)Chine), bénéficie ainsi du droit au nom du roi de France de conclure des traités avec les princes indiens, ainsi que de battre monnaie ou de rendre la justice.

L’Inde : un territoire très convoité par les grandes puissances maritimes européennes..

Aussi puissantes que stratégiques, ces compagnies disposent ce faisant de leurs propres forces armées et navales – qui en viennent parfois à dépasser en investissement et en prestige ceux des propres flottes nationales (en particulier concernant la France, dont la Marine reste le parent pauvre budgétaire des dépenses militaires). Elles constituent probablement les plus grandes vitrines et symboles du développement économique et commercial que leurs empires coloniaux apportent aux grands pays d’Europe partis à la conquête du (Nouveau) Monde. Siège de la Compagnie des Indes française, Lorient bénéficie ainsi de l’immense prospérité de celle-ci, rivalisant de richesse avec les grands ports atlantiques du trafic triangulaire comme Bordeaux et Nantes.

La ville de Lorient au XVIIIe  siècle

Comme le note de façon très intéressante un des articles de Wikipédia consacrés à l’histoire des compagnies des Indes, ces dernières marquent également un pas décisif dans la marchandisation du monde, la période voyant en effet le public « s’imprégner d’un début de capitalisme fondé sur le commerce maritime » (période dont date à ce titre l’expression « toucher les dividendes de la paix »). Car en effet, les compagnies des Indes constituent le business global le plus lucratif de l’époque : à titre d’illustration, la Compagnie des Indes française reverse en 1731 pour 41 millions de dividendes à ses actionnaires, 34 millions en 1740.

Des chiffres fabuleux pour l’époque : c’est plus de trois fois le budget de la marine français de 1739 (on peut ainsi comprendre le ministre de la marine Maurepas lorsque ce dernier demande – en vain – qu’une partie de ce bénéfice soit affecté à la construction des vaisseaux de guerre.. !). Et de florissantes affaires qui ne manquent pas de susciter les jalousies et convoitises des pays rivaux (en particulier concernant la France de l’East India Company britannique, qui n’apprécie guère la position de force qu’a pris le roi de France en Inde au début des années 1740 – ironiquement sans vraiment s’en rendre compte ni l’avoir cherché d’ailleurs).

Au milieu du XVIIIe siècle, l’Inde est majoritairement sous contrôle ou influence française.

Au-delà de l’enrichissement considérable qu’elles apportent aux élites de leurs pays, les compagnies des Indes constituent également leur bras armé dans les différents océans où elles viennent exercer leurs monopoles. La Compagnie des Indes française, à titre d’exemple, enregistre ainsi des dépenses militaires considérables (et assurant de fait la défense des intérêts français dans l’océan Indien) : Pondichéry, fortifiée avec soin, est considérée par les Indiens comme une des meilleures places de la région, et les navires de la Compagnie, à l’armement important, aux équipages expérimentés et rompus au combat naval, sont très proches des navires de guerre (dont ils se confondent d’ailleurs très facilement avec ces derniers sur les tableaux d’époque pour l’œil non averti). Autant de circonstances qui placeront ainsi ces compagnies au cœur des affrontements navals de ce siècle.

Tableau représentant une flotte de navires de la Compagnie des Indes

Au début du XVIIIe siècle, l’espace colonial français (dont les bases ont donc été jetées sous le règne de Louis XIV) peut ainsi être divisé en trois grandes zones géographiques distinctes : la Nouvelle-France (la colonie française d’Amérique du Nord), les Antilles, et l’ensemble des possessions sur la route des Indes (comptoirs africains, indiens). Chacune de ces zones dispose globalement de ses propres ressources, ainsi que d’un système administratif et commercial qui lui est propre.

Carte des deux empires coloniaux français (premier empire colonial français – Canada, Indes,... – et second empire colonial français – Afrique, Madagascar, Indochine, etc.)
Carte du Premier (en vert) et Second (en bleu) empire colonial français
Carte de l'organisation du monde au milieu du XVIIIe siècle
L’organisation du monde (et ses grands empires coloniaux) au milieu du XVIIIe siècle (© Dennis Harold pour Prezi)

La Nouvelle-France : la colonie la plus « aboutie » du premier empire colonial français

La Nouvelle-France, la grande colonie française d’Amérique du Nord, est sans doute la plus aboutie de ces colonies. Dotée d’une administration similaire à celle d’une province française (avec à sa tête un gouverneur, un intendant, et où est appliquée la législation française), cette colonie nord-américaine a pour but premier l’exploitation des ressources de la colonie, c’est-à-dire celle des aires de pêche, ainsi que la lucrative traite des fourrures et l’exploitation du bois. L’agriculture a également été développée dans les régions-berceaux de la colonie que sont la vallée du Saint-Laurent et l’Acadie (actuelle Nouvelle-Ecosse).

Une belle carte d'époque du golfe du Saint-Laurent, le cœur du Canada français (Nouvelle-France)
Le golfe du Saint-Laurent : le berceau de la Nouvelle-France et du Canada français

Après une installation et un démarrage difficiles (dus notamment aux conditions climatiques), la population augmente rapidement grâce à la politique de peuplement impulsée par Colbert, pour atteindre 12 000 personnes vers 1700. Une démographie bien faible comparée en particulier aux colonies anglo-américaines voisines (rapport d’un à vingt dans les années 1750 : environ 70 000 habitants pour l’ensemble de la Nouvelle-France contre près de deux millions pour les Treize Colonies britanniques), mais en forte croissance. Croissance se nourrissant d’un encouragement massif au départ (mais peu suivi), à une politique d’assimilation des populations amérindiennes (qui se voient instruites et converties à la foi chrétienne, et avec lesquelles le métissage est important), et enfin et surtout à une politique nataliste.

Province d'origine des migrants français en Nouvelle-France
Provinces d’origine des colons français de Nouvelle-France

Cette nouvelle société coloniale répond à ses propres coutumes et ses libertés, et l’on peut déjà y voir la naissance d’un peuple canadien. Des institutions religieuses sont implantées pour contrôler cette nouvelle population hybride (sans parler des nombreuses missions – notamment jésuites – qui s’y établiront de leur propre initiative), avant que la colonie de la Nouvelle-France ne devienne une possession pleine de la Couronne (et se voit ainsi dotée d’une administration similaire à une province française, avec à sa tête un gouverneur et un intendant).

À la fin du XVIIIe siècle, les territoires sous contrôle de la colonie continuent de s’étendre considérablement, du fait notamment de la nouvelle vague d’explorations encouragée par Louis XIV. En 1670, le tour des Grands Lacs est ainsi réalisé, et en 1682,  Cavalier de La Salle descend le Mississippi et revendique au nom du royaume de France toute la région, qu’il nomme Louisiane en l’honneur de son roi. En seulement un siècle, la Nouvelle-France est ainsi passée d’un réseau de comptoirs à une immense et prospère colonie royale s’étendant sur près de 4 fois la France, faisant taire (pour un temps) les ambitions espagnoles puis anglaises sur cette partie de l’Amérique du Nord.

Carte du premier empire colonial français des Amériques (1534-1803)
Le premier empire colonial français des Amériques (1534-1803)

Au début du XVIIIe siècle, l’ensemble de ces possessions du premier empire colonial français (appelées « vieilles colonies ») ont une importance économique (et géopolitique) vitale pour le Royaume : les Antilles jouent en effet le rôle de pourvoyeuses de sucre ré-exportable vers le reste de l’Europe (un commerce hautement rentable et véritable “machine à cash” de l’Etat français de l’époque), le Sénégal fournit la « main d’œuvre servile » (via la traite négrière et le commerce triangulaire), Saint-Pierre et Miquelon la morue (les Grands Bancs de Terre-Neuve constituant alors la plus importante zone halieutique du monde), les Indes françaises les épices et produits de luxe, et la Réunion un apprécié lieu de relâche..

En 1697, par le traité de Ryswick (qui met fin à la guerre de la Ligue d’Augsbourg), la France fait entériner sa souveraineté sur toute la partie occidentale de l’île de Saint Domingue (historiquement sous domination espagnole, et initialement baptisée Hispaniola), où des corsaires et comptoirs français se sont établis depuis près d’un siècle. Cette région (future Haïti) deviendra, avec la Martinique et la Guadeloupe, un des lieux centraux de l’expansion sucrière française (qui verra le royaume devenir premier exportateur mondial de sucre au tournant des années 1720).

Des territoires coloniaux que la France perdra toutefois en grande partie à l’issue de la désastreuse guerre de Sept Ans (à l’exception de ses très lucratives îles antillaises), une histoire à découvrir dans le cadre de ma série d’articles dédiée aux origines, déroulement et considérables répercussions de cette premier “guerre mondiale” de l’Histoire.

Carte du premier empire colonial français (1534-1804)
La guerre de Sept Ans verra en effet la France perdre ou céder la quasi-intégralité des colonies et possessions de son premier empire colonial à l’Angleterre. Hachette seconde Bac. Pro.)
Carte des Empires espagnols et portugais à la fin du XVIIIe siècle
Si l’Empire espagnol sortira lui aussi affaibli de la guerre de Sept Ans, il profitera néanmoins quelques temps du retrait de la présence français en Amérique du Nord, notamment en Louisiane. (© Nagihuin, via Wikimedia Commons)

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À découvrir également pour les intéressés (idéalement avant la série sur la guerre de Sept Ans) : mon long article en trois parties consacré à l’histoire de la Nouvelle-France, l’ancienne colonie française d’Amérique du Nord

Et sinon, pour les intéressés et autres curieux, vous pouvez prendre connaissance de tous mes articles, (photo)reportages, récits de voyage, illustrations et cartes liés plus globalement à l’histoire, à la géographie ainsi qu’au patrimoine (naturel, architectural, culturel,…) de la France (de l’Antiquité à nos jours), en consultant mes rubriques respectivement dédiées à ces deux domaines – notamment sa riche cartothèque (accessibles ici : catégorie « Histoire de France » et catégorie « Géographie de France »).

Et si d’autres sujets et thématiques vous intéressent, n’hésitez pas également à parcourir ci-dessous le détail général des grandes catégories et rubriques du site, dans lesquels vous retrouverez ainsi des dizaines d’enrichissants et passionnants articles et cartes liés à ces dernières. Bonne visite donc et à bientôt !

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